LE MANGEUR, LE BUVEUR, LE COUREUR, LE TIREUR ET FINE-OREILLE
|L y avait une fois un vieux seigneur, qui avait trois fils. H avait aussi un peu de bien, pas beaucoup. L'aîné de ses fils, qui se nommait Fanch, dit un jour à son père :
— Je veux voyager, pour chercher fortune. —- J'y consens, répondit le vieillard ; mais, je
ne puis te donner que dix écus.
— Donnez-moi-les et je tâcherai de faire en sorte de me tirer d'affaire.
Et le voilà parti avec ses dix écus.
En arrivant à Rennes, il vit un homme qui bannissait, au son du tambour, sur les places et dans les carrefours de la ville, que le roi cher-
chait un homme pour lui construire un navire qui irait par eau et par terre. Sa récompense serait la main de la princesse, sa fille unique, à la condition pourtant qu'il la prit à court avec trois paroles, de manière à ce qu'elle ne pût lui répondre.
— Si je pouvais faire cela f... se dit Fanch; je veux toujours essayer; qui ne risque rien ne gagne rien.
Et il cria au bannisseur : — Je suis votre homme !
On le conduisit au palais du roi.
Le lendemain matin, on lui donna une cognée pour abattre, dans la forêt voisine, le bois nécessaire pour la construction du navire. Arrivé dans la forêt, il vit qu'on y avait déjà abattu beaucoup de bois, mais, qu'on l'ayait enlevé, et il se dit :
— Je vois que je ne suis pas le premier à tenter l'aventure, et que beaucoup d'autres m'ont précédé ici.
Il se mit pourtant courageusement à l'ouvrage.
A midi, il s'assit sur le gazon, à l'ombre d'un vieux chêne, pour manger un morceau, du pain et du beurre et une crêpe de sarrazin, avec une bouteille de cidre. Une pie sautillait de branche en branche, au-dessus de sa tête, en disant :
— Part pour moi aussi 1 part pour moi aussi !
— Laisse-moi tranquille, Margot-la-Pie, lui dit Fanch, impatienté, et va ailleurs chercher ton dîner.
— Quel travail fais-tu là ? reprit la Pie.
— Des cuillères, peut-être !... répondit Fanch, ironiquement.
— Des cuillères? soit. Des cuillères 1 des cuillères I !... répliqua la Pie.
Et elle s'envola.
Quand il eut terminé son frugal repas, Fanch se remit à la besogne. Mais, à chaque coup de cognée, il détachait, à présent, une cuillère de l'arbre qu'il voulait abattre.
— Voici qui est étrange ! se dit-il ; il faut qu'il y ait de la sorcellerie là -dedans I
Et il jeta sa cognée et s'enfuit, en courant, vers la maison de son père.
En le voyant revenir, le vieillard lui dit :
— Ton voyage n'a pas été long, mon fils.
— Non, mon père, j'ai réfléchi que je ferais mieux de rester à la maison avec vous, et je suis revenu.
Il ne dit rien à personne de ce qui lui était arrivé.
Le second fils, nommé Hervé, voulut partir aussi. Son père ne lui donna que cinq écus.
En arrivant à Rennes, il entend aussi bannir, dans les carrefours et les rues de la ville, que le roi promet la main de sa fille unique à l'homme,
quel qu'il soit, qui lui construira un navire pour aller sur terre comme sur mer. Il veut tenter l'aventure, comme son aîné, et le lendemain, après avoir passé toute la matinée à abattre des arbres dans la forêt, comme il mangeait un morceau, assis contre le tronc d'un chêne, il entendit une voix qui disait, au-dessus de sa tête :
— Part pour moi aussi ! Part pour moi aussi I
Impatienté, il lui dit :
— Laisse-moi tranquille, Margot-la-Pie, et vat'-en au diable.
— Qu'es-tu venu faire ici ? demanda la Pie.
— Des fuseaux, peut-être!... répondit Hervé. -- Des fuseaux ? soit, reprit l'oiseau, qui s'envola en criant : — Des fuseaux ! des fuseaux !...
Quand Hervé se remit au travail, à chaque coup de cognée dont il frappait le tronc d'un arbre, il en jaillissait un fuseau.
— C'est, pour sûr, de la sorcellerie ! s'écria-til, effrayé.
Et il jeta là sa cognée et s'en retourna aussi à la maison, comme son aîné.
Le plus jeune, un enfant chétif et maladif, et que l'on nommait Cendrillon (Luduenri), dit alors :
— Moi, je veux partir aussi.
— Mon pauvre enfant! lui dit son père, tu espères réussir, là où tes deux aînés ont échoué?
— Laissez-moi partir, mon père, à la grâce de Dieu; peut-être serai-je plus heureux; qui sait?
On lui donna un écu de six livres, seulement, et il se mit en route.
A Rennes, il entendit aussi bannir ce qu'avaient entendu ses frères, et voulut, comme eux, tenter l'aventure.
Le voilà dans la forêt. Il travaille courageusement, toute la matinée, et à midi, il s'assit sur le gazon, contre le tronc d'un vieux chêne, pour manger un morceau et se reposer un peu. La Pie se fit encore entendre, au-dessus de sa tête :
— Part à moi aussi 1 Part à moi aussi 1 U leva les yeux, l'aperçut et dit :
— Oui, chère bête du, bon Dieu; tu auras aussi ta part.
Et il lui jeta quelques miettes de pain, sur le gazon. La Pie les mangea, puis demanda :
— Qu'es-tu venu faire ici ? lui demanda la pie.
— J'ai entendu bannir, dans la ville voisine, que le roi donnerait sa fille en mariage à l'homme, quel qu'il fût, qui lui construirait un navire propre à aller par terre et par eau. JPai voulu tenter l'aventure, pour venir en aide à mon père, qui n'est pas riche, et je mets ma confiance et mon espoir en Dieu.
— Bonne réussite et bon navire I dit la Pie.
— Que Dieu t'entende, chère bête du bon Dieu !
Luduenn se remit â l'ouvrage, et, à chaque coup de cognée, il jaillissait des arbres qu'il frappait une pièce propre à entrer dans la confection d'un navire et admirablement travaillée. Et ces pièces se rapprochaient, s'ajustaient et prenaient d'elles-mêmes la place qui leur convenait, de telle sorte, qu'avant le coucher du soleil, le navire était terminé et parfait. Il monta sur son navire, et il le dirigeait à sa volonté, et sur terre et sur l'eau. Il rencontra sur sa route un homme qui léchait et rongeait des os, dans une douve.
— Que fais-tu là ? lui demanda-t-il.
— Je me meurs de faim, et je ronge ces os abandonnés ici par les chiens.
— Viens avec moi, et je te procurerai à manger.
— Je ne demande pas mieux.
Et l'homme monta dans le navire, et les voilà deux.
Un peu plus loin, ils rencontrèrent un autre homme, près d'une fontaipe.
— Que fais-tu là ? lui demanda Luduenn.
— Je viens de tarir cette fontaine, en y buvant, répondit-il, et j'attends qu'elle se remplisse, pour la tarir de nouveau, car j'ai encore soif.
— "Viens avec nous, et tu auras à boire, à discrétion.
— Je ne demande pas mieux, répondit il.
Et il monta aussi dans le navire, et les voilà trois, à présent.
lis se remirent en route et rencontrèrent, un peu plus loin, un autre individu, qui avait une pierre meulière attachée à chacun de ses pieds, et qui courait néanmoins.
— Que signifie cet exercice? lui demanda Luduenn.
— Je cherche à prendre un lièvre, qui va passer par ici.
— Et tu t'attaches des pierres meulières aux pieds, imbécile ?
— Oui, car je vais trop vite, et, malgré mes pierres meulières, je devance toujours le lièvre.
— Veux-tu venir avec nous et partager notre sort?
— Je ne demande pas mieux.
Et il entra aussi dans le navire, et les voilà quatre.
Ils se remirent en route, et rencontrèrent bientôt un autre individu tenant à la main un arc tendu et visant un objet invisible pour eux.
— Que fais-tu là ? lui demanda Luduenn.
— Je vise un lièvre que je vois là-bas, sur la montagne de Bré ; ne le voyez-vous pas vousmêmes ?
— Comment veux-tu que nous voyions un
lièvre, sur la montagne de Bré, à quatre lieues d'ici? En ce moment, la flèche partit et le tireur dit :
— Voilà 1 je l'ai tué roide. Mais, il y a loin d'ici à la montagne, et je crains que le lièvre n'ait été emporté par un autre, quand j'arriverai, comme cela m* arrive presque toujours.
— Allons ! l'homme aux pierres meulières, dit Luduenn, va nous chercher le lièvre.
Et l'homme aux pierres meulières partit, plus rapide que le vent, et rapporta le lièvre, en un instant.
— Tu es un fin tireur, dit Luduenn; viens avec nous et tu partageras notre sort.
— Je veux bien, répondit le tireur.
Et il monta sur le navire, et les voilà cinq. Plus loin, ils rencontrèrent un autre individu, l'oreille appliquée contre terre.
— Que fais-tu là, dans cette posture? lui demanda Luduenn.
— J'ai semé de l'avoine par ici, hier, répondit-il, et je l'écoute pousser.
— Il faut donc que tu aies l'ouïe bien fine pour entendre l'herbe pousser; si tu veux venir avec nous, tu partageras notre sort, et je crois que tu n'auras pas lieu à regrets, car six hommes comme nous doivent venir à bout de tout.
— Je veux bien, dit Fine-Oreille.
Et il monta aussi sur le navire.
Les voilà six, à présent, et six gaillards. Ils se remirent en route, et rencontrèrent bientôt une vieille femme, qui allait au marché vendre des oeufs, qu'elle portait dans un panier.
— Combien la douzaine, grand'mère ? lui demanda Luduenn.
— Six sous, Messieurs, répondit la vieille.
— Donnez-m'en un, seulement, et prenez cet écu de six livres.
— Que Dieu vous bénisse, mon bon seigneur, répondit la vieille.
Tôt après, ils passèrent par un champ où des paysans traçaient des sillons, à la charrue. Luduenn leur demanda :
— Combien voulez-vous de votre évèque (i) ?
— Deux réaies (dix sous), lui répondit-on.
— Donnez-le-moi, voilà un écu de six francs. Et il leur jeta un écu de six francs, et prit le
bâton de charrue.
— Quand vous en voudrez d'autres, à ce prix, lui crièrent les laboureurs, vous n'aurez qu'à le dire.
Comme ils approchaient de la ville, ils virent un jeune garçon qui se disposait à faire (sauf
(x) Nos paysans bretons appellent ainsi on bâton dont un bout est recourbé comme la crosse d'un évêque, et qu'ils emploient pour débarrasser le soc de la charme des pierres et des herbes qui en ralentissent la marche.
votre respect) ce que le laquais du roi ne peut pas faire pour lui.
— Ponds là-dedans, mon garçon, lui dit Luduenn, en lui présentant son chapeau.
— Ne vous moquez pas de moi, répondit Fenfant.
— Je ne me moque pas de toi ; fais ce que je te dis, et je te donnerai un écu de six livres ; tiens le voilà!
Et il lui jeta un écu de six livres. Le gars, séduit par une telle générosité, fit ce qu'on lui demandait et dit, en tendant son chapeau à Luduenn :
— Quand vous en voudrez d'autre, pour le même prix, songez à moi.
Les six compagnons se remirent en route et entrèrent, tôt après, avec leur navire, dans la cour du palais royal.
La première partie de l'épreuve était heureusement accomplie; la seconde allait commencer.
La princesse était sur son balcon, l'air farouche, et toute rouge. Elle craignait peut-être que ce chétif et malingre rustre ne vînt à bout de son entreprise.
— Vous avez la crête bien rouge, là-haut, princesse, lui dit Luduenn.
— C'est que probablement j'ai le cul chaud, répondit-elle.
— Assez chaud pour y cuire un œuf?
— Peut-être bien, si vous en aviez un ?
— Voici !..•
Et il lui montra l'œuf qu'il avait acheté [à la vieille femme qui se rendait au marché.
— Et un bâton recourbé pour le retirer ? reprit la princesse.
— Aussi I... répondit Luduenn, en lui montrant le bâton de la charrue.
— Merde!... dit-elle, dépitée.
«— A votreservice, princesse l
Et il lui tendit son chapeau, qui ne] contenait pas des roses, comme on sait.
La princesse ne trouva pas de réponse, cette fois, et, tournant le dos, elle rentra* dans sa chambre, fort irritée.
— Votre fille m'appartient, sire, dit Luduenn au roi; voici le navire que vous m'avez demandé, qui marche sur terre comme sur l'eau, et la princesse s'en est allée, vaincue et ne trouvant plus de réponse.
— Cela ne suffit pas, et il te faudra faire bien autre chose, avant d'avoir ma fille,' répondit le roi, furieux.
— J'ai rempli toutes les conditions, sire; à vous de tenir votre parole, à présent, car un roi ne doit jamais manquer à sa parole... Mais, je ne veux pas y regarder de si près; que vous faut-il encore? Dites, et ce sera fait.
— £h bien! j'ai dans mes étables quarante bœufs gras, et il faut que toi ou un de tes compagnons les mange, seul, en huit jours.
— Ce sera fait, sire, soyez tranquille à ce sujet.
Et s* adressant à son compagnon Mange-Tour :
— Tu as entendu, Mange-Tovt ?
— Quarante bœufs en huit jours, décria Mange-Tout; quelle chance! Je vais donc enfin pouvoir manger mon content ! Il y a assez longtemps que je me serre le ventre 1 Je veux commencer tout de suite»
Et il ouvrit une bouche large et profonde comme un antre, et munie de grandes dents, d'une blancheur éclatante. En quatre jours,, les quarante bœufs eurent disparu dans ce gouffre, et il disait encore : — C'est déjà tout ?...
Le roi était très contrarié d'avoir ainsi perdu ses quarante boeufs gras, qu'il réservait pour un grand festin, qu'il devait donner.
— Ce n'est pas tout, dit-il à Ludoenn; après manger, il faut aussi boire. J'ai là chiquante tonneaux de vin aigri, dont je ne sais que faire, et il faut que toi ou un des tiens les boive, seul, en cinq jours, afin que j'en aie de meilleur.
— C'est ton affaire, Bois-Tout, dit Lodueim, en s'adressant à son second compagnon.
— Qu'on me mène à la cave, dit Bois-Tout,
et vous allez voir si je me fais prier pour boire du vin!...
Pour le soir du troisième jour, les cinquante tonneaux étaient vides.
— Qu'est-ce donc que cet homme et ses compagnons? se disait le roi, inquiet, et ne sachant comment s'en débarrasser. Un de ses ministres lui dit :
— Vous avez sire, dans votre cuisine, une servante qui n'a pas son égale au monde, à la course. En une demi-heure, elle va puiser de l'eau à une fontaine, qui est à trois lieues d'ici, et revient avec trois pichets pleins, un sur la tête et un autre à chaque main. Dites à cet homme qu'il lui faudra, demain matin, accompagner la servante à la fontaine, et être de retour aussitôt qu'elle, avec trois pichets pleins d'eau.
— C'est vrai, répondit le roi.
Et il fit appeler Luduenn et lui dit ce qu'il aurait à faire, le lendemain matin.
— Ce sera fait, répondit-il tranquillement.
Et il dit à son coureur, qui dormait, au pied d'une meule de foin :
— Allons, debout, Attrape-Tout! Voici une occasion de te dégourdir les jambes.
— Qu'y a-t-il pour votre service, maître ? demanda-t-il, en se redressant de toute sa hauteur.
— Le roi a, dans sa cuisine, une servante qui
est, paraît-il, une bonne coureuse. En une demiheure, elle va puiser de l'eau à une fontaine, qui est à trois lieues d'ici, et s'en retourne avec trois pichets remplis d'eau. Demain matin, tu l'accompagneras à la fontaine, d'où tu rapporteras aussi trois pidiets pleins d'eau, et j'espère bien que tu seras de retour avant elle, et ne te laisseras pas vaincre par une femme.
— Dormez tranquille, là-dessus, répondit le coureur.
Le lendemain matin, la servante et le coureur Attrape-Tout partirent ensemble pour la fontaine. Quand ils eurent rempli leurs pichets, la servante dit à son compagnon :
— Asseyons- nous, un peu, sur l'herbe, et causons ; nous avons bien le temps, n'est-ce pas ?
Et ils s'assirent. Mais, comme elle était sorcière, elle endormit Attrape-Tout, en le regardant, et partit, après lui avoir mis sous la tête, en guise d'oreiller, la tête décharnée et blanchie d'un cheval mort, qui se trouvait là, près de l'eau (i). Fine-Oreille avait entendu les paroles de la servante, il entendait aussi ronfler Attrape-Tout, et il dit à Luduenn :
(1) Cet épisode de la tète de cheval mort servant d'oreiller au coureur, pendant son sommeil, et de l'habile tireur qui le réveille, se retrouve mot pour mot dans le conte des frères Grimm : Les six compagnons qui viennent d bout dt tout.
— La servante et Attrape-Tout se sont assis, pour causer, auprès de la fontaine, puis Attrape* Tout s'est endormi, et je l'entends ronfler.
— Vite, Bon-Œil, regarde un peu du côté de la fontaine, et dis-nous ce qui s'y passe.
Bon-Œil regarda du côté de la fontaine, et dit:
— Je vois Attrape-Tout qui dort, près de la fontaine, avec la carcasse d'une tête de cheval sous la tête, en guise d'oreiller ; je vois aussi la servante qui revient, en toute hâte, avec ses trois pichets pleins.
— Prends ton arc, lui dit Luduenn, et, d'un coup de flèche, chasse la tête de cheval qui est sous la tête d'Attrape-Tout, afin de le réveiller; et vise bien, et prends garde de le tuer.
Et Bon-Œil, le bon tireur, prit son arc, visa et chassa, avec sa flèche, la tête de cheval de dessous la tête d'Attrape-Tout. Celui-ci se réveille du coup, saisit ses pichets pleins et part, avec une telle vitesse, qu'il arriva encore avant la servante, au grand étonnement du roi et de ses courtisans.
— J'ai encore gagné, sire, dit Luduenn au roi, et je réclame le prix de la victoire, la main de la princesse, votre fille.
— C'est juste, répondit le roi, et, comme j'aime mieux t' avoir pour ami que pour ennemi,
tu seras mon gendre, et le mariage sera célébré, sans autre délai.
Les noces eurent lieu, en effet, dans la huitaine, et il y eut, à cette occasion, de grands festins et de belles fêtes.
Le vieux roi mourut, peu de temps après, et Luduenn lui succéda sur le trône. Il appela auprès de lui son vieux père et ses frères, et ils vécurent tous heureux ensemble.
Conté par Catherine Doze, femme Colcanab, maçon, à Plouaret. — Janvier 1869.
MHW
^L y avait une fois un seigneur, qui avait six enfants, six garçons, qui étaient si paresseux, si paresseux, qu'ils se seraient laissé mourir de faim, s'il leur avait fallu seulement se préparer à manger. Le vieux seigneur avait été riche, autrefois, mais, il avait perdu presque toute sa fortune, dans les guerres qui avaient ruiné son pays, et il lui fallait, à présent, vivre avec beaucoup d'économie, pour tenir son rang. Aussi, exhortait-il souvent ses enfants à apprendre quelque métier, leur représentant qu'ils seraient, un jour, obligés de travailler, pour vivre. Ils ne l'écoutaient pas, et disaient qu'il radotait. Voyant cela, il donna deux cents écus à chacun d'eux, et leur dit d'aller voyager, pendant un an, afin d'apprendre quelque chose. Il leur donnait rendez- vous, dans son château, au bout d'un an et un jour.
Les six frères partirent donc, heureux d'avoir tant d'argent dans leurs poches. Ils prirent tous des routes différentes.
Le premier arriva dans une ville où il vit beaucoup de monde rassemblé, sur une place. Il se mêla à la fouie et demanda la raison de ce rassemblement.
— Vous ne voyez donc pas? lui répondit l'homme à qui il s'était adressé, en lui montrant du doigt un homme qui grimpait sur un arbre avec la facilité d'un écureuil.
Cet homme grimpait avec la même facilité sur les maisons, sur les murailles et les tours les plus élevées. Notre voyageur en était émerveillé, et il se disait en lui-même :
— Ah ! si je savais grimper comme celui-là ! Quand le grimpeur eut terminé ses exercices,
il alla droit à lui et lui demanda :
— Veux-tu m'apprendre à grimper comme toi?
— Oui, si tu me paies bien, répondit le grimpeur.
— Je te donnerai tout ce que j'ai d'argent.
— Et combien as-tu 'donc d'argent ?
— Deux cents écus.
— C'est entendu; donne-moi tes deux cents écus, et je t'apprendrai mon métier.
Et il donna ses deux cents écus au grimpeur.
qui l'emmena partout à sa suite, et lui apprit à grimper comme lui-même.
Le second des six frères rencontra un homme qui soudait et remettait dans leur état primitif toutes les choses cassées, tous les vases et ustensiles de terre, de verre, de bois et de différents métaux. Il s'arrêta à le regarder, et il admirait son travail et pensait en lui-même :
— Je voudrais bien savoir souder et raccommoder les objets comme cet homme-là !
Après l'avoir regardé et admiré longtemps, il lui demanda :
— Veux-tu m'apprendre à souder comme toi ?
— Oui, si tu me paies bien, répondit le soudeur.
— Je te donnerai tout ce que j'ai d'argent.
— Mais combien as-tu d'argent ?
— Deux cents écus.
— C'est entendu ; donne-moi tes deux cents écus, et je t'apprendrai mon métier.
Il donna ses deux cents écus au soudeur, et celui-ci l'emmena partout à sa suite et lui apprit à souder, comme lui-même.
Le troisième frère rencontra un chasseur, qui avait un arc et des flèches et qui atteignait tout ce qu'il visait, jusqu'aux mouches qui volaient es l'air. Il admira son adresse et souhaita la posséder lui-même. Il lui demanda donc :
— Veux-tu m'apprendre à tirer de l'arc comme toi?
— Oui, si tu me paies bien, répondit le chasseur.
— Je te donnerai tout ce que j'ai d'argent.
— Mais combien as-tu d'argent ?
— Deux cents écus.
— C'est entendu ; donne-moi tes deux cents écus, et je t'apprendrai à tirer de l'arc, comme moi-même.
11 donna ses deux cents écus au chasseur, et celui-ci l'emmena partout à sa suite, et lui apprit à tirer de l'arc, comme lui-même.
Le quatrième frère rencontra un homme qui jouait du violon, et tous ceux qui entendaient le son de son instrument dansaient, bon gré, mal gré, jusqu'à ce qu'il cessât d'en jouer ; et quand il en jouait près d'un mort, ou dans les cimetières, les cadavres eux-mêmes se levaient et se mettaient à danser. Quand il eut dansé quelque temps, en compagnie de plusieurs autres, aux sons de ce merveilleux instrument, l'homme cessa de jouer, et alors il lui demanda :
— Veux-tu m'apprendre à jouer du violon, de manière à ce que tous ceux qui entendront les sons de mon instrument se mettent aussi à danser, et que je puisse ressusciter les morts ?
— Oui, si tu me paies bien, répondit l'homme au violon.
— Je te donnerai tout ce que j'ai d'argent.
— Mais combien as-tu d'argent ?
— Deux cents écus.
— C'est entendu ; donne-moi tes deux cents écus, et je t'apprendrai à jouer du violon, de manière à ce que tous ceux qui entendront les sons de ton instrument se mettent à danser, et que tu ressuscites aussi les morts.
Il donna ses deux cents écus à l'homme au violon, et celui-ci lui céda son violon, et lui apprit à en jouer, comme lui-même.
Le cinquième frère rencontra, dans un bois, un homme qui construisait des bâtiments qui allaient aussi bien par terre que par mer. 11 resta longtemps à le considérer et à admirer son travail, puis il lui demanda :
— Veux-tu m'apprendre à construire aussi des bâtiments qui vont aussi bien par terre que par mer?
— Oui, si tu me paies bien, répondit le constructeur de bâtiments.
— Je te donnerai tout l'argent que j'ai.
— Mais, combien as-tu d'argent ?
— Deux cents écus.
— C'est entendu ; donne-moi tes deux cents écus, et je t'apprendrai à faire des bâtiments qui vont aussi bien par terre que par eau.
Il donna ses deux cents écus au constructeur
de bâtiments, et celui-ci le garda avtc lui et lui apprit son métier.
Le sixième frère arriva dans une ville où il vit, sur une place publique, un vieillard qui avait sa tête dans un sac, et qui faisait profession de deviner des énigmes et toutes sortes de problèmes, de prédire l'avenir, de retrouver les objets perdus, enfin de répondre à toutes les questions qu'on lui adressait. Il admira sa science et désira prendre des leçons de lui. Il lui demanda donc :
— Veux-tu m'apprendre à être devineur et savant comme toi ?
— Oui, si tu me paies bien, répondit le vieillard.
— Je te donnerai tout ce que j'ai d'argent.
— Mais, combien as-tu d'argent?
— Deux cents écus.
— C'est entendu ; donne-moi tes deux cents écus, et je t'apprendrai mon métier.
Il donna ses deux cents écus au vieux savant, et celui-ci l'emmena à sa maison, lui mit ses livres entre les mains, lui révéla ses secrets et lui apprit à prédire l'avenir, à résoudre les problèmes, les énigmes et toutes les questions qui lui seraient posées, sur toutes sortes de sujets.
Au bout d'un an et un jour, les six frères se retrouvèrent sur la grande lande où ils s'étaient séparés et où ils s'étaient donné rendez-vous. Le
grimpeur arriva le premier, puis successivement, le soudeur, le tireur, le joueur de violon et le devineur, et ils s'embrassaient, à mesure qu'ils arrivaient, et étaient heureux de se revoir. Seul, le constructeur de bâtiments était en retard, et les cinq autres frères commençaient à craindre qu'il eût eu plus mauvaise chance qu'eux, qu'il rat peut-être mort, lorsqu'ils entendirent, tout à coup, un grand bruit et virent venir, à travers les champs, les bois, renversant tout sur son passage, un bean bâtiment, sur lequel ils reconnurent le retardataire.
— Le voici ! le voici ! s*écrièrent-ils. Quel beau bâtiment il amène ! et quel singulier bâtiment, qui va sur la terre, comme les autres sur l'eau !
Quand les six frères se retrouvèrent réunis, ils s'interrogèrent sur leurs voyages et sur les choses qu'ils avaient apprises. Chacun d'eux était content de son sort.
— Moi, dit Faîne, j'ai appris à grimper, comme un chat, sur les arbres, les maisons, les murailles et les tours les pins élevées»
— Moi, dit le second, j*ai appris à souder toutes les choses cassées et rompues, et à les remettre dans leur premier état, de Manière à tromper FcciL le plus exercé.
— ■ Moi, éà. le troisième, f ai un arc et des fle-
LES SIX FRÈRES PARESSEUX 3x9
ches avec lesquels j'atteins tout ce que je vise ; tenez, voyez cette hirondelle qui passe.
Et il lança une flèche, et l'hirondelle tomba à ses pieds.
— Moi, dit k quatrième, j'ai là un violon comme vous n'en avez jamais vu. Lorsque j'en joue, tous ceux qui l'entendent sont forcés de danser, bon gré, mal gré ; les morts mêmes ressuscitent et se mettent en mouvement.
— Moi, dit le cinquième, j'ai appris à faire des bâtiments qui vont aussi bien par terre que par eau, comme vous le voyez.
Et il leur montrait le bâtiment sur lequel il était venu.
— Et moi, dit le sixième et dernier, j'ai étudié, pendant toute l'année, chez un vieux savant, un magicien, et j'ai appris à résoudre toutes les énigmes, tous les problèmes,, à retrouver les objets perdus, à prédire l'avenir, et mille autres choses encore. D'après ce que je vois, mes frères, nous avons tous profité à voyager, et notre père, qui nous accusait toujours de paresse et d'ignorance, sera bien étonné, quand il verra tout ce que nous avons appris, en si peu de temps. Mais, avant de rentrer à la maison, je suis d'avis que nous devrions nous associer, pour mener à bonne fin quelque entreprise difficile, car je suis persuadé qu'en réunissant notre science et nés
talents, il est peu de choses que nous ne puissions faire.
Les cinq autres frères approuvèrent l'avis du plus jeune, le devineur, et celui-ci reprit alors :
— Eh bien ! je vous propose d'entreprendre la délivrance de la Princesse aux Cheveux d'Or, qui est retenue captive par un serpent, un monstre hideux, dans son château d'or, suspendu par quatre chaînes d'or au-dessus d'une Sle, qui est au milieu de la mer.
— Allons délivrer la Princesse aux Cheveux d'Or ! crièrent les cinq frères sans hésiter.
— Pendant mon séjour chez le magicien, reprit le devineur, j'ai appris dans ses livres comme il faut s'y prendre, pour réussir dans une entreprise si difficile. Écoutez-moi donc bien et je vais indiquer à chacun de vous quel sera son rôle et ce qu'il devra faire. Notre frère le constructeur de bâtiments nous conduira dans l'île, au-dessus de laquelle est suspendu le château. Il y a là, entre les quatre chaînes d'or qui retiennent le château, une grande cloche, qui sonne d'elle-même, dès xjue quelqu'un débarque dans l'île. Quand le serpent entend sonner la cloche, il quitte son château et vient planer au-dessus de l'île (car il a des ailes), et s'il y aperçoit un être animé, homme ou bête, il lance contre lui des torrents de feu, et, en un instant, il le réduit en cendres. Notre pre-
mier soin, en débarquant dans l'île, sera donc de remplir la cloche d'étoupe, afin de Pempêcher de sonner. Notre frère le grimpeur montera alors jusqu'au château, le long d'une des chaînes d'or. Il y arrivera de nuit et pénétrera jusqu'à la princesse, par la fenêtre de sa chambre à coucher, qu'elle laisse ordinairement ouverte. H la trouvera couchée sur un beau lit de soie et de dentelle, et il l'enlèvera lestement et nous l'amènera dans l'île. Si cette première partie de l'entreprise réussit, comme je l'espère, le plus difficile sera fait, et je dirai, en temps et lieu, à nos frères le tireur, le soudeur, le joueur de violon et le constructeur de bâtiments, ce qu'ils auront à faire, car nous aurons aussi besoin de leur secours.
Les six frères montèrent alors sur le bâtiment, qui partit aussitôt, naviguant tantôt sur terre, tantôt sur mer, et les conduisit, sans encombre, jusqu'à l'île. Ils débarquèrent, coururent aussitôt à la cloche et la remplirent d'étoupe, avant qu'elle eût sonné. Le grimpeur monta alors le long d'une des chaînes d'or, arriva jusqu'au château, pénétra jusqu'à la princesse, l'enleva et redescendit avec efle dans l'île. Tout cela fut fait rapidement et adroitement. La princesse était si belle, si belle, que les six frères restèrent quelque temps à la regarder, silencieux, la bouche ouverte, et immobiles comme âts statues. Heureusement que le
devineur, qui connaissait le péril de leur situation, cria bientôt :
— Allons, frères, remettons, vite, à la voile. Le serpent se réveillera avec le soleil, et quand il s'apercevra que la Princesse a quitté son château, il se mettra aussitôt à sa poursuite. En route donc, car nous avons déjà perdu un temps précieux.
Et l'on partit, sans autre délai.
Quand le soleil se leva, au matin, le serpent, qui ne se doutait de rien, se rendit, comme d'habitude, à la chambre de la Princesse. Quand il vit qu'elle avait disparu, il poussa un cri épouvantable et partit aussitôt à sa poursuite.
Cependant, nos navigateurs avançaient, poussés par un vent favorable. Le ciel était clair et le soleil montait, radieux, à l'horizon. Tout à coup le ciel s'obscurcit.
— C'est le serpent qui arrive ! s'écria le devineur.
Et, levant les yeux en l'air, ils purent, en effet, apercevoir le monstre, qui s'avançait rapidement sur eux.
— A toi, tireur! cria alors le devineur; prends ton arc et tes flèches, et, quand le monstre sera au-dessus du bâtiment, tu apercevras dans son corps, à l'endroit du cœur, un petit point blanc et rond comme un bouton. Il faudra l'atteindre juste en cet endroit, ou nous sommes perdus !
— Sois tranquille, mon frère, répondit le tireur en ajustant une flèche à son arc.
Quand le serpent fut au-dessus du bâtiment, il visa ; la flèche partit et toucha droit au but, car le corps du monstre, privé de vie, tomba aussitôt sur le bâtiment, qui fut rompu et partagé en deux par cette masse énorme. La Princesse tomba dans l'eau et coula au fond.
— A ton tour de travailler, soudeur I cria le devineur, qui plongeait en même temps sur la princesse.
Le soudeur fit son devoir, vite et bien, et le devineur retrouva aussi la Princesse, au fond de l'eau, avec beaucoup de peine, car la mer était très profonde, en cet endroit, et il la ramena sur le bâtiment. Mais, hélas 1 ce n'était plus qu'un cadavre, elle avait cessé de vivre !
— Vite, à ton violon 1 et travaille bien ! cria le devineur au joueur de violon.
Et celui-ci se mit à jouer de son instrument, en y mettant tout son savoir-faire, et ses cinq frères se mirent aussitôt à danser, et la Princesse aussi se mit bientôt en mouvement, et tourna et sauta et gambada avec eux.
Voilà donc l'entreprise heureusement terminée, et les six frères retournèrent alors chez leur père, triomphants et fiers d'une conquête aussi précieuse que la Princesse aux Cheveux d'Or.
Le vieillard fut heureux de les revoir tous en vie et en bonne santé, et de plus, ayant chacun un métier dont il pouvait vivre, et il ne les appela plus paresseux.
Les six frères étaient amoureux de la Princesse, et chacun d'eux prétendait avoir le plus de droits à obtenir sa main. Comme ils ne pouvaient s'en* tendre à ce sujet, ils convinrent de s'en rapporter au jugement de leur père. Chacun d'eux exposa donc ses raisons et ses prétendus droits au vieux seigneur, assis sur un fauteuil, comme un juge sur son tribunal, et ayant à côté de lui la Princesse.
L'aîné, le grimpeur, parla d'abord et dit :
— C'est moi, qui, au péril de ma vie, ai enlevé la Princesse du château où le monstre la retenait captive.
— C'est moi, dit le constructeur de bâtiments, qui ai construit le bâtiment qui vous a conduits à l'île et vous en a ensuite ramenés.
— Et c'est moi, dit le soudeur, qui ai soudé et refait le bâtiment, rompu et partagé en deux par la chute du monstre, et, sans moi, vous étiez tous perdus.
— Et qui est-ce qui a tué le monstre, si ce n'est moi ? dit le tireur.
— Et la Princesse, qui est-ce qui l'a ressuscitée ? N'est-ce pas moi ? dit le joueur de violon;
et, sans moi, nous n'aurions plus besoin de nous la disputer aujourd'hui, puisqu'elle était morte.
— Tout cela est bel et bien, dit à son tour le devineur ; mais, n'est-ce pas moi qui ai conseillé chacun de vous et lui ai dit ce qu'il avait à faire, et comment il devait s'y prendre ? N'est-ce pas encore moi qui al retiré la Princesse du fond de la mer.
Le vieux seigneur était fort embarrassé et ne savait en faveur duquel de ses fils se prononcer, leur trouvant à tous des droits incontestables, si bien que l'on finit par décider, et c'était bien le plus sage, que ce serait la Princesse elle-même qui ferait son choix.
L'histoire ne dit pas auquel des six frères elle donna la préférenee; mais, moi, je croirais volontiers que ce fut au devineur, parce qu'il était le plus instruit, le plus jeune et surtout le plus joli garçon (i).
Conté par Marguerite Philippe, de Placunet (Côtes-dn-Koni).
(1) Rapprochement : Les facétieuses Nuits de SiruparoU, Vn« nuit, fable V.