GUYON L'AVISÉ
— Je t'avais bien dit que tu éprouverais quelque dérangement, cette nuit, tu as trop mangé de soupe grasse et de lard.
— Venez l'empêcher ! Venez vite ! criait-elle toujours.
— Lève-toi et va voir ce qu'elle a, dit la dame à son mari.
— Ma foi ! non, il fait trop froid ; elle est dérangée, parbleu ! ça lui passera.
Mais, comme la fille criait toujours, la dame se leva, alluma la chandelle, et passa dans la chambre à côté.
Et la voilà de crier, à son tour :
— Le Tapis! c'est le Tapis qui est sur ma fille, dans son lit! Venez, vite! vite!...
— Eh bien ! si le tapis la gêne, ôtez-le, parbleu ! et me laissez dormir tranquille ! dit le seigneur, impatienté.
Cependant, comme la mère et la fille criaient toujours; de plus belle, il se leva aussi, et, ayant vu ce qui se passait, il ouvrit la fenêtre et se mit à crier :
— Holà! hé! valets et servantes, accourez, vite, avec des bâtons ! vite ! vite ! . . .
Et valets et servantes se précipitèrent dans la chambre, armés, de bâtons et de balais.
— Ma Réorl leur cria-t-il, frappez sur Ma Réor!
Et les voilà de. frapper sur la partie de sa personne que leur indiquait leur maître.
— Que faites-vous donc, imbéciles? hurlait-il ; je vous dis Ma Rior / frappez sur Ma Rior, et fort 1. ..
Et ils continuaient de frapper au même endroit.
Guyon profita de tout ce vacarme et ce désordre pour s'esquiver.
Le portier essaya de lui barrer le passage.
D'un coup d'épaule, il le jeta dans la douve du château, où il s'enfonça dans la vase, sans pouvoir s'en dépêtrer.
Les valets accoururent à ses cris de détresse.
— Qui est-ce qui vous a jeté là ? lui demanda-t-on.
— Moi-Même, répondit-il.
— Vous-même, vieil imbécile! Eh bien! tâchez de vous en retirer aussi vous-même.
Et ils le laissèrent patauger, dans la mare, pour poursuivre Guyon.
Mais Guyon était déjà loin, et il rentra chez lui, sans encombre, et conta à son frère comment il l'avait vengé.
Prat. — 1872.
Se rappeler une aventure analogue d'Ulysse avec Polyphème, dans l'Odyssée d'Homère.