PETIT-JEAN
L y avait une fois un roi de France, qui avait une fille, laquelle était une très habile devineresse. La princesse passait tout son temps à résoudre des énigmes et des problèmes de toute sorte, et elle en était arrivée à n'en plus trouver d'assez difficiles, de sorte que tout ce qu'on lui proposait de plus compliqué et de plus obscur n'était qu'un jeu pour elle.
Elle fit publier, dans tout le royaume, qu'elle prendrait pour époux l'homme, quel qu'il fût, qui lui proposerait une énigme dont elle ne fournirait pas la solution, dans trois jours; mais, en revanche, à chaque problème qu'elle résoudrait, celui qui l'aurait proposé serait aussitôt mis à mort.
De tous les points du royaume, et même des pays étrangers, il vint une foule de prétendants, des gens de toute condition, depuis des princes jusqu'à des charbonniers et des tailleurs de campagne, avec des énigmes et des problèmes qu'ils regardaient tous comme insolubles. La princesse les recevait, du haut d'un balcon, dans la cour du palais de son père, tout habillée de rouge, une couronne d'or sur la tête, une étoile de diamant au front, une baguette blanche à la main, et l'air hautain et cruel comme une tyranne (evel eun tirantes). Tout autour de la cour, on voyait suspendus aux murailles et à des poteaux patibulaires, les cadavres et les squelettes décharnés de ses victimes. Elle donnait ordinairement ses réponses, séance tenante, et aussitôt le pauvre prétendant vaincu était saisi par quatre valets, à mine féroce, et pendu impitoyablement.
11 y avait au pays de Tréguier un jeune seigneur nommé Fanch de Kerbrinic, pas des plus fins, et qui pourtant voulait aller aussi proposer une énigme à la princesse. 11 habitait son manoir de Kerbrinic, seul avec sa vieille mère. Celle-ci faisait tout son possible pour détourner son fils de son téméraire projet ; mais, c'était en vain.
Un jour que Fanch de Kerbrinic était allé à la chasse, il rencontra, sur la grand'route, un soldat
revenant de la guerre, et qui avait nom Petit- Jean. Le soldat salua le chasseur, ils lièrent conversation ensemble et entrèrent dans une auberge, au bord de la route, pour boire quelques chopines de cidre et faire plus ample connaissance. Petit-Jean, qui était un malin, eut bientôt jugé le degré d'intelligence de son nouveau camarade, et il lui parla beaucoup de ses voyages, de ses combats et lui vanta, en termes pompeux, les beautés, les merveilles et les plaisirs des villes et des pays lointains qu'il avait visités. Fanch de Kerbrinic, qui n'était jamais allé plus loin que Tréguier ou Lannion, écoutait, tout ébahi et ébloui, les récits et les descriptions du soldat.
— Comment donc, Monseigneur, lui dit Petit- Jean, n'avez-vous pas songé à aller aussi proposer votre énigme à la fille du roi ? Beau garçon et rempli d'esprit comme vous l'êtes, je suis persuadé que vous viendriez à bout d'elle ; car, jusqu'à présent, elle n'a eu affaire qu'à des imbéciles.
— J'y ai bien songé, répondit le jeune seigneur de Kerbrinic, mais, ma mère ne veut pas me laisser partir.
— Ah ! vous y avez songé ? Mais, alors, vous avez sans doute quelque bonne énigme toute prête ?
— Oh! oui; j'en ai même deux.
— A la bonne heure ; ne voudriez-vous pas m'en faire part ?
— Je le veux bien, mais, n'en dites rien à personne, je vous en prie, car un autre pourrait arriver avant moi avec mes énigmes, et enlever la princesse.
— Ne craignez rien, foi de brave soldat* je vous garderai le secret le plus absolu.
— Eh bien ! voici la première :
Devinn a dolan irait an» ti.
Ha me krog'n eut penn ane^hi.
Devine ce que je jette pardessus la maison,
Tout en en ayant un bout dans la main.
— Une pelotte de fil ; c'est trop facile cela ; un enfant de cinq ans n'en serait pas embarrassé. Voyons l'autre :
A dolan nnan dreist an H, Pa\an da welet, Manon trù Je jette un par-dessus la maison ; Quand je vais voir, j'en trouve trois.
— Un œuf! quand il est cassé, on trouve le blanc, le jaune et la coque, ce qui fait trois. Ce n'est vraiment pas fort, et il faudra mieux que cela, pour se présenter devant la princesse. Mais, emmenez-moi avec vous, suivez de point en point
mes instructions, et je vous réponds du succès; vous vaincrez la princesse, vous l'épouserez et vous serez roi de France.
— Bien vrai ? demanda le seigneur de Kerbrinic, émerveillé.
— J'en réponds sur ma tête, dit le soldat.
— Eh bien, venez avec moi dîner et coucher au manoir de Kerbrinic, parlez à ma mère, et faites en sorte qu'elle me laisse partir avec vous.
— Je le veux bien, si vous me promettez de me suivre, demain matin, que votre mère le veuille ou non.
— Je vous le promets; nous partirons ensemble, demain matin, arrive que pourra.
Ils se rendirent là-dessus au manoir de Kerbrinic, déjà les meilleurs amis du monde. La vieille châtelaine reçut bien l'hôte que lui amenait son fils, et prit plaisir à l'entendre raconter ses voyages et ses aventures. On parla aussi de la fille du roi, la fameuse devineresse. Petit-Jean dit qu'il n'était bruit que d'elle, dans tout le royaume, qu'elle était d'une beauté merveilleuse, qu'il l'avait vue et qu'il s'étonnait que le jeune seigneur ne tentât pas l'aventure, ayant toutes les chances possibles de réussir, jeune et beau et spirituel comme il l'était.
La vieille dame ne l'entendait pas ainsi, et elle dit au soldat :
— Je vous prie de ne pas tourner la tête à mon fils, avec de semblables folies ; je le lui ai dit, plus d'une fois, et je le répète, jamais je ne lui permettrai de tenter une aventure si périlleuse.
— Je réponds de tout, sur ma tête, répliqua Petit- Jean; laissez votre fils partir avec moi, demain matin, et je vous le ramènerai roi de France.
— Jamais! répondit la mère, et j'aimerais mieux le voir mourir, sous mes yeux.
Et elle se leva de table et quitta la salle à manger. Fanch de Kerbrinic et Petit-Jean y restèrent encore, quelque temps, à causer et à boire, puis ils allèrent se coucher, bien résolus à prendre ensemble la route de Paris, dès le lendemain matin.
En quittant la salle à manger, la vieille dame, qui sentait bien que son fils partirait, quoi qu'elle pût faire pour essayer de le retenir, s'était rendue chez une vieille sorcière, qui habitait une masure, près du manoir de Kerbrinic, et elle lui demanda une potion pour faire mourir sur-le-champ deux personnes dont elle voulait se débarrasser. La sorcière lui remit, dans une fiole de verre, la liqueur désirée, en lui disant qu'elle pouvait y avoir toute confiance ; l'effet en était foudroyant. La dame de Kerbrinic alla alors se coucher, sans rien dire à personne..
Le lendemain, Fanch de Kerbrinic et Petit- Jean se levèrent, de bonne heure, et firent leurs préparatifs de départ. Au moment où ils montaient à cheval, la vieille dame vint à eux, tenant d'une main une fiole, et, de l'autre, deux verres, sur un plat. Elle s'approcha de son fils et lui dit :
— Puisque tu restes sourd aux conseils de ta mère et persistes à vouloir la quitter, accepte encore d'elle un peu de cette liqueur généreuse, qu'elle a préparée elle-même, et qui te soutiendra dans le périlleux voyage que tu vas entreprendre.
Et elle lui versa du poison préparé par la vieille sorcière, et en présenta également à Petit-Jean ; puis elle baissa les yeux vers la terre et fit mine de pleurer. Petit-Jean, ayant remarqué l'aspect étrange de la liqueur, flaira une trahison, et il dk doucement à son compagnon, dont le cheval touchait le sien :
— Ne buvez pasl faites semblant de boire seulement, et laissez la liqueur tomber dans l'oreille de votre cheval.
Ils vidèrent tous les deux leurs verres dans les oreilles de leurs chevaux, sans que la vieille s'en aperçût, puis ils partirent, au galop.
— Au revoir, mon fils, et bonne chance I dit la dame de Kerbrinic, tout en s'étonnant qu'ils
ne fussent pas tombés foudroyés sur place ; mais, ils n'iront pas loin, pensait-elle.
Nos deux compagnons allèrent bon train, jusqu'au soir; mais, vers le coucher du soleil, leurs chevaux s'abattirent et moururent. Alors, les deux voyageurs revinrent un peu sur leurs pas, et demandèrent à loger dans une auberge, au bord de la route. Ils passèrent la nuit dans cette auberge, et, le lendemain matin, ils se remirent en route, aussitôt le soleil levé. Quand ils repassèrent à l'endroit où leurs chevaux étaient tombés morts, ils virent sur eux quatre pies, . également mortes.
— Voyez l'effet du poison ! dit Petit- Jean à son compagnon.
Et il prit deux des pies et dit à Fanch Kerbrinic de prendre les deux autres, ajoutant qu'il saurait en tirer parti; puis ils continuèrent leur route.
Ils arrivèrent, tôt après, sur la lisière d'un grand bois, et, comme ils ne connaissaient pas le pays, ils entrèrent dans un fournil banal, pour demander la route la plus courte pour se rendre à Paris. Il y avait là beaucoup de femmes, venues des habitations avoisinantes, et qui préparaient leur pâte pour la mettre au four. Le fournier répondit aux deux voyageurs que le plus court était de passer par les bois; mais il ajouta qu'il y
avait là une bande de voleurs, qui détroussaient les voyageurs. Il y avait une autre route, plus sûre, mais, beaucoup plus longue, qui contournait le bois et que suivaient ordinairement les gens prudents.
— Nous irons par le plus court, nous traverserons le bois, dit Petit-Jean.
Puis il pria les femmes qui étaient là de lui donner chacune un morceau de sa pâte, afin d'en faire des gâteaux, qu'ils mangeraient dans' le bois, dans le cas où ils se verraient obligés d'y passer la nuit. Les femmes lui donnèrent de la pâte, et il en fit huit petits gâteaux, dans chacun desquels il mit une moitié de pie, de celles qu'ils avaient trouvées sur les corps de leurs chevaux morts. Quand les gâteaux furent cuits, ils les mirent dans leurs poches, et se disposèrent alors à se remettre en route. Mais, comme la nuit approchait, le fournier leur dit qu'il n'était pas prudent de s'engager, à cette heure, dans le bois, et qu'ils feraient bien de prendre l'autre chemin.
— Bah ! les voleurs ne nous font pas peur, répondit Petit- Jean ; et ils partirent et entrèrent résolument dans le bois.
Il y avait là plusieurs routes qui se croisaient, et ils s'égarèrent. La nuit vint. Ils craignaient plus que les voleurs les bêtes fauves, dont ils entendaient, de temps en temps, les hurlements et les
cris. Après avoir longtemps marché, au hasard, ils aperçurent de la lumière, au fond d'un ravin, et se dirigèrent de ce côté. Ils aperçurent bientôt seize hommes assis, en rond, sur des pierres et des troncs d'arbres, autour d'un grand feu, où cuisait un mouton entier à la broche.
— Ce sont les voleurs, dit le seigneur de Kerbrinic, allons nous-en.
— Du tout ! répondit Petit-Jean ; nous allons, au contraire, faire connaissance avec eux, et les prier de nous accorder place au feu et part à leur cuisine. Ce ne sont ordinairement pas d'aussi méchantes gens qu'on le dit.
Et Petit- Jean s'avança vers le cercle, son chapeau à la main, et dit :
. — Excusez-moi, messieurs, si je vous dérange ; nous sommes deux pauvres voyageurs égarés, dans le bois, et, comme nous avons entendu dire qu'il y a des voleurs par ici, nous venons vous prier de vouloir bien nous permettre de passer la nuit dans votre société, et de nous chauffer à votre feu, car la nuit est froide.
Les voleurs se regardèrent, en souriant, et celui qui paraissait être le chef répondit :
— Prenez place dans le cercle, tous les deux, et ne craignez rien des voleurs, pendant que vous serez dans notre société. Demain matin, nous vous remettrons dans le bon chemin.
Le cercle s'élargit, et Petit-Jean et son compagnon y prirent place, sans façons. Ils tirèrent leurs pipes de leurs poches, et se mirent à fumer, tranquillement, comme les autres, tout en causant. Quand le mouton fut suffisamment cuit, on le débrocha, et chacun coupait le morceau qui lui plaisait. Petit-Jean et le seigneur de Kerbrinic furent invités à faire comme les autres, et il ne fallut pas le leur dire deux fois. Tout le mouton disparut, en un instant, et Petit-Jean dit alors :
— Puisque vous nous avez si gracieusement invités à partager votre repas, nous voulons aussi vous faire part de ce que nous avons. C'est peu de chose, mais, nous le donnons de bon cœur.
Et il présenta les huit gâteaux aux voleurs, qui se les partagèrent et les mangèrent sur-lechamp. Mais, pris aussitôt de violentes douleurs d'entrailles, ils se levaient, tournaient sur euxmêmes et allaient rouler dans le feu, où ils expiraient (i). Petit-Jean et son compagnon trouvèrent là un grand coure, rempli d'or et de bijoux. Ils s'en remplirent les poches et partirent, au point du jour.
(i) Dans une antre version, les gâteaux sont donnés à des lions, que nos deux voyageurs rencontrent, dans le bois, et qui en meurent, comme ici les voleurs.
Ils passèrent, tôt après, par une ville où il y avait une foire, et s'achetèrent chacun un cheval.
A force de marcher, ils étaient arrivés à une dizaine de lieues de Paris. Alors, Petit-Jean dit à son compagnon :
— Voici que nous approchons de Paris, et il faut être à notre affaire. Avez-vous trouvé une énigme à proposer à la princesse, quelque chose qui ne soit pas un jeu d'enfant ?
— Je ne sais rien autre chose que ce que je vous ai déjà dit, répondit le seigneur de Kerbrinic.
— Eh bien! je vais vous en apprendre une; écoutez bien et tâchez de retenir ; vous direz donc à la princesse : — Quand nous partîmes de la maison, nous étions quatre; de quatre, il est mort deux ; de deux il est mort quatre ; de quatre nous avons fait huit ; de huit il est mort seize, et nous sommes encore venus quatre vous voir. Comprenez-vous ?
— Ma foi, non, je n'y cbmprends rien du tout. Expliquez-moi, je vous prie, ce que tout cela veut dire.
— Rien n'est plus simple : — Quand nous sommes partis de votre manoir de Kerbrinic, nous étions quatre , vous et moi et nos deux chevaux. — Oui. — De quatre iî est mort deux : ce sont nos deux chevaux, qui moururent empoi-
iii. 22
sonnés par la liqueur que nous leur versâmes dans les oreilles, au départ. — Je comprends. — De deux il est mort quatre ; ce sont les quatre pies, que nous trouvâmes mortes, le lendemain, sur les chevaux. — Bien. — De quatre nous avons fait huit; ce sont les huit gâteaux empoisonnés, que nous avons faits avec les 'quatre pies. — Oui. — De huit il est mort seize ; ce sont les seize voleurs, empoisonnés et morts pour avoir mangé les gâteaux. — C'est vrai. — Et nous sommes encore venus quatre vous voir : en effet, nous avons acheté deux chevaux, avec l'argent des voleurs, lesquels chevaux et nous deux font encore quatre, comme quand nous sommes partis de Kerbrinic : n'est-ce pas clair ?
— Très clair, et pourtant, jamais la princesse ne devinera cela.
— Répétez-moi l'énigme, car il faut que vous l'appreniez, pour la proposer â la'princesse.
— Oui, oui, je vais vous la répéter; rien n'est plus facile : Quand nous -sommes partis de la maison, nous étions quatre; de quatre il est mort deux; de deux il est mort trois...
— Mais non, ce n'est pas comme cela ; écoutez encore, et dites vite, comme ceci.
Et Petit-Jean récita une seconde fois l'énigme, très rapidement. Kerbrinic voulut faire comme lui, mais, il s'embrouilla encore. Tout le ..long de la
i, il s'y exerça, et, quand ils furent arrivés à Paris, il loi faillit encore deux jours avant de pouvoir k réciter et expliquer convenablement. Le troisième jour, Petit-Jean lui dit :
— Allez, à présent, au palais, demandez à être introduit devant la princesse, et proposez-lui l'énigme, et prenez garde de tous tromper.
— Soyez tranquille, je la dis et l'explique, à présent, aussi bien que vous.
Le seigneur de Kerfcrrâk ont donc ses beaux habits des jours de fête, et alla frapper avec ass*tance à la porte du palais du roi. Le portier lui dit:
— Que demandez-vous, mon brave homme ?
— Je viens proposer une énigme a la princesse. — *- G est bien, snivez**nioi.
Il salua profondément la princesse.
— Vous venez me proposer une énigme ? lui demanda-t-elle, d'un air hautain*
— Oui, princesse, je viens vous proposer une énigme ; et une bonne, vous aller, voir.
— Vous savez, sans doute» ce qui vous attend, si je devine votre énigme, et je la devinerai.
— Je le sais, princesse, mais, je n'ai pas peur, voas ne devinerez, pas mon énigme.
— Eh bien, voyons*Ja.
Et Kerbiinic récita son énigme, rapidement, et en breton, comme suit :
Pa oamp dent eu\ or glr, e% oamp pevar; a bevar e varvas daou; eu% a àaou a varvas pevar ; eu% a bevar a oc grit ei\; eu\ a ei% a varvas <?hue%ec, hag e% omp deut c'hoas pevar d'ho kwelet. Petra eo foment-se?
La princesse parut embarrassée; elle réfléchit un peu, puis elle dit :
— Répétez-moi cela, je vous prie; je crains de n'avoir pas bien entendu.
Kerbrinic répéta son énigme, une fois, puis une autre fois encore. La princesse, habituée à résoudre, séance tenante, tout problème qu'on lui proposait, paraissait fort contrariée. Elle dit enfin qu'elle répondrait, dans trois jours.
— Mais, demanda Kerbrinic, mon domestique et moi avec nos deux chevaux serons-nous logés et nourris, pendant ce temps, dans le palais ?
— Certainement, répondit la peincesse ; je vais donner des ordres pour cela.
Là-dessus, Kerbrinic se retira, alla faire part à Petit-Jean de la manière dont les choses s'étaient passées, et, dès le soir même, ils étaient tous les deux installés dans le palais, avec leurs chevaux.
La princesse s'était retirée dans son cabinet d'étude, et elle consultait ses livres, grands et petits. Mais, elle avait beau chercher, calculer, réfléchir, elle ne comprenait rien à l'énigme de Petit-Jean, et elle était d'une humeur terrible.
L'idée lui vint alors que le compagnon de celui qui la mettait dans un si grand embarras pouvait connaître le secret de son maître, et qu'il serait possible de le lui arracher, avec de l'argent. Elle envoya donc une de ses femmes trouver Petit- Jean, avec cent écus. Petit-Jean était à l'écurie, à soigner les chevaux. La femme de chambre l'y alla trouver et lui parla de la sorte :
— Ma maîtresse m'envoie vous demander si vous connaissez le mot de l'énigme que lui a proposée votre maître.
— Oui, vraiment, je le connais, répondit Petit- Jean, mais, je ne le dirai à personne.
— Cependant, si l'on vous payait bien ? J'ai ici cent écus...
— De l'argent! ce n'est pas là ce qui me manque ; j'en ai à discrétion, de l'argent !
Et il lui fit voir une poignée d'or, de celui des voleurs, dont il leur restait encore.
— Que demandez-vous donc ?
— Eh bien ! vous êtes si jolie et si agréable, que je veux faire quelque chose pour vous ; venez me trouver, dans ma chambre, ce soir, entre dix et onze heures, et je vous ferai connaître le secret de mon maître, tout en vous laissant les cent écus de votre maîtresse.
La jeune fille fit d'abord des façons et finit par promettre de venir, si sa maîtresse y consentait.
Elle alla faire part des exigences de Petit- Jean» àt la princesse, qui lui dit qu'il lui fallait le secret» coûte que coûte, et que, par conséquent, il fallait aller au rendez-vous. Elle lui promit cent écus pour elle-même.
Petit-Jean, de son côté, conta tout à Kerbrink et lui dit :
— Comme ma chambre est au-dessus de la votre, en veillant et en prêtant l'oreille, vous pourrez savoir quand la femme de chambre de la princesse entrera chez moi. Quand elle y sera* depuis une demi-heure environ, je tousserai fort, et aussitôt, vous vous mettrez à faire du bruit, à jurer et à tempêter, disant qu'on veut vous voler, et vous monterez à ma chambre, furieux, ou du moins faisant semblant de L'être, et votre épée nue à la main,
Kerbrink promit de faire comme lui dit Petit- Jean.
Vers dix heures, les deux, camarades montèrent à leurs chambres, comme pour se coucher, tranquillement. Peu après, Petit-Jean entendit frapper discrètement à sa porte. Voici la femme de chambre de la princesse, se dit-il, et il alla ouvrir. C'était elle, en effet, et il la fit entrer, en disant t
— A la bonne heure ! vous êtes exacte, autant que vous êtes jolie ; et il voulut l'embrasser.
— Oh ! non, non, dit-elle en se reculant.
petit-jean'et la princesse denineresse 343
— Alors, vous ne saurez pas le secret de mon maître.
— Eh bien ! puisqu'il le faut ! — Et elle se laissa embrasser et dit : — Faites-moi connaître, à présent, le secret de votre maître.
— Doucement, ce n'est pas si pressé que cela ; je vous le dirai, mais, demain matin seulement, quand vous vous en irez.
— Demain matin I mats, je veux m'en aller tout de suite.
— Comme vous voudrez, mais, alors, vous ne saurez rien.
Enfin, elle se résigna à rester, pour gagner les trois cents francs de la princesse, avec les autres trois cents francs que Petit-Jean parlait de lui céder, et aussi pour ne pas encourir la colère de sa maîtresse.
Petit-Jean la fit se déshabiller et se coucher, sans chemise, parce que, disait-il, il avait fait serment de ne jamais toucher à la chemise d'une femme. Puis, il fit un paquet de tous ses vêtements, y compris la chemise, et les jeta sous le lit, sans qu'elle s'en aperçût. Peu après, il toussa fortement, et aussitôt voilà un beau vacarme dans l'escalier, avec des cris : — Au voleur ! et des jurons effrayants.
— Qu'est-ce que cela, grand Dieu ? demanda la femme de chambre, mourante de frayeur.
— C'est mon maître, répondit Petit- Jean; un homme très violent; il a bu, selon son habitude, et il n'est pas commode, quand il est dans cet état. Il monte l'escalier, il vient ici ; sauvez-vous, vite, vite!...
— Où sont mes bardes ? demanda la pauvre femme en sortant du lit, toute troublée.
— Je ne sais pas, mais, vous n'avez pas le temps de vous habiller; partez, vous dis-je, vite, vite!...
Et, folle de frayeur, elle se précipita dans l'escalier, toute nue et abandonnant ses vêtements et son argent. Grâce à l'obscurité qui régnait dans les corridors, elle put arriver à sa chambre, sans aucune fâcheuse rencontre, et elle s'habilla et se rendit aussitôt auprès de sa maîtresse.
— Eh bien! lut dit celle-ci, vous m'apportez l'explication de l'énigme ï
— Hélas I non; cet homme est un méchant et un trompeur, qui mérite d'être pendu; non seulement il ne m'a rien dit de l'énigme, mais, il a encore gardé l'argent. Elle ne dit rien du reste de ce qui lui était arrivé.
Voilà ■ la princesse bien contrariée. Elle passa encore le reste de la nuit et toute la journée suivante à chercher la solution de l'énigme, ou un moyen de faire parler Petit-Jean, et elle ne trouva rien de mieui que d'envoyer encore, la nuit sui-
vante, une autre de ses femmes, avec une somme double de la première, pour essayer de séduire le malin compère. Pour abréger, il arriva à celle-ci absolument comme à l'autre : elle y laissa aussi sa chemise et son argent, et s'en revint toute nue, et sans rien savoir de l'énigme.
La troisième nuit, qui était la dernière, la princesse se résolut à se rendre elle-même auprès de Petit-Jean. Elle ne réussit pas mieux que ses femmes, et, comme elles, il lui fallut s'en retourner aussi sans sa chemise, sans le mot de l'énigme et profondément humiliée. De plus, elle laissait six cents écus (1,200 fr.) entre les mains de Petit- Jean. Et c'était le lendemain matin qu'expirait le terme. Elle était furieuse, et ne savait à quel démon se vouer.
Le lendemain matin, le seigneur de Kerbrinic et Petit-Jean se présentèrent ensemble devant la princesse.
— Les trois jours que vous aviez demandés, princesse, sont expirés, lui dit Kerbrinic, et je viens savoir si vous pouvez me donner l'explication de mon énigme ?
La Devineresse fut forcée de s'avouer vaincue, et elle pria le seigneur de Kerbrinic de lui expliquer son énigme. Mais, dans la crainte de se tromper, Kerbrinic la lui fit expliquer par Petit- Jean, qui avait l'esprit et la langue plus déliés que
lui. Elle reconnut que c'était parfait, ce qui lui coûta beaucoup, sa science comme devineresse se s'étant jamais trouvée en défaut, jusqu'alors.
— J'espère, belle princesse, lui dit alors Kerbrinic, de sa voix la plus gracieuse, que votre intention est d'accomplir loyalement et complètement les conditions du défi que j'ai accepté et dont je me suis tiré à mon honneur ?
— Certainement, répondit-elle ; mais, puisque vous êtes si savant et si malin, je voudrais, auparavant, vous proposer aussi quelque chose, à mon tour.
— Volontiers, dit Kerbrinic, à qui Petit-Jean avait -fait signe d'accepter; parlez, je suis à vos ordres.
— Eh bien ! dit-elle, en lui montrant un grand sac, remplissez-moi ce sac de vérités, et alors, je n'aurai plus d'objection à faire et nos noces seront aussitôt célébrées.
— Ce sera bientôt alors, répondit Kerbrinic; rassemblez, demain matin, à dix heures, toute votre maison, et, devant tout le monde, je vous remplirai le sac de vérités,
— C'est entendu, dit la princesse ; à demain matin.
Le lendemain, à dix heures, la réunion était nombreuse, dans la grande salle du palais. Le vieux roi était sur son trône, la couronne en tête,
son sceptre à k main, et ayant à sa gauche la reine, et, à sa droite, la princesse, sa fille. Kerbrinic et Petit-Jean se tenaient au pied du trône, debout, et près d'eux était le sac aux vérités,
— Que peut-il bien y avoir la-dedans ? se demandait-on, avec impatience*
Le roi prit alors la parole et dit :
— Eh bien ! seigneur de Kerbdnic, avea-vou* rempli votre sac de vérités ?
— Oui, sire, il est plein de vérités, répondit Kerbrink.
— Faites-nous donc la preuve
— Oui, sire, mon valet va vous faire la preuve. Petit-Jean dénoua les cordons du sac et en tira,
au grand étonnement des assistants, d'abord, uae robe de femme, et Télevant en l'air, poar que chacun la vît bien, il demanda :
— Quelqu'une des personnes ici présentes reconnaît-elle cette robe pour lui appartenir ?
Personne ne réclama la robe; alors, Petit-Jean, s'adressant à la femme de chambre de la princesse, lui dit : — Il me semble, mademoiselle, que cette robe ressemble beaucoup à celle que vous portiez, ces jours derniers,
La pauvre fille rougit, baissa la tête et ne dit rien.
Puis, Petit-Jean retira encore de son sac et successivement : ses jupons, son corset, ses bas et
enfin sa chemise, et, à chaque fois, il demandait: — A qui est ceci ? Et Ton riait et plaisantait, a qui mieux mieux, et la pauvre femme de chambre était près de mourir de honte et de confusion.
— Voilà donc une vérité sortie de mon sac, dit Petit-Jean ; passons, à présent, à une autre.
Et, continuant de puiser dans le sac, il en retira d'abord une autre robe, une robe de soie, et demanda encore : — Quelqu'une de ces dames reconnaît-elle cette robe pour lui appartenir ?
Tout le monde reconnut la robe d'une fille d'honneur de la reine.
Et les rires d'éclater de plus belle. La fille d'honneur se leva et voulut s'en aller ; mais, le roi l'arrêta en disant :
— Nul ne sortira d'ici, avant que le sac n'ait été vidé.
Et Petit- Jean retira successivement de son sac tous les vêtements de la fille d'honneur, jusqu'à sa chemise, puis il dit :
— Voilà donc deux vérités sorties de mon sac ; passons, à présent, à la troisième.
Mais, la princesse se leva aussitôt et lui dit, d'un ton impérieux :
— Arrêtez I n'allez pas plus loin, je vous l'ordonne.
— Laissez-moi vider mon sac, reprit-il ; le plus beau est au fond; vous allez voir...
Mais, la princesse descendit rapidement de son siège, et lui prenant le bras :
— N'allez pas plus loin, vous dis- je, et fermez votre sac I
Tout le monde était saisi d'étonnement. Le roi lui-même comprit qu'il était prudent de ne pas aller jusqu'au fond du sac, et il dit à Petit- Jean :
— Obéissez à la princesse. — Puis, se tournant vers Fanch de Kerbrinic : — Seigneur de Kerbrinic, vous êtes l'homme le plus spirituel et le plus savant de mon royaume; je suis enchanté de vous avoir pour gendre, et les noces seront célébrées dans la quinzaine, avec toute la pompe et la solennité possibles. Mais, faites-nous encore le plaisir de donner ici, devant toute ma maison, l'explication de votre énigme, qui est la plus merveilleuse qu'on ait jamais entendue.
— Volontiers, beau-père, répondit Kerbrinic. Et il expliqua encore son énigme, ou plutôt il
la fit réciter et expliquer par Petit-Jean, aux applaudissements de toute l'assemblée.
On envoya, dès le lendemain, un beau carrosse tout doré quérir la dame de Kerbrinic, à son vieux manoir de Kerbrinic, et les noces furent célébrées, tôt après. Ce furent des fêtes, des jeux et des festins continuels, pendant huit jours et davantage.
350 COWTTES DIVERS
Le vieux roi mourut, dans le mois, pour avoir mangé et bu et s'être amusé avec trop peu de modération, disent les mauvaises langues, et Fanch de Kerbrinic lui succéda sur le trône et de* vint roi de France, grâce à l'esprit de Petit-Jean. Aussi, ne l'oublia-t-il pas, et il en fit son premier ministre.
Conté par Guillaume Garandel. — Plouaret, 1^71 .
otFWtc^
l y avait autrefois un pauvre homme, qui avait deux enfants, garçon et fille, Efflam et Hénori.
Un jour, le père dit à Efflam : — A présent, mon fils, que te voilà élevé, tu devrais être capable de gagner ton pain et de te suffire à toimême. Si tu allais à Paris, chercher fortune ?
— C'est bien', mon père, j'irai à Paris chercher fortune, répondit Efflam.
Et, en effet, le lendemain matin, Efflam se mit en route vers Paris. Il marcha et marcha, mettant toujours un pied devant l'autre. Un jour qu'il traversait une forêt, la nuit l'y surprit. Il monta sur un arbre, pour attendre le jour et se mettre en sûreté contre les bêtes féroces. Bientôt, trois brigands, chargés de butin, arrivèrent sous l'arbre.
Ils soulevèrent une grande pierre et déposèrent leur butin dans une caverne, dont elle cachait l'entrée. Puis ils s'assirent sous l'arbre, pour manger et boire, tout en causant de leurs exploits. Efflam prêta bien l'oreille et entendit ce qui suit :
— Moi, dit un des brigands, j'ai un manteau merveilleux qui me transporte, à travers les airs, partout où je veux.
— Moi, dit un autre, je possède un chapeau qui me rend invisible, et, quand je l'ai sur la tête, je puis aller partout, sans être vu de personne.
— Et moi, dit le troisième, j'ai des guêtres avec lesquelles je puis marcher aussi vite que le vent, quand je les ai sur mes jambes.
— Si je pouvais avoir le manteau, le chapeau et les guêtres, ou seulement un de ces trois objets, — se disait Efflam, — cela ferait joliment mon affaire ! Mais, comment m'y prendre pour cela ■?
Et il chercha dans sa tête et trouva ceci : tomber au milieu des brigands, en se laissant dévaler le long des branches feuillues, et en criant : — « Au voleur ! » de manière à faire croire que le diable ou les gendarmes étaient à leurs trousses. — C'est ce qu'il fit, et les trois brigands, saisis de frayeur, s'enfuirent, au plus vite, abandonnant sur la place le manteau, le chapeau et les guêtres.
Efflam se saisit . des trois talismans, et, ayant
mis les guêtres sur ses jambes, il fut bientôt rendu à Paris. Comme il se promenait par les rues, tout émerveillé des belles choses qu'il voyait, de tous côtés, il remarqua une boutique de bijoutier, qui lui sembla plus belle et plus riche que les autres, et fut tenté d'y dérober quelques objets de valeur. Il mit son chapeau sur sa tête, pénétra dans la boutique, sans être aperçu de personne, et y prit tout ce qu'il lui plut. H vendit ensuite, dans une autre boutique, les objets qu'il s'était procurés de cette manière, pour avoir de l'argent. Il rencontra alors un soldat de son pays, et ils menèrent ensemble joyeuse vie, pendant quelques jours. Quand l'argent fut tout dépensé, Efflam ne fut pas en peine de savoir comment s'en procurer d'autre. Un jour, il aperçut sur une place un marchand de vases de terre qui vendait beaucoup, et qui mettait son argent, à mesure qu'il le recevait, dans un coffre de bois placé à côté de lui.
— Il faut que je lut enlève son eoffre, se dit EfBani.
Et, mettant son chapeau sur sa tête, il enleva facilement le coffre, l'emporta à l'écart, le brisa, prit l'argent qui s'y trouvait et mena encore joyeuse vie, pendant qu'il dura.
Un autre jour, comme il se promenait sur une place de la ville, il entendit trois hommes qui
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causaient ensemble du trésor du roi. Ils disaient qu'ils trouvaient le roi bien mal avisé de mettre des soldats de garde près de la tour qui renfermait son trésor, puisqu'on ne voyait ni portes ni fenêtres à cette tour, et que les murs en étaient tellement épais et solides qu'il était impossible d'y pratiquer la moindre ouverture.
— C'est fort bien, se dit Efflam ; je sais, à présent, où est le trésor du roi.
Fuis, s'adressant aux trois hommes :
— Ainsi, vous pensez qu'il est impossible de voler le trésor du roi.
— Pour cela, oui, — répondirent-ils.
— Eh bien ! moi, je ne le crois pas. Et il s'éloigna là-dessus.
La nuit venue, il se rendit au pied de la tour, et, ayant étendu son manteau magique par terre, il s'assit dessus, se coiffa de son chapeau et dit alors : — « Manteau, fais ton devoir et transportemoi, sur-le-champ, dans la salle du trésor du roi. » — Ce qui fut fait aussitôt, sans que les gardes ni nul autre vissent rien. Il sortit de la même manière, en emportant plein ses poches d'or et d'argent. Le lendemain et le surlendemain et toutes les nuits ensuite, il revint à la charge, et toujours avec le même succès.
Devenu riche subitement, il acheta un palais, et appela auprès de lui son père et sa sœur. Le
jour où ils devaient arriver, il alla à leur rencontre, avec un beau carrosse attelé de deux chevaux. Arrrivé à environ une lieue de la ville, voyant son père et sa sœur venir sur la route, à pied et mal vêtus, il dit à son cocher de retourner à la maison, avec un des chevaux, et de lui apporter une boîte qu'il avait oubliée sur la table, dans sa chambre, et dont il avait besoin. Il l'attendrait, dans une maison qui se trouvait là, au bord de la route.
Le cocher détela un des chevaux et partit. Efflam fit alors entrer son père et sa sœur dans la maison, au bord de la route, leur donna à changer de riches vêtements, qu'il avait apportés dans son carrosse, et leur remit à chacun une bourse pleine d'or, afin que son cocher, à son retour, ne les prit pas pour de pauvres paysans, comme ils Tétaient en réalité.
Le cocher revint et dit à son maître :
— Je n'ai pas trouvé la boîte, dans votre chambre.
— Eh ! non, je l'avais avec moi dans mon carrosse, et n'en savais rien.
Puis ils rentrèrent en ville.
Un jour, le père demanda à son fils comment il avait fait pour devenir riche ainsi, et Efflam lui avoua qu'il volait le trésor du roi.
— Si tu veux, lui dit alors le vieillard, j'irai
aussi avec toi, et, à nous deux, nous emporterons une plus grande somme.
— Je le veux bien, répondit Efflam.
La nuit venue, ils se placèrent tous les deux sur le manteau, mirent aussi tous les deux leur tète sous le chapeau, et ils furent transportés dans la chambre du trésor ; puis ils s'en retournèrent, de la même manière, emportant tous les deux leur charge d'argent.
Cependant le roi s'aperçut qu'on volait son trésor, et il en fut très étonné, car il n'en confiait jamais la clé à personne, et, par ailleurs, il n'apercevait nulle part aucune trace d'effraction. Alors, il fit disposer des pièges autour des vases qui contenaient l'argent et l'or, pour y prendre le voleur. Et, en effet, le père y fut pris, la nuit suivante. Voyant qu'il ne pouvait s'en tirer, afin de sauver au moins son fils, il lui dit :
— Coupe-moi la tête, et emporte-la hors d'ici, avec mes vêtements, afin que je ne sois pas reconnu.
Efflam suivît le conseil de son père, lui coupa la tête et l'emporta, pour l'enterrer dans son jardin.
Quand le roi vint, le lendemain, à la chambre du trésor, il s'écria avec joie, à la vue du corps inanimé qu*il y trouva :
— Ahl voilà enfin le voleur pris I . . . Voyons qui c'est.
Mais, ni lui, ni personne ne put reconnaître ce corps sans tête, de sorte que le voilà plus embarrassé que jamais.
Il fît alors publier, par toute la ville, que le voleur était enfin pris et qu'on allait traîner son . corps sur une claie, dans tous les quartiers de la ville.
Ce qui fut fait, en effet, et quatre soldats, deux devant et deux derrière, accompagnaient le corps, avec ordre de bien écouter et bien regarder autour d'eux, pour voir si quelqu'un pleurerait, ou gémirait, ou paraîtrait désolé, sur leur passage.
Efflam fit atteler son carrosse, de bonne heure, et, avant de partir, il dit à ceux de sa maison et à ses voisins qu'il allait reconduire son père dans son pays, où il désirait retourner. C'était afin d'expliquer la disparition du vieillard. Arrivé à environ une lieue de la ville, il dit encore à son cocher de dételer un des chevaux de la voiture et. de retourner avec lui en toute hâte à la ville, pour rapporter à son père sa bourse, qu'il avait oubliée en partant.
Le cocher détela un des chevaux et partit. Puis Efflam, voyant venir sur la route un courrier, qui portait des lettres, lui demanda s'il n'était pas fatigué.
— Pas encore, répondit-il, — mais, je le serai
avant la fin de ma tournée, car j'ai beaucoup de chemin à faire.
— Si tu veux, je te donnerai ma voiture et mon cheval.
— Ne vous moquez pas de moi, Monseigneur.
— Je ne me moque pas de toi, et, à preuve, — tiens, prends-les.
Et Efflam descendit de sa voiture, y fit monter le courrier, presque de force, puis il reprit tranquillement, à pied, la route de la ville. Il rencontra son cocher qui revenait et lui dit :
— Je vous ai encore fait faire un voyage inutile : mon père avait sa bourse, dans sa poche, et ne le savait pas : à son âge, la mémoire commence à faiblir. Je lui ai donné ma voiture et mon cheval, pour s'en retourner dans son pays, et je rentre vite, car je me suis rappelé à temps que j'ai besoin d'être à la maison aujourd'hui.
Et il monta sur le cheval que ramenait le cocher et partit au galop.
En rentrant, il mit sa sœur au courant de tout, et lui recommanda bien de ne pas pleurer, ni de gémir, ni de paraître triste, ni même de se cacher, quand passerait le corps mutilé de son père, traîné sur une claie, lui expliquant que si elle manifestait le moindre signe de douleur, elle le perdrait et se perdrait elle-même.
Bientôt, on entendit la foule qui criait : —
Voici le voleur du trésor du roi !... Tout le monde accourait sur le seuil des maisons, et une grande foule suivait le corps sans tête, et personne ne pouvait dire qui il était. Quand on passa devant la maison de Efflam, il était aussi sur le seuil de sa porte, avec sa sœur à côté de lui. Mais Hénori, ne pouvant supporter ce spectacle, poussa un cri et se retira dans la maison. Efflam la suivit, et, tirant son poignard, il lui fît une blessure à la main. Deux soldats se présentèrent aussitôt et dirent :
— Nous avons entendu pousser des cris de douleur, dans cette maison.
— Oui, leur dit Efflam, c'est ma sœur qui, s'étant blessée avec mon poignard, crie ainsi : voyez comme elle saigne !...
Et, en effet, la jeune fille saignait et criait toujours. Les soldats se retirèrent là-dessus.
Ce stratagème n'ayant pas réussi au roi, il s'avisa d'autre chose. Il fit suspendre le corps du voleur à un clou fiché dans le mur de son palais, et poster des gardes aux aguets, dans le voisinage, persuadé que, la nuit venue, les parents ou les amis du voleur essaieraient d'enlever son corps.
Quand Efflam vit cela, il se déguisa en marchand de vin, chargea un âne d'outrés de vin mélangé d'un narcotique et s'en alla passer avec lui,
et accompagné de sa sœur, au pied du mur du palais, où était suspendu le corps de son père. D'ua coup d'épaule, il fit tomber les outres, dont une, préparée à cet effet, se déboucha. Sa soeur et lui se mirent à crier et à appeler au secours. Les gardes accoururent, les aidèrent à recharger les outres sur l'âne, et reçurent pour récompense celle qui s'était débouchée en tombant, mais qui, néanmoins, était encore plus d'à moitié pleine. EfHam et sa sœur poursuivirent alors leur chemin. Mais, ils revinrent sur leurs pas, environ une heure plus tard, et trouvèrent les gardes étendus par terre et profondément endormis, comme s'ils étaient morts. Fort bien ! dirent-ils.
Et ils se rendirent alors à un couvent de moines, qui se trouvait dans le voisinage, sous prétexte de leur vendre d'excellent vin, à bon marché. Au moyen de leur vin, ils endormirent les moines, depuis l'abbé jusqu'au portier, et en profitèrent pour enterrer leur père en terre sainte, dans le cimetière du couvent. Puis, ils opérèrent un changement de vêtements entre les moines et les soldats, de manière que les moines se trouvèrent être accoutrés en soldats, et les soldats, en moines.
Le lendemain matin, quand fut venue l'heure de chanter matines, les moines se traînèrent jusqu'à la chapelle, encore à moitié endormis et
n'y voyant pas clair. Le premier d'entre eux qui s'aperçut du singulier travestissement de l'abbé en resta d'abord tout interdit. Il se frotta les yeux, croyant avoir mal vu. Mais comme il continuait de voir devant lui un soldat et non un moine, il poussa son voisin du coude, en lui disant :
— Voyez donc notre abbé, comme il est accoutré I Qu'est-ce que cela veut dire ?
Grand étonnement du voisin, à son tour. Mais, en portant leurs regards sur les voisins de droite et de gauche de l'abbé, ils les voient également travestis en soldats, puis toute la rangée de moines qui leur font face, de l'autre côté du chœur; enfin, en se regardant eux-mêmes, ils reconnaissent qu'ils sont tous habillés en soldats. Qu'est-ce à dire ? C'est sans doute un tour de l'esprit malin 1 Et les chants et les prières cessent, et l'on essaie de pénétrer ce mystère...
Cependant, quand le capitaine vint, le matin, visiter les soldats préposés à la garde du corps du voleur, il fut aussi fort étonné de les trouver tous profondément endormis et travestis en moines. Mais, ce qui était pis encore, c'est que le corps du voleur avait disparu. Il entra dans une grande colère, jura, tempêta et réveilla les soldats, à coups de pied.
Le bruit se répandit promptement dans la ville que le corps du voleur du trésor du roi avait été
enlevé, et que les soldats préposés à sa garde avaient été trouvés, le matin, ivres-morts et déguisés en moines, tandis que les moines du couvent voisin, également ivres, portaient l'uniforme des soldats. C'était inévitablement un nouveau tour d'un compère du voleur du trésor royaL Cela fit du bruit dans la ville, et on en rit beaucoup.
— Je suis encore joué! dit le roi, en apprenant tout ce qui s'était passé ; il faut convenir que c'est là un voleur bien habile ; mais, c'est égal, je veux savoir jusqu'où va son habileté, car j'espère bien la trouver en défaut.
Et il fît publier alors, dans toute la ville, qu'il ferait exposer, le lendemain, sur la place publique, devant son palais, une belle chèvre blanche qu'il avait et qu'il aimait beaucoup, et que si le voleur parvenait à la lui dérober, elle lui appartiendrait.
— C'est bien 1 se dit Efflam, en entendant publier cela; la chèvre blanche du roi sera à moi, demain, avant le coucher du soleil.
Le lendemain, la chèvre blanche fut en effet exposée sur la place, devant le palais du roi, et il s'y réunit une foule considérable, curieuse de savoir comment le voleur viendrait à bout de l'enlever, malgré les soldats qui la gardaient. Le roi lui-même était à son balcon, avec la reine, et entouré de princes, de généraux et de courtisans.
Efflam se coiffa alors de son chapeau magique et enleva la chèvre, le plus facilement du monde, et sans que personne y vît ni comprît rien.
— Je suis encore joué ! s'écria le roi, avec dépit, quand il s'aperçut que la chèvre avait disparu. Mais, qui est donc cet homme? Il faut que ce soit un grand magicien, car il y a de la magie dans tout ceci. N'importe! je ne me tiens pas pour battu, et je veux savoir jusqu'où cela ira.
Efflam avait tué la chèvre du roi, dès en rentrant chez lui, et avait dit à sa sœur de l'accommoder pour leurs repas, pendant qu'elle durerait, en lui recommandant bien de faire sa cuisine dans le plus grand secret, et de n'en donner le moindre morceau ni à mendiant ni à nulle autre personne. Ils devaient manger la chèvre à eux deux.
Cependant, le roi songeait au moyen de mettre à une nouvelle épreuve l'habileté et la finesse de son voleur. Il fit venir un mendiant aveugle et lui dit d'aller demander l'aumône aux portes de toutes les maisons de la ville, et de solliciter partout un peu de viande, qu'il goûterait aussitôt que reçue. Si on lui donnait quelque part de la viande de chèvre, il devait, avec un morceau de craie blanche, faire une croix sur la porte de la maison où il l'aurait reçue, et venir l'avertir sur-lechamp.
Le mendiant commença aussitôt sa tournée. Quand il arriva à la maison d'Efflam, la sœur de celui-ci, qui avait sans doute oublié la recommandation de son frère, ou qui ne craignait pas d'être dénoncée par un aveugle, qui ne connaissait ni elle ni la maison, lui donna un morceau de la chèvre du roi. L'aveugle s'en aperçut, dès qu'il y eut goûté, et, à l'insu de la jeune fille, qui était rentrée dans la maison, après avoir fait son aumône, il marqua la porte de la maison d'une croix blanche, et se hâta ensuite d'aller en avertir le roi. Celui-ci envoya quatre soldats à la recherche de la maison dont la porte était marquée d'une croix blanche, à la craie, avec ordre de lui amener sur-le-champ les habitants de cette maison. Mais Efflam avait remarqué la croix blanche de sa porte et il interrogea sa sœur et lui demanda si elle ne lui avait désobéi en rien. Hénori lui dit qu'elle avait bien donné les restes de leur dernier repas à un vieux mendiant, qui avait excité sa commisération, mais, qu'il n'y avait rien à craindre de sa part, puisqu'il était aveugle. Efflam, sans attendre un mot de plus, se procura un morceau de craie blanche et se mit à parcourir la ville, en traçant des croix sur toutes les portes.
Les soldats s'arrêtèrent à la première porte od ils aperçurent une croix et dirent :
— C'est ici. Ils entrèrent dans la maison et
trouvèrent deux vieillards, mari et femme, et les invitèrent à les accompagner jusqu'au palais du roi.
— Que nous veut le roi ? demandèrent-ils, tout étonnés.
— Vous avez volé son trésor et sa chèvre.
— Comment l'aurions-nous fait, s'écrièrentils, saisis de frayeur, vieux et incapables comme nous le sommes ? Il y a plus de six mois que nous n'avons mis le pied hors de notre maison.
Les soldats, les voyant si vieux et si incapables, se regardèrent et se dirent :
— Ce ne sont pas eux, évidemment ; voyons si nous ne trouverons pas de croix à quelque autre porte.
Et ils sortirent et s'aperçurent, avec surprise, que les portes de toutes les maisons du quartier portaient des croix semblables ; ils l'allèrent dire au roi.
— Quel homme que ce voleur I s'écria le roi. Et il rêva à un autre moyen de Le prendre en défaut.
Le lendemain matin, il fit publier, par toute la ville qu'il exposerait sa couronne royale, sur la place publique, devant son palais, et qu'elle appartiendrait à celui qui pourrait la dérober, sans se faire prendre.
Efflam, en entendant cela, se dit en lui-même :
— Sa couronne sera à moi, comme sa chèvre.
La couronne royale fut exposée, à l'heure et i l'endroit désignés. Une foule considérable était rassemblée sur la place, curieuse de voir si le voleur réussirait encore à l'enlever.
Le roi et sa cour étaient au balcon du palais, et de nombreux soldats montaient la garde, l'épée nue, autour du coussin de velours sur lequel la couronne était déposée. Mais, toutes ces précautions ne servirent a rien, et Efflam, s'étant coiflé de son chapeau magique, enleva la couronne du roi, aussi facilement qu'il avait enlevé sa chèvre.
Le vieux monarque, convaincu qu'il avait affaire au plus fin voleur de son royaume, et, de plus, à un grand magicien, sans doute, comprit que c'était en vain qu'il essayait de lutter avec lui, et il pensa alors que ce qu'il avait de mieux à faire, c'était de le conquérir et de se l'attacher, au lieu de le persécuter. 11 fit donc publier qu'il exposerait, le lendemain, sa fille unique, au même endroit où avaient été exposées la chèvre blanche- et la couronne royale, et que si le voleur parvenait également à l'enlever, il la lui accorderait pour épouse.
Il était, à présent, bien persuadé que le voleur se tirerait de cette dernière épreuve, aussi facilement que des autres.
Et, en effet, Efflam enleva encore la princesse, de la même manière, et la conduisit dans sa maison, sans que personne sût ce qu'elle était devenue. Puis, quand le roi fut rentré dans son palais, il s'y rendit aussi, accompagné de la princesse, et rappela sa promesse au vieux monarque. Celui-ci ne fit aucune difficulté pour tenir sa parole, et les noces d'Efflam et de la princesse furent célébrées, alors, avec pompe et solennité. Bien plus, le roi, qui était veuf, prit lui-même pour femme Hénori, la sœur de son gendre, et, pendant un mois entier, il y eut dés fêtes, des jeux et des festins magnifiques, tous les jours (i).
Conté par Vincent Coat. — Morlaix, 1876. VARIANTE
Une autre version du même conte, connue également à Morlaix et aux environs, se rapproche davantage du récit d'Hérodote, et est moins altérée; mais, le conteur qui m'en a révélé l'existence n'a pu m'en donner qu'une analyse incomplète, la mémoire lui faisant défaut. Dans cette version, les voleurs du trésor du roi
(t) Ce conte, altéré et mélangé, dérive évidemment de celui qui se trouve dans Hérodote, livre II, chap. 121, au sujet du trésor du roi Rhampsinit.
sont un maçon et son fils, qui ont construit la tour où sont déposées les richesses royales et se sont ménagé la faculté de pouvoir y entrer, à discrétion, en disposant une pierre du mur de manière à ce que l'enlèvement leur en fût possible, à volonté. — Quand le roi s'aperçoit qu'on le trompe, il consulte un ancien voleur renommé par sa finesse et ses exploits, et à qui il a fait crever les yeux, pour y mettre un terme. Il Ta néanmoins conservé près de lui, pour pouvoir profiter, au besoin, de son expérience et de ses conseils. Le voleur aveugle lui conseille de faire brûler du genêt vert, dans la chambre du trésor, après en avoir bien fermé et calfeutré la porte, et d'observer si la fumée ne trouvera pas quelque issue. On agit ainsi, et l'on remarque qu'un mince filet de fumée sort par une fissure presque imperceptible.
— C'est par là, dit alors l'aveugle, que le voleur pénètre dans la chambre du trésor.
On examine de près, et l'on découvre, en effet, un passage secret, très habilement ménagé. Des pièges sont disposés autour des vases qui contiennent le trésor, une roue garnie de rasoirs, dit le conteur. Le père, qui entre le premier, y a la tête tranchée. Son fils emporte la tête et ne laisse que le corps sur les lieux, après Favoir dépouillé de ses vêtements, qu'il emporte également.
— Ils sont au moins deux, dit alors l'aveugle.
Le reste, comme dans le conte qui précède, moins les épisodes de l'exposition de la chèvre, de la couronne royale et de la princesse. Le roi finit également par accorder la main de sa tille au voleur.
â,à, A,*, à, A*.*, à. A, A, à, sfc.t à, &£,£.£,&, A