l’oiseau merveilleux et le juif
(76) Le lexte et la transcription de ce conte, I qui m’a été dicté à Tlemcen, en 1 883, par Ah’med
ben Moh’ammed de *Aïn Sfisifa, ont paru dans mon Recueil de textes et de documents relatifs à I la philologie berbère (Bulletin de correspondance I africaine , 1 885 , p. 419-422).
(77) Ce conte offre une ressemblance frappante avec d’autres du même genre, recueillis en Allemagne et en Italie. Dans les Deux Frères (Grimm, Kinder und Hausmœrchen , n° 60), deux enfants d’un homme pauvre mangent aussi le foie et le
I cœur d’un oiseau merveilleux que leur oncle se promettait de manger tout entier, ce qui devait lui faire trouver chaque matin une pièce d’or I sous son oreiller. Furieux, il persuade à son frère de les perdre dans un bois; ils sont recueillis par un chasseur. Après diverses aventures, l’un d’eux devient roi, et en danger de périr dans une forêt enchantée, il est sauvé par son frère. Cette dernière partie appartient sans doute à un autre récit. Une version recueillie par Sommer (Sagen und Mærchen, p. 1 1 3 , Les deux frères) roule
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sur les mêmes données, ainsi qu’un conte italien, Les cornes (Marc Monnier, Contes populaires en Italie, ch. vu, p. 106); ici, outre l’or qu’ils trouvent tous les matins, les deux enfants sont prédestinés, l’un à devenir roi, l’autre à devenir pape : celui-ci est désigné aux suffrages du clergé par la colombe lâchée pour guider l’élection. Peut-être, dans la recension primitive berbère, les trois pigeons, dont on ne saisit pas bien le rôle, avaient-ils une destination semblable. Dans un conte breton (P. Sébillot, Contes populaires de la Haute-Bretagne , p. 97-104), l’oiseau bleu pond chaque jour un œuf d’or; celui qui mangera sa tête sera roi, celui qui mangera son cœur trouvera tous les matins un morceau d’or. Le fils du roi l’achète, mais les fils de la fermière chez qui était l’oiseau parviennent à le manger et jouissent des privilèges annoncés; divers incidents étrangers sont mêlés à la fin du conte. On serait tenté de croire que, d’une façon ou d’une autre, le récit italien avait pénétré en Afrique, et, par l’intermédiaire de l’arabe, jusque dans l’oasis berbère de ‘Aïn Sfisifa; mais un conte en dialecte arabe d’Égypte nous offre, avec le berbère, des points communs qui manquent dans les versions allemandes, italienne et bretonne. Un musicien ambulant possède une poule qui pond chaque jour un œuf acheté par un Juif vingt pièces d’or. En l’absence du mari, le Juif fait tuer la poule par la femme et la fait cuire, mais le fils du musicien s’empare du gésier èt le mange, ce qui lui donne une force immense. Le reste du récit s’accorde avec la version italienne du
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conte des Cornes dont le développement est étranger au sujet qui nous occupe (Spitta-bey, Contes arabes modernes, n° îx, Histoire du musicien ambulant et de son fils). Cette donnée se rencontre également dans les contes de l’Asie septentrionale : dans la version kalmouke des contes de Siddhi-Kur, le fils d’un khan et son ami, livrés à deux dragons des eaux, apprennent qu’ils peuvent leur abattre la tête à coups de bâton, et que s’ils les mangent, celui qui aura tué le dragon jaune crachera de l’or, et celui qui aura tué le dragon vert, des pierres précieuses (Jülg, Kalmükische Mærchen : Die Mcerclien des Siddhi- Kür, n° il). Cf. un conte de la version turque du Touti Nameh (trad. Rosen, t. II, p. 23 1) où Ferid mange par mégarde la tête d’un oiseau, ce qui lui assure une couronne à l’encontre d’un changeur qui veut le faire périr Le point de départ est probablement l’Inde; c’est à un récit de ce genre que paraît faire allusion un passage de la Brihat kathamanjari de Kshemendra, à propos de la fondation de Patalipoutra : « L’enfant du brahmane reçut de l’épouse de Gauri le don de trouver toujours de l’or sur sa tête. Grâce aux mille pièces d’or qu’il recevait ainsi chaque jour, il finit par monter sur le trône » (La Brihat kathamanjari de Kshemendra , par Sylvain Lévi, Journal asiatique , novembre-décembre i885, p. 4l>8). De l’Inde, ce conte, comme maint récit bouddhique, passa en Sibérie et dans le Turkistan; de là, probablement par l’intermédiaire des Moghols et des Slaves, il se répandit dans l’Europe occidentale, tandis qu’une autre version,
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selon toute apparence venue par la Perse, pénétrait en arabe et de là en berbère.