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|L y avait, une fois, un prince en Tréguier qui avait un fils unique. Ce fils, s* ennuyant à la maison, voulut voyager. Son père lui donna de l'or et de l'argent, à discrétion, plus un beau cheval et il partit.
Il dépensa tout son argent, au jeu et avec les femmes, vendit son cheval, et le voilà sans le sou, à pied, et ne connaissant aucun métier pour gagner sa vie. Que faire ? Il marcha à l'aventure.
Un soir, après une longue marche, il arriva, exténué de fatigue et de faim, à une pauvre chaumière, sur une grande lande aride et désolée. Un vieux tailleur y habitait, avec sa femme. Il demanda l'hospitalité, pour la nuit. La femme
était seule à la maison (son mari était allé à sa journée), et elle lui répondit :
— Hélas I mon fils, nous sommes si pauvres, que nous ne pouvons vous loger, et je le regrette; nous n'avons qu'un seul lit et du pain d'orge et de la galette de sarrazin, pour toute nourriture.
— Au nom de Dieu, ayez pitié de moi, je suis si faible, que je ne puis aller plus loin ; je passerai la nuit sur la pierre du foyer.
— Restez, alors ; nous partagerons avec vous, de bon cœur, le peu que nous avons.
Le tailleur rentra, peu après, et ne trouva rien à redire à la conduite de sa femme.
Le lendemain matin, le prince demanda à son hôte s'il ne connaissait pas, dans les environs, quelque bonne maison où il pourrait trouver à gagner sa vie, comme jardinier ou valet d'écurie.
— Je ne connais guère que des pauvres, par ici, lui répondit le tailleur; cependant, à une bonne journée de marche, il y a un vieux château, au milieu d'un bois, et peut-être trouverezvous là ce que vous cherchez.
Le prince remercia son hôte et se remit en route, à la grâce de Dieu.
Au coucher du soleil, il arriva sous les murs du château dont lui avait parlé le tailleur. Il paraissait inhabité et depuis longtemps abandonné..
Les ronces, les épines et les folles herbes l'envahissaient, de tous côtés, et grimpaient jusqu'au sommet des tours et sur les toits. Il eut toutes les peines du monde à se frayer un passage jusqu'à la porte. Il pénètre dans la cour et ne voit personne et n'entend aucun bruit. Il entre dans la cuisine, et là il aperçoit, accroupie sur la pierre du foyer, une vieille femme aux cheveux blancs en désordre, et aux dents longues comme celles d'un râteau.
— Bonsoir, grand'mère, lui dit-il.
— Bonsoir, mon fils ; que demandez-vous ? répondit la vieille.
— Je demande l'hospitalité et du travail.
— Approchez, mon enfant, venez vous chauffer un peu et me conter votre histoire.
Le prince mit la vieille au courant de sa situation, et elle se montra bien disposée pour lui. Elle le fit manger, puis le conduisit à sa chambre à coucher et lui dit :
— Dormez là, tranquille, mon enfant, et demain matin, je vous trouverai de l'occupation. Vous entendrez peut-être, dans la chambre à côté, quelque bruit, qui vous étonnera ; mais, quoi que vous entendiez, n'ouvrez pas la porte de cette chambre, ou vous aurez à vous en repentir.
Et elle s'en alla, là-dessus.
Le prince se coucha ; mais, il entendit bientôt,
dans la chambre voisine, des plaintes et des gémissements, qui l'empêchèrent de dormir.
— Qu'est-ce que cela peut bien être? se disait-il ; il faut qu'il y ait là quelque malade, qui souffre beaucoup.
Et comme les plaintes et les gémissements continuaient et lui rendaint le sommeil impossible, il se leva et ouvrit la porte de la chambre défendue. Mais aussitôt il recula d'épouvante, à la vue d'un énorme serpent. Le serpent prit la parole, comme un homme, et lui dit :
— Sois le bienvenu, prince de Tréguier ! Je te plains cependant, car je crains que tu ne sois traité ici comme moi-même. Et pourtant, tu peux encore éviter ce malheur et te sauver, en me sauvant aussi. Promets-moi de faire exactement ce que je te dirai, et tout ira bien.
Le prince était tellement frappé de ce qu'il voyait et entendait, qu'il ne pouvait parler.
— Ne t'effraie pas et ne crains rien de moi, car je ne te veux que du bien, reprit le serpent ; me promets-tu de faire ce que je te dirai?
— Oui, si je le puis, répondit-il enfin.
— Écoute bien, alors : va tout doucement au bois, coupes-y un fort bâton de houx ou de coudrier, apporte-le ici et je te dirai ce que tu devras faire, ensuite.
Le prince se rend au bois, y coupe un gros
bâton de coudrier et revient avec. Le serpent lui dit alors :
— A présent, fourre-moi le bâton dans le corps, par la bouche, puis, me chargeant sur ton dos, pars en silence, pendant que la vieille dort, et emporte-moi hors d'ici. Tu marcheras tout droit devant toi, jusqu'à ce que tu trouves un autre château. Quand tu te sentiras faiblir, ou que tu auras faim ou soif, lèche l'écume que j'aurai à la bouche, et aussitôt tu te sentiras réconforté.
Le prince charge le serpent sur son dos et part, sans bruit. Il marche et marche. Quand il a faim ou soif, il lèche la bouche du reptile et continue sa route. Mais, à force de marcher, il se fatiguait et demandait souvent :
— Est-ce que c'est encore loin ?
— Courage ! lui répondait le serpent, nous approchons.
Et il allait encore.
— Je n'en puis plus, je vais vous jeter à terre, dit-il enfin.
— Ne vois-tu pas, devant toi, une haute muraille ?
— Si, mais c'est encore loin.
— Lèche-moi la bouche, et continue de marcher ; encore un effort, et nous sommes sauvés.
Enfin, avec bien du mal, le prince arrive au
pied de la muraille : il franchit la porte, qu'il trouve ouverte, et le voilà dans la cour du château.
— Holà ! cria alors le serpent, tout va bien ! retire-moi le bâton du corps.
Le prince retira le bâton et se trouva aussitôt en présence d'un roi, avec la couronne en tête, au lieu d'un serpent.
— Ma bénédiction sur toi, prince de Tréguier, lui dit le roi ; il y a cinq cents ans que j'avais été métamorphosé en serpent par un méchant magicien. J'ai trois filles, d'une beauté remarquable, qui habitent dans ce château et que le même magicien y retenait aussi enchantées et endormies ; en me délivrant, tu les as également délivrées, et je te donne la main de celle des trois que tu préféreras. Les voilà, qui nous appellent, chacune à la fenêtre de sa chambre.
Et les princesses saluaient en effet leur père et tendaient vers lui leurs mains, en disant :
— Voilà notre père revenu ! Il y a cinq cents ans que nous ne l'avions vu ; courons à sa rencontre I
Et les trois princesses descendirent, et se jetèrent au cou du vieillard, en pleurant de joie ; puis le roi leur dit, en leur montrant le prince :
— Voici, mes enfants, le prince de Tréguier, à qui nous devons notre délivrance des charmes
du magicien, et je désire qu'une de vous, celle qu'il choisira, le prenne pour époux.
— Le prince de Tréguier !... Qu'est-ce que cela?... répondirent les deux aînées, d'un air dédaigneux.
— Moi, mon père, je le prendrai volontiers, puisque c'est à lui que vous devez votre délivrance, dit la cadette.
— Sotte ! lui dirent ses sœurs, qu'il montre du moins ce dont il est capable.
— C'est juste, répondit le vieux roi.
Et il donna au prince une épée enchantée et un beau cheval blanc et lui dit :
— Vas en Russie avec cette épée, et ce cheval. Le cheval connaît la route et te conduira, et pendant que tu tiendras l'épée, tu pourras être sans inquiétude, car elle n'a pas son égale au monde. Avec les deux, tu triompheras partout de tes ennemis. Quand tu seras dans une bataille, au milieu de la mêlée, tu n'auras qu'à lever l'épée en l'air, en disant : — Fais ton devoir, ma bonne épée ! et aussitôt, se démenant et frappant d'ellemême, comme une enragée, elle abattra et taillera en pièces tout ce qui se trouvera sur son chemin, excepté toutefois ce que tu lui diras d'épargner. Tu arriveras en Russie, au moment d'une grande bataille ; tu lanceras ton cheval au milieu de la mêlée et diras à ton épée de faire son de-
voir, et elle le fera, sois tranquille ; elle massacrera et tuera tout. De même, quand tu seras à la chasse, elle poursuivra et atteindra le gibier; tu n'auras qu'à la regarder faire. L'empereur de Russie, pour reconnaître le service que tu lui auras rendu (car c'est pour lui que tu combattras), t'accordera la main de sa fille unique, qui est d'une beauté merveilleuse, et dont tu deviendras amoureux, sitôt que tu la verras. Ta femme te trahira avec un des généraux de son père, qui sera son amant. Ils viendront à bout de te dérober ton épée, et dès lors, tu ne pourras plus te défendre. Tu seras mis à mort et ton corps haché menu, comme chair à pâté. Mais, ne t'effraye pas, car, malgré tout, tu ressusciteras et épouseras un jour la fille du roi de Naples (i). Avant de mourir, demande que l'on mette dans un sac ton corps, ainsi réduit en menus morceaux, et que le sac soit mis sur le dos de ton cheval, que l'on laissera aller en liberté. On te l'accordera facilement. Le cheval reviendra à la maison, et dès lors, tu seras sauvé, car avec de l'eau merveilleuse que je' possède, de l'eau de vie, je te ressusciterai et reconstituerai ton corps, aussi entier et aussi sain qu'il le fut jamais.
Le prince se rend en Russie avec son bon
(x) Le roi de Naples, c'est le roi Serpent hu-mèmc.