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jl y avait une fois un jardinier qui avait deux fils. Un jour du mois de mai, comme il travaillait dans son jardin, il remarqua un petit oiseau comme il n'en avait jamais vu.
— Voilà un bien bel oiseau ! se dit-il à luimême ; si je pouvais le prendre !
Il réussit à prendre le petit oiseau, et le mit dans une cage, avec l'intention d'en faire cadeau à son seigneur. L'oiseau y pondit un œuf, qui était jaune comme l'or.
Le lendemain, la femme du jardinier devait aller en ville, pour porter des œufs à son seigneur. Il lui en manquait un pour achever ses trois douzaines. Elle prit l'œuf du petit oiseau et le mit parmi les autres ; puis, elle se rendit à la ville.
Quand le seigneur aperçut l'œuf jaune d'or, il fut étonné, et il dit à la femme du jardinier :
— Qu'est-ce que cet œuf-ci ?
— Ma foi 1 Monseigneur, il m'en manquait un pour achever mes trois douzaines, et alors j'ai pris cet œuf jaune, qui a été pondu par un petit oiseau que nous avons à la maison.
— Comment avez-vous eu cet oiseau-là ?
— Notre homme l'a pris, dans le jardin.
— Dites à votre homme de venir me voir, dimanche prochain, et d'apporter le petit oiseau.
— Je le lui dirai, Monseigneur...
Le dimanche matin, le jardinier se rendit à la ville, emportant l'oiseau, dans sa cage. Il emmena aussi avec lui ses deux jeunes fils. Aussitôt que le seigneur vit le petit oiseau, il s'écria :
— Dieu, le bel oiseau ! Mais, que vois-je donc écrit autour de sa tête?
Et le seigneur lut alors, autour de la tête de l'oiseau, que celui qui mangerait son cœur trouverait, chaque matin, cent écus sous son oreiller.
— Holà ! pensa-t-il, voici une merveille !
Il faut me céder votre oiseau? dit-il au jardinier.
— Volontiers, Monseigneur, puisqu'il vous plaît.
L'heure de la grand'messe était venue, et, avant de se rendre à l'église, le seigneur recommanda à sa cuisinière de lui faire cuire le petit oiseau pour son dîner, et de bien prendre garde
de perdre son cœur, ou de le laisser manger au chat, car c'était là le meilleur morceau.
Le seigneur va alors à la messe, et le jardinier raccompagne. Les deux fils de celui-ci étaient allés voir les bateaux, au bord du quai. Quand ils se furent promenés assez, ils retournèrent chez le seigneur. En arrivant dans la cuisine, ils n'y trouvèrent que la cuisinière. Ils virent, sur la table, le petit oiseau plumé, et, sur un plat, à côté, était son cœur. Les deux gars s'appelaient l'un, François, et l'autre, Allain. François, voyant le cœur du petit oiseau sur le plat, le prit pour une cerise rouge, et l'avala. Puis, ils allèrent jouer tous les deux dans le jardin.
A dîner, quand l'oiseau fut servi sur la table, le seigneur s'empressa de chercher le cœur, et comme il ne le trouvait pas :
— Où est le cœur de l'oiseau, cuisinière ? demanda-t-il.
— Comment, est-ce que vous ne le trouvez pas, Monseigneur ?
— Non sûrement, je ne le trouve pas ; prenez garde de l'avoir mangé !
— Moi, Monseigneur 1 Par exemple, le chat pourrait bien l'avoir mangé, car je me suis ab* sentée un instant de la cuisine.
Et voilà le seigneur désolé, furieux ; et il se leva de table, ne pouvant finir de dîner.
LE PETIT OISEAU À l'<EUF D'OR 53
Le soir, le vieux jardinier s'en retourna chez lui, avec ses deux fils. Ceux-ci vont se coucher, chacun dans son lit, comme à l'ordinaire. Le lendemain matin, leur mère, en faisant leurs lits, trouva cent écus en or, sous l'oreiller de François.
— Tiens ! se dit-elle, tout étonnée, d'où vient cet or ?
Elle l'emporta, et n'en dit rien à ses enfants ; mais, elle le dit à son mari, qui en fut aussi étonné qu'elle. Le lendemain matin, elle trouva encore cent écus, sous l'oreiller de François ; et ce fut, dans la suite, tous les matins ainsi. Si bien qu'ils devinrent riches promptement, et personne ne savait comment cela était arrivé ; les deux fils eux-mêmes l'ignoraient. Mais, ils voulurent voyager. Leur père et leur mère eurent beau les prier de rester avec eux a la maison, puisqu'ils n'y manquaient de rien, ce fut inutile, il fallut les laisser faire à leur tête. On leur donna de l'argent (car l'argent ne manquait plus dans la maison), et ils se mirent en route.
Arrivés à Guingamp, ils descendirent dans une auberge, et demandèrent à loger.
— Oui sûrement, Messeigneurs, leur répondit l'hôtesse, nous vous traiterons de notre mieux.
Ils soupent bien, puis, ils vont se coucher. Le lendemain matin, l'hôtesse, en faisant leur lit (car ils avaient couché dans le même lit), trouva
cent écus en or sous leur oreiller, et n'en dit rien à personne. Le surlendemain matin, elle en trouva encore amant. Quand les deux frères parlèrent de continuer leur route et de payer leur écot, l'hôtesse et son mari les prièrent si instamment de rester encore quelque temps, et les traitèrent si bien, qu'ils finirent par rester là un mois entier. L'hôte était alors devenu riche, car sa femme continuait de trouver, chaque matin, ses cent écus, et elle ne laissait personne faire le lit des deux frères; elle y courait toujours ellemême, dès qu'ils étaient levés. Nos deux gars se trouvaient très bien à Guingamp; cependant, quand le mois fut fini, ils demandèrent encore à payer leur écot, afin d'aller plus loin. On insista de nouveau pour les faire rester; mais, ce rat inutilement, cette fois.
— Faites-nous notre compte, hôtesse, direntils, afin que nous partions.
— Quand vous retournerez, vous paierez, Messeigneurs ; que cela ne vous inquiète pas, et venez encore loger dans notre maison, si vous y avez été bien.
Ils promirent de descendre encore là, au retour. Au moment de partir, l'hôtesse appela François un peu à l'écart, et lui dit tout bas :
— Vous m'avez fait beaucoup de bien, et, pour vous en témoigner ma reconnaissance, je veux
vous dire une bonne parole : Chaque matin, en vous levant de votre lit, regardez sous votre oreiller, et vous y trouverez cent écus en or.
François sourit, persuadé que l'hôtesse plaisantait, et il n'en dit rien à son frère. Cependant, tout le long de la route, ces paroles ne sortaient pas de son esprit, et il se disait :
— Est-ce que, par hasard, l'hôtesse aurait dit vrai?
Quand vint la nuit, ils couchèrent dans une auberge, au bord du chemin. Le lendemain matin, François s'empressa de regarder sous son oreiller.
— Cent écus en or 1 L'hôtesse est sûrement sorcière, pensa-t-il.
Il mit, vite, les cent écus dans sa poche, et n'en dit rien à son frère. Puis, ils se remirent en route, se dirigeant vers Paris. Et chaque matin, en quelque lieu qu'il couchât, François trouvait désormais cent écus en or sous sa tête.
Ils arrivèrent à Paris. Ils se séparèrent alors, et chacun d'eux alla de son côté chercher fortune.
François, qui avait ses poches pleines d'or, descendit dans un grand hôtel. Il prit un maître d'école, pour lui apprendre à lire et à écrire, car il ne savait rien. 11 s'habilla comme un prince, et fit des dépenses en conséquence, puisqu'il avait de l'or à discrétion. De plus, il était assez beau garçon. La fille du roi le vit, un jour, et devint
aussitôt amoureuse de lui. Le vieux roi ne voulait pas donner sa fille à un homme qu'il ne connaissait pas; mais, la princesse insista tant, qu'il finit par consentir, et ils furent fiancés, et puis mariés, A partir de ce moment, François mena une vie de désordre. Tous les jours, il ne faisait que boire, jouer et courtiser les filles ; on ne le voyait jamais avec sa femme. La pauvre princesse en était désolée.
— Comment fait-il ? se disait-elle à ellemême ; il dépense beaucoup, et pourtant, il ne demande jamais d'argent ni à moi, ni à mon père. Il y a quelque chose là-dessous, et il faut que je sache ce que c'est.
Elle va trouver une vieille sorcière et lui conte son cas.
— Hélas ! ma pauvre enfant, lui dit la sorcière, celui-là a mangé le cœur du petit oiseau à l'œuf d'or, et, depuis ce jour, il trouve, chaque matin, cent écus en or sous son oreiller! Si tu pouvais avoir le cœur de l'oiseau, quelle femme tu serais, alors 1
— Et comment l'avoir, s'il l'a mangé ?
— Fais comme je vais te dire, et peut-être viendras-tu encore à bout de le posséder. Toutes les nuits, tu es obligée de te lever, pour lui donner à boire : mélange, dans un même verre, du cidre, du vin, de l'eau-de-vie, du sel et du poivre, et
fais-lui boire ce mélange. Il l'avalera, sans regarder, et aussitôt il rejettera le cœur de l'oiseau. Prends-le alors et l'avale.
La princesse revient à la maison. Vers mjnuit, son mari rentra aussi, ivre comme un ménétrier. A peine est-il au lit, qu'il demande à boire. Sa femme lui présente alors le mélange, qu'elle avait préparé avant de se coucher. Il l'avale d'un trait. Mais, il commence aussitôt à tousser, puis il vomit et rejette le cœur du petit oiseau à l'œuf d'or. La princesse s'en saisit et l'avale. Le lendemain matin, il y avait cent écus en or sous son oreiller, et rien sous celui de François. Celui-ci en fut étonné.
— Qu'est-ce à dire ? pensa-t-il. Si je n'ai plus d'or, par exemple 1...
Le lendemain, la princesse trouva encore ses cent écus, et lui, rien encore ! Il en était tout attristé. Ses compagnons de débauche vinrent le chercher au palais, mais, il refusa de les suivre. Personne ne savait ce qui était arrivé, excepté sa femme. Comme il n'avait plus d'or, il devint méchant, au point que personne ne pouvait le supporter, dans le palais. Le roi en était bien embarrassé, et la princesse aussi. Celle-ci retourna auprès de la vieille sorcière, et lui dit :
— J'ai fait comme vous m'aviez recommandé, ei le cœur du petit oiseau à l'œuf d'or est, à pré-
sent, dans mon estomac. Mais, depuis qu'il ne trouve plus ses cent écus, chaque matin, sous son oreiller, mon mari est devenu si méchant, que personne ne peut le supporter, dans le palais ; il ressemble à un démon enragé.
— C'est bien ; prends cette baguette, et, quand tu seras de retour chez toi, dis : « Par la vertu de ma baguette, je désire que mon mari soit transporté à cinq cents lieues d'ici, dans une île, au milieu de la mer !» Et ce sera fait, sur-lechamp.
La princesse revint à la maison, avec sa baguette. Quand elle arriva, son mari faisait le diable, pis que jamais. Elle attendit qu'il fût dans son lit et qu'il dormît. Alors, elle s'approcha de lui, tenant sa baguette à la main, et dit :
— Par la vertu de ma baguette, je désire que mon mari soit transporté à cinq cents lieues d'ici, dans une île déserte, au milieu de la mer !
Et aussitôt, il fut enlevé de là et porté, à travers l'air, dans une île, au milieu de la mer. Il dormait, pendant le trajet, qui ne dura pas longtemps, du reste. Quand il se réveilla, il fut bien étonné.
— Où diable suis-je ici ? s'éçria-t-il ; ah 1 sorcière maudite (c'est de sa femme qu'il parlait ainsi), tu m'as joué un mauvais tour; mais, n'importe, je te retrouverai encore !
H se met alors à parcourir son lie; il ne voit ni maisons, ni habitants. La faim le prend, et, comme il ne trouve rien autre chose à manger, il se met à chercher des coquilles de patelles (brimg) et d'autres coquillages, sur le rivage. Pendant longtemps, il n'eut pas d'autre nourriture.
Un jour, le temps étant clair et beau, il fut étonné de voir l'obscurité survenir, tout d'un coup.
— Qu'est ceci ? se demanda-t-il à lui-même. Et, un moment après, il vit s'abattre sur la grève un aigle, qui se mit aussi à chercher des coquillages.
— Quel grand oiseau ! se dit-il. Si je pouvais lui monter sur le dos» il me porterait hors de cette île.
Et il s'approcha de lui, doucement, doucement, en se cachant derrière les rochers. Il réussit à lui sauter sur le dos ! Aussitôt, l'aigle l'emporta en l'air, bien haut, bien haut, si haut qu*il ne voyait plus la mer. Quand il fut fatigué de voler, il descendit au milieu d'un grand bois, sur un chêne. François quitta alors sa monture, et descendit à terre. Il avait grand'faim. En se promenant par le bois, il trouva un cerisier qui portait de belles cerises rouges. Et le voilà de manger des cerises ! Mais, il n'en avait pas encore mangé beaucoup, qu'il se trouva changé en un cheval entier! Et il se mit a hennir et à courir par le
bois, sous cette forme. Et, bien que cheval, il se disait en lui-même :
— Me voilà bien pris! pensa-t-il, si j'allais rester cheval, par exemple!...
Il voit un autre cerisier, qui portait des cerises d'une autre couleur.
•>- Ma foi ! à présent, je peux bien en manger ! se dit-il.
Et il se met à manger des cerises de cet autre arbre. Et aussitôt il redevient homme !
— A merveille ! se dit-il; je saurai, à présent, à quoi sont bonnes ces cerises !
Et il remplit ses poches de cerises du premier arbre; mais, il n'en prit pas du second. Il se dirigea alors sur Paris.
En arrivant à Paris, il alla aussitôt se placer près de la porte de l'église où la princesse, sa femme, avait l'habitude de venir entendre la messe. Il posa ses cerises sur une serviette, comme pour les vendre. La messe était commencée. Quand elle fut terminée, il vit sa femme sortir de l'église, accompagnée de sa femme de chambre. Elle remarqua les cerises, et les trouva si belles, qu'elle voulut en manger. Elle ne regarda seulement pas le marchand. Elle envoya donc sa femme de chambre lui acheter des cerises.
A la première cerise que mangea la princesse,
LE PETIT OISEAU À L'ŒUF D'OR 6l
elle fut changée en jument 1 Et la voilà de hennir, de ruer, et de parcourir, au grand galop, les rues de la ville, comme une bête affolée. Tout le monde fuyait, épouvanté, et personne n'osait essayer de l'arrêter.
— Donnez-moi une bride, dit le marchand de cerises, je saurai bien en venir à bout, moi !
On lui donné une bride, il la lui met facilement en tête, puis il lui monte sur le dos, et lui fait parcourir la ville, au galop. Avec un bâton, qu'il avait à la main, il battait la bête, sans pitié, si bien que tout le monde disait, sur son passage :
— La pauvre bête I il finira par la tuer ! Enfin, il courut et maltraita la jument, tant et
tant, qu'elle s'abattit sur le pavé, n'en pouvant plus. Alors, il tira son couteau, et lui ouvrit l'estomac. Il y retrouva le cœur de l'oiseau à l'œuf* d'or, et l'avala sur-le-champ.
Il revint aussitôt dans son pays. A présent, il avait encore de l'or, à discrétion ; tous les matins, il trouvait, comme devant, ses cent écus sous son oreiller.
En passant par le bourg de Plounevez-Moëdec, il entra dans une auberge, et, comme le cidre y était bon, il en but avec excès. Il y avait là des maquignons, qui revenaient d'une foire de Bré, et on se prit de querelle, et on en vint bientôt aux coups de poing. François fut battu, volé et jeté
hors de la maison, presque nu. U n'avait plus d'or, car on lui avait tout enlevé, ^t ne pouvait par conséquent s'acheter des vêtements. Comment faire? 'Il ne pouvait pourtant pas rentrer chez son père, dans cet état. Il passa la nuit dans un champ. Le lendemain matin, quand le soleil se leva, il s'éveilla et trouva, comme à l'ordinaire, ses cent écus sous sa tête. Il acheta alors des vêtements, et revint à la maison.
Son père et sa mère étaient redevenus pauvres ; son frère, qui était aussi de retour à la maison, n'avait pas fait fortune non plus. Il était temps que François arrivât !
A partir de ce jour, il y eut un changement de train de vie, chez le vieillard ; on n'y manqua plus de rien. On bâtit une belle maison neuve ; on acheta des champs, des chevaux, des bœufs, des vaches, et François se maria, tôt après, à la plus riche héritière du pays.
Depuis, je n'ai pas entendu parler de lui; mais, s'il continua de trouver, tous les matins, ses cent écus en or, sous son oreiller, nous n'avons pas lieu d'être inquiets à son sujet.
Conté par Barba Tassel, Plouaret, 1869.
|L y avait une fois un tailleur et sa femme. Les femmes des tailleurs sont ordinairement paresseuses, et celle-ci Tétait comme les autres. Elle avait nom Jeanne ar Bakfb, et son mari, Iami-troad-scarbet (i). Sitôt que Iann était parti, le matin, pour son ouvrage, Jeanne se remettait au lit, et, quand elle en sortait, vers les onze heures ou midi, elle allait faire la commère dans le village et jaser de porte en porte, comme une pie borgne. Lorsque Jean rentrait, le soir, elle était toujours à son rouet; si bien qu'il croyait qu'elle ne l'avait pas quitté, de toute la journée. Un matin, Jean dit à Jeanne :
— Aujourd'hui, femme, je n'irai pas en jour-
(i) Jean au pied de travers.
née, et nous irons tous les deux vendre le fil, au marché, car vous devez en avoir beaucoup, à présent.
Voilà Jeanne bien embarrassée; comment faire? Elle n'avait pas trois bobines de fil. Elle courut chez une commère, sa voisine, et lui conta la chose.
— Dites à votre mari, lui répondit la com- ^ mère, qu'après avoir lavé votre fil, vous l'aviez
mis à sécher dans le four du fournier, et que celuici, n'étant pas averti, a allumé son four, comme à l'ordinaire, et le feu a consumé le fil.
Jeanne revint à la maison, et rapporta mot à mot à son mari la réponse de la commère.
— Sotte 1 s'écria Jean, en colère ; il faut que vous ayez complètement 'perdu le peu de raison que vous aviez, et je ne serai jamais que pauvre avec vous ! A présent, pour vous punir, vous sèmerez dans le courtil un demi-boisseau de graine de lin, que nous avons là ; et il faudra que, pour ce soir, quand je rentrerai à la maison, le lin soit mûr, tiré, roui, séché et mis en bottes sur le grenier.
— Mais, mon pauvre homme, répondit Jeanne, comment pouvez-vous parler de la sorte ? Personne au monde n'est capable de faire cela ; et comment voulez-vous que je le fasse, moi ?
— Vous vous y prendrez comme vous l'enten-
LE TAILLEUR ET l' OURAGAN 6$
drez, répondit Jean ; mais, il faut que ce soit fait, quand j'arriverai, ce soir, ou gare à vous !
Et il partit là-dessus, comme à l'ordinaire. Jeanne courut aussitôt chez sa commère, fort inquiète.
— Si vous saviez, ma commère, ce que me demande mon homme ! Il faut qu'il ait complètement perdu la tète.
— Que vous demande-t-il donc, ma commère?
— Ce qu'il me demande?... Il veut que, pour ce soir, quand il rentrera de sa journée, j'aie semé, dans notre courtil, un demi-boisseau de graine de lin, et que, de plus, le lin soit mûr, tiré, roui, séché et mis en bottes, sur le grenier ! Je vous demande s'il ne faut pas qu'il ait absolument perdu la tête, pour me demander une chose si impossible ?
Et elle pleurait en disant cela.
— Consolez-vous, ma commère, lui dit l'autre; nous saurons bien trouver encore quelque moyen de tromper ce Jean, qui se croit un finaud, et qui n'est qu'un imbécile. Voici ce qu'il faudra faire : J'ai là un peu de lin, sur mon grenier, depuis l'an dernier. Vous en prendrez deux ou trois bottes, que vous répandrez par les champs et les prés des environs, et accrocherez aux haies et aux buissons, et quand Jean rentrera, ce soir, vous
ni. 5
lui direz que vous aviez fait tout ce qu'il avait ordonné, mais, qu'un ouragan est survenu, pendant que le lin séchait sur le pré, qui a tout emporté, et, pour preuve, vous lui ferez voir ce qu'il en sera resté accroché aux buissons et aux arbres.
Le moyen parut excellent à Jeanne. Elle emporta donc trois bottes de lin sec de chez sa com-. mère, et alla les disséminer par les champs et les prés, et les accrocher aux buissons et aux branches des arbres.
Quand Jean rentra, le soir, il demanda tout d'abord :
— Eh bien ! femme, avez-vous fait ce que je vous ai dit, ce jnatin ?
— Certainement, j'avais fait de point en point tout ce que vous m'aviez commandé ; mais, nous n'avons aucune chance, mon pauvre homme.
— Qu'est-il donc arrivé encore?
— Ce qui est arrivé? Imaginez- vous que comme le lin, au sortir de l'étang où il avait été roui, séchait sur le pré, et que je m'apprêtais à le ramasser et à le lier en bottes, pour le monter sur le grenier, un ouragan est survenu, qui a tout emporté!...
— Ta, ta, ta ! Je ne crois pas de pareils contes, répondit Jean.
— Mais, mon homme, ce n'est pas là un conte,
du tout ; venez avec moi, et je vous ferai voir que c'est la pure vérité.
Et elle le conduisit dans la prairie, où elle prétendait avoir étendu son lin à sécher, et lui en fit voir de tous côtés disséminé par le pré et les champs environnants, ou accroché aux buissons et aux branches des arbres. Jean crut alors, et il s'écria :
. — Eh bienl puisque c'est l'Ouragan qui a causé le dommage, c'est aussi lui qui le paiera, et je vais, à l'instant, me plaindre au maître des Vents.
Et il rentra à la maison, prit son penn-ba% (i), une tourte de pain d'orge avec quelques galettes, et partit.
Il marcha pendant longtemps; à force d'aller devant lui, toujours plus loin, plus loin, il arriva un jour au pied d'une colline, sur laquelle était assise une vieille femme, grande comme une géante. Ses cheveux blancs flottaient au vent, et une dent noire et longue, la seule qui lui restât, branlait dans sa bouche.
— Bonjour, grand'mère, lui dit Jean.
— Bonjour, mon fils, répondit la vieille ; que cherchez-vous ?
— Je cherche la demeure des Vents.
(1) Bâton dont l'extrémité inférieure se termine en boule.
— Alors, mon fils, vous êtes au terme de votre voyage, car c'est ici la demeure des Vents, et je suis leur mère. Que leur voulez-vous ?
— Je viens me plaindre du dommage qu'ils m'ont causé.
— Quel dommage vous ont-ils causé? dites-le* moi, et je vous dédommagerai, s'il y a lieu.
— Votre fils l'Ouragan m'a ruiné...
Et il conta toute l'affaire à la vieille. Celle-ci lui dit :
— Entrez dans ma maison, mon fils, et quand mon fils l'Ouragan rentrera, je le forcerai à vous dédommager.
Et elle descendit alors de la colline, et introduisit Jean dans sa maison, qui était au pied. C'était une hutte faite de branchages et de mottes de terre, et où le vent entrait en sifflant de tous côtés. Elle lui servit à manger, et lui dit de n'avoir pas peur de son fils, quand il rentrerait, bien qu'il menaçât de le manger, car elle saurait venir à bout de lui. B.ientôt on entendit un bruit épouvantable: les arbres craquaient, les petites pierres volaient en l'air, et les loups hurlaient.
— Voici mon fils l'Ouragan, qui arrive, dit la vieille.
Jean eut si grand'peur, qu'il se cacha sous la table. L'Ouragan entra en mugissant, huma l'air et s'écria :
— Je sens odeur de chrétien l il y a un chrétien ici, et il faut que je le mange I
— Ne croyez pas cela, mon fils, que je vais vous le laisser manger, ce joli petit chrétien; mais, songez plutôt à le dédommager du mal que vous lui avez fait, — dit la vieille.
Et, prenant Jean par la main, elle le fit sortir de dessous la table. L'Ouragan, en le voyant, ouvrit une bouche énorme et voulut se précipiter sur lui, pour l'avaler. Mais, sa mère lui dit, en lui montrant du doigt un sac, qui était suspendu à une poutre de la hutte :
— Voulez-vous être mis en prison ?
Et il se calma aussitôt. Alors le tailleur s'enhardit et lui dit :
— Bonjour, Monseigneur l'Ouragan; vous m'avez ruiné.
— Comment cela, mon brave homme? répondit l'Ouragan, avec douceur.
— Vous avez enlevé tout mon lin de la prairie où ma femme l'avait étendu pour sécher.
— Cela n'est pas vrai, et ta femme est une menteuse et une paresseuse. Mais, comme tu es un honnête homme, toi, et un bon travailleur, et que, malgré tout le mal que tu te donnes, tu ne seras jamais que pauvre, avec ta femme, je veux te récompenser de la peine que tu as eue en venant jusqu'ici, et de ta confiance en ma justice*
Tiens, voilà un mulet, et, quand tu auras besoin d'argent et d'or, tu n'auras qu'à étendre une serviette blanche sous sa queue et lui dire : — Mulet, fais ton devoir I — et il te fournira de l'or et de l'argent, à discrétion. Mais, prends bien garde de te le laisser voler, ou tu te retrouveras pauvre, comme devant.
Et l'Ouragan lui présenta un mulet, qui était là, dans un coin de la hutte, et qui ne différait en rien d'un mulet ordinaire. Le tailleur remercia l'Ouragan, lui fit ses adieux, ainsi qu'à sa mère, et partit alors, en emmenant avec lui le précieux animal.
Quand il fut à quelque distance de là, comme il traversait une grande lande, il voulut s'assurer si son mulet avait, en effet, la vertu qu'on lui avait annoncée. Il étendit son mouchoir sous sa queue et dit :
— Mulet, fais ton devoir 1...
Et aussitôt voilà les pièces d'or et d'argent de tomber sur son mouchoir, jusqu'à ce qu'il ne pût plus en contenir. Il en remplit ses poches, puis, il se remit en route, en chantant, en riant, . en dansant et sautant de joie, comme un fou.
Vers le coucher du soleil, il s'arrêta, pour passer la nuit, dans une auberge, au bord de là route. En livrant son mulet au valet d'écurie, il lui recommanda d'en avoir bien soin, et de ne '
pas lui dire de faire son devoir. Le pauvre Jean, comme on le voit, n'était pas des plus fins. Après avoir bien soupe, mangé et bu de ce qu'il y avait de meilleur, dans la maison, il alla se coucher et dormit sans souci du lendemain.
Le valet d'écurie s'étonna de la recommandation de Jean de ne pas dire à son mulet de faire son devoir ; aucun voyageur ne lui avait jamais dit pareille chose.
— Il y a quelque chose là-dessous, se dit-il. Cette pensée l'empêchant de dormir, il alla en
faire part à son maître. Quand tout le monde fut couché, dans la maison, l'hôtelier, sa femme et le valet se rendirent à l'écurie, et s'étant approchés du mulet, le valet lui dit :
— Mulet, fais ton devoir !
Et voilà les pièces d'or et d'argent de tomber aussitôt, en rendant de joyeux sons. Ils n'en revenaient pas de leur étonnement. Après avoir rempli leurs poches, tous les trois, ils mirent un autre mulet à la place de celui du tailleur, et cachèrent le sien dans une chambre bien close, loin de l'écurie.
Le lendemain matin, Jean déjeûna bien, paya, puis, il se remit en route, emmenaùt le mulet que lui remit le valet d'écurie, et ne se doutant pas du tour qu'on lui avait joué. Comme il avait ses poches remplies d'or et d'argent de la veille, il
n'eut pas besoin, durant le reste du voyage, de dire à son mulet de faire son devoir. Quand il arriva à la maison, sa femme et ses enfants étaient près de mourir de faim. Jeanne, en le voyant, se mit à l'agonir d'injures :
— Te voilà enfin, méchant homme, sans cœur, qui vas courir on ne sait où, et qui laisses ta femme et tes enfants mourir de faim, a la maison !
Et elle lui montrait le poing.
— Taisez-vous,, femme, lui dit Jean tranquillement, et comme un homme sûr de son fait; vous ne manquerez plus de pain, ni d'autres choses ; nous sommes riches, à présent, comme vous l'allez voir! Otez votre tablier et étendez-le, là par terre, sous la queue de mon mulet.
Jeanne étendit son tablier par terre, et Jean dit alors :
— Mulet, fais ton devoir !
Mais rien ne tombait sur le tablier, ce qui l'étonna. Il dit une seconde fois, plus haut, pensant qu'il n'avait peut-être pas entendu :
— Mulet, fais ton devoir !
Rien encore 1 Puis, une troisième fois, il cria plus haut encore :
— Mulet, fais ton devoir !
Cette fois, il tomba quelque chose sur le tablier, mais, ce n'était ni de l'or ni de l'argent !
Quand Jeanne vit cela, elle cria plus fort, persuadée que son mari se moquait d'elle, et, prenant un bâton, elle s'avança sur lui. Le pauvre Jean, pour l'éviter, se mit à courir, et n'osant plus rentrer chez lui, et ne sachant bien au juste où son mulet lui avait été volé, il se décida à aller de nouveau trouver l'Ouragan.
Quand celui-ci le vit revenir, tout triste, il lui dit:
— Je sais pourquoi tu reviens ; tu t'es laissé enlever ton mulet, dans la première auberge où tu as logé, en t'en retournant chez toi. Voici, à présent, une serviette, et quand tu retendras sur une table ou même sur la terre, en lui disant : — « Serviette, fais ton devoir ! » elle te fournira aussitôt à manger et à boire, tout ce que tu souhaiteras. Mais, prends bien garde de te la laisser aussi enlever:
— Soyez tranquille, répondit Jean, on m'enlèvera plutôt la vie.
Et il fit ses adieux à l'Ouragan et à sa mère, et se remit en route. Il logea, la première nuit, dans la même auberge que l'autre fois. Il y avait un repas de noces, quand il y arriva. On lui fit bon accueil et on le pria de s'asseoir à la table des nouveaux mariés, ce qu'il accepta avec plaisir. Trouvant le repas peu de son goût, ou peut-être aussi désireux d'exciter l'étonnement des convives
74 CONTES k TALISMANS
et de passer auprès d'eux pour un grand savant, un magicien, il tira sa serviette de sa poche, Tétendit sur la table et prononça fièrement les mots : « Serviette, fais ton devoir 1... » Et voilà aussitôt un repas magnifique, des mets délicieux comme on n'en voit qu'à la table des rois, et des vins fins, de tous les pays.
Enivré, autant par les louanges que par le vin, Jean se laissa encore enlever sa serviette, et, le lendemain, il se retrouva aussi pauvre et aussi embarrassé que jamais. Cette fois, il n'osa pas se présenter devant sa femme, dans cet état, et il pensa que la seule chose qu'il eût à faire, c'était de retourner chez là mère des Vents. Il y alla donc encore, mais, bien honteux et peu rassuré, cette fois. Quand l'Ouragan le vit, il lui dit :
— Tu t'es encore laissé dérober ta serviette, malheureux !
— Ayez pitié de moi, Monseigneur l'Ouragan, dit humblement le pauvre tailleur ; ma femme et mes enfants meurent de faim, à la maison, et je ne puis y retourner, sans leur apporter quelque chose.
— Je consens à te venir en aide, une dernière fois, car tu n'es pas un méchant homme.
Et lui présentant un bâton :
— Voici un bâton, et quand celui qui l'aura en
main lui dira : « Bâton, fais ton devoir 1 » il se mettra à battre les ennemis de son maître, sans que rien puisse l'arrêter, jusqu'à celui-ci lui dise assez! Avec ce bâton, tu peux recouvrer ton mulet et ta serviette.
Jean remercia, et partit. Il logea à la même auberge que précédemment. On l'accueillit on ne peut mieux, dans l'espoir de lui enlever encore quelque talisman. Il invita l'hôtelier et sa femme et aussi le valet d'écurie à souper avec lui. Vers la fin du repas, il dit à son bâton, qu'il avait constamment tenu dans sa main, sans vouloir s'en séparer :
— Bâton, fais ton devoir !
Et aussitôt voilà le bâton de se mettre en mouvement et de frapper, à tour de rôle, sur l'hôtelier et sa femme et le valet d'écurie. Tous leurs efforts pour l'arrêter étaient vains, et ils avaient beau se cacher sous la table et ailleurs, le bâton les atteignait partout, et Jean riait et plaisantait.
— Grâce ! miséricorde ! lui criaient-ils. Et lui disait :
— Cela vous apprendra à voler des mulets et des serviettes 1
— Grâce 1 Nous vous rendrons tout 1 Vous allez nous aire tuer 1...
— Assez 1 cria Jean, au bout d'une demi-heure de cet exercice.
j6 CONTES A TALISMANS
Et le bâton cessa de frapper, et Jean revint à la maison avec le mulet, la serviette et le bâton.
S'il a su les conserver, il n'est pas â plaindre. Quant â moi, je n'ai pas eu de ses nouvelles, depuis.
Conté par Barbe Tassel, de Plouaret (Côtes-du-Nord). — 1870.
|L y avait une fois deux soldats, à l'armée, qui étaient amis. Us étaient de la même commune, de Plounévez-Moïdec; ils étaient camarades de lit et on les voyait presque toujours ensemble. L'un s'appelait Iann Pendir, et l'autre, Iouenn Dagorn. Ils étaient en garnison dans la ville de Nantes. Iann, qui était un beau garçon, avait fait une jolie maîtresse. Un jour, son capitaine le vit se promener avec sa douce Yvona, et il la trouva si jolie, qu'il s'arrêta à la regarder et la désira, dans son cœur. Il s'informa où elle demeurait, et, une nuit que Iann Pendir était de faction, il alla chez elle. Mais, Iann, qui ne faisait que songer à sa douce, jour et nuit, se fit remplacer par son ami Iouenn Dagorn, et courut chez Yvona. U arriva au moment
où on l'attendait le moins, et frappa à la porte : Toc ! toc !
— Qui est là ? demanda Yvona.
— Eh bien ! c'est moi, parbleu 1
— Qui çà ? Moi n'est pas un nom.
— Mais tu sais bien, Iann, ton bon ami.
— Malheureux! tu as donc quitté ton poste? Retournes-y vite, ou tu seras fusillé, demain ; tu sais que ton capitaine ne plaisante pas là-dessus.
— Je me suis fait remplacer par mon ami Iouenn Dagorn ; ouvre-moi, vite, te dis-je, et ne me laisse pas me morfondre ainsi, à ta porte.
— Je ne t'ouvrirai pas, retourne à ton poste. Iann, impatienté, enfonça la porte, d'un coup
de pied, et entra. Jugez de son étonnement, quand il se trouva devant son capitaine 1 Ils dégainèrent tous les deux et se précipitèrent l'un sur l'autre. Le capitaine fut bientôt étendu à terre, baigné dans son sang. Iann lui coupa la tête et la jeta sur le pavé ; puis, il battit de conséquence sa douce jolie, et retourna vers son ami Iouenn et lui raconta tout.
— Malheureux I lui dit Iouenn, ton affaire est claire; tuer son capitaine! Demain, sans plus tarder, tu seras fusillé.
— Et tu crois que je vais leur donner cette satisfaction ?
— Que vas-tu donc faire ?
— Décamper, sur-le-champ ; n'as-tu rien à me donner? car je n'ai pas le sou.
— Mon pauvre ami, je n'ai qu'un seul sou, une chique de tabac et un morceau de pain de munition.
— Donne, c'est toujours autant.
Les deux amis se firent leurs adieux, et Iann partit.
. Le lendemain, après le coucher du soleil, il s'arrêta, harassé de fatigue, dans une auberge, au bord de la route, et demanda à manger et à loger.
Il mangea et but, à discrétion, et dormit dans un excellent lit. Le lendemain matin, il déjeuna encore, puis, il demanda son compte.
— C'est quinze francs, lui dit l'hôtelier.
Voilà notre homme bien embarrassé; comment faire ? Enfin, après bien des hésitations, il se décida à avouer son cas, et il conta toute son aventure à l'hôtelier.
— N'est-ce que cela? lui dit celui-ci: moi aussi, j'ai été à l'armée, et je sais ce que c'est que la vie de soldat; plus d'une fois, je me suis trouvé dans le même cas que vous. Ne vous inquiétez donc pas, pour si peu. Plus tard, si vous devenez riche, un jour, vous me paierez ; en attendant, trinquons ensemble à votre bonne chance.
Et ils trinquèrent et burent ensemble, puis,
Iann se remit en route. Après avoir marché toute la journée, sous un soleil brûlant, à la chute du jour, il entra encore dans une auberge, au bord de la route, et demanda à manger et à loger, comme la veille. Il soupa bien et dormit dans un bon lit ; il déjeûna encore, le lendemain matin, et demanda son compte, avant de se remettre en route.
— C'est quinze francs, lui répondit l'hôtelier.
— Je suis un pauvre soldat, qui revient du service, et la paye du soldat, vous le savez, est bien peu de chose ; j'ai pour toute fortune, en ce moment, un sou, une chique de tabac et un morceau de pain de munition, et je vous les offre, pour prix de votre hospitalité.
— Je ne me paie pas de cette monnaie-là, répliqua l'hôtelier; tous les jours, il passe par ici des gens de votre sorte, et si je n'avais pas d'autres pratiques, je serais bien vite réduit à aller mendier mon pain. Payez -moi, en bon argent, comme je vous ai servi de ce que j'avais de meilleur.
— Je vous offre tout ce que je possède, mon sou, ma chique de tabac et mon morceau de pain de munition.
— Ta! ta! ta! cela ne se passera pas ainsi, et je vous trouverai un logement gratis, pour la nuit, mon garçon.
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Puis, s'adressant à ses deux domestiques :
— Surveillez-moi ce drôle-là pendant que j'irai chercher les archers.
Et il partit, pour aller chercher la police. Mais, Iann ne jugea pas à propos d'attendre son retour, et, tirant son sabre, il se jeta sur les deux valets qui avaient reçu pour mission de le garder, et les coucha à terre, baignant dans leur sang. Puis, il s'enfuit, au plus vite.
Jugez du désappointement et de la colère de l'hôtelier, quand il revint, accompagné de deux archers ï
Mais, suivons Iann Pendir, qui courait toujours. Il était entré dans un grand bois, pour mieux dérouter la poursuite à laquelle il s'attendait. La nuit le surprit dans ce bois, où il s'égara, sans pouvoir en sortir. La faim vint aussi. Le voilà bien embarrassé. Il monta sur un arbre et aperçût une petite lumière, au loin. Cela lui donna quelque espoir de trouver à souper et un gîte pour la nuit. Il descendit de l'arbre et se dirigea vers la lumière. Au bout de quelque temps, il arriva à une hutte construite de branchage et de fougères, au pied d'un grand chêne. La lumière filtrait à travers les fentes de la porte. Il frappa à cette porte ; elle s'ouvrit et il se trouva devant une petite vieille, au chef branlant et aux dents longues, aiguës et noires, comme celles d'une crémaillère.
— Que voulez-vous, mon fils ? lui demanda la vieille.
— L'hospitalité pour la nuit, s'il vous plaît, grand'mère, répondit Iann.
— Vous voyez, mon fils, comme je suis pauvre. Je n'ai qu'un lit, fait de feuilles et d'herbes sèches, et si peu de provisions, que je crains, en vérité, que vous ne puissiez vous en contenter.
— Je suis un soldat, revenant du service, grand'mère, par conséquent peu habitué a la bonne chère ; et quant à la couche, la pierre du foyer m'en servira, si vous le permettez.
— • Entrez alors, mon fils ; je partagerai avec vous tout ce que je possède.
Iann entra. Il alla s'asseoir sur la pierre du foyer. La vieille posa deux plats de bois sur cette même pierre, car il n'y avait ni table, ni aucun autre meuble, dans la hutte; dans chaque plat, elle mit quelque chose de la grandeur d'une noisette, et à côté, un vase en forme d'écuelle, contenant quelques gouttes d'un liquide jaunâtre. Iann la regardait faire, en silence, et il pensait en lui-même :
*-* Si c'est là tout le repas, elle ne mentait pas, en me disant que je ferais triste chère !
Quand la vieille eut terminé ses préparatifs, elle marmotta une oraison, en étendant ses mains
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osseuses an-dessus des plats, et aussitôt ceux-ci se remplirent par enchantement d'un mets fumant de la meilleure apparence, et répandant une odeur délicieuse; le vase aussi était plein, à présent, d'une liqueur vermeille et odorante. Iann, tout à l'heure triste et morose, était devenu tout à coup joyeux et souriant, et quand la vieille lui dit: — Soupons, mon fils, il ne se le fit pas dire deux fois. Il mangea et but à discrétion, et ne fit jamais de meilleur repas. Il s'étendit alors sur la pierre du foyer, pour dormir. Le sommeil vint vite, et il lui sembla qu'il était dans un lit de plumes.
Le lendemain matin, il déjeuna encore, on ne peux mieux ; après quoi, la vieille lui parla de la sorte:
— Je veux faire quelque chose pour toi, mon fils; écoute-*noi donc, et si tu m'obéis, tu ne manqueras jamais de rien, sur la terre. -
— Parlez, grand'mère ; je suis prêt à faire tout ce que vous me direz, pourvu, cependant, que vous ne me demandiez pas l'impossible. Jusqu'à présent, je n'ai guère connu que misères et peines de toute sorte, dans cette vie, et je serais bien aise, avant de mourir, de savoir aussi un peu ce que c'est que la richesse et le bonheur.
— H y a, reprit la vieille, dans le bois, non loin d'ici, un vieux château. Dans la troisième
salle de ce château est un homme de fer, un géant, debout au milieu de la salle, et tenant dans sa main drpite un flambeau allumé, dont la lumière est bleue. A l'heure de midi, il dort, tous les jours, en tenant son flambeau allumé. Si tu peux pénétrer jusqu'à lui, lui enlever son flambeau, pendant qu'il dormira, l'éteindre et me l'apporter ici, rien ne te manquera plus jamais, durant ta vie, tous tes désirs seront accomplis, aussitôt que formés, et tu n'auras pas ton pareil au monde !
— Je veux tenter l'aventure, arrive que pourra, répondit Iann.
— Pour arriver à la salle où se tient l'Homme de fer, il te faudra traverser la cour du château, qui est remplie de bêtes venimeuses de toute sorte, vipères, crapauds, salamandres, scorpions, araignées énormes. Mais, ne t'en effraie pas, tout cela s'endort aussi, de midi à une heure, et tu pourras marcher au milieu d'eux, en toute sûreté. Avant d'arriver à la salle où est l'Homme de fer, tu trouveras deux autres salles, où tu ne verras rien de nature à t'effrayer. Mais, ne perds pas de temps, dans ces salles, car si, au moment où sonnera une heure, tu n'es pas hors de la cour du château, emportant le flambeau, les bêtes venimeuses dont je t'ai parlé se précipiteront sur toi, de tous côtés, et tu n'en reviendras
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jamais. Réfléchis bien, et vois si tu veux tenter l'aventure.
— Je veux la tenter, et si je ne réussis pas, je doute qu'aucun autre puisse s'en tirer mieux que moi, car je ne suis pas un peureux.
Iann Fendir partit donc, d'un air résolu. Au moment où sonnait le dernier des douze coups de midi, il entrait dans la cour du château. Comme le lui avait dit la vieille, cette cour était toute remplie de bêtes venimeuses de toute nature. Heureusement, qu'elles dormaient profondément. Leurs corps, tout gonflés et humides de poison, exhalaient une odeur suffocante; le cœur de Iann se soulevait de dégoût, et il faillit tomber asphyxié. Il atteignit pourtant la porte 'de la première salle, et y rentra. Là, ce fut un tout autre spectacle ; la salle était pleine de pièces d'argent toutes neuves et brillantes.
— A la bonne heure ! dit-il, à cette vue ; je vais commencer par me remplir les poches (la vieille ne me l'a pas défendu), et de la sorte, mon voyage n'aura pas été sans profit, car quant au flambeau, je m'en moque.
Et il se remplit les poches d'argent. Puis, il pénétra dans la seconde salle. Là, il resta quelque temps, la bouche béante, ébloui qu'il était par ce qu'il voyait. Cette seconde salle était remplie de belles pièces d'or, toutes neuves et
luisantes. Jamais il n'avait va pareil spectacle ; il croyait rêver. S'étant pourtant assuré que c'était de l'or bel et bien, il jeta l'argent qui remplissait ses poches, et les remplit d'or, tant qu'il put en porter.
Puis, il pénétra dans la troisième salle. Il vit alors l'Homme de fer, debout au milieu de la salle; il dormait, mais, il tenait néanmoins, dans sa main droite, son flambeau, qui brûlait et remplissait la salle d'une belle lumière bleuâtre. Il le considéra, quelque temps, en se disant :
— Quel bel homme ! s'il se réveillait! Hâtons-nous de lui enlever son flambeau et de déguerpir.
Et il lui enleva facilement le flambeau, l'été*» gnit et partit aussitôt. Il traversa de nouveau la salle remplie d'or, puis la salle remplie d'argent, et enfin la cour, sans éprouver ni dégoût, ni nausées, cette fois, en passant parmi les bêtes venimeuses (sans doute par la vertu du flambeau); et, juste au moment où une heure sonnait, il franchissait le seuil de la porte de la cour, qui se referma sur ses talons, avec un grand bruit. H entendit alors, derrière lui, des sifflements et un vacarme épouvantables. C'étaient les bêtes venimeuses qui se réveillaient et s'apercevant qu'elles étaient trompées et que le flambeau de l'Homme de fer lui avait été dérobé, elles étaient furieuses,
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se précipitaient contre la porte et essayaient de sortir, par-dessus les murs. Iann fut si effrayé de tout ce bruit, de ces cris inconnus sur la terre et qui semblaient sortir de l'enfer, qu'il s'évanouit et tomba à terre. Heureusement, qu'il était dehors !
Quand il revint à lui, il se dirigea vers la hutte de la vieille femme. Mais, il avait perdu son flambeau, ou plutôt, dans son trouble, il ne se rappelait pas qu'il l'avait caché dans la doublure de sa veste* Le voilà bien embarrassé : comment se présenter devant la vieille, sans le flambeau? Il pensa qu'il n'y avait qu'une chose à faire. C'était de passer par le village le plus voisin et d'y acheter un gros cierge, qu'il ferait teindre en bleu* C'est ce qu'il fit, en effet. Puis, il se présenta avec assurance devant la vieille. Celle-ci ne s'attendait plus guère à le voir revenir, tant il était en retard. Quand elle le revit, elk lui dit d'un air joyeux :
— Te voilà donc de retour, mon fils ; je craw gnais beaucoup pour toi. As-tu réussi dans ton entreprise?
— Oui, sûrement, grand'mère.
— Et tu m'apportes le flambeau de l'Homme de fer?
— Oui, grand'mère, je vous rapporte*
— Donne-le, alors, donne vite!
— Le voilà !
Et Iann lui présenta le cierge qu'il avait acheté au village voisin et fait teindre en bleu.
— Tu me trompes! dit aussitôt la vieille; ce n'est pas là le flambeau de l'Homme de fer : tu n'as donc pas été au château ?
. Voyant qu'il ne lui servait de rien de mentir, Iann prit le parti de dire la vérité.
— J'ai bien été au château, grand'mère, et j'ai pénétré jusqu'à l'Homme de fer, et je lui ai enlevé son flambeau ; mais, au moment où je sortais de la cour, j'entendis, derrière moi, un tel bruit et des cris si effrayants, que je crus que tous les monstres de l'enfer étaient à mes trousses ; je perdis connaissance, je tombai à terre, et, quand je revins à moi, je n'avais plus le flambeau ! Alors, n'osant me présenter devant vous, j'allai au village le plus voisin, et j'y achetai ce cierge, que fis teindre en bleu, espérant vous tromper ainsi : pardonnez-moi, je vous prie.
— Non, je ne te pardonnerai pas, et retiretoi, vite, de devant mes yeux ! répondit la vieille, en fureur.
Iann ne se le fit pas dire deux fois, et il partit. Comme il avait de l'or, plein ses poches, il n'avait plus souci de rien, et il voyageait à son aise et gaîment, s'arrêtant où bon lui semblait, et me-
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nant joyeuse vie. A force d'aller toujours devant lui, il finit par arriver à Londres. Il descendit dans un des meilleurs hôtels de la ville. Jusqu'alors, il avait conservé ses habits de soldat; mais, à partir de ce moment, il s'habilla en Monsieur. Il dépensait beaucoup, faisait bonne chère, jouait, avait des maîtresses et ne se refusait aucun plaisir.
Cependant, à force de mener ce train, l'argent finit par lui manquer. Il fit alors des dettes. Quand il dut à son hôte une somme qui commençait à alarmer celui-ci, d'autant plus qu'il s'apercevait que d'autres créanciers venaient tous les jours réclamer, à son hôtel, et qu'ils s'en retournaient tous mécontents, on lui présenta son compte. Voilà notre homme bien embarrassé. En fouillant les poches de son vieil habit de soldat, pour voir s'il n'y retrouverait pas quelque pièce d'or oubliée, il sentit quelque chose, dans la doublure.
— Si c'était un rouleau d'or ! se dit-il.
Il déchira, vite, la doublure, et fut bien étonné d'y retrouver le flambeau de l'Homme de fer, dont la perte l'avait tant contrarié.
— Je suis sauvé 1 s'écria-t-il aussitôt ; la vieille m'a dit que celui qui posséderait ce flambeau verrait tous ses désirs accomplis, aussitôt que formés 1 Voyons donc.
90 COKTES À TALISMANS
Et il alluma le flambeau. Aussitôt l'Homme de fer apparut devant lui et dît :
. — Bonjour, mon maître; comme vous ordonnerez, il sera fait*
— Je désire toit ce bahut rempli d'or.
Et il lui montrait un vieux bahut de chêne, qui se trouvait là*
Aussitôt voilà le bahut rempli d'or, à déborder, et l'Homme de fer disparut, alors*
Iann ne se possédait pas de joie.
— A merveille 1 se disait-il ; me voici un gaillard, à présent 1
Il paya toutes ses dettes, et reprit la même vie qu'auparavant, et même pire encore. Rien ne lui était plus impossible ; tous ses désirs, toutes ses fantaisies, même les plus extravagantes, étaient réalisées aussitôt que formées, et l'Homme de fer ne manquait jamais à son appeL Aussi en usait-il largement, et en abusait même, quelque* fois (i).
Un jour, il aperçut la fille du roi des Anglais, et il la trouva si belle, qu'il la désira pour maitresse*
Il alluma le flambeau bleu, et aussitôt l'Homme de fer apparut :
(i) Cf. La lampe merveittense â'Aîsâin, dans tes Mille et une nuits.
— Bonjour, mon maître; comme vous ordonnerez, il sera fait.
— Je désire que la fille du roi d'Angleterre me rende visite, cette nuit, dans ma chambre.
— Il sera fait selon votre désir, maître, répondit l'Homme de fer.
Et il disparut.
Et en effet, à minuit, la jeune princesse était dans la chambre de Iann. Elle y avait été transportée tout endormie, et le lendemain matin, quand elle s'éveilla, elle se retrouva dans son lit, au palais de son père, sans avoir conscience du voyage qu'elle avait fait, pendant la nuit. Et, à partir de ce jour, toutes les nuits, elle était ainsi transportée, tout endormie, auprès de Iann, et chaque matin, elle s'éveillait, dans son lit, an palais de son père ; et personne, dans le palais, ne se doutait de ces voyages nocturnes, car on ne la voyait jamais ni sortir, la nuit, ni rentrer, le matin.
Enfin, on s'aperçut que sa taille s'arrondissait sensiblement, et elle resta malade, dans son lit. On appela tous les médecins de la ville, et aucun d'eux ne connaissait rien à sa maladie, ou peutêtre n'osaient-ils pas dire ce qu'ils en savaient. On fit venir aussi une vieille sorcière, qui demeurait dans un bois voisin, et celle-ci déclara nettement que la princesse était enceinte. Jugez de
la colère du vieux roi. Il fit surveiller sa fille de près, et on acquit la certitude qu'elle s'absentait, la nuit, de sa chambre, au moment où l'on croyait qu'elle dormait tranquillement, dans son lit. Mais on avait beau la surveiller, on ne savait comment elle disparaissait, ni où elle allait, et elle-même, paraît-il, n'en savait pas davantage; Tout le monde en perdait la tête, à la cour, et le vieux roi en était au désespoir.
On consulta encore la vieille sorcière, et elle dit:
— Il faudra remplir de farine un petit sac, y pratiquer un petit trou, au fond, puis l'attacher au bras de la princesse, quand elle se mettra au lit. De cette façon, partout où elle ira, elle laissera après elle une traînée de farine, et on pourra la suivre, à la piste.
Le moyen indiqué par la vieille sorcière parut excellent, et on le pratiqua, de point en point. Mais, la nuit venue, lorsque Iann alluma son flambeau, selon son habitude, pour invoquer l'Homme de fer, celui-ci l'instruisit de ce qui se tramait contre lui, puis il ajouta :
— Rassurez-vous, pourtant, je saurai déjouer cette ruse et rendre nulles toutes les précautions. Je ferai que toutes les rues de la ville soient recouvertes, cette nuit, d'une couche de farine, et nul ne saura par où aura passé la princesse.
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Cette nuit, la princesse quitta le palais, comme à l'ordinaire, et lorsqu'on voulut rechercher ses traces, on fut étonné de trouver une couche de farine uniforme sur toutes les rues de la ville.
— Il y a de la sorcellerie là-dedans ! s'écria le roi.
On eut encore recours à la vieille sorcière du bois.
— J'ai affaire, dit alors celle-ci, à forte partie; mais, laissez-moi faire, car je prétends que personne ne me vaincra, en fait de sorcellerie.
La nuit suivante, la sorcière fît suivre la princesse par une boule rouge enchantée, qui devait marquer la porte de la maison où elle entrerait. Le lendemain matin, les gardiens préposés à la surveillance de la princesse se mirent en quête, et ils découvrirent une croix rouge au bas de la porte de la neuvième maison de la grand'rue.
— C'est ici ! s'écrièrent-ils, à cette vue. C'était, en effet, l'hôtel où était logé Iann
Pendir... Ils pénétrèrent dans la maison, la fouillèrent, et, ne trouvant d'autre personne suspecte que lui, ils le garottèrent et l'amenèrent au palais du roi.
Le pauvre Iann fut condamné à être décapité, le lendemain, à dix heures, sans autre forme de procès.
Le lendemain matin donc, comme il marchait à la mort, il remarqua dans la foule des curieux son camarade, son pays, Iouenn Dagorn, celui qui lui avait donné un sou, une chique de tabac et un morceau de pain de munition, au moment de déserter. Il fit en sorte de passer près de lui et lui dit en breton :
— Va, vite, à l'hôtel du Cheval blanc, grand'rue, n« 9, et apporte-moi ma pipe, ma blague à tabac et un bout de cierge bleu, que tu trouveras dans les poches de ma veste, car je veux encore fumer une pipe, avant de mourir.
L'ami courut à l'hôtel du Cheval blanc, et revint promptement avec les objets demandés. Iann montait déjà à l'échelle. A chaque degré, il se détournait pour voir s'il ne verrait pas venir son ami. Arrivé sur l'échafaud, il l'aperçut qui accourait en toute hâte. Alors, il demanda, pour dernière grâce, qu'on lui permît de fumer une dernière pipe, avant de mourir. Le roi, qui était présent, fit signe qu'il y consentait. Iann cria alors à Dagorn de lui apporter sa pipe, sa blague à tabac et son bout de cierge. Quand il les tint, il se sentit soulagé. Il bourra tranquillement sa pipe, en regardant la foule, puis, il alluma son bout de cierge bleu, et aussitôt l'Homme de fer se montra à côté de lui, an grand étonnement de tout le monde, et dit :
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— Bonjour, mon maître ; comme vous ordonnerez, il sera fait !
— Je désire que tout ce monde, qui est venu ici pour jouir du plaisir de me voir couper la tète, — à l'exception de la princesse et de mon ami Dagorn, — s'enfonce en terre, jusqu'au cou, afin qu'avec ce grand sabre, je puisse moi-même leur couper la tête à tous !
Aussitôt tous les spectateurs, à l'exception de la princesse et de Dagorn, s'enfoncèrent en terre, jusqu'au cou*
Iann Pendir descendit de l'échafaud, armé d'un grand sabre, et, en brandissant cette arme redoutable, il criait :
— Vous ailes périr tous !
Il se dirigea d'abord vers le roi, qui faisait des grimaces horribles et criait :
— Grâce I grâce!
— Point de grâce, lui dit Iann, à moins pourtant que tu ne veuilles m'accorder la main de la princesse, ta fille ?
— Et comment accorderai-je la main de ma fille à un homme que personne ne connaît, et qui déjà a abusé d'elle?
~~ Fais ton compte, alors, de mourir, à l'instant, et j'épouserai ta fille, quand même.
— Je te l'accorde I cria alors le vieux roi, en voyant le grand sabre levé sur sa tête.
96 contes À talismans
— Il était temps ! dit Iann ; sors, à présent, de ton trou, toi et tous les autres ; c'est là le cadeau de noces que je vous donne.
Et aussitôt, tout le monde sortit de terre, et chacun s'empressa de courir vers sa demeure.
Les noces de Iann Pendir avec la princesse furent célébrées, les jours suivants. Iouenn Dagorn fut son garçon d'honneur. Il y eut des festins magnifiques et des réjouissances publiques, pendant huit jours.
La princesse n'aimait pas son mari, elle le trompait avec un jeune prince, qui lui faisait la cour, dès avant son mariage. Un jour que Iann était absent et chassait avec ses amis, sa femme reçut son amant, dans sa chambre, et ils s'entretinrent des moyens de se débarrasser de lui.
— Il faut qu'il ait quelque talisman, se disaient-ils, pour faire ce qu'il fait ; car il fait à peu près tout ce qu'il veut. Cherchons bien ; peut-être aura-t-il oublié d'emporter l'objet où réside tout son pouvoir.
Et ils se mirent à chercher partout et à tout bouleverser, dans sa chambre. Sa femme finit par découvrir, dans la poche de l'habit qu'il portait habituellement, le flambeau de l'Homme de fer.
— Tiens, dit-elle, que signifie ce bout de cierge bleu, dans sa poche ?
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— C'est le même qu'il avait sur l'échafaudl dit son amant, après l'avoir examiné.
— C'est peut-être son talisman I Mettons-y le feu, pour le détruire.
Et ils allumèrent le bout de cierge bleu, et aussitôt, l'Homme de fer se montra devant eux, et dit, d'un air courroucé, qui les fit trembler de frayeur :
— Que me veux-tu, traîtresse maudite? Parle, et ce que tu demanderas sera fait.
— Je désire que mon mari soit transporté à cinq cents lieues d'ici, dans une lie, au milieu de la mer Rouge !
L'Homme de fer disparut alors, et, le lendemain matin, Iann Pendir se réveilla dans une lie, au milieu de la mer Rouge, sans savoir comment il avait été transporté là; mais, il se doutait bien que c'était un tour de sa femme.
Il se mit à parcourir son île, pour voir si elle était habitée, et il rencontra bientôt trois hommes, qui se disputaient avec beaucoup d'animation. Il s'approcha d'eux. Un des trois hommes avait un manteau magique, et quand il le mettait sur ses épaules, à l'endroit, il devenait le plus bel homme qu'il fût possible de voir, et quand il le mettait à l'envers, personne ne le voyait, il était invisible.
Le second avait un chapeau, qui avait cela de :
particulier que, quand il le mettait sur sa tête et disait : « Par la vertu de mon chapeau, que telle ou telle chose soit ! » tous ses désirs étaient aussitôt accomplis.
Enfin, le troisième avait un bâton, et quand il le tenait à la main et disait : « Bâton, fais ton devoir ! » il faisait cent lieues, à chaque fois.
Il s'agissait de s'entendre sur la possession de ces trois talismans, et de faire la part de chacun ; et ils ne pouvaient y réussir. Dès qu'ils aperçurent Iann, ils tombèrent d'accord pour le faire l'arbitre de leur différence.
— Voici un chrétien, se dirent-ils; il y a trois ans que nous n'en avons vu aucun ; prenons-le pour arbitre.
Ils allèrent à lui tous les trois, et lui expliquèrent le sujet de leur désaccord, en le priant de mettre la paix entre eux.
— Rien n'est plus facile, comme vous allez le voir, leur répondit Iann. Mais, pour juger en connaissance de cause, il faut d'abord que j'aie le manteau sur mes épaules, le chapeau sur la tête et le bâton à la main.
Et les trois inconnus lui donnèrent le manteau, le chapeau et le bâton.
— A merveille! se dit-il alors. Adieu, imbéciles 1 Attendez-moi-là !
Il avait mis le manteau à l'envers, et il était invisible.
Puis, par la vertu de son chapeau et de son bâton, il fut transporté en un instant à Londres. Il se rendit, la nuit, devant le palais du roi, et dit:
— Chapeau, fais ton devoir! Je désire voir s'élever ici, à l'instant même, un château-fort, garni de cinq cents canons, de manière à pouvoir détruire en un instant le palais du roi, s'il 1uj prend envie de me résister. :
Et un château-fort, garni de canons énormes, s'éleva sur-le-champ, en face du palais royal.
Le lendemain matin, toute la ville et la cour étaient en alarmes. On craignait de voir les canons tonner, d'un moment à l'autre, et réduire tout en ruines et en cendres. Le vieux roi alla lui-même parlementer avec le maître du château. Quand il reconnut son gendre, il se crut perdu sans rémission. Mais Iann le rassura et lui dit :
— Que votre fille, ma femme, me rapporte seulement le bout de cierge bleu, qu'elle a trouvé dans la poche de ma veste, et je ne vous ferai aucun mal, ni à elle non plus.
La princesse, toute tremblante, vint apporter le bout de cierge bleu â Iann. Celui-ci le prit, l'alluma, et aussitôt l'Homme de fer apparut devant lui, et dit d'un ton joyeux :
— Bonjour, mon boa maître; comme vous commanderez, il sera fait.
— Je désire, répondit Iann, que l'ami de ma femme soit transporté, âr l'instant, dans une île, au milieu de la mer Rouge, là où il m'avait en* voyé lui-même 1
Ce qui fut Eût, à l'instant.
Les trois hommes dont nous avons parlé plus haut y étaient toujours, et se disputaient pis que jamais. Dès qu'ils aperçurent l'étranger, ils crièrent tous à la fois :
— Voilà le voleur 1
Et ils se précipitèrent sur lui, furieux, et le mirent en pièces.
Iann Pendir vécut désormais heureux, avec sa femme. Le vieux roi mourut, peu de temps après, et il le remplaça sur le trône, et, après lui, ses enfants régnèrent aussi sur l'Angleterre (i).
Conté par Droniou, meunier du moulin de La Haye, en Plouaret. — Novembre 1870.
(1) Rapprocher ce conte du conte d'Andersen intitulé :Lt Briqutt.
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