‹ Contes populaires de Basse-BretagneChapitre 5 sur 22 · CI · texte numérisé non relu

CI

Seîaouit holl, tnar hodh eus c'hoaut, Seiu aman tur gao^e koanl, Ha na eus en-hi neira gaou, lâÀs+<tnartejf, tur gir pe daou.

Écoutez, si vous voulez, Voici un joli petit conte, Dans lequel il n'y a pas de mensonge, Si ce n'est, peut-être, un mot ou deux.

\L y avait une fois une riche veuve, qui s'était mariée à un veuf, riche aussi.

L'homme avait, de sa première femme, une fille jolie, gracieuse et sage, nommée Lévénès; la veuve avait aussi, de son premier mari, une fille laide, disgracieuse et méchante, qui s'appelait Margot.

La fille de l'homme, comme il arrive souvent, en pareil cas, était haïe et détestée de sa marâtre. Us habitaient un beau manoir, à Guernaour, aux environs de Coathuël. Au carrefour de Croazann-neud (i), qui est sur la route qui mène de Guernaour au bourg de Plouaret, on voyait, dit-on, assez fréquemment, en ce temps-là, les Danseurs de nuit, et quiconque venait à passer par là, pendant qu'ils menaient leurs rondes, au clair de la lune, et ne voulait pas danser avec eux, était victime de quelque mauvais tour de leur part.

La dame de Guernaour le savait bien, et, un dimanche soir, après souper, elle dit à Lévénès :

— Allez me chercher mon livre d'heures, que j'ai oublié à l'église, dans mon banc.

— Oui, mère, répondit la jeune fille.

Et elle partit, seule, bien que la nuit fût déjà venue.

Il faisait un beau clair de lune. Quand elle arriva au carrefour de Croaz-ann-neud, elle vit une foule de petits hommes, qui dansaient en rond, en se tenant par la main. Elle eut «peur,- la pauvre enfant, et voulut d'abord retourner sur ses pas. Mais, elle songea que si elle revenait, sans le livre, sa marâtre la gronderait et la battrait peut-être,

(x) La Croix-au-fil.

et elle se résolut à passer outre. Un des danseurs courut après elle et lui demanda :

— Voulez-vous danser avec nous, la belle enfant?

— Volontiers, répondit-elle, en tremblant. Et elle entra dans la ronde et dansa.

Un des danseurs demanda alors aux autres :

— Quel cadeau ferons-nous à cette charmante enfant, pour avoir bien voulu danser avec nous ?

— Elle est bien jolie, mais qu'elle devienne beaucoup plus jolie encore, dit un des danseurs.

— Et qu'à chaque parole qu'elle prononcera, une perle lui tombe de & touche, dit un second.

— Et que tout ce qu'elle touchera de la main se change aussitôt en or, si elle le désire, dit un troisième.

— Oui I oui i «lièrent tous les * autres, ensemble.

— Grand merci, Messieurs, je vous suis bien obligée, dit Lévénès, en faisant la révérence.

Puis, elle continua sa route.

En arrivant au bourg, elle se rendit chez le sacristain, car les portes de l'église étaient fermées, et lui fit part du motif de sa visite.

Le sacristain l'accompagna et lui ouvrit la porte de l'église. Elle toucha cette porte de la main, et elle devint d'or, et, à chaque parole qu'elle disait, une perle lui tombait de la bouche. Le sa-

crislain ne pouvait en croire ses yeux et restait tout ébahi. Il ramassa les perles et les mit dans sa poche. Lévénès entra dans l'église, prit le livre de sa marâtre, dans son banc, et s'en retourna, vite, à la maison.

Les Danseurs de nuit n'étaient plus dans le carrefour de Croaz-ann-neud , quand elle repassa.

— Tenez, mère, voici votre livre d'heures, ditelle à sa marâtre, en lui présentant un livre d'or.

— Comment, lui demanda celle-ci, étonnée de la voir revenir sans mal, tu n'as pas vu les Danseurs de nuit?

— Si fait, répondit-elle ; je les ai vus à Croazann-neud.

— Et ils ne t'ont pas fait de mal ?

— Non, bien au contraire; ils sont très aimables, ces petits hommes ; ils m'ont invitée à danser avec eux.

— Et tu l'as fait ?

— Oui, j'ai dansé avec eux.

— C'est bien ; va te coucher.

La marâtre avait bien remarqué la beauté extraordinaire de Lévénès et aussi les perles qui tombaient de sa bouche, à chaque mot qu'elle prononçait, et le changement de son livre d'heures en or; mais elle feignit de ne pas s'en apercevoir, seulement elle pensa :

— C'est bien ! Je vois ce que c'est ; demain soir, j'enverrai aussi ma fille aux Danseurs de nuit ; ces petits hommes cachent, parmi les' rochers et sous terre, des trésors inépuisables d'or et de perles fines.

Le lendemain, à la même heure, elle dit à sa fille Margot :

— Il faut aller, Margot, me chercher un autre livre d'heures, dans mon banc, à l'église.

— Non vraiment, je n'irai pas, répondit Margot.

— Je le veux et vous irez, répondit la mère, et quand vous passerez au carrefour de Croazann-neud, si vous y rencontrez les Danseurs de nuit et qu'ils vous invitent à danser avec eux, faites-le, et n'ayez pas peur, ils ne vous feront point de mal, mais, bien au contraire, ils vous donneront quelque beau cadeau.

Margot répondit par une grossièreté, si bien que sa mère fut obligée de la menacer de son bâton, pour la décider à partir.

Quand elle arriva au carrefour de Croaz-annneud, les Danseurs de nuit y menaient encore leurs rondes, au clair de la lune (i). Un d'eux

(i) C'est sans doute par oubli que ma conteuse ne parle pas du refrain connu : Lundi, mardi, mercredi, etc., que la tradition attribue généralement aux Danseurs de nuit, dans leurs rondes nocturnes. — Voir Les deux Bossus et les Nains, t. II, p. 2$ i .

courut à Margot et l'invita poliment à danser avec eux.

~ Merde ! lui répondit-elle.

— Quel cadeau ferons-nous à cette fille, pour la manière dont elle a accueilli notre proposition ? demanda le nain à ses camarades.

— Elle est bien laide, mais, qu'elle devienne ' bien plus laide encore, répondit un d'eux.

— Qu'elle ait un oeil unique, au milieu du front, dit un autre.

— Qu'un crapaud lui tombe de la bouche, à chaque parole qu'elle prononcera, et qu'elle souille d'ordures tout ce qu'elle touchera, dit un troisième.

— Qu'il soit fait ainsi I crièrent tous les autres, en chœur.

Margot se rendit ensuite à l'église, prit le livre de sa mère, dans son banc, et le lui rapporta.

— Voilà votre livre 1 dit-elle, en le lui jetant, tout puant et souillé d'ordures.

Et trois crapauds lui tombèrent en même temps de la bouche.

— Que t'est-il donc arrivé, ma pauvre fille? s'écria la mère, désolée ; dans quel état tu me reviens!... Qui t'a rendue ainsi? As-tu vu les Danseurs de nuit, et as-tu dansé avec eux?

— Moi danser avec des êtres si laids! Merde pour eux!

Et elle rejeta encore autant de crapauds qu'elle prononça de mots.

— Allez vous coucher, ma fille, lui dit sa mère, furieuse de ce qu'elle voyait, et se promettant de s'en venger sur Lévénès.

Et en effet, il n'est pas d'humiliation ni de misère qu'elle ne lui fît subir. Heureusement, qu'elle se maria, peu après, à un jeune gentilhomme du pays, qui l'emmena avec lui à son château, et la marâtre et sa fille faillirent en mourir de dépit et de jalousie (i).

La jeune femme se trouva bientôt enceinte. Son père était mort. Elle donna le jour à un fils et lui choisit pour marraine sa marâtre, car elle n'avait conservé ni haine ni ressentiment des humiliations et des mauvais traitements dont elle l'avait abreuvée. La méchante se rendit auprès d'une sorcière de ses amies, et la consulta sur la manière dont elle pourrait substituer sa propre fille à la jeune mère, sans que le mari de celle-ci s'en aperçût. La sorcière lui dit :

— Traversez d'une aiguille noire la tête de la mère, et aussitôt elle sera métamorphosée en cane et s'envolera par la fenêtre de sa chambre, pour aller se mêler aux canards de l'étang. Vous

(1) Tout ce commencement semble étranger *u conte de La Méchant* Mardtrt, qui va suivre.

mettrez alors votre fille dans son lit, et fermerez les fenêtres de la chambre et direz au mari qu'elle est malade et ne peut supporter la lumière.

Elle fit ainsi, et 'l'effet anriohcé se produisit.

Voilà donc la jeune mère devenue cane, sur l'étang, pendant que la belle Margot occupait sa place, dans son lit.

Lorsque le mari de sa femme vint au lit de sa femme, demander de ses nouvelles, il trouva toutes les fenêtres closes.

— Comment êtes-vous, mon petit cœur ? lui demanda-t-il.

— Merde ! lui répondit une voix grossière, avec une puanteur insupportable.

— Hélas 1 s'écria-t-il, ma pauvre femme est bien malade; elle délire. Ouvrez les fenêtres, belle-mère, pour que je puisse la voir, car on ne voit goutte ici.

— La lumière lui ferait mal, dit la sage-femme, gagnée par la marâtre.

Voilà le mari désolé. Il ne veut quitter sa femme, ni le jour ni la nuit ; il couche dans la même chambre qu'elle, mais, on lui donne un soporifique, et il dort comme un rocher.

Pendant que tout le monde dormait au château, à l'exception de la nourrice, qui veillait près du berceau de l'enfant, la mère arriva par la

fenêtre, qu'on avait ouverte pour renouveler l'air. Elle était sous la forme d'une cane, et se mit à voltiger autour du berceau, en disant :

— Que je plains ton sort, mon pauvre enfant 1 Je viendrai te visiter, deux fois encore, sous cette forme, et si l'on n'arrache, avant la fin de la troisième nuit, l'épingle noire dont est traversée ma tête, je resterai cane, jusqu'à ma mort. Et ton père, hélas ! qui est là couché, à côté de celle qui a pris ma place, l'ignore et ne m'entend pas. Hélas ! hélas !...

Puis, elle s'en alla par la fenêtre, et retourna à l'étang.

La* nourrice, qui avait tout vu et entendu, n'en dit pourtant rien à personne, tant elle trouvait la chose étrange.

Quand le mari s'éveilla, le lendemain matin, il demanda à celle qu'il croyait toujours être sa femme comment elle se trouvait. Mais, elle lui répondit encore par une grossièreté, et sa douleur n'en fit que s'accroître.

— C'est sans doute l'effet d'une fièvre de lait, lui dit la marâtre, et cela passera, sans tarder.

Avant de se mettre au lit, le mari but encore un soporifique, sans le savoir, et il dormit aussi profondément que la veille.

A l'heure où tout dormait, dans le château, la cane arriva encore dans la chambre où était l'en-

112 marâtres et sorcières méchantes

faut avec sa nourrice, et fit entendre les mêmes plaintes:

— Hélas ! mon pauvre enfant, ton père dort encore et ne m'entend pas 1 Je viendrai encore, demain soir, pour la dernière fois, et si l'on ne me retire pas l'aiguille noire que j'ai dans la tête, il me faudra te quitter, toi et ton père, et pour toujours)

Et elle s'en alla encore, après avoir longtemps voltigé autour du berceau.

La nourrice vit et entendit tout, comme la. veille, et se dit en elle-même :

— Arrive que pourra, il faut que je prévienne le maître de ce qui se passe ici ; mon «sur ne peut rester insensible aux plaintes de cette cane; il y a là-dessous quelque mystère.

Le lendemain matin, quand le père vint voir son entant, elle lui dit donc:

— J'ai quelque chose sur le coeur, que je veux vous déclarer. Vous ne savez pas ce qui se passe

— Quoi donc, nourrice ? Parlez, je vous prie.

— On vous fait boire un soporifique, au moment de vous coucher, et vous n'entendez rien de ce qui se dit et se passe autour de vous; on vous trompe, et celle que vous croyez être votre femme est Margot, la fille de la marâtre de Lévénes. Celle-ci a été métamorphosée en cane, par

une sorcière, à la prière de sa marâtre, et elle est, à présent, là-bas, sur l'étang, avec les canards et les oies. Mais, la nuit, quand tout le monde dort au château, excepté moi, elle vient voir son enfant, sous la forme d'une cane. Elle est déjà venue deux fois. Elle viendra, cette nuit encore, pour la dernière fois, et si vous arrachez une aiguille noire dont on lui a traversé la tête, elle reviendra aussitôt à sa forme première ; mais, si l'aiguille n'est pas arrachée, cette nuit, elle restera toujours cane.

— Je me doutais bien, dit le mari, qu'il se passait quelque chose de mystérieux, au château ; mais, cette nuit, je ne boirai pas le soporifique et je serai sur mes gardes, et nous verrons bien.

Le soir, quand l'heure fut venue de se coucher, la marâtre versa encore le soporifique au mari de Lévénès. Il feignit de le boire, comme précédemment, et le jeta sous la| table, sans qu'on s'en aperçût.

Vers minuit, quand tout le monde dormait, au château, excepté lui et la nourrice, la cane arriva encore, par la fenêtre, dans la chambre de l'enfant et parla ainsi :

— C'est pour la dernière fois, mon pauvre enfant, que je viens "te voir, sous cette forme, et ton père dort encore, sans doute...

in. 8

A ces mots, celui-ci sauta hors du fit, où il feignait de dormir, et s'écria :

— Non, je ne dors pas, cette fois !

Et il prit la cane, qui voltigeait au-dessus du berceau de l'enfant, retira l'aiguille de sa tête, et aussitôt elle revint à sa forme première et se jeta sur le berceau, pour embrasser son enfant.

— Allumez de la lumière, nourrice, et appelez la marâtre 1 cria le mari de Lévénès.

La méchante vint ; mais, quand elle vit la tournure que prenaient les choses, elle voulut s'enfuir avec sa fille.

— Holà 1 s'écria le jeune seigneur, en voyant cela, attendez un peu, car chacun doit être payé selon ses œuvres.

Et il fit chauffer un four à blanc et Ton y jeta la marâtre et sa fille.

Quant à Lévénès, elle vécut heureuse, le reste de ses jours, avec son mari et ses enfants.

Recueilli à Plouaret, janvier 1869.

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(Seconde version)

|L y avait une fois une dame riche, qui demeurait dans un beau château, et qui avait une fille et une belle-fille. Sa allé s'appelait Catho, et était laide, sale et méchante. Sa belle-fille, nommée Jeanne, était jolie, gracieuse, sage et bonne.

La dame n'aimait que sa fille Catho, à qui elle donnait tout ce qu'elle désirait, de beaux habits et des bijoux, et elle détestait Jeanne, qui était habillée et traitée comme une servante.

Il y avait, dans le bois qui entourait le château, une vieille chapelle, où revenait, disait-on, chaque nuit, un prêtre mort depuis longtemps, pour es* sayer de dire une messe qu'il ne pouvait jamais •dise, faute de trouver un répondant. Plusieurs personnes prétendaient aussi avoir aperçu de la lu-

Il6 MARÂTRES ET SORCIÈRES MÉCHANTES

mière dans la chapelle, à l'heure de minuit, et entendu et vu des fantômes effrayants.

Pour aller à la chapelle, il fallait passer par un carrefour, où l'on disait que les Danseurs de nuit prenaient fréquemment leurs ébats, et personne ne se souciait de rencontrer ces êtres-là, une fois le soleil couché.

La méchante marâtre cherchait le moyen de se défaire de Jeanne, afin que sa fille Catho héritât des biens de son premier mari.

Un dimanche soir du mois de décembre, qu'elle était restée tard auprès du feu, à entendre ses serviteurs chanter des gwenpou et conter des jcontes merveilleux, au moment de réciter les prières du soir en commun, avant d'aller se coucher, elle s'écria :

— Voyez donc ! J'ai oublié mon livre d'heures à la chapelle I Allez, vite, me le chercher, Jeanne.

— Oui, mère, répondit la pauvre enfant. Mais, elle avait peur, et elle dit * à une servante :

— Venez avec moi, Marguerite.

— Non, non! vous irez seule, reprit la marâtre; vous avez donc peur?... à votre âge!... Allez!...

Jeanne trempa son doigt dans le bénitier, fit le signe de la croix et partit. Son petit chien Fidèle,

qui l'accompagnait partout, s'apprêtait à la suivre. Mais Catho courut après lui, lui donna un coup de pied et ferma la porte, pour l'empêcher de sortir.

Le chien sauta par la fenêtre, en brisant un carreau, et rejoignit sa maîtresse. Sa présence la rassura un peu et elle le caressa et lui dit de ne pas la quitter.

Il faisait un beau clair de lune. Quand elle arriva au carrefour, elle aperçut sept petits hommes avec de larges chapeaux, sept nains, qui y dansaient en rond, en chantant. Elle s'arrêta, n'osant aller plus loin. Mais, tous les danseurs, à l'exception d'un seul, s'approchèrent d'elle et l'enveloppèrent dans leur ronde, en criant :

— Dansez avec nous, jeune fille ; dansez avec nous, dansez avec nous I...

— Volontiers, Messieurs, dit Jeanne gracieusement, si cela peut vous' faire plaisir.

Et elle entra dans la ronde, et la danse et les chants continuèrent, avec un nouvel entrain.

Puis, le nain qui tenait Jeanne par la main droite dit :

— Oh ! l'aimable et gracieuse jeune fille 1

— Qu'elle soit la moitié plus aimable et plus gracieuse encore ! répondit celui qui la tenait par la main gauche.

— Oh ! la sage jeune fille ! dit le troisième .J

Il8 MARÂTRES ET SORCIÈRES MÉCHANTES

— Qu'elle soit la moitié {dus sage encore! dît le quatrième.

— Oh ! la belle jeune fille 1 dit le cinquième.

— Qu'elle soit la moitié plus belle encore ! dit le sixième.

— Belle comme les étoiles ( ajouta le septième, celui qui n'avait pas dansé avec les autres (i).

Puis, les nains embrassèrent la jeune fille, à l'exception du septième encore, et disparurent ensuite.

Jeanne se rendit alors à la chapelle, et n'y vit, ni entendit rien d'enrayant ou d'extraordinaire. Elle trouva le livre d'heures de sa marâtre sur son base, et le lui rapporta.

Si elle était belle, auparavant, à présent, eHe l'était encore bien plus, et sa beauté éclairait le chemin où elle passait, comme le soleil, au mois de mai.

— Voilà votre livre, ma mère, dit-elle en présentant son livre d'heures à sa marâtre.

Celle-ci la regardait, muette d'étonnement et la bouche ouverte, tant elle était éblouie par sa beauté. Quand elle put enfin parler, die demanda :

(i) On ne dit pas pourquoi le septième nain s'abstint de •daoser et d'embrasser la jeune fille ; 11 eût été intéressant de le ;safotf pourtant.

— Que vous est-il donc arrivé» pour être ainsi ?

— Il ne m'est rien arrivé, mère, répondit Jeanne.

. Elle ne savait pas qu'elle était si belle.

— Vous n'avez pas rencontré les Danseurs de nuit, au carrefour ?

— Si vraiment, mère, je les ai rencontrés, et j'ai même dansé avec eux.

— Et ils ne vous ont pas fait de mal ?

— Non, ils ont même été fort aimables avec moi.

— Vraiment?... Et dans la chapelle, qu'ave*vous vu ?

— Je n'ai vu rien d'extraordinaire, mère.

— Vraiment?... Eh bien ! allez vous coucher. Toute la nuit, la marâtre fut préoccupée de

l'aventure de Jeanne.

— Ce sont, sans doute, les Danseurs de nuit qui l'ont ainsi changée, se disait-elle. Demain, j'irai à la chapelle, dans l'après-midi, en me promenant, et j'y laisserai encore mon livre d'heures, et le soir, j'enverrai aussi ma fille me le chercher, pourvoir...

Le lendemain, elle dit à Catho qu'elle deviendrait aussi belle que Jeanne» et même davantage, si elle voulait aller aussi, pendant la nuit, lui chercher son livre d'heures à la vieille chapelle du bois.

Catho ne s'en souciait guère, car elle était peureuse et poltronne ; cependant, elle consentit à y aller, sur la promesse que lui fit sa mère qu'elle deviendrait aussi belle que Jeanne, ou même davantage.

Quand onze heures sonnèrent, sa mère lui dit:

— Voici le moment de partir, ma fille; allez donc et ne craignez rien, il ne vous arrivera pas de mal.

Elle avait peur ; mais, d'un autre côté, elle désirait ardemment être belle.

— Fidèle viendra aussi avec moi, dit-elle.

Et elle appela le petit chien de Jeanne. Mais, il s'enfuit vers Jeanne, et elle lui donna un coup de pied, en disant :

— Eh bien 1 vilaine bête,- je n'ai aucun besoin de toi.

Elle partit.

Quand elle arriva au carrefour, elle vit les nains qui y dansaient en rond, tout en chantant. Elle s'arrêta pour les regarder, et ils s'approchèrent d'elle et lui dirent :

— Voulez-vous danser avec nous, jeune fille ?

— Crottin de cheval I répondit - elle, je ne danse pas avec de sales bêtes comme vous; fi donc!...

5 — Oh 1 la vilaine fille ! dit un des nains.

— Qu'elle soit plus vilaine de moitié ! dit un second.

— Oh ! la sotte fille ! dit un troisième.

— Qu'elle soit plus sotte de moitié! dit un quatrième.

— Oh 1 la mauvaise fille ! dit le cinquième.

— Qu'elle soit plus mauvaise de moitié, dit le sixième.

— Et qu'elle vomisse du crottin de cheval, à chaque parole qu'elle prononcera, dit le septième.

Et ils s'en allèrent.

La belle Catho aussi s'en retourna à la maison, sans aller jusqu'à la chapelle.

Quand la mère vit sa fille, elle s'écria :

— Dieu ! que t'est-il donc arrivé, ma pauvre fille ? Tu n'as pas rapporté mon livre d'heures ?

— Non certainement; allez vous-même le chercher, si vous voulez.

Et elle vomit un tas de crottin de cheval.

— Qu'est-ce à dire ? N'as-tu pas rencontré les Danseurs de nuit ?

— Je les ai bien vus, les vilains monstres !

Et elle vomit encore un tas de crottin de cheval. Elle empestait, et sa figure ressemblait à un crapaud gonflé de venin. Si elle était sotte, auparavant, à présent, elle était bien plus sotte encore, -et méchante comme une chienne enr?gée.

Sa mère renferma dans une chambre, où personne ne pouvait la voir, et jura de se venger sur Jeanne.

Le bruit de la beauté et de la sagesse de Jeanne s'était vite répandu dans tout le pays, et il venait; de tous côtés, des gens riches et puissants pour la voir et la demander en mariage. Mais, la marâtre les éconduisait tous. Un jour, il vint aussi un jeune prince, qui fut tellement 'charmé de la beauté et des vertus de la jeune fille, qu'il la dé* manda sur-le-champ en mariage. La diablesse de marâtre voulut lui jouer un tour de sa façon. Elle songea à substituer Catho à Jeanne, et dit au prince que c'était un trop grand honneur pour elle d'avoir un tel gendre, pour qu'elle ne s'empressât pas de l'agréer, et sa fille pareillement. Les fiançailles furent donc Eûtes promptement, et l'on prit jour pour le mariage. Le prince envoya à sa fiancée dos bagues, des diamants et de riches parures.

Quand vint le jour du mariage, il se présenta avec un nombreux cortège de princes et d'hommes et de dames de qualité.

Catho avait été surchargée des joyaux et des parures donnés par le prince, et k pauvre Jeanne fut enfermée, sous clef, dans un grand coffre, afin que personne ne la vit.

Le jeune prince était venu dans un superbe car-

rosse doré. La mère y monta, pour aller à l'église, avec sa fille, dont la figure était voilée, et quand les portières furent fermées sur eux trois, ils se trouvèrent dans l' obscurité. On recommanda au prince de ne pas parler à sa fiancée, jusqu'au retour de la cérémonie, parce qu'elle était très timide.

Le carrosse prit le devant. Le petit chien Fidèle courait après en jappant : «r Hep ht ! hep Ht.,. » c'est-à-dire : <r Sans elle l sans elle I »

— Que signifie cela? demanda le prince, étonné.

— Rien, mon gendre, répondit la mère; ne faites pas attention aux jappements de de petit roquet ; il voudrait monter aussi dans le carrosse, mais, il nous salirait.

Comme il traversait le bois qui entourait le château, un petit oiseau vint se poser sur le haut du carrosse, et il disait, dans son langage :

Héks 1 hélas 1 la joliette, La charmante et douce Jeannette, Seule est restée à la maison, Au fond d'un coffre, sa prison ; Et la méchante et laideronne, Prenant sa place et sa couronne, Déjà se croit reine des deux...

O pince, prince, ouvrez les yeux!

— Qu'est-ce qu'il chante donc, cet oiseau? demanda le princte, étonné.

— Rien, mon gendre, répondit la mère de Catho ; n'y faites pas attention.

— Oh ! il se passe quelque chose d'extraordinaire, et il faut que je sache ce que c'est.

L'oiseau reprit sa chanson, et le prince fit arrêter le carrosse et descendit. Il ouvrit les portières du carrosse, souleva le voile de sa fiancée, et, quand il vit le monstre de laideur qu'il allait épouser, il poussa un cri d'horreur et dit:

— Dehors, vilaines bêtes ! Serpents et crapauds 1 Descendez, vite, et que je ne vous revoie plus jamais.

Le prince et sa suite partirent alors, au galop, abandonnant la belle Catho et sa mère, sur la route.

Et quand il fut rentré au château, il allait de chambre en chambre en criant :

— Jeanne, ma chérie, où êtes-vous ?

— Ici ! dit Jeanne, du fond du coffre.

Le prince prit une cognée, brisa le coffre et en retira Jeanne.

Puis, il la fit monter dans son beau carrosse doré, sans faire de toilette, comme elle était, et la conduisit à l'église et l'épousa, au grand étonnement de tout le monde. Et le petit chien

Fidèle, qui n'avait jamais quitté sa maîtresse, la suivit aussi, jusqu'au pied de l'autel.

Quand le cortège passa, Catho et sa mère étaient encore sur la route, pleurant de colère et pataugeant dans la boue.

Il y eut ensuite de grands festins et de belles fêtes, et les deux époux vécurent heureux ensemble et eurent beaucoup d'enfants.

Conté par Jean Le Laouénan, domestique. — Plouaret.

l y avait une fois une jeune fille sage et jolie, qui avait une marâtre, laquelle ne lui voulait aucun bien. Elle se nommait Annaïc. Son père l'aimait, mais sa femme faisait tout ce qu'elle pouvait pour l'amener à la détester aussi. Elle alla, un jour, trouver sa sœur, qui était sorcière, et lui demanda conseil pour se débarrasser d'Annaïc.

— Dis à son père, répondit la sorcière, qu'elle mène une vie scandaleuse, et il la renverra.

Mais, le père ne voulut rien croire de tout le mal qu'on lui disait de sa fille, et la marâtre retourna consulter sa sœur la sorcière.

— Eh bien ! lui dit celle-ci, voici un gâteau de ma façon, que vous ferez manger â la jeune fille ; dès qu'elle l'aura mangé, son ventre gonflera, comme celui d'une femme enceinte, et alors

k père sera obligé de croire ce que vous lui direz de k mauvaise conduite de sa fille.

La méchante s'en retourna avec le gâteau de la sorcière, et dit à Aimaïc, en le lui présentant :

— Tenez, mon enfant, mangez ce gâteau de miel, que j'ai fait moi-même exprès pour vous.

Annaîc prit le gâteau et le mangea, sans défiance et avec plaisir, persuadée que c'était enfin une marque d'affection de sa marâtre. Mais, peu après, son ventre se gonfla tellement que tous ceux qui la voyaient la croyaient enceinte, et la pauvre fille en était tout honteuse et ne savait qu'en penser.

— Je vous avais averti, disait alors la marâtre triomphante au père, que votre fille se conduisait mal ; yoyez dans quel état elle est !

Alors, le père mit Annaîc dans un tonneau, et l'exposa sur la mer, â la grâce de Dieu. Le tonneau alla se briser sur des rochers. Annaîc en sortit, sans mal, et se trouva dans une île aride •et qu'elle crut déserte. Elle se retira dans une grotte souterraine, creusée dans 1a falaise, et fut étonnée d'y trouver une petite chambre, toute meublée, avec un lit, quelques vases de terre grossiers, et du feu au foyer. Elle pensa qu'elle devait être habitée; mais, après avoir attendu longtemps, comme personne ne se montrait, elle se coucha dans le lit et dormit tranquille.

Le lendemain matin, en s'éveillant, elle se trouva encore seule. Elle se leva et alla chercher des coquillages, parmi les rochers, pour son déjeûner ; puis, toute la journée, elle parcourut l'île et n'y rencontra aucune habitation ni aucun être humain. Le soir, elle rentra dans sa grotte et y dormit encore, tranquille ; et ainsi de suite, les jours suivants.

Quand le temps fut venu, elle accoucha d'un... petit chat. Grande fut sa douleur, quand elle vit l'être à qui elle avait donné le jour ; mais, elle finit par se résigner, en disant :

— Puisque c'est la volonté de Dieu !

Et elle éleva et soigna son petit chat, comme elle l'aurait fait d'un enfant.

Un jour, qu'elle se plaignait de son sort et pleurait, elle fut bien étonnée d'entendre le chat prendre la parole, dans le langage des hommes, et lui parler de la sorte :

— Consolez-vous, ma mère, j'aurai soin de vous, à mon tour, et je ne vous laisserai manquer de rien, ici.

Et le chat prit un sac, qui se trouvait dans un coin de la grotte, le mit sur son épaule et sortit. Il parcourut toute l'île, et découvrit un château et y entra. Les habitants du château furent bien étonnés de voir un chat qui marchait droit sur ses deux pieds de derrière et portait un sac sur

l'épaule, comme un homme. Il demanda du pain, de la viande et du vin, et on n'osa pas le refuser, tant la chose paraissait étrange. On lui remplit son sac, et il s'en alla. Il revint ensuite, tous les deux jours, au château, et chaque fois, il s'en retournait avec son sac plein, de façon que sa mère ne manquait de. rien, dans sa grotte.

Un jour, le fils du château eut une querelle, dans un pardon, y perdit ses papiers et fut mis en prison. Tout le monde était désolé, au château, et quand le chat y vint, selon son habitude, il demanda la cause de la tristesse et de la douleur qu'il remarqua. On la lui fît connaître; puis, on lui remplit son sac, comme d'ordinaire, et il s'en retourna. En arrivant à la grotte, il dit à sa mère:

— La tristesse et la désolation régnent au château.

— Qu'y est-il donc arrivé ?

— Le jeune seigneur a eu une querelle, dans un pardon ; il y a perdu ses papiers, et on l'a mis en prison ; mais, j'irai le trouver, demain, dans sa prison, et je lui dirai que, s'il veut épouser ma mère, je retrouverai ses papiers et les lui rendrai.

— Comment peux-tu croire qu'il consente jamais à me prendre pour sa femme, mon enfant ?

— Peut-être, mère; laissez-moi faire.

Le lendemain, le chat se rendit donc à la prison et demanda à parler au jeune seigneur. Mais, le geôlier prit son balai, pour le chasser. Le chat lui sauta à la figure et lui arracha un œil, puis, il grimpa sur le mur et entra par la fenêtre dans la prison et dit au prisonnier :

— Mon bon seigneur, vous nous avez nourris, ma mère et moi, depuis que nous sommes dans votre île, et, en reconnaissance de ce service, je vous retirerai de prison et vous ferai retrouver vos papiers, si vous voulez me promettre d'épouser ma mère.

— Comment, pauvre bête, vous parlez donc aussi ? demanda le jeune seigneur, étonné.

— Oui, je parle aussi, et je ne suis pas ce que vous croyez ; mais, dites-moi, voulez-vous épouser ma mère?

— Épouser une chatte , moi, un chrétien ! Comment pouvez-vous me faire une pareille proposition ?

— Épousez ma mère, et vous ne le regretterez pas, c'est moi qui vous le dis. Je vous laisse jusqu'à demain pour y réfléchir ; je reviendrai demain.

Et il s'en alla.

Le lendemain, il revint, muni des papiers du jeune seigneur, et lui dit, en les lui montrant :

— Voici vos papiers ; promettez-moi d'épouser

ma mère, et je vous les rendrai, et de plus, je vous ferai remettre en liberté, sur-le-champ.

Le prisonnier promit, et il fut rendu à la liberté.

La mère du chat avait pour marraine une sorcière, qui connaissait bien leur situation. Elle vint la trouver, en l'absence du chat, et lui parla de la sorte :

— Ses papiers ont été rendus au jeune seigneur, qui a promis de vous épouser. Quand le chat rentrera, prenez un couteau et ouvrez-lui le ventre, sans hésiter, car aussitôt il deviendra un beau prince, et vous-même, vous deviendrez une princesse, d'une beauté merveilleuse. Alors, vous épouserez le jeune seigneur, et moi, je vous enverrai cinquante beaux chevaliers, pour vous faire cortège, le jour des noces.

Quand le chat rentra, sa mère lui ouvrit le ventre. Aussitôt un beau prince, magnifiquement paré, sortit de sa peau, et elle-même devint une princesse, d'une beauté merveilleuse. Les cinquante chevaliers arrivèrent aussi, et un beau carrosse tout doré descendit du ciel. Le prince et la princesse y montèrent, et se rendirent au château, accompagnés des cinquante chevaliers.

Le jeune seigneur, qui était à sa fenêtre, fut fort étonné de voir arriver un tel équipage, qu'il ne connaissait point. Il s'empressa de descendre,

pour le recevoir. Le prince s'avança à sa rencontre, tenant la princesse par la main, et la présenta en ces termes :

— Voici ma mère, que vous m'avez promis d'épouser; comment la trouvez-vous?

Le jeune seigneur rat tellement troublé et bouleversé par tout ce qu'il voyait et entendait, qu'A en perdit la parole et ne put que balbutier ces mots :

— Dieu, la belle princesse!... Oui certainement ! . . . Comment donc ?. . . Trop d'honneur ! . . .

Le mariage fut célébré, sur-le-champ. Fendant le festin de noces, qui fut superbe, on entendit, sans rien voir, une musique ravissante et comme on n'en entend qu'au Paradis seulement. C'était la marraine de la nouvelle mariée, la sorcière, qui lui envoyait ses musiciens invisibles. Elle lui donna aussi son beau carrosse doré et lui dit :

— Vous n'aurez qu'à faire : Psitt... et mes chevaux enchantés s'élèveront avec vous dans les airs et vous porteront où vous voudrez. Mais, si vous retournez chez votre père, gardez- vous bien de vous laisser embrasser par votre marâtre; par votre père, je ne dis pas, tant que vous voudrez.

Ils montèrent aussitôt dans le carrosse, qui s'éleva par-dessus les nuages, et les porta tout droit chez le père d'Annaïc. Celui-ci reconnut

bien sa fille, et témoigna une grande joie de la revoir, et l'embrassa tendrement. La marâtre était furieuse; pourtant elle dissimula, la méchante, et voulut l'embrasser aussi. Mais, le prince lui cria :

— Holà ! vous, vous n'embrasserez pas ma mère ! mais, vous serez récompensée selon vos mérites.

Et on alluma un grand bûcher et Ton y précipita la marâtre et sa fille et aussi la sorcière.

Puis, pendant huit jours entiers, il y eut de belles fêtes, avec âts jeux de toute sorte, de la musique, des danses et de grands festins, tous les jours.

Conté par Marguerite Philippe. — Plouaret, mars, 1869.

|L y avait une fois un homme veuf, qui était marié à une veuve. Ils avaient chacun un enfant d'un premier lit, quand ils se remarièrent, deux filles à peu près du même âge. Celle de l'homme s'appelait Yvonne, et était douce, aimable et jolie, autant que l'autre, qui avait nom Louise, était laide, méchante et d'un caractère insupportable. Comme il arrive presque toujours, en pareil cas, chacun des deux époux préférait son enfant, et n'avait d'amour et de caresses que pour elle.

Les deux jeunes filles avaient déjà seize ou dix* sept ans, et, comme leurs parents avaient du bien, les jeunes gens du pays commençaient à fréquenter leur maison. La mère leur vantait toujours les talents et les qualités de sa fille Louise, et lui

achetait sans cesse de nouvelles robes et des parures de prix, tandis qu'Yvonne était très simplement vêtue. Malgré tout, les galants n'avaient d'yeux et de compliments que pour Yvonne, qui était aussi modeste et aussi bonne qu'elle était jolie, et sa marâtre en crevait de jalousie et de dépit. Aussi, se décida-t-elle à l'éloigner et à la soustraire à la vue des prétendants, afin de pouvoir marier d'abord sa fille. Tous les jours, elle l'envoyait sur une grande lande, pour garder une petite vache noire, avec ordre de ne revenir qu'après le coucher du soleil. La pauvre enfant partait, chaque matin, aussitôt le soleil levé, sans se plaindre, et emportant un morceau de pain noir et une galette, pour toute pitance. A force d'être toujours avec sa vache et de n'avoir d'autre société, si ce n'est pourtant un petit chien nommé Fidèle, qui la suivait partout, elle la prit en affection et la regarda comme sa meilleure amie. Elle lui donnait à manger, dans sa main, des touffes d'herbes fraîches, qu'elle choisissait et cueillait elle-même ; elle la caressait, lui grattait le front, l'embrassait, lui contait mille petites histoires, lui chantait les chansons qu'elle connaissait, et la bête la regardait de ses grands yeux doux et fixes, et semblait la comprendre, et elle l'aimait aussi. Elle l'avait appelée : Mon petit cœur d'or.

La vache, maigre et chétive, quand die fat confiée à Yvonne, devînt grasse et luisante, en peu de temps, grâce aux soins de la jeune fille. La marâtre s'en aperçut, un jour, et aussi de l'amour d'Yvonne pour sa vache, et aussitôt elle dit que la bête serait tuée, pour un grand repas qu'elle voulait donner.

La vache fut donc tuée, et Yvonne en éprouva un grand chagrin. Quand on l'ouvrit, on trouva auprès de son cœur deux petits souliers d'or, faits avec un art merveilleux. La marâtre s'en saisit en disant :

— Ce sera pour ma fille, le jour de ses noces!

Quelques jours après, un prince très riche, qui avait entendu parler de la beauté et de la douceur d'Yvonne, se présenta pour la voir. La marâtre, méditant une noire trahison, s'empressa de rhabiller et de la parer avec les robes, les parures et les diamants de Louise, puis elle la présenta ainsi au prince. Celui-ci s'entretint avec elle, pendant quelque temps, et il fut si enchanté de sa beauté et de ses réponses, qu'il dit qu'A n'aurait jamais d'autre femme qu'elle. Et il demanda sa main. On se garda bien de la lui refuser, et le jour du mariage fut fixé immédiatement; puis le prince s'en retourna dans son royaume.

Vous devinez sans doute la trahison que méditait la méchante femme, et qui consistait a substituer sa fille à celle de son mari. En effet, au jour fixé, dès le matin, la malheureuse Yvonne fut renfermée sous clef, dans la chambre d'une tourelle, pendant que l'on couvrait Louise, qui devait prendre sa place, des plus riches parures, sans pourtant parvenir à en faire une belle fiancée. Quand on voulut lui chausser les souliers d'or trouvés dans le corps de la vache noire, il fallut, pour y faire entrer ses pieds, les raccourcir des deux bouts, en lui rognant les orteils et les talons.

Le jeune prince arriva, avec un nombreux et brillant cortège. On lui présenta sa prétendue fiancée ; mais, la lumière qui brillait sur l'or et les diamants dont elle était toute couverte l'éblouit et l'empêcha de reconnaître la fraude. U s'empressa de monter avec elle dans un beau carrosse doré, qu'il avait amené à cet effet, et aussitôt le cortège partit pour l'église, en brillant équipage. Le petit chien Fidèle, qui accompagnait Yvonne sur la grande lande, quand elle y menait paître sa vache noire, était sur le perron, et en voyant le prince monter dans le carrosse, avec sa fiancée supposée, il se mit à japper de la sorte : Hep-hi t hep-hi ! hep-hi ! — c'est-à-dire : « Sans elle ! sans elle 1 sans elle ! » — Et quand le car-

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rosse sortit de la cour, il courut après, en disant dans son langage :

C'est la laide, aux traits renfrognés, v Aux talons, aux orteils rognés ;

Hélas ! hélas 1 et la jolie Dans sa prison pleure et s'ennuie !

Mais personne ne faisait attention au pauvre animal.

Quand on fut à la porte de l'église, la fausse fiancée dut descendre du carrosse ; mais, hélas 1 elle ne pouvait plus marcher, et, à chaque pas qu'elle essayait de faire, elle poussait des cris de douleur. Alors, le prince, la regardant en pleine lumière, ne put retenir un cri d'étonnement et d'indignation et, se reculant comme à la vue d'un monstre, il s'écria :

— Trahison ! ce n'est pas là celle que j'ai vue et que j'aime : retournez chez vous, quand vous voudrez ; ôtez ce monstre de devant mes yeux !

Jugez de l'étonnement et du trouble qu'il y eut alors.

Le prince était fort en colère, et il partit aussitôt, avec toute sa suite. La mère de Louise s'en retourna aussi avec sa fille, qui pleurait à chaudes larmes de revenir de la sorte, après avoir, été si près d'épouser un prince. Elle écumait de

rage, la méchante, et jurait de se venger, d'une façon terrible.

En effet, avant même de rentrer à la maison, elle alla trouver une vieille sorcière, son amie, qui habitait dans un bois voisin. Elle lui conta sa mésaventure, et la vieille diablesse la rassura et lui promit de mettre toute sa science à son service et de la traiter en amie.

— Retournez à la maison, lui dit-elle, tuez un chat noir, qui est dans votre château, arrangez-le comme un civet de lièvre, donnez-en à manger à la belle Yvonne, et ne vous inquiétez plus d'elle. Elle trouvera le mets délicieux, elle se couchera,, sans se douter de rien, et le lendemain, vous la trouverez morte dans son lit.

— C'est bien, répondit la méchante.

Et elle embrassa son amie la sorcière, et revint à la maison.

En arrivant, elle attrapa elle-même le chat noir, le tua, l'écorcha, et le fit cuire en guise de civet de lièvre. Puis, quand elle le jugea cuit à point, elle mit le ragoût sur un plat, et alla elle-même le porter à Yvonne, dans sa chambre.

— Comment êtes-vous, ma fille ? lui dit-elle, d'un air hypocrite, et en simulant les meilleurs sentiments à son égard : nous avons aujourd'hui du lièvre à dîner, et, comme je sais que vous

l'aimez, j'ai voulu que vous en ayez aussi votre part. Tenez, ma fille chérie, mangez cela, c'est moi-même qui l'ai préparé, et il doit être bon, car j'y ai mis tout mon savoir-faire.

La pauvre Yvonne, qui ne pensait jamais à mal, crut que sa marâtre avait peut-être quelque regret de l'avoir traitée si durement, jusqu'alors, et ne doutant pas de la sincérité des bons sentiments dont elle faisait présentement montre à son égard, elle s'en trouvait tout heureuse. Elle mangea du ragoût, sans hésiter, et le trouva excellent. La marâtre s'en alla alors, satisfaite et jouissant par avance de sa vengeance. Presque aussitôt, la jeune fille se trouva indisposée, au point d'être obligée de se coucher, avant son heure ordinaire. Toute la nuit, elle fut malade à mourir. Elle rejeta tout ce qu'elle avait pris, et ce fut là, sans doute, ce qui la sauva.

Le lendemain matin, de bonne heure, la marâtre courut â sa chambre, et fut bien étonnée lie la trouver encore en vie. Mais, dissimulant son désappointement et sa haine, elle lui dit, d'un txn câlin:

— Comment avez-vous passé la nuit, mon enfant chérie ? Vous êtes toute pâle, et je crains que vous n'ayez eu une indigestion, pour avoir trop mangé du ragoût d'hier ?

— Ah 1 ma mère, répondit Yvonne, j'ai été

bien malade, bien malade, et j'ai failli mourir, cette nuit.

— Pauvre enfant! heureusement que ce ne ne sera rien, et vos belles couleurs vous reviennent déjà.

Et la méchante, la maudite couleuvre (i), ne pouvant cacher plus longtemps sa rage, sortit et courut chez son amie la sorcière. Elle lui conta comment son ragoût de chat avait manqué son effet, puisque la jeune fille vivait encore. L'autre couleuvre (la sorcière) fut étonnée d'apprendre cela, car jamais ce moyen ne lui avait encore failli.

— Que faire à présent? Il faut me trouver antre chose, et vite ! dit la marâtre.

— Eh bien 1 je ne vois d'autre moyen que de rendre la vie avec vous insupportable à votre mari et à sa fille. Soyez toujours de mauvaise humeur, grondez, menacez, frappez même ; nourrissez-les mal, et de ce qu'ils aiment le moins. Enfin, faites que votre maison soit un enfer pour eux, et ils finiront par la quitter et partir volontairement, pour quelque pays lointain.

La marâtre revint avec les instructions de son amie, et elle commença à les mettre immédiatement en pratique. Jl est vrai que ni son mari, ni

(1) Il y a en breton ar serptntis (la serpente).

sa fille n'avaient jamais eu à se louer de son caractère ni de ses procédés à leur égard ; mais, à partir de ce moment, ce fut une véritable furie, et il leur fallut songer à fuir loin d'elle. Le père et sa fille s'entendirent donc pour passer la mer, et aller aussi loin qu'ils pourraient. Ils s'assurèrent d'une embarcation et, une nuit, ils partirent secrètement, et se dirigèrent vers le rivage le plus voisin* . Mais, au moment où ils s'apprêtaient à mettre à la voile, ils virent la méchante femme accourir vers eux, en faisant des signes avec ses mains et criant à son mari :

— Arrête I arrête ! où prétends-tu aller, si follement ? Tu ne vois donc pas, étourdi, que tu as oublié d'emporter ton petit livre rouge ? Tu sais cependant bien que tu ne peux rien sans lui : retourne le prendre à la maison, pauvre écervelé, puis je te laisserai aller où tu voudras, avec ta fille.

Le pauvre homme, habitué depuis longtemps à obéir aveuglément à sa femme et à ne jamais la contredire, n'osa pas continuer sa route, et ne vit pas le piège qu'on lui tendait. Il revint donc au rivage, amarra sa barque à un poteau, et retourna au château pour prendre son petit livre rouge. Sa femme lui promit de l'attendre auprès du bateau, où Yvonne était restée seule. Mais, à peine l'eutelle perdu de vue, qu'elle dénoua l'amarre, et la

barque, poussée par une "bonne brise de terre, s'éloigna promptement, emportant la pauvre fille, malgré ses cris et ses lamentations. Suivons-la et laissons la méchante marâtre et sa fille; nous les retrouverons plus tard.

Après avoir erré plusieurs jours et plusieurs nuits, au gré des flots et des vents, l'embarcation aborda enfin à une petite île. Yvonne, qui se croyait perdue, reprit espoir, et elle se mit à parcourir l'île, à la recherche de quelque habitation. Mais, elle ne trouva ni habitation, ni habitant; l'île était déserte. Comme elle marchait, triste, sur le rivage, elle aperçut, parmi les rochers, quelque chose qui ressemblait à la porte d'une habitation humaine. Elle s'en approcha, y heurta d'un bâton qu'elle avait à la main, et la porte céda facilement. Elle vit alors une grotte, qui paraissait habitée, avec quelques ustensiles indispensables, comme une marmite et * un pot à eau, une écuelle et des plats de bois, et enfin un lit assez convenable; mais, aucun être vivant, par ailleurs.

— C'est sans doute un ermitage, se dit-elle.

Et elle s'assit sur un escabeau, pour attendre l'ermite, qu'elle présumait s'être retiré dans cette solitude, pour faire pénitence. Mais, après avoir attendu assez longtemps, comme personne ne venait et qu'elle avait faim, elle alla se promener

sur le rivage. Elle y trouva en abondance des coquillages de toute sorte, qu'elle mangea tout crus. Puis, au coucher du soleil, elle revint à la grotte, et n'y trouva personne encore. Comme elle était fatiguée, elle se résolut alors à se coucher tout habillée sur le lit. Elle dormit, toute la nuit, d'un fort bon sommeil, et lorsqu'elle s'éveilla, le lendemain matin, elle était toujours seule.

— Décidément, se dit-elle, l'ermitage est abandonné, et je n'ai rien de mieux à faire que de m'y établir.

Toute la journée, elle explora son île, et pat s'assurer qu'elle était complètement inhabitée. Elle recueillit des coquillages sur le rivage et les cuisit, pour son repas. Puis, elle se coucha, plus rassurée que la veille, et dormit jusqu'au lendemain matin, sans que rien vînt encore troubler son sommeil.

L'île produisait aussi quelques fruits, de sorte qu'elle trouva assez facilement sa nourriture de chaque jour ; d'un autre côté, elle n'y avait aperçu ni entendu aucune bête fauve, qui pût lui inspirer de la crainte. Elle était donc réellement maîtresse et reine de l'île, et, n'était la solitude complète dans laquelle elle se trouvait, elle ne croyait pas avoir lieu de regretter la maison de sa marâtre.

Au bout de trois semaines de cette existence,

un jour elle se sentit bien malade. Elle attribua son mal aux coquillages ou aux fruits qu'elle avait mangés. Mais, quel ne fut pas son étonnement, lorsqu'elle découvrit qu'elle était enceinte I Elle ne pouvait s'expliquer son état. Elle accoucha avec de grandes douleurs, et donna le jour... à un petit Chat noir. Elle n'osait d'abord en croire ses yeux; cependant, lorsqu'il lui fut bien démontré que c'était bien un chat et non un enfant, elle dit avec résignation :

— C'est Dieu qui me l'a donné ; je dois donc le recevoir, sans me plaindre, comme venant de lui, et le traiter comme mon enfant, puisque c'est sa volonté.

Elle présenta le sein au petit Chat, et il téta, tout comme un enfant. Elle s'habitua promptement à le considérer comme son fils, et elle l'aima tout de môme. Elle jouait et se promenait avec lui, dans son île, et c'était pour elle une distraction et unej société, dans sa solitude. Le Chat grandissait vite et faisait preuve de beaucoup d'intelligence. Au bout de deux ou trois mois, c'était un magnifique Chat noir, comme il était rare d'en voir. Un jour, au grand étonnement de sa mère, il lui parla de la sorte, tout comme un homme :

— Je sais, ma pauvre mère, tout ce que vous avez souffert jusqu'aujourd'hui, pour moi, et la

peine que voos éprouvez encore de me voir fait de cène façon ; mais, consolez-vous, car bien que votre fils soit un Chat noir, ou que du moins il en ait l'apparence, vous n'aurez pas toujours honte de moi, et, un jour, il saura reconnaître toutes vos bontés et votre amour, et il vous vengera de celles qui vous ont fait tant de mal et voulu en faire davantage encore. En attendant, ma mère, faites-moi un bissac, que je mettrai sur mes épaules, et j'irai quêter pour vous, à la ville la plus voisine, et je vous en rapporterai quelque chose de meilleur que les moules, les brimes (patèles), les palourdes et autres coquillages qui, depuis que vous êtes dans cette Ile, composent votre unique nourriture.

— Jésus I mon pauvre enfant, s'écria Yvonne, de pins en plus étonnée, comment se fait-il que tu parles ainsi, tout comme un homme, bien qu'ayant toutes les apparences d'un Chat î

— Je ne puis vous le dire, à présent, ma mère, mais, un jour, vous le saurez.

— Je sais, mon enfant, que Dierj fait tout ce qu'il veut, et que nous devons trouver bon ce qu'il fait. Mais, je crains de te laisser aller seul hors de notre ile; il pourrait t'arriver quelque malheur. Et puis , comment traverseras-tu la mer?

- Ne craignez rien, ma mère, il ne m'arri-

vera pas de mal, parce que c'est par amour pour vous que je m'exposerai ; et quant à ce qui est de traverser la mer, cela ne me sera pas difficile, car je sais nager comme un poisson.

Yvonne se laissa convaincre par les instances du Chat, et elle lui confectionna un bissac, comme il ledésirait. Le Chat le mit alors sur ses épaules, se jeta à la mer, et, comme il l'avait dit, il nageait comme un poisson, ce qui rassura sa mère, qui le suivait àcs yeux, du rivage.

Il prit terre, sans mal, et arriva à un port, situé sur la mer, comme qui dirait Lannion, ou Tréguier. Comme il se dirigeait vers l'intérieur de la ville, le long des quais, des écoliers l'aperçurent :

— Tiens ! tiens ! vois donc le drôle de Chat, qui porte un bissac sur ses épaules, comme un chercheur de pain (un mendiant) ! se dirent-ils les uns aux autres, en se le montrant du doigt.

Et les voilà de courir après le Chat, et de lui lancer des pierres. L'animal entra dans la première porte qu'il trouva ouverte. C'était celle de la maison du seigneur Rio, un des plus riches habitants de la ville. Il s'arrêta au seuil de la porte de la cuisine, et se mit à crier : Miaou ! miaou ! La cuisinière, voyant ce gros Chat noir, qu'elle ne connaissait pour appartenir à aucun des voisins, prit son balai et se mit en devoir de le chasser ;

mais, elle fut bien étonnée de l'entendre lui demander, sans s'émouvoir :

— Monseigneur Rio est-il à la maison?

Elle laissa son balai tomber à terre, d'étonnément, puis, comme le Chat renouvelait sa demande, elle répondit :

— Non, il n'est pas à la maison, pour le moment, mais il rentrera bientôt, pour dîner.

— Je n'ai pas le temps d'attendre, reprit le chat, aussi, je vous prie de me mettre, vite, dans mon bissac, ce poulet que je vois à la broche, avec une bonne tranche de lard.

— Comment, comment, vous donner ce poulet, qui est le dîner de mon maître? N'espérez pas cela, monsieur le chat.

— Il me le faut pourtant; et de plus, je veux aussi du pain blanc et une bouteille de vin vieux, et vous voudrez bien me mettre tout cela dans mon bissac.

Comme la cuisinière hésitait, le Chat débrocha lui-même le poulet, puis il prit une bonne tranche de lard cuit, qui était dans un plat, sur la table de la cuisine, avec une bouteille de vin vieux, qui était à côté, mit le tout dans son bissac, le chargea sur ses épaules et partit, en disant au revoir à la fille, tout ébahie de ce qu'elle voyait et entendait, — car il comptait revenir. Il se glissa le long des murs des jardins et derrière les haies, arriva sans

accident sur le rivage, se jeta à la mer, et ne tarda pas à se retrouver dans l'île, auprès de sa mère. Celle-ci l'attendait, sur le rivage, et n'était pas sans inquiétude. Aussi, quand elle l'aperçut, qui nageait vers elle, poussa-t-elle un cri de joie.

— Que je suis heureuse de te revoir, mon fils ! lui dit-elle, en l'embrassant tendrement, quand il prit terre.

— Voyez, mère, lui dit le[Chat, en entr' ouvrant son bissac, je vous apporte des provisions, comme je vous l'avais promis, et ceci est un peu meilleur, je pense, que les brinic (patèles), les moules et autres coquillages qui, depuis trop longtemps, font notre unique nourriture ; régalons-nous donc, et, quand il n'y en aura plus, je sais où il y en a encore.

Et ils se régalèrent, en effet, pendant que durèrent les provisions.

Cependant, quand le seigneur Rio rentra chez soi, pour dîner, voyant qu'il n'y avait rien ni sur la table, ni au feu, il demanda avec humeur à sa cuisinière, qui n'était pas encore revenue de son ébahissement :

— Comment, le dîner n'est donc pas prêt ? Et moi qui craignais d'être en retard ! A quoi avezvous donc passé votre temps ?

— Ah ! mon maître, répondit la pauvre fille, si vous saviez ce qui s'est passé ici ?

— Quoi donc? qu'est-il arrivé d'extraordinaire?

— Il est venu ici un gros Chat noir, portant un bissac sur ses épaules, et il m'a dit (car c'est un sorcier ou un magicien, pour sûr) qu'il lui fallait le poulet qui était à la broche, pour votre dîner, avec une bonne tranche de lard, du pain blanc et une bouteille de vin vieux; et, comme j'avais pris mon balai pour le chasser, il sauta sur le poulet, le débrocha lui-même, et le mit dans son bissac.; puis, il y mit encore une tranche de lard cuit, une bouteille de vin vieux, et partit ensuite, emportant le tout et en me promettant qu'il reviendrait, sans tarder.

— Comment, comment ? Quel conte me faitesvous là ? Vous me prenez donc pour un imbécile?

Et voilà le seigneur Rio en colère. Mais, la cuisinière affirma avec tant d'assurance qu'elle ne disait rien qui ne fût rigoureusement vrai, et elle, pleura tant, que son maître se calma, et, comme le Chat, avait promis de revenir, sans tarder, il ne quitta plus la maison, afin de pouvoir s'assurer par lui-même de ce qu'il fallait croire d'une si singulière aventure.

Quand les provisions furent épuisées, dans l'île, ce qui ne tarda pas à arriver, le Chat remit son bissac sur ses épaules et se dirigea de nouveau

vers la ville où demeurait le seigneur Rio. Sa mère le vit partir, cette fois, avec moins d'appréhension. Il arriva dans la ville, sans encombre, et alla tout droit à la maison du seigneur Rio. Il s'arrêta à la porte de la cuisine, comme la première fois, et se mit à faire Miaou ! miaou I

— Maître ! maître I cria la cuisinière, qui le reconnut aussitôt, descendez vite, car voici le Chat noir qui est revenu 1

Rio descendit de sa chambre, tenant À la main son fusil chargé. Le Chat ne s'effraya pas pour le voir, et il le regarda fixement, en continuant de crier : Miaou l miaou !

— Ah 1 c'est toi, vilain matou! cria Rio, tu vas avoir affaire à moi, tout à l'heure !

— Je n'ai pas peur de vous, répondit le Chat, sans s'émouvoir ; mais, prenez garde à vous !

Et voilà Rio tout ébahi d'entendre un Chat lui parler comme un homme, et le menacer.

— Que veux-tu? lui demanda-t-il alors, se calmant et radoucissant le ton.

— Je demande, comme la première fois, de la viande, du pain blanc et du vin, pour ma mère et pour moi.

— Ah I il te faut de la viande, du pain blanc et du vin vieux, seigneur Chat, reprit Rio, honteux d'avoir peur d'un chat, puisqu'il avait un fusil chargé dans ses mains : Eh bien I sois tran-

quille, au lieu de rôti, de pain blanc et de vin vieux, je vais te donner du plomb dans le corps, et nous verrons alors les grimaces que tu feras 1

Et il le coucha en joue. Mais, le Chat lui sauta à la figure et lui enfonça ses griffes et $es dents dans les chairs.

— Grâce I grâce ! lâche-moi, et je te donnerai tout ce que tu voudras! criait Rio.

— Je le veux bien, dit le Chat, en sautant à terre, et pour vous prouver que je ne vous veux pas de mal, je vais même vous donner un conseil, qui vous sera utile. Je connais vos tours, seigneur Rio. Je sais que vous avez une maîtresse, que vous allez voir souvent, et dont vous vous croyez aimé, parce qu'elle vous le jure. Mais, cette femme ne vous aime pas, et elle médite même contre vous, en ce moment, une infâme trahison, avec l'aide d'un autre amant qu'elle aime plus que vous. Écoutez-moi bien, et si vous faites exactement ce que je vous dirai, vous pourrez échapper au piège qu'elle vous prépare. Un de ces jours, la dame que vous fréquentez donnera une partie de chasse, qui sera suivie d'un grand repas. Vous y serez invité, cela va sans dire ; mais, votre rival sera là aussi. Vous abattrez plus de gibier qu'aucun autre chasseur, et tout le monde vous en félicitera; mais, la dame et

son galant en crèveront de dépit et de jalousie. Comme il n'y aura pas un lit pour chacun des chasseurs, on les mettra à coucher deux à deux. Vous aurez pour compagnon de lit votre rival même. Prenez bien garde, je vous le répète, ou vous y laisserez votre vie, cette nuit-là. Après le repas, où tout le monde boira copieusement, quand l'heure d'aller se coucher sera venue, vous monterez à votre chambre, avec votre ennemi. Celui-ci, qui aura bu abondamment, sera pressé de se coucher; il se mettra le premier au lit, prendra le côté du mur et s'endormira aussitôt. Vous vous coucherez vous-même, sans avoir l'air de vous défier de rien ; mais, gardez-vous bien de vous endormir. Lorsque votre compagnon de Ht aura commencé à ronfler, vous changerez de place avec lui, en le poussant sur le devant, pour vous mettre du côté du mur, et alors vous éteindrez la lumière et ferez semblant de ronfler vous- -même. Quand la dame du château vous croira profondément endormis tous les deux, elle entrera dans votre chambre, tout doucement, sur la pointe du pied, et", avec un grand coutelas, qu'elle aura bien affilé, dans la journée, elle coupera le cou au dormeur qui sera sur le devant du lit, persuadée que c'est vous. Puis, elle s'en ira, en donnant un coup de pied à la tête coupée, qui roulera sur le plancher. Vous avez bien entendu,

n'est-ce pas ? Eh bien ! soyez sur vos gardes, à. présent, et faites bien exactement ce que je viens de vous dire, autrement, malheur à vous !... Il vous arrivera encore autre chose, après ; mais, ayez confiance en moi, et je vous viendrai en aide, en. temps utile.

Rio fut bien étonné et bien enrayé aussi de ce qu'il entendait. Il n'en remercia pas moins le Chat, et remplit son bissac de ce qu'il put trouver de meilleur, et lui dit de revenir, quand ses provisions seraient épuisées. Le Chat retourna alors dans son île, auprès de sa mère.

Quant â Rio, il réfléchit beaucoup â ce qu'il avait entendu, et il songea même à refuser l'invitation â la partie de chasse, au château de sa maltresse. Il y alla pourtant, se disant qu'il serait bien sot de se rendre aux menaces d'un Chat, et que, sans doute, il était halluciné et avait rêvé tout cela, tant il lui paraissait étrange et surnaturel qu'un Chat pût parler et raisonner ainsi.

Tous les honneurs de la journée furent pour lui, et il abattit une quantité prodigieuse de gibier de toute sorte. Le repas fut magnifique, le soir, et la châtelaine ne tarit pas de compliments et de gracieusetés de toute sorte â son adresse. On lui porta aussi force santés, de sorte que, lorsque l'heure fut venue d'aller se coucher, les têtes

étaient un peu échauffées, et Ton parlait beaucoup et fort. Rio monta à sa chambre, avec le compagnon de lit que la châtelaine elle-même lui désigna, et qui n'était pas de ceux qui avaient bu le moins. Aussi, se mit-il promptement au lit, et, quelques minutes après, il ronflait comme un tuyau d'orgue. Rio se coucha aussi, sur le devant du lit, et faillit s'endormir aussitôt. Heureusement qu'il se rappela à temps les recommandations du chat. Il changea de place avec son compagnon de lit, sans l'éveiller (il dormait comme un rocher), le tira sur le devant, prit sa place du côté du mur, puis il souffla la lumière, et feignit de dormir et de ronfler aussi.

Tôt après, il entendit ouvrir la porte de la chambre, avec précaution, et il vit la châtelaine, sa maîtresse, entrer et s'avancer vers le lit, sur la pointe du pied, tenant d'une main un chandelier, et de l'autre un grand coutelas de chasse. Quand elle fut contre le lit, sans hésiter un seul instant, elle trancha la tête au dormeur qui était sur le devant, pensant que c'était Rio, la. laissa rouler sur le plancher et la poussa du pied, en s'en allant, et ferma la porte, â double tour.

Voilà Rio fort embarrassé, comme bien vous pensez. Il songea à s'enfuir, par une fenêtre, par la porte, ou par telle autre issue qu'il trouverait»

Mais, les fenêtres étaient garnies de grosses barres de fer, entre lesquelles il lui était impossible de passer, et la porte était fermée à clef. Il lui fallut donc passer la nuit avec un cadavre décapité et baigné dans son sang. Grande était son inquiétude, au sujet de ce qui se passerait le lendemain, et il se disait en lui-même :

— Si le Chat noir ne vient pas encore à mon secours, je suis perdu, et il ne me servira de rien d'avoir sauvé ma tête, cette nuit, car sûrement cette diablesse de femme ne manquera pas de m'accuser d'avoir assassiné cet homme !

Le lendemain matin, le soleil était levé depuis longtemps et tout le monde était sur pied, dans le château, et Rio et son compagnon de lit ne descendaient pas. Au moment de se mettre à table, pour déjeûner, la châtelaine, feignant d'en ignorer la cause, demanda de leurs nouvelles, et on lui répondit que personne ne les avait vus, depuis la veille.

— Les paresseux ! dit-elle. Allons les chercher, dans leur chambre, et nous informer auprès d'eux de la manière dont ils ont passé la nuit ; ils sont peut-être indisposés ?

Et elle monta à leur chambre, suivie d'une demi-douzaine de chasseurs. Quand elle ouvrit la porte et qu'elle reconnut son erreur, en voyant Rio debout, attendant qu'on vînt lui ouvrir, et la

tête de l'autre noyée dans son sang, et son corps étendu à côté, elle poussa un cri sauvage et faillit s'évanouir. Mais, maîtrisant sa douleur et ne perdant pas de vue sa vengeance :

— Ah ! le misérable ! s'écria-t-elle ; il a assassiné, en traître, son compagnon de lit ? Qu'on le garrotte, qu'on le jette en prison, et, demain matin, il périra sur l'échafaud !

Des domestiques furent appelés, et le pauvre Rio fut garrotté, maltraité et jeté au fond d'une basse-fosse, pour de là être conduit à la mort, le lendemain matin.

Un échafaud fut dressé, au milieu de la cour du château, et le lendemain matin, à dix heures, on tira Rio de sa prison et on l'y fit monter. La châtelaine était à son balcon, entourée de- ses convives de la veille, et toutes les fenêtres étaient garnies de spectateurs. En promenant ses yeux de tous côtés, d'un air désespéré, Rio aperçut le Chat noir sur un toit, et aussitôt une lueur d'espoir éclaira son visage, et, se tournant vers l'animal, il dit :

— Fuisque je n'ai plus rien à espérer des hommes, si du moins ce Chat noir, que je vois là-haut, voulait bien me venir en aide et faire connaître la vérité, je ne mourrais pas encore aujourd'hui !

Aussitôt tous les regards se tournèrent vers le

Chat. Celui-ci sauta alors sur l'échafaud, auprès de Rio, et parla ainsi au bourreau, qui, sa hache sur l'épaule, n'attendait que le signal pour frapper :

— Holà! mon ami, arrête ! Ce n'est pas cet homme, qui est innocent, qu'il faut frapper, mais, bien la vraie coupable, celle qui a commis le crime, et la voilà !...

Et il désigna la châtelaine, qui était à son balcon, parée comme pour une fête et entourée de ses galants. Elle pâlit, poussa un cri et s'évanouit. Jugez de l'étonnement de tous les assistants!

Rio descendit alors de l'échafaud, et on y fit monter la châtelaine, qui fut décapitée à sa place, malgré ses cris et ses prières, car personne n'osa la défendre ni parler en sa faveur, tant on avait peur du Chat noir ! Quand tout fut terminé, Rio s'en retourna chez lui, heureux de pouvoir s'en tirer ainsi, et le Chat noir rentra aussi dans son fie.

Quelques jours après, le Chat dit à sa mère :

— Il faut vous marier, ma mère.

— Comment, me marier? Qui voudrait de moi, mon fils?

— Je vous trouverai un mari, ma mère ; vous épouserez le seigneur Rio, à qui j'ai sauvé la vie. Laissez-moi faire, et ayez confiance en moi.

Le lendemain, le Chat se rendit chez le seigneur Rio, et lui dit, sans autres compliments :

— Bonjour, seigneur Rio ; il vous faut épouser ma mère.

— Épouser votre mère, mon ami, une Chatte!... •

— Oui, il vous faut l'épouser.

— Je reconnais que je vous dois la vie ; pourtant, quelque obligation que je vous en aie, si, pour prix de ce service, il me faut prendre pour femme une chatte...

— Croyez-moi, seigneur Rio, ma mère vous vaut tous les jours ; épousez-la, et vous ne le regretterez pas, je vous l'assure.

— Quand je l'aurai vue, peut-être... Enfin, nous verrons...

— Je vous l'amènerai, demain.

Et le Chat partit, là-dessus, laissant Rio dans on grand embarras. Il craignait de lui déplaire et de se montrer ingrat, et, d'un autre côté, il ne pouvait se faire à l'idée de prendre pour femme une chatte.

Le Chat, avant de quitter la ville, se glissa de la gouttière dans la chambre d'une riche marquise, et y déroba des robes de soie et de velours, avec des parures de toute sorte et des diamants, et, mettant le tout dans son bissac, il retourna dans son île. Cette fois, il s'y fit conduire par

l60 MARÂTRES ET SORCIÈRES MÉCHANTES

un batelier, afin de ramener sa mère, le lendemain.

Yvonne, malgré ses infortunes, n'avait rien perdu de sa beauté. Elle revêtit les belles robes et les riches parures que le Chat lui avait apportées, et jamais œil humain n'avait vu une princesse plus belle, plus gracieuse et plus distinguée. Le Chat la conduisit alors chez le seigneur Rio, comme il l'avait promis, et il la lui présenta, en disant :

— Seigneur Rio, voici ma mère, que je vous présente : Consentez -vous à la prendre pour épouse ?

Le seigneur Rio fut tellement ébloui par la beauté, les grâces et aussi la toilette d'Yvonne, qu'il ne put d'abord répondre, la voix lui manquant. Mais, il se remit bientôt, et dit :

— Oui, de très bon cœur, je consens à prendre votre mère pour mon épouse, et je m'en trouverai le plus heureux des hommes.

Les fiançailles eurent lieu, le jour même, et l'on fixa les noces à huit jours de là, afin d'avoir le temps nécessaire pour faire les préparatifs et les invitations. Il y eut, à cette occasion, des jeux et des festins magnifiques, et tous les habitants de la ville et des environs y prirent part, les pauvres comme les riches ! Le Chat noir "Suivait partout la nouvelle mariée, et, comme personne n'était dans

LE CHAT NOIR l6l

le secret, à l'exception de Rio et d'Yvonne, cela paraissait assez singulier à tout le monde.

Quand les solennités, les jeux et les festins furent terminés, le Chat dit à sa mare :

— Je ne connais encore ni mon grand-père, ni ma grand 'mère, ni ma sœur Louise, et j'ai hâte de les voir ; il faudra aller, tous les trois, leur faire notre visite de noces.

Le lendemain matin donc ils montèrent tous les trois dans un beau carrosse, et ils partirent.

Le père d'Yvonne, sa marâtre et sa fille Louise vivaient encore et habitaient ensemble. Son père les reçut avec une joie et un bonheur bien sincères; sa marâtre ot sa fille, qui était toujours à marier, feignaient aussi d'être enchantées de les revoir; mais, en réalité, elles en crevaient de dépit et de jalousie. Quoi qu'il en soit, on prépara un grand festin, en signe de réjouissance, et l'on invita beaucoup de monde. La vieille sorcière du bois ne fut pas oubliée. Mais, pendant le repas, ayant reconnu le Chat noir, qui rôdait autour de la table, elle pâlit tout à coup, prétexta une indisposition et sortit de Ja salle du banquet. Le Chat noir sauta alors sur la table, la queue roide et les yeux flamboyants.

— Dehors, vilaine bête! lui cria la marâtre.

— Holà ! répondit le Chat ; que celle qui parle ainsi vienne donc me faire sortir, pour voir I

ni. ii

La vieille se tint coi. Tous les convives étaient étonnés et effrayés, excepté le seigneur Rio et sa

— Il manque une personne ici, reprit alors le chat.

— Qui donc? demanda la marâtre.

— Votre amie la sorcière, qui a simulé une indisposition et qui est sortie. Qu'on coure après elle et qu'on la ramène, sur-le-champ.

Les valets coururent après la vieille, et ils l'eurent bientôt atteinte et ramenée dans la salle du banquet, malgré sa résistance, ses supplications

— Silence, vieille couleuvre, tison d'enfer! lui cria le Chat ; et elle trembla de tous ses membres.

Le Chat reprit :

— Le jour de la justice est venu pour vous : à présent, il vous faudra lutter contre moi, et vous savez ce qui vous attend, si vous perdez.

— Je lutterai, quand vous voudrez, répondit la sorcière, en feignant quelque assurance, et je ne vous crains ni par eau, ni par vent, ni par feu!

— C'est ce que nous verrons bien.

— Quand vous voudrez.

— Eh bienl descendons dans la cour; tous ceux qui sont ici présents assisteront à la lutte,

du haut des balcons et des fenêtres du château, et jugeront de quel côté sera la victoire.

Et le Chat noir et la vieille sorcière descendirent dans la cour, et tout le monde se mit aux fenêtres.

— Par où commencerons-nous ? demanda la sorcière, quand ils furent dans la cour, en présence l'un de l'autre.

— Par où vous voudrez, répondit le Chat.

— Eh bien ! commençons par l'eau.

Et les voilà de vomir de l'eau l'un contre l'autre, à qui mieux mieux. Mais, pour une barrique d'eau que vomissait la sorcière, le Chat en vomissait trois. Si bien qu'elle fut bientôt réduite à demander grâce et à s'avouer vaincue, à ce jeu.

— Allons par vent, à présent, dit-elle.

— Et les voilà de souffler l'un sur l'autre, avec furie. Mais, le vent que produisait la sorcière était peu de chose auprès de celui du Chat, qui lançait la vieille comme une paille, à droite, à gauche, contre les murailles, si bien qu'elle cria encore, sans tarder :

— Grâce! grâce!

La voilà donc vaincue, deux fois.

— Au tour du feu, à présent ! dit le Chat noir. Et ils se mirent alors à vomir du feu l'un

contre l'autre, comme deux dragons furieux, ou deux diables de l'enfer. Mais, pour une barrique

de feu que vomissait la sorcière, le Chat noir en vomissait trois, si bien qu'elle fut complètement réduite en cendres (i).

— C'est bien ! dit alors le Chat, tu n'as que ce que tu as mérité !

(i) Il existe, dans les campagnes bretonnes, an jeu d'enfants qui rappelle cette lutte à outrance du Chat noir contre la sorcière.

Voici en quoi il consiste : Un enfant crie ?

— Bataille !

Un autre lui répond :

-— Bataille V

— Par où commencerons-nous? reprend le premier.

— Par où tu voudras, répond le second.

— Eh bien I commençons par le vent.

— Soit, par le vent.

Et ils se mettent alors a se souffler dans la figure, jusqu'à ce l'un d'eux demande grâce.

— A l'eau, a présenti s'écrient-ils, alors.

Et ils se crachent à la figure, Jusqu'à ce qu'il y en ait un qui s'avoue encore vaincu.

Enfin, pour la troisième épreuve, ils saisissent des tisons enflammés dans le foyer, et se poursuivent par toute la maison.

Un jeu analogue s'appelle, je crois, en français, le jeu de Petit bonhomme vit encore ! Voici comment il se pratique, à l'endroit du tison : un enfant prend un tison au foyer, le secoue, crache sur le bout qui est en feu et le passe aussitôt à son voisin, en disant : « Petit bonhomme vit encore ! » Le second e secoue aussi, crache dessus et le passe a un troisième, qui le secoue et crache à son tour, et le passe à un quatrième, et ainsi de suite, jusqu'à ce qu'il s'éteigne sous le crachat d'un joueur, lequel est passible d'une amende ou d'une pénitence. Cela s'appelle en breton : C'boari kevie ann itto.

LE CHAT NOIR l6 =

Et il se rendit dans la salle du banquet. Les spectateurs quittèrent les balcons et les fenêtres, et l'y suivirent.

— En voilà une de payée, dit-il ; mais, il en reste une autre, et je ne veux pas l'oublier.

Et s'adressant à la marâtre, qui pâlissait et tremblait de tous ses membres, car elle sentait que son heure était aussi venue :

— Il faut que je vous récompense aussi, à votre tour, Madame.

— De quoi, s'il vous plaît, seigneur Chat?

— De tout le bien que vous avez fait à ma mère.

— A votre mère ?

— Oui, à ma mère, ici présente (et il lui désigna Yvonne). Ne vous souvenez-vous donc plus de votre ragoût de lièvre ?

La méchante aurait voulu être, en ce moment, à cent pieds sous terre. Le Chat la couvrit alors de feu, qu'il vomit contre elle, comme dans son combat contre la sorcière, et la réduisit aussi en cendres, en un instant.

Puis, s'avançant vers Louise, qui, croyant son heure venue, était aussi dans des transes mortelles :

— Quant à vous, ma fille, lui dit-il, je ne vous ferai pas de mal ; vous étiez trop jeune pour comprendre ce qu'on vous faisait faire, et c'est votre mère, seule, qui était la coupable.

l66 MARÂTRES ET SORCIÈRES MÉCHANTES

Enfin, il dit au seigneur Rio :

— A présent, seigneur Rio, mettez-moi sur le dos, sur la table, et, avec votre épée, ouvrez-moi le ventre.

— Je ne ferai pas cela, répondit le seigneur Rio.

— Faites-le, puisque je vous le dis, et ne craignez rien.

Et le seigneur Rio prit le Chat noir, l'étendit sur le dos sur la table, et, avec son épée, il lui ouvrit le ventre.

Il en sortit aussitôt un beau prince, qui parla de la sorte :

— Je suis le plus grand magicien qui ait jamais existé sur la terre !

On se remit alors à boire, à chanter et à danser, et les festins, les jeux et les réjouissances durèrent pendant huit jours entiers.

Conté par Pierre Le Roux, fournier au bourg de Plouaret. — Décembre 1869.

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