‹ Contes populaires dAfriqueChapitre 57 sur 107 · LANGUES DU GROUPE BANTOU · texte numérisé non relu

LANGUES DU GROUPE BANTOU

. LI. — SOUAHILI (I)

l/lNTEI.LlGENXE DES FEMMES (2)

)L était un sultan qui avait un fils et de même un pauvre qui avait un fils. Les enfants furent élevés jusqu'à ce qu'ils furent grands. Alors le sultan appela le pauvre et lui dit :

(1) Le souahili est parlé sur la côte orientale d'Afrique dans la région de Zanzibar.

(2) Velien, Marchen uni Er:;.ehlungen der Suahali, Stuttgart et Berlin, W. Speemann, 1S98, in-8, p. 110-119 ; id. trad. allem. Stuttgart et Berlin, W. Speemann, 1S98, in-8, p. 178-191.

234 CONTES POPULAIRES d'aFRIQUE

— Je veux te faire mon vizir et ton fils deviendra l'ami du mien.

Le pauvre fut content ; il devint vizir et son fils contracta de l'amitié avec celui du sultan, jusqu'à ce qu'ils prirent femme.

Le fils du sultan épousa, une femme, et aussi le fils du vizir se maria avec une femme. Celui-là rechercha l'épouse de son ami ; il prenait de belles choses et les lui envoyait. Cette femme aimait son amant, le fils du sultan, mais elle ne trouvait pas l'occasion de se réunir avec celui qu'elle regardait comme son mari.

Le fils du sultan inventa cette ruse de vo3ager et d'aller dans l'intérieur. 11 prit beaucoup d'argent et partit dans l'intérieur. Quand il revint, il apporta des cadeaux de toute espèce qu'il donna à la femme de son ami, le fils du vizir.

Un jour elle dit à son mari :

— Pourquoi, mon ami, ne veux-tu pas voyager, toi aussi ? Si tu vas dans l'intérieur comme le fils du sultan, tu rapporteras des présents que tu donneras à mon amie, la femme du fils du sultan, car il m'en donne et ton devoir est de faire aussi des cadeaux à sa femme.

Le mari répondit :

— 11 n'est pas nécessaired'allerdans l'intérieur, je puis avoir aussi ici des présents et les envoyer à sa femme.

CONTES POPULAIRES d'aFRIQUE 2i5

Elle lui répliqua :

— Quelque chose qui vient de l'intérieur est toujours une rareté.

Alors son mari dit :

— Si tu y consens, je voyagerai.

Cette femme inventa cette ruse à dessein ; son mari n'en savait rien. Il résolut donc de partir dans l'intérieur. Lorsqu'il se mit en route, sa femme lui dit :

— Va, achète-moi un petit morceau d'intelligence ; si tu ne reviens pas avec un petit morceau d'intelligence, je ne veux plus de toi.

— Bon, répondit son mari.

Et il partit. Il monta sur un vaisseau, chargea beaucoup de richesses, se mit en route et arriva dans un autre pays et une grande ville.

Quand il fut parvenu dans cette ville, il vint dans la maison d'une vieille femme et y resta. Dans cette ville habitait un sultan qui avait sept filles ; elles n'étaient pas encore mariées. Tous les gens qui les demandaient, elles les frappaient et refusaient de se marier. Ce jeune homme, le fils du vizir, était un bel homme. Quand un jour se fut écoulé, il prit ses meilleurs habits et se fit très beau. Il alla devant la maison du suhan et lorsque ces sept jeunes filles l'aperçurent, elles s'éprirent de lui dans leurs cœurs.

Il passa devant encore une fois et vint dans la

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maison du vizir. Il y avait là une jeune fille, fille du vizir. Quand elle l'aperçut, elle se réjouit et l'appela. Il entendit, entra et demanda :

— Que désires-tu ?

Elle répondit :

— Je t'ai appelé pour te parler.

Alors il répliqua :

— Je voudrais t'épouser. Veux-tu de moi ? La jeune fille répondit :

— Je veux bien, si mon père y consent.

Il alla trouver son père, le vizir, lui demanda la main de sa fille. Le vizir lui dit :

— Tu dois m'apporter deux sacs d'argent ; alors tu auras ma fille.

Il s'en alla à sa maison, et le lendemain, il apporta deux sacs d'argent et épousa la jeune fille.

Dans cette ville, toutes les femmes avaient beaucoup d'intelligence. Quand il eut épousé la sienne, elle lui dit :

— Si tu m'aim.es, tu dois aussi te lier avec les filles du sultan.

— Je ne connais pas ces jeunes filles, répondit-il.

Elle reprit :

— Je te ferai l'éloge de leurs qualités ; elles ont beaucoup d'intelligence ; je te donnerai aussi des instructions, mais raconte-moi ce que tu verras.

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Il répondit :

— Bon, c'est bien.

Elle lui dit :

— Prends tes vêtements et fais-toi très beau. Elle continua :

— Va maintenant devant la maison du sultan et rapporte-moi ce que tu verras.

Il alla par derrière jusque dans la maison du sultan. Aussitôt que ces jeunes filles l'aperçurent elles versèrent de l'eau sur ses vêlements. Il passa devant et passa outre. Quand il arriva près de sa femme, elle lui demanda :

— Qu'as-tu vu ?

Il répondit :

— J'ai passé outre car elles m'ont versé de l'eau sur mes vêtements.

La femme répliqua :

— Cela signifie qu'elles t'appellent; va et attends-les au puits aujourd'hui soir à la cinquième heure, elles viendront.

L'homme se leva et alla le soir au puits pour les attendre; mais il ne les trouva pas. Il revint aussitôt et suivit le rivage. Tandis qu'il était en chemin,- les jeunes filles vinrent d'un autre côté. Comme elles ne le trouvèrent pas à leur arrivée, elles dirent :

— L'homme n'a pas d'intelligence.

Et elles s'en retournèrent à la maison. Quand il

revint du riva.ge, il ne trouva personne au puits, mais il sentit l'odeur des parfums et reconnut à cela que les femmes étaient venues.

Il s'en retourna à la maison auprès de sa femme. Celle-ci lui demanda :

— Qu'as-tu vu, mon mari?

Il lui dit:

— Je suis allé auprès du puits; je n'ai vu personne ; je m'en suis retourné aussitôt et je suis allé au bord de la mer. Quand je suis revenu de là, j'ai remarqué auprès du puits l'odeur de leurs parfums et j'ai su que les jeunes filles étaient venues mais qu'elles m'avaient manqué.

La femme lui dit :

— Dors jusqu'à demain, fais-toi beau comme hier et va devant leur maison.

Il dormit et le lendemain matin mit ses plus beaux habits. Puis il alla vers elles, devant la maison. Quand elles le virent d'en haut, elles prirent des fleurs de jasmins et les lui jetèrent, elles en couvrirent ses vêtements. Il s'en retourna et vint trouver sa femme. Celle-ci lui demanda:

— Quel signe as-tu vu aujourd'hui lorsque lu es passé près de ces femmes, les filles du sultan ?

Il lui dit: .

— Elles m'ont jeté des fleurs de jasmin sur mes vêtements.

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Elle reprit:

— Leur dessein était de t'appeler : Va etattendsles dans le jardin.

II se leva le soir, s'en alla et les attendit dans le jardin.

A la cinquième heure, les sept jeunes filles arrivèrent. Aussitôt qu'elles furent là, elles lui dirent:

— Nous sommes sept : laquelle de nous te plaît ?

Il répondit:

— Je vous aime toutes.

Elles reprirent :

— Nous ne voulons pas être aimées toutes par un homme, mais demande celle de nous sept que tu veux II leur dit :

— Choisissez vous-mêmes celle que je dois prendre, car je vous aime toutes.

Quand les jeunes filles entendirent cela, elles se réjouirent ; elles prirent leur plus jeune sœur et dirent au jeune homme:

— Nous te donnons celle-ci.

Il la prit avec lui. Cette jeune fille l'aima. Les autres partirent et suivirent leur chemin.

Le fils du vizir revint vers sa femme. Elle demanda à son mari :

— Les as-tu trouvées ?

Il répondit:

— Je les ai vues; elles sont venues et j'ai pris avec moi la plus jeune d'entre elles. Sa femme lui dit:

— Bien, mon mari.

La fille du sultan demeura un jour chez son mari ; puis elle lui dit :

— Je désire que tu viennes et que tu demeures aussi chez moi, à la maison. Il fut content et alla dire à sa femme :

— Cette jeune fille m'invite à venir habiter aussi chez elle.

Elle lui répondit :

— Vas-y.

Le soir, il partit et alla dans sa maison. Elle prépara le repas pour manger avec son mari ; ils mangèrent ensemble, elle et son mari. Tout à coup apparut une vieille femme. Elle connaissait très bien la ruse des femmes. Quand elle arriva, l'homme se leva et se cacha à l'intérieur. La fille du sultan enleva les affaires là où son mari avait mangé et mit tout en ordre. Ensuite, elle fit approcher cette vieille, la fit entrer et lui dit :

— Viens et mange.

La vieille vint et mangea.

Quand elle prit place, elle vit du riz qui était tombé à terre. Elle remarqua qu'il y avait là deux personnes en train de manger, mais que l'une s'était enfuie et s'était cachée par crainte d'elle :

elle reconnut cela au riz qui était par terre.

La vieille mangea ; puiselle se leva, allatrouver quelques jeunes gens dans la ville et leur communiqua la chose. Justement, ces jeunes gens avaient voulu épouser la jeune fille, mais elle n'avait voulu d'aucun d'eux.

Là-dessus ces jeunes gens s'en allèrent et attendirent le soir. Alors ils montèrent au premier étage et saisirent l'homme avec la jeune femme, la fille du sultan. Ils les prirent, les mirent ensemble, elle et son mari, dans un sac qu'ils fermèrent, portèrent à la prison et remirent au gardien. Ils lui dirent :

— Prends ce que nous te donnons ici et gardele jusqu'à demain. Alors nous reviendrons nousmêmes.

Le gardien ne savait pas que des personnes étaient enfermées dans le sac.

Lorsque la femme vit que son mari ne venait pas à la maison et s'attardait beaucoup, elle envoya vers cette fille du sultan et lui fit demander après lui. Ses sœurs répondirent que tous deux avaient été enlevés pendant la nuit. Alors la femme alla à la maison, prit de l'argent avec elle, le donna à ce gardien et lui dit:

— Prends cet argent et montre-moi ce qu'on a laissé sous ta garde.

Il prit l'argent et lui montra le sac. La femme

l'ouvrit et en tira la femme du sultan. Ellemême entra dans le sac avec son mari et dit à l'autre femme :

— Rattache le sac.

Quand elle y fut avec son mari, le sac fut fermé de nouveau et la fille du sultan s'en retourna vers ses sœurs.

Lorsque la nuit fut passée, ces jeunes gens vinrent trouver le sultan et lui dirent :

— Quand nous voulions épouser tes filles, tu nous les a refusées et maintenant, elles se livrent à d'autres hommes.

Le sultan demanda:

— Les avez-vous vues commettre des impuretés ?

Ils répondirent :

— Nous l'avons vue et nous l'avons saisie : elle est en prison, elle et son amant.

Le sultan donna cet ordre :

— Allez les chercher en prison.

On les amena de la prison et on les apporta. Quand le sac fut ouvert, on y regarda: il y avait là la fille du vizir avec son mari ; la fille du sultan n'y était pas. Les jeunes gens furent très étonnés: et on demanda à la fille du vizir:

— Comment as-tu été enfermée?

Elle répondit :

— Ces gens sont venus me rechercher; je m'y

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suis refusée; alors ils m'ont liée, moi et mon mari.

Son père le vizir fut très irrité que sa fille eût été liée sans raison.

Bref, le sultan chassa ces jeunes fiens de la ville et les bannit avec ces paroles:

— Quittez ma ville ; c'est contre toute convenance de solliciter la femme d'un autre, et, qu and elle se refuse, de l'enchaîner. Ce n'est pas la coutume ici: hors de ma ville!

Ces gens s'éloignèrent et le vizir se réjouit en remarquant qu'il était encore monté plus haut dans la faveur du sultan.

Le jeune homme qui avait épousé la fille du vizir, apprit par là que, dans ce pays, les femmes avaient de l'intelligence. 11 continua son voyage et vint dans un autre pays. Dans la nouvelle ville où il entra, les femmes possédaient une grande sagesse. Il dit en arrivant:

— Je voudrais qu'on me montrât la sagesse des femmes.

Une vieille femme lui donna la réponse et lui dit:

— 11 y en a une ici à qui je dirai de t'apprendre à connaître la sagesse des femmes; c'est une femme qui a un mari qui est très jaloux. 11 ne lui permet pas de sortir, et même aucun jeune homme n'a accès dans sa maison à cause de sa jalousie.

Elle alla trouver cette femme, lui raconta tout cela et lui dit :

— Il est arrivé un bel homme qui vient ici d'un pays étranger pour apprendre à connaître la sagesse des femmes ; je te demande de la lui montrer.

— Bon, dit la femme, j'ai entendu.

Là dessus, elle commença ainsi :

— Va trouver mon mari et dis-lui : j'ai reçu un dépôt d'un Arabe, un homme très puissant: il m'a donné sa femme pour que je demeure près d'elle; lui-même est parti; maintenant, je l'ai chez moi, cette femme. Je suis encore alerte et je voudrais bien sortir pour aller chercher de la nourriture et du bois, mais je crains de m'en aller et de la laisser seule; des hommes pourraient venir et lui tendre des pièges. Alors son maître serait furieux quand il reviendra et quand il apprendra cela. C'est pourquoi je voudrais l'amener à ta femme dans ta maison.

La vieille femme fit comme elle le lui avait recommandé et l'homme lui dit :

— Bon, c'est entendu ; va la chercher, amènela, fais-la venir chez ma femme, dans la maison.

La vieille s'en alla, mit au jeune homme des vêtements de femmeavec des pantalons, un voile et des anneaux aux jambes et vint avec lui. Cet homme crut bien que c'était réellement une

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femme ; or c'était un homme et non une femme, mais la ruse féminine avait réalisé cela. Il dit à la vieille:

— Conduis-la à ma femme dans la maison. Quand ils arrivèrent, l'homme dit :

— Elle demeurera dans la petite chambre.

Il y alla et demeura dans la petite chambre. L'autre femme vint causer avec lui, et son mari tenait cet homme qui s'était introduit dans la maison pour une femme; mais ce n'en était pas une.

Lorsqu'arrivèrent la nuit et le moment de dormir, la femme vint dans la chambre de son mari pour se coucher. Mais il lui dit :

— Il n'est pas convenable, quand il vient dans la maison une étrangère qui est de bonne famille et la femme d'un homme puissant, de la laisser seule et de dormir ici; ce n'est pas convenable ; va et cause avec elle : j'y consens.

[.a femme y alla, ferma la porte et s'entretint avec lui. Elle dit à cet homme:

— Remarques-tu maintenant la sagesse des femmes?

— Je la vois, répondit-il.

Elle ajouta :

— Je t'en donnerai encore d'autres preuves. Elle attendit le soir; puis elle appela la vieille

et lui dit :

246 CONTES POPULAIRES d'aFRIQU'E

— Viens demain, et emmène ce jeune homme ; si mon mari va à toi, dis-lui que l'autre réclame sa femme et qu'il est revenu de l'intérieur.

La vieille comprit qu'elle voulait tuer son mari, car elle connaissait très exactement la sagesse des femmes.

— Bon, répondit-elle.

Lorsque le soir fut arrivé et que son mari fut endormi, elle dit à son amant :

— Prends un poignard et plante-le dans le corps de mon mari.

Il prit un poignard, entra et le lui enfonça dans le corps ; l'autre mourut. Il lui coupa la tête, jeta le reste du corps dans la fosse aux immondices et lava le sang. Il trempa la tête'dans une drogue pour qu'elle ne pût se corrompre. Après l'avoir ainsi préparée, il la mit dans une cassette.

Le lendemain, la vieille arriva; le jeunehomme était déjà sorti pour aller la trouver. Tandis qu'il était sorti, la vieille vint dire :

— Où est ton mari ? Je viens réclamer la femme étrangère que je vous avais donnée à garder.

— Toi, vieille, dit la femme, tu es une grande coquine; tu m'as amené dans ma maison une femme pour séduire mon mari et maintenant elle s'est enfuie avec lui je ne sais où ; voilà cinq ou six heures que je ne l'ai plus vue.

La vieille ne s'était pas attendue à cela. Elle

alla trouver le jeune homme pour lui donner un conseil et dit :

— Viens et accuse-moi devant le juge. Tu m'as donné ta femme et je l'ai perdue.

Il alla se plaindre au juge : la vieille fut appelée et sommée de rendre la femme de l'étranger. Elle répondit :

— Assurément, il m'a confié sa femme, mais je l'ai mise sous la protection d'un Arabe.

Le juge dit :

— Faites venir cet Arabe.

Elle lui répondit :

— Il n'est pas là ; il s'est enfui avec la femme. Le juge demanda :

— Sa femme est-elle là ?

— Oui, répondit-elle. Il continua :

— Appelez la femme de cet Arabe et faites-la venir.

On alla la chercher.

Lorsqu'elle arriva, elle fut interrogée.

— Où est ton mari ?

— Il n'est pas là, dit-elle; il s'est enfui avec cette femme qui est venue chez nous.

Le juge dit :

— Toi, Arabe, attends sept jours; si ta femme revient avec cet Arabe, c'est bien; sinon prends celle-ci et va-t'en avec elle.

248 CONTES POPULAIRES d'aFRIQUE

Il attendit sept jours, mais l'autre ne reparu! pas, car il avait été tué auparavant par sa femme, Alors il prit celle-là et partit avec elle.

Elle lui dit :

— As-tu maintenant reconnu la sagesse des femmes que je t'ai prouvée pour la seconde fois ?

Il répliqua :

— Je l'ai reconnue.

Il prit sa femme et partit de là. Elle emporta avec elle la tête de son mari qu'elle avait tué.

L'homme résolût de se mettre en route pour revenir dans sa patrie, mais il n'alla pas voir sa femme, la fille du vizir. A la fin, quand il fut arrivé à trois heures de sa ville, il mit son vaisseau à l'ancre. Dès que la nuit fut venue, il continua deux heures plus loin. Cette femme qui l'accompagnait lui demanda :

— Combien y a-t-il encore d'heures d'ici jusqu'à la ville ?

— Une heure, répondit-il.

— Fais descendre un bateau dans l'eau.

Il le fit. Ils allèrent alors à la ville et la femme avait emporté un moyen magique qui ouvrait les portes fermées. Quand ils arrivèrent de nuit dans le port, ils débarquèrent ; tout dormait dans la ville.

Aussitôt qu'ils y furent entrés, ils allèrent dans

sa maison vers sa première femme. La seconde lui dit :

— Cherche une échelle et apporte-la.

11 dressa Téchelle, monta à la fenêtre, la frotta avec le moyen magique : elle s'ouvrit et il entra dans sa maison. Lorsqu'il y pénétra, il aperçut le fils du sultan qui commettait un adultère avec sa femme. Il les frotta tous deux avec le moyen magique ; ils perdirent tout sentiment, en sorte qu'ils n'avaient plus conscience de rien. Alors il tua le fils du sultan qu'il avait surpris près de sa femme. Puis il prit tout le sang, le versa dans l'eau, lui coupa la tête et la prépara avec le moyen magique de façon à ce qu'elle ne se gâtât pas. Il jeta le reste dans la fosse. Alors il soufiîa à sa femme un remède dans le nez et la connaissance lui revint totalement.

Cet homme s'en alla avec l'autre femme ; il prit avec lui la tête du fils du sultan et monta dans son bateau pour revenir à son vaisseau. Quand sa première femme s'éveilla, elle vit que son amant, le fils du sultan, n'était plus là, et elle s'en étonna beaucoup.

Dès que le matin fut arrivé, le vaisseau partit pour la ville. On chercha partout le fils du sultan. Quand le navire arriva dans la ville, le fils du vizir débarqua, se rendit dans sa maison et vint trouver sa femme. Celle-ci se chagrinait

25o CONTES POPULAIRES d'.AFRIQUE

parce qu'on ne savait où était son amant, le fils du sultan, qui, pourtant, avait dormi dans sa maison. Quand elle vit son mari, elle lui dit :

— Où est le petit morceau d'intelligence que je t'ai chargé de m'acheter ?

Son mari lui dit:

— Prépare-moi de la nourriture et laisse-moi manger; ensuite je te répondrai.

La femme reprit :

— Montre-moi le petit morceau d'intelligence que je t'ai recommandé de m'acheter; si tu ne peux pas me le montrer, donne-moi ma liberté; alors je ne veux plus de toi.

L'homme répliqua :

— Bon, mais prépare-moi d'a'oord à manger. La femme lui préparade la nourriture, et lorsqu'il fit nuit, elle lui dit:

— Montre-moi maintenant le petit morceau d'intelligence.

Il lui donna une clef et lui dit :

— Ouvre le coffre.

Elle ouvrit le coffre. Alors elle trouva une cassette, l'ouvrit et y vit un compartiment. Il lui dit :

— Ouvre le compartiment.

Elle l'ouvrit et y trouva deux têtes d'hommes.

— Prends, lui dit son mari, et examine une tête pour toi.

CONTES POPULAIRES d'aFRIQIE 25i

Elle le fit et regarda celle du mari de cette femme qui était venue avec lui. Il lui dit :

— Prends aussi l'autre.

Elle aperçut la tête du fils du sultan qui avait commis un adultère avec elle et qui avait été avec elle dans la maison. Alors elle eut peur, pleura beaucoup et son cœur frémit.

Elle reprit là-dessus:

— Je me repens, mon mari ; une autre fois, quand je te dirai de nouveau de pareilles choses, tue-moi.

L'homme lui dit:

— Je ne te crois pas ;jure que tu ne diras pas un mot de ce que tu as vu du fils du sultan qui est mort.

La femme s'y prêta et prononça le serment. Son mari ne voulait plus d'elle; mais au commencement, il craignait qu'elle ne le dénonçât comme le meurtrier du fils du sultan. Lorsqu'elle eut juré, il dormit tranquille jusqu'au matin. Il savait que cette femme, après qu'elle avait prêté serment, ne pouvait plus lui nuire. II la renvoya en disant :

— Je ne veux plus de toi ; retourne vers les tiens.

La femme avait perdu son amant, le fils du sultan qui était mort. Elle-même avait prêté serment et perdit son mari qui l'avait chassée. Elle

252 CONTES POPULAIRES d'aFRIQUE

fut triplement frustrée. D'abord son mari la chassa ; ensuite, son amant, le fils du sultan, fut tué; troisièmement, elle ne pouvait pas dire :

— Mon amant, le fils du sultan, a été tué par un tel ; elle ne pouvait pas le dire à cause du serment qu'elle avait juré.

Voilà l'histoire de la femme qui trompa son mari. Ainsi en est-il de l'intelligence desfemm.es.

LE I.IÈVI'E, LA HYÈNE ET LE LION (l)

N jour le lion se réunit à la hj-ène et au lièvre et ils délibérèrent d'aller dans le pays pour faire un jardin. Ils allèrent dans le campagne, firent un jardin, y plantèrent des choses comestibles, s'en retournèrent dans leurs demeures et attendirent.

Lorsque le tem.ps de la maturité des comestibles fut pleinement arrivé, ils dirent :

— Allons à notre jardin et voyons nos plantations.

Or il était très éloigné. Le lièvre dit à ses compagnons :

(i) Steere, Swahili tahs, Londres, Bell et Daldy, 1870, in-8, p. 316-329.

CONTF.S POPULAIRES d'aFSIQUE 253

— En allant à notre iardin, ne nous arrêtons pas en route; celui qui s'arrêtera sera mangé.

Ses compagnons acceptèrent ce qu'il proposait.

Alors ils partirent, et tandis qu'ils étaient en

route, le lièvre s'arrêta. Ses compagnons dirent :

— Le lièvre s'est arrêté; il doit être mangé. Il répondit :

— Bien, je réfléchissais.

Ils lui demandèrent :

— A quoi réfléchissais-tu ?

— Je réfléchissais à ces deux pierres: une grande et une petite; la petite ne peut pas aller au dessus et la grosse ne peut pas aller au dessous.

Ses compagnons reprirent :

— Il dit la vérité.

Ils repartirent. Quand ils furent arrivés plus loin, le lièvre s'arrêta encore. Ses compagnons dirent :

— Le lièvre s'est arrêté ; il doit être mangé. Il leur dit:

— Bien, je réfléchissais.

Ils lui demandèrent:

— A quoi réfléchissais-tu ?

— J-e réfléchissais à ceci: quand les gens mettent de nouveaux habits, où vont les vieux ?

Ses compagnons reprirent :

— 11 dit la vérité.

Ils repartirent. Quand ils furent arrivés plus

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loin, la hyène s'arrêta également. Ses compagnons dirent:

— La hyène s'est arrêtée ; elle doit être mangée.

Elle leur dit :

— Bien, je réfléchissais.

Ils lui demandèrent:

— A quoi réfléchissais-tu ?

— A rien du tout.

Les compagnons de la hyène la prirent et la mangèrent.*

Le lion et le lièvre restèrent alors et ils repartirent. Quand ils furent arrivés plus loin, ils virent un endroit où il y avait une caverne. Le lièvre s'arrêta ; le lion dit :

— Le lièvre s'est arrêté, il doit être mangé. Le lièvre reprit:

— Bien, je réfléchissais.

— A quoi réfléchissais-tu ?

— Je réfléchissais sur cette caverne. Dans les anciens temps, nos ancêtres avaient l'habitude d'v entrer et d'en sortir; je vais y aller et essayer d'y entrer et d'en sortir. Il y alla, y entra et en sortit plusieurs fois.

11 dit au lion :

— Vieux lion, vas-y aussi et essaie d'y entrer et d'en sortir.

Le lion y alla, entra dans la caverne et fut pris

CONTES POPULAIRES d'aFRIQUE 255

solidement, de sorte qu'il ne pouvait ni avancer, ni reculer. Alors le lièvre arriva par derrière le lion et mangea sa chair. Quand il eut mangé, le lion dit :

— Frère, mange-moi par devant.

Le lièvre répondit :

— Je ne puis pas te manger par devant : mes yeux ont honte.

Alors le liès're s'en alla, laissa le lion et garda le jardin pour lui-même.

LU. — TAVETA (i)

lOO

POURQUOI LA FEMME EST SOUMISE A l'hOM.ME (2).

u commencement, Dieu voulut essayer le ^^^ cœur de l'homme et celui de la femme. '""^*^-^- II prit donc l'homme à part, lui remit un couteau et lui dit :

— Ecoute, cette nuit, quand elle dormira, tu couperas le cou de ta femme.

Et il prit aussi la femme à part, lui remit un couteau et lui dit :

II) Le Taveta ou Toveta est parlé entre le lac Dyipé et le Kilimandjaro.

(2)LeRoy,^Kiiri7ima«rt'y(iro,Paris, L. deSoye,s. d.in-8, p. 21S.

— Ecoute, cette nuit, quand il dormira, tu couperas le cou de ton homme.

— C'est bien.

Alors l'homme s'en alla tout triste, pensant : Couper le cou de ma femme ! de ma sœur ! C'est impossible : je ne le ferai jamais. Et il jeta le couteau dans la rivière, se réservant de dire qu'il l'avait perdu.

Et la femme, aussi, s'en alla. Puis, la nuit venue, elle prit le couteau et allait tuer l'homme qui dormait lorsque Dieu reparut :

— Misérable ! fit-il, puisque tu as le cœur si méchant, tu ne toucheras plus le fer de ta vie ! Ta place est au champ et au foyer. Et toi, dit-il à l'homme, puisque tu es bon, tu as mérité d'être le maître et de manier les armes.

LUI.— ROUGANDA(0

lOI

LE i.APiN ET l'Éléphant (2)

E lapin et l'éléphant allèrent à une fête en l'honneur de la naissance de jumeaux. Le lapin dansa, l'éléphant aussi, mais mal.

d'^ Le roufamli ou louganJi ost la langue parlée dans l'Ouganda au N. et au N.-E. du grand lac Victoria Nyanza, dans l'Afrique orientale anglaise.

(2) Les PP. LL. et C. D. des Pères blancs : Maiiud ihl.iugiie Uiganila, 2= éd. Eiiisicdeln, Benzinger, 1894, in- 12, p. 279-286.

— Qu'est-ce qui t'empêche de bien danser ? demanda le lapin. Tu es énorme; permets que je te coupe une partie de cette chair pour que tu puisses danser convenablement comme moi.

Il lui en coupa et ils s'en retournèrent. Le lapin s'en alla chez lui avec la chair de l'éléphant qu'il avait coupée; l'éléphant s'en retourna aussi chez lui. En arrivant, il se sentit en proie à une vive douleur. Il dit au buffle :

— Va dire au lapin qu'il me rende la chair qu'il a coupée sur mon corps.

Le buffle partit, arriva chez le lapin et lui dit :

— Lapin, donne-moi la chair de ton ami.

— Est-ce qu'un envoyé ne mange pas d'abord? dit le lapin.

— Si fait, il mange.

Le lapin prépara des bananes en y ajoutant la chair de l'éléphant. Quand tout fut cuit, on se mit à manger. Le buffle demanda :

— Où as-tu tué l'animal qui a une chair si délicieuse ?

Le lapin répondit :

— Je l'ai tué là-bas sur la colline de Nserigisa-ebikongoliro.

— Allons chasser ensemble, dit le buffle.

Ils partirent et tendirent des filets. Le lapin lui dit :

— Si tu entends quelque chose arriver avec un

bruit sourd, tu détourneras la tête; mais si tu entends quelque chose arriver avec un bruit strident, tu présenteras la tête.

Le buffle, entendant quelque chose arriver avec un bruit strident, présenta la tête. Le lapin le frappa et le tua ; il l'écorcha et l'emporta chez lui.

Alors l'éléphant envoya l'antilope:

— Va dire au lapin : Ton ami va mourir; rendslui sa chair.

L'antilope partit et alla chez le lapin:

— Ton ami va mourir, dit-elle; donne-moi sa chair, que je l'emporte.

— Est-ce qu'un envoyé ne mange pas d'abord ? dit le lapin.

— Si fait, répondit l'antilope.

Le lapin prépara des bananes et y ajouta la chair du buffle. Quand le repas fut cuit, on se remit à manger. L'antilope demanda :

— Où as-tu tué l'animal quia une chair si délicieuse?

— Je l'ai tuélà-bas, sur ma colline de Nserigisaebikongoliro.

— Allons tous deux à la chasse, dit l'antilope.

Ils s'en allèrentet tendirent des filets. Le lapin lui dit :

— Si tu entends quelque chose venir avec un bruit sourd, tu détourneras la tête, mais si tu

entends quelque chose venir avec un bruit Strident, tu présenteras la tête.

L'antilope entendit venir quelque chose avec un bruit sourd, et elle détourna la tête ; puis elle entenditquelquechoseveniravec un bruitstrident et elle présenta la tête. Le lapin la frappa et elle mourut. Il l'emporta chez lui et l'écorcha.

L'éléphant envoya encore un grand nombre d'animaux chercher sa chair. Le lapin les tua tous sans en laisser échapper un seul.

A la fin, l'éléphant envoya le léopard en lui disant:

— Va, toi, tu es fort ; rapporte-moi vite ma chair, je t'en supplie ; ne tarde pas, si tu tardes, tu me trouveras mort.

Le léopard courut, arriva chez le lapin et l'appela du dehors.

— Kabaka, répondit le lapin.

— Donne-moi la chair de ton ami, que je l'emporte à l'instant.

— Est-ce qu'un envoyé ne mange pas d'abord, répondit le lapin ?

— Si fait, répondit le léopard ; et il ajouta : Tous les messagers qu'il a envoyés ne sont-ils pas arrivés ?

— Je ne les ai pas vus.

Le lapin prépara le repas, mêlant aux mets la chair des envoyés. Quand le repas fut cuit, on se mit à manger. Le léopard dit:

200 CONTES POPULAIRES d'aFRIQUE

— Où as-tu tué l'animal qui a une chair si délicieuse ?

Je l'ai tué là-bas sur ma colline de Nserigisa-e'oikongoliro.

— Allons chasser tous les deux, dit le léopard. Ils partirent et tendirent les filets. Le lapin dit:

— Tiens-toi là, près des filets ; pour moi, je vais faire lever le gibier. Si tu entends quelque chose venir avec un bruit sourd, tu détourneras la tête. Mais si tu entends quelque chose venir avec un bruit strident, tu présenteras la tête.

Le léopard,, entendant quelque chose venir avec un bruit sourd, détourna la tête. Ensuite, entendant venir quelque chose avec un bruit strident, il détourna encore la tète et tomba comme s'il était mort. Le lapin lui dit:

— Tu fais le mort et tu as laissé passer près de toi un miisu.

Leléopard ne répondit pas. Le lapin coupa des branches de palmier épineux, en enveloppa le léopard, le mit sur sa tête et l'emporta vers Sa maison. En route, le léopard sortit une griffe et le piqja à la tête. Le lapin le déposa par terre et dit :

— J'ai attaché là-dedans une épine.

Il refit le paquet, le remit sur sa tête, le porta à l'endroit où il devait écorcher le cadavre, alla chercher un couteau et délia le paquet. Le léopard s'échappa et le lapin se sauva.

CONTES POPULAIRES d'aFRIQUE 201

Le léopard le poursuivit: le lapin entra dans un trou de termitière. L'autre arriva et ne put pas entrer dans le trou. Il dit au corbeau:

— Fais la garde ici ; je vais aller chercher du feu.

Le corbeau fit la garde. Le lapin se tenant dans le trou lui dit :

— Corbeau, veux-tu que je te donne des termites?

— Oui, dit-il, donne-m'en.

— Ouvre les yeux que je t'en donne.

Le corbeau les ouvrit ; le lapin prit de la terre et la lui jeta dans les yeux, puis il sortit du trou et se sauva. Le corbeau se dit :

— Le léopard va me frapper; que vais-je faire ? Bien ; je m'en vais chercher des utengos (fruits qui éclatent au feu}. Il apporta des utengos et les jeta dans le trou. Le léopard revint et lui demanda:

— Le lapin est-il enccre dans le trou ?

— Oui.

Alors le léopard y mit le feu : un utengo éclata et le corbeau dit:

— Un œil vient d'éclater.

Un second utengo éclata de même et le corbeau continua :

-■ L'autre œil vient d'éclater.

Un autre utcnsro éclata encore.

202 CONTES POPULAIRES d'aFRIQ'JE

— Le ventre vient d'éclater^ dit le corbeau; il est mort : allons-nous-en.

Ils s'en allèrent: le léopard arriva chez l'éléphant et dit:

— Je suis allé chez le lapin ; il est entré dans un trou trop petit pour que je puisse y pénétrer; j'y ai mis le feu et je l'ai tué.

L'éléphant le félicita de l'avoir tué.

C'est ainsi que le lapin fut sauvé.

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