II. — CHAOUIA DE l'aOURAS
HISTOIRE DE l'oGUE ET DE LA BELLE FEMME (l)
|ES chasseurs partirent avec leurs chameaux. Arrivés au pays de la chasse, ils lâchèrent leurs chameaux pour les laisser paître; eux-mêmes chassaient jusqu'au coucher du soleil et revenaient ensuite à leurscampements. Un jour, l'un d'eux était en marche lorsqu'il aperçut les traces d'un ogre, grandes chacune de trois pas, et il se mit à les suivre. Il marcha et trouva l'endroit où il avait déposé sa fiente, grande comme un tas d'orge. 11 s'en retourna et revint auprès de ses compagnons.
— J'ai trouvé la trace d'un ogre, dit-il, allons le rejoindre.
— Non, répondirent-ils, nous n'irons pas le rejoindre, car nous ne sommes pas plus forts que lui.
— Accordez-moi quatorze jours, dit le chnsseur, si je reviens, vous le verrez ; sinon, emmenez mon chameau avec le gibier.
(l) G- Mercier, Cinq textes heibères eu dialecte chaouia. Paris, 1900, in-8, p. 20-24.
CONTES POPULAIRES D AFRIQUE 2g
Le lendemain, il partit et se mit à suivre les traces de l'ogre. Il marchait depuis quatre jours lorsqu'il découvrit une caverne dans laquelle il entra. Dedans se trouvait une belle femme qui lui dit :
— Qui t'amène ici où tu vas être mangé par cet ogre ?
- Mais toi, répondit le chasseur, quelle est ton histoire et comment l'ogre t'a-t-il amenée ici ?
— Il y a aujourd'hui trois jours, répondit-elle, qu'il m'a enlevée; jetais la fiancée du fils de mon oncle, c'est alors que l'ogre m'a ravie. Je suis restée dans la caverne ; il m'apporte souvent de la nourriture; je reste là et il ne me tue pas.
— Par où a-t-il l'habitude d'entrer, dit le chasseur, lorsqu'il revient ici?
— Voilà son chemin, répondit-elle.
Il chargea son fusil et attendit. Au coucher du soleil, l'ogre arriva. Le chasseur arma la batterie, tira, atteignit l'ogre entre les deux yeux au moment où il s'asseyait. S'approchant de lui, il vit qu'il avait apporté deux hommes pour les faire cuire et les manger. Il passa la nuit avec cette femme dans la caverne. Le lendemain, ils employèrent la journée à extraire l'argent caché, emportèrent ce qu'ils purent et se mirent en route.
Le quatorzième jour, ils arrivèrent où ils avaient laissé leurs compagnonsqui atttendaient.
— Laissez la viande de la chasse, leur dit-il, et venez ; retournons à la caverne.
Une fois arrivés, ils se mirent à enlever des armes, des vêtements, chargèrent le tout sur leurs chameaux et partirent pour rentrer dans leurs villages.
Arrivés au milieu du chemin, les compagnons voulurent enlever cette femme au chasseur. Une dispute s'engagea; ils se battirent sur la route, la poudre parla entre eux. Notre homme en tua quatre et continua sa route seul avec la femme, jusqu'à ce qu'ils arrivassent à leur village où ils se marièrent.
LES DEUX FRERES, I.A MARMITE ET LE BATON (l)
L y avait deux frères: l'un était pauvre, l'autre avait du bien. Le premier av;iit quatre filles: le riche était sans enfants.
(i) René H^siet, XoiivciiixCoiilcs pop:tla:r{S bcilires. Paris, 1897, in-18. E. Leroux, p. 93-95.
CONTES POPULAIRES d'aFRIQUE 3i
Le pauvre coupaitdu bois qu'il vendait à laville et apportait à ses enfants de quoi manger. Un jour, c'était jour de fête; il n'avait chez lui rien à manger. II partit couper du bois. Un jujubier sauvage lui dit :
— Que me veux-tu aujourd'hui ? C'est fête et j'invoque Dieu.
— J'ai faim, dit le bûcheron ; donne-moi de quoi manger, sinon je te coupe.
— Prends cette marmite, repondit le jujubier; garde-la;elle te nourrira jusqu'à ta mort. Quand tu voudras quelque chose, dis-le-lui; elle te le donnera.
Le bûcheron emporta la marmite chez lui, la tourna par terre et lui dit:
— Donne-moi du bien.
— Voilà, dit-elle.
Il vit beaucoup d'argent et acheta des habits pour ses enfants. Une de ses filles alla chez son oncle et lui dit :
— Il y a chez nous une marmite remplie de richesses.
Le frère alla chez le bûcheror..
— Donne-moi la marmite que tu possèdes pt)ur que je nourrisse mes hôtes.
— Je ne te la donnerai pas, car c'est elle qui fait vivre mes entants.
— Si tu ne me la donnes pas, je te tue.
32 CONTES POPULAIRES d'aFRIQUE
Le bûcheron eut peur, la lui donna et se mit à pleurer.
— Demeurez en paix, dit-il à ses enfants ; je vais errer dehors ; vous ne le saurez qu'à mon retour.
Il partit, resta dehors pendant trois mois sans revenir à la ville. La fête arriva, il alla au jujubier sauvage, apporta une hache tranchante et le frappR. Une femme en sortit, le salua et dit :
— Pourquoi n'es-tu pas rassasié?
— Me voici, dit-il; la marmite que tu m'as donnée m'a été prise par mon frère; je n'ai pas pu l'en empêcher.
— Attends-moi ici, dit-elle ; puis elle rentra dans l'arbre et apporta un grand bâton. Quand tuseras près de la ville, tu t'arrêteras jusqu'à ce que les gens soient dans la mosquée; alors lâche ton bâton et dis-lui :
— Prends mon droit à ceux qui m'ont lésé. Le bûcheron prit le bâton dans sa maine,talla
à la porte de la mosquée ; lorsque les gens sortirent de la prière, le bâton lui échappa et frappa tous les assistants sans exception. Chacun s'en retourna à la mosquée et les chefs dirent:
— L'injustice estdescendue dans la ville ; Dieu pèse sur nous ; que celui qui a été lésé se présente; nous lui rendrons son dû.
— Le propriétaire du bâton est à la porte de la mosquée et pleure, dit quelqu'un.
' CONTES POPULAIRES d'aFRIQUE 33
— Entre, lui dit-on ; indique-nous celui qui t'a pris ton bien.
— C'est mon frère qui m"a enlevé de force ma marmite.
— Demande ce que tu veux.
— Rendez-moi ma marmite et partagez la fortune de mon frère entre lui et moi, car j'ai des enfants et il n'en a pas.
On lui donna ce qu'il voulait, et l'on invoqua Dieu qui envoya une forte pluie parce que la justice avait triomphé.
d) Berbère du Maroc.