‹ Contes populaires de Basse-BretagneChapitre 7 sur 22 · OU LE RUBAN DE PEAU ROUGE · texte numérisé non relu

OU LE RUBAN DE PEAU ROUGE

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Eut vxch a oa, eur vxch a va

Commansament ann hoîl gaoçp :

Na eus na mar na marteçe

Htn eus tri droad ann trébe^.

Il y avait une fois, il y aura un jour,

C'est le commencement de tous les contes :

Il n'y a ni si ni peut-être, >

Un trépied a toujours trois pieds.

|L y avait une fois un vieux seigneur, qui avait deux fils, nommés Janvier et Février.

(îomme vous le savez, Janvier vient toujours avant Février, de sorte qu'il était Paîné.

Quand il fut à l'âge de dix-huit ou vingt ans, il s'ennuyait chez son père, et voulut voyager. Il partit donc, avec la bourse légère, car ils n'étaient pas riches.

Après avoir marché pendant trois jours, il se trouva dans, une grande avenue de vieux chênes, au bout de laquelle était un beau château.

— Il faut, se dit-il, que je demande si Ton n'a pas besoin d'un domestique, dans ce château.

Et il frappa à la porte. Elle s'ouvrit aussitôt.

— Bonjour! dit-il au portier; n'a-t-on pas besoin d'un domestique ici ?

— Oui vraiment; il vient d'en partir un, et il faut le remplacer ; suivez-moi, et je vais vous conduire au maître.... Voici, maître, un homme qui cherche condition.

— Fort bien 1 répondit le seigneur, j'ai précisément besoin d'un valet, dans le moment. Et s'adressant à Janvier : — Que savez- vous faire ?

— Je sais faire un peu de tout, Monseigneur.

— C'est bien, vous avez assez bonne mine, et vous me plaisez. Voici quelles sont mes conditions : Vous irez, tous les jours, travailler aux champs, au bois, au jardin, partout où l'on vous dira. Au coucher du soleil, vous viendrez à la maison, et alors, vous devrez prendre soin des enfants et faire tout ce qu'ils vous demanderont. Vous aurez de beaux gages, cent écus par an, et votre année finira, quand chantera le coucou.

— C'est à merveille, et je ne demande rien de plus, répondit Janvier.

— Il y a encore une chose que }e ne dois pas

2l8 CONTES DIVERS

vous laisser ignorer, reprit le seigneur : vous ne devrez jamais vous fâcher, quoi que Ton vous dise ou fasse, autrement, vous serez renvoyé sans le sou, et de plus, Ton vous taillera courroie, c'est-à-dire qu'on vous enlèvera un ruban de peau rouge, depuis la nuque jusqu'aux talons (i).

— Cela n'est plus aussi bien... Mais, vousmême, Monseigneur, si vous vous fâchez le premier?...

— Si je me fâche le premier, c'est à moi qu'on

(i) L'expression tailla correann ou sevel corrtann : tailler courroie on lever courroie, est proverbiale, dans tont le pays de Lannion et de Tréguier. Elle est employée dans le sens de susciter des embarras, des difficultés, donner du fil d retordre, comme on dit en français. Ce doit être nn souvenir de la très ancienne coutume d'après laquelle, lorsque deux hommes s'étaient engagés vis-à-vis l'un de l'autre, celui qui manquait à la parole donnée était condamné a avoir une bande de peau enlevée, depuis la nuque jusqu'à la plante du pied, et acceptait cette peine, sans essayer de s'y soustraire.

La même coutume se retrouve dans les traditions populaires des Gaëls de l'Ecosse, comme on le voit dans le recueil de F.-J. Campbell. Popular taies of the West Higlands or ail y col- Itcted witb a. translation. Edinburgh, 4 vol. in- 12, 1860-1862. Elle existait aussi chez les Romains, et on lit dans Plaute : De nteo tergo degitur corium. Cela rappelle enfin l'histoire de la livre de chair, réclamée par le Juif Shylock, dans le Marchand de Venise, de Shakespeare. Cette histoire de la livre de chair se trouve également dans Li Romans de Dolopalhos, du commencement du XIIIe siècle, quatrième conte, pages 244 et suivantes tic l'édition Charles Brunet et A. de Montaiglon. Paris, P. lanaet, 18 j 6.

enlèvera le ruban de peau rouge ; mais, je ne me fâche jamais, moi.

— A la bonne heure 1

Le lendemain matin, on donna une faucille à Janvier et on lui dit d'aller couper de l'ajonc, sur la grande lande.

— Mais, je ne sais pas où est la grande lande, dit-il.

. — Voici un chien, lui répondit-on, en lui montrant un grand boule-dogue, qui vous y conduira et restera avec vous, jusqu'au coucher du soleil.

Il se dirige donc vers la lande, conduit par le chien. Il se met à l'ouvrage. Quand il fut fatigué, il voulut se reposer un peu et fumer une pipe. Aussitôt le chien vint à lui, en grognant et en montrant les dents.

— Tiens ! tiens 1 le beau chien ! lui dit-il, et il voulut le caresser.

Mais, le chien était toujours menaçant.

— Diable de chien ! s'écria Janvier.

Il lui fallut laisser sa pipe et se remettre au travail.

A midi, une servante vint lui apporter son dîner.

Il s'assit, sur le gazon, à l'ombre d'un hêtre, pour manger sa soupe. La servante avait apporté deux écuellées de soupe, dont l'une, de pain

blanc, pour le chien, et l'autre, de pain noir, pour Janvier.

Janvier mangea sa soupe, d'assez mauvaise humeur, puis il voulut fumer une pipe. Mais, le chien grogna encore et montra les dents, et il lui fallut se remettre immédiatement à l'ouvrage.

Au coucher du soleil, le chien prit la route du château, et Janvier le suivit. On lui donna encore de la soupe de pain noir, pour son souper. Pendant qu'il la mangeait, les enfants se mirent à crier :

— J'ai envie de...

— Allons ! Janvier, dit la maîtresse, accompagnez les enfants dehors.

Il se leva et sortit avec les marmots. Quand il rentra, on avait fini de manger; il n'y avait plus rien sur la table.

— N'aurai-je pas aussi un peu de lard ? demanda-t-il, timidement.

— C'est trop tard ! répondit la maîtresse.

— Triste souper, après une si rude journée de travail ! murmura-t-il.

— Vous n'êtes pas content ? lui demanda le seigneur.

— Je ne suis pas fâché non plus; je n'en mourrai pas, pour un mauvais souper, j'en ai fait bien d'autres.

Et il alla se coucher, là-dessus.

Le lendemain matin, il retourna à la lande, toujours accompagné du chien, et cette journée se passa comme la précédente. Quand il voulait se reposer un peu, le chien lui montrait les dents, et il fallait se remettre au travail. A midi, la même servante vint encore avec deux écuellées de soupe : Tune, de pain blanc, pour le chien, et l'autre, de pain noir, pour Janvier. Au coucher du soleil, le chien et le valet revinrent ensemble au château. Janvier était fatigué et avait faim. A peine avait-il entamé son écuelle, que les enfants se mirent encore à crier :

— J'ai envie de faire pipi, disait l'un; j'ai envie de faire caca ! disait l'autre.

Janvier ne faisait pas semblant de les entendre.

— Allons ! Janvier, lui dit le seigneur, faites votre devoir, accompagnez les enfants dehors; vous ne les entendez donc pas ?

— Je les entends bien, et dans un instant, quand j'aurai mangé un peu...

— Non, non, tout de suite 1 tout de suite ! Et il lui fallut sortir, à l'instant.

— Vite ! allons, vite, petits 1 disait-il aux enfants.

Mais, il eut beau les presser, quand il rentra, le souper était encore terminé, et il ne restait plus

rien sur la table. Et comme personne ne lui offrait rien, il s'aventura à dire :

— J'ai bien travaillé aujourd'hui, maître, et j'ai faim.

— Tant pis, mon ami, car ici l'habitude est que celui qui arrive, quand la table est desservie, n'a plus droit à rien.

— Comment ! travailler toute la journée, sans un moment de repos, et n'avoir rien à manger, le soir ! Ce n'est pas là une vie à pouvoir en vivre...

— Vous n'êtes pas content?

— Tout autre à ma place aurait lieu de n'être pas content.

— Vous savez nos conditions; nous allons, alors, vous lever courroie. Allons, les gars !...

Et aussitôt quatre grands valets se jetèrent sur le pauvre Janvier, le dépouillèrent de ses vêtements, puis le couchèrent sur le ventre, sur la table et lui levèrent un ruban de peau rouge, depuis la nuque jusqu'aux talons. Après quoi, on le renvoya, sans le sou.

Il s'en retourna à la maison, triste et malade. Son père, en le voyant revenir, lui dit :

— Tu n'as pas été loin, mon fils, et le bienêtre n'a pas augmenté, chez nous.

Janvier conta tout à son frère Février, qui promit de le venger.

Il partit aussitôt, arriva au même château que son frère, et s'engagea au service du seigneur, aux mêmes conditions, c'est-à-dire qu'il travaillerait aux champs, dans la journée, aurait soin des enfants, après le coucher du soleil, aurait un ruban de peau rouge enlevé de la nuque aux talons, le jour où il se fâcherait, et enfin, que ses gages seraient de cent écus par an et que son année finirait, quand le coucou chanterait.

On l'envoya, dès le lendemain, couper de la lande, et le boule-dogue l'accompagna aussi. A midi, la servante vint, avec deux écuellées de soupe, l'une de pain blanc, l'autre de pain noir. Le chien mangea encore le pain blanc et Février, le pain noir. Quand il voulait se reposer un peu, le chien grognait, lui montrait les dents et le forçait de se remettre au travail, si bien qu'il se dit :

— Voici un camarade dont il faudra que je me débarrasse.

Au coucher du soleil, ils revinrent tous les deux au château. Quand ils arrivèrent, les autres valets avaient déjà presque fini de manger. Une servante donna sa soupe à Février. Mais, aussitôt les enfants se mirent à crier :

— J'ai envie de faire pipi 1 J'ai envie de faire caca!...

Février ne bougeait pas. Mais, le maître lui dit :

— Eh bien ! vous n'entendez donc pas, Février?

Et il se leva et sortit avec les enfants. Quand il revint, il n'y avait plus rien sur la table. #

— Ici, lui dit le maître, l'habitude est que celui qui arrive, quand le repas est fini, n'a plus droit â rien.

— Vraiment ? C'est bon à savoir, répondit Février.

— N'êtes-vpus pas content ?

— Je ne dis pas cela ; mais, à l'avenir, je ferai attention.

Et il alla se coucher, sans souper.

Le lendemain, il alla encore couper de la lande, et toujours avec le chien. Au bout de quelque temps, il voulut fumer une pipe. Le chien grogna et lui montra les dents, et, comme il n'en tenait aucun compte, le chien s'avança sur lui, pour le mordre.

— Doucement, camarade ! dit Février, qui lui coupa la tête avec sa faucille.

Puis il fuma sa pipe, tout à son aise.

A midi, la servante vint, comme à l'ordinaire, lui apporter à manger, et fut étonnée de voir le chien mort, et Février qui dormait, à l'ombre. Elle courut annoncer la chose à son maître.

Quand Février rentra, le soir, sans le chien :

— Tu as tué mon chien, misérable ! lui cria le seigneur, furieux.

— Oui, je l'ai tué, répondit-il tranquillement; est-ce que vous n'êtes pas content ?

— Oh ! après tout, pour un chien, ce n'est pas la peine de se fâcher ; viens souper.

Et il dissimula sa colère.

Pendant que Février mangeait sa soupe, dans la cuisine, les enfants vinrent encore l'importuner en disant :

— J'ai envie 1 Je veux sortir!...

— Eh bien ! allez au diable, et me laissez enfin manger, tranquille! s'écria-t-il, impatienté.

Et il jeta les enfants par la fenêtre dans la cour.

— Que fais-tu, misérable? Tu veux donc tuer mes enfants ? s'écria le seigneur, furieux.

* — Vous vous fâchez, maître ?

— Et qui ne se fâcherait pas ?...

Puis se reprenant aussitôt :

— Mais, j'ai un si bon caractère, que je ne me fâche jamais, moi ; mais, il ne faut pas recommencer.

Voilà le seigneur et sa femme embarrassés de savoir comment se défaire de Février, car ils voyaient bien que celui-ci ne se laisserait pas duper, comme son frère.

Le lendemain, on ne l'envoya pas couper de la lande. Le seigneur lui dit :

ni. 1 5

— Venez avec moi faire un tour au bois ; 6n y coupe les plantes, on abat les arbres, et on me fait un tort considérable. Malheur à ceux que je surprendrai à me voler, car je ne les épargnerai pas !

Et ils partirent, portant chacun un fusil, sur T épaule. Dès en entrant dans le bois, ils virent une vieille femme qui ramassait quelques brins de bois sec, pour cuire les pommes de terre de son repas. Le seigneur ajusta, tira et la tua roide.

— Quel malheur ! s'écria Février ; je connais cette vieille et je sais qu'elle a trois fils qui la vengeront et ne vous manqueront pas ; en vérité, je ne voudrais pas être à votre place.

Voilà le seigneur bien embarrassé ; que faire ?. . .

— Va, vite, à la maison, dit-il à Février, et apporte deux pelles, que tu trouveras au fond *iu corridor, près de la chambre de ma femme, pour que nous enterrions la vieille, dans le bois, et personne ne saura ainsi ce qu'elle sera devenue.

Février court au château. En passant dans le corridor, il voit la dame et sa fille, âgée de dixhuit ans, dans une chambre, la porte grande ouverte. Il entre et dit :

— Mon maître m'a commandé de venir vous embrasser.

Et il se jette sur la dame et l'embrasse de force. Il veut en faire autant de la fille. Les deux fem-

mes se débattent et crient à la violence. Février ouvre la fenêtre, et s'adressant au seigneur, qui l'attend en bas :

— Vous avez dit toutes les deux, n'est-ce pas, mon maître ?

— Oui, toutes les deux, et dépêche-toi, répond-il.

Et Février traite aussi la fille comme la mère, puis il 's'en va, prend deux pelles dans le corridor et descend.

— Qu'ont donc ma femme et ma fille pour crier de la sorte ? lui demande le seigneur.

— C'est qu'elles ont vu un loup, répond-il tranquillement.

Ils enterrent la vieille femme et retournent au château.

La dame se jeta au visage de son mari en criant et pleurant de rage :

— Misérable ! infâme !... tu permets à ce manant, à ce démon, de faire violence à ta femme et à ta fille!...

— Est-il donc possible qu'il ait encore fait cela ?... s'écria le seigneur en se tournant, furieux, vers Février.

— Je ne l'ai fait qu'avec votre permission, maître, dit celui-ci ; je vous ai demandé,- par la fenêtre, s'il fallait les embrasser toutes les deux, et vous m'avez répondu : — Oui, toutes les deux,

et dépêche-toi ! N'est-ce pas vrai ? Votre femme et votre fille l'ont bien entendu.

— Je t'ai dit d'apporter les deux pelles, et pas autre chose, misérable !

— Pour le coup, il me semble que vous vous fâchez, maître?

— Et qui ne serait pas fâché, monstre ?. . .

— Fort bien, mais, vous savez nos conditions, le ruban de peau rouge...

— Je n'ai pas dit que je suis fâché, mais, tout autre à ma place le serait, et avec raison.

Voilà le seigneur bien embarrassé, car il voyait clairement qu'il avait affaire à un drôle bien déluré, et qu'il ne duperait pas, comme son frère. La dame était d'avis qu'on le renvoyât tout de suite, le jour même.

— Alors, il faudra lui donner cent écus, répliquait le seigneur, puisque son année n'est pas terminée.

— Qu'on les lui donne tout de suite, et qu'il parte.

— Oui, mais le ruban de peau rouge, qu'il me faudra aussi me laisser enlever.

— Il a été convenu, n'est-ce pas, que son année finirait, quand le coucou chanterait? Eh bien! le coucou chantera demain; je me charge de le faire chanter, moi.

Le lendemain matin, le seigneur dit à Février :

— Prenez un fusil et allons tous les deux à la chasse.

Au moment où ils sortaient de la cour, ils entendirent, dans un chêne, au-dessus de leurs têtes : Coucou ! coucou !

— Comment l dit Février, ici les coucous chantent donc, au mois de février? Jamais je n'avais encore entendu pareille chose; mais, je vais apprendre à cet oiseau à attendre son heure pour chanter.

Et il tira dans l'arbre, et aussitôt quelque chose, qui ne ressemblait pas à un coucou, dégringola de branche en branche, et tomba lourdement à ses pieds. C'était la châtelaine elle-même, qui était montée sur l'arbre, pour faire chanter le coucou.

— Malheur à toi ! cria le seigneur, en couchant en joue Février.

Mais, celui-ci releva le canon du fusil, et le coup partit en l'air.

— Pour le coup, dit-il alors, vous voilà fâché, maître ?

— Oui, cria-t-il, fou de colère, je suis fâché, et tu me le paieras I...

— Non, maître, c'est vous qui paierez, car vous savez nos conditions, et il faut payer, quand on a perdu.

Hélas ! le seigneur dut, en effet, se laisser en-

lever un ruban de peau rouge, depuis la nuque jusqu'à la plante du pied, et, de plus, payer cent écus.

Février revint à la maison avec l'argent et les deux rubans de peau rouge, car il emporta aussi celui de son frère Janvier, qui était suspendue à un clou, au mur de la salle, parmi un grand nombre d'autres.

On fit alors un grand repas. La trisaïeule de ma grand'mère, comme elle était un peu parente de la mère de Janvier et Février, fut aussi du festin, et c'est ainsi que s'est conservé dans ma famille le souvenir de cette belle histoire, et que j'ai pu vous la conter, sans y rien ajouter de mon cru (1).

Conté par Marguerite Philippe, de Pluzunet (Côtes-du-Nord). — Décembre 1868.

(1) J'ai publié dans Màlusine, tome I", colonne 465 et suivantes, une autre version plus développée de ce conte.

pu temps jadis, — il y a longtemps, bien longtemps de cela, — il s'éleva, dit-on, une dispute entre l'Hiver et le Roitelet. Je ne sais pas bien à quel propos.

— J'aurai raison de toi, petit! disait l'Hiver.

— Peut-être; nous verrons bien, répondit le Roitelet.

Et il gela à pierre fendre, la nuit après.

Le lendemain matin, l'Hiver, voyant le Roitelet joyeux et pimpant, comme d'ordinaire, fut étonné et lui demanda :

— Où étais-tu, la nuit passée ?

— Dans la buanderie, où les lavandières font la lessive, répondit-il.

— C'est bien, cette nuit, je saurai où te trouver.

Et il fit si froid, cette nuit-là, que l'eau gelait sur le feu.

Mais le Roitelet n'était pas où il gelait, et l'Hiver, le retrouvant, le lendemain matin, gai et chantant, lui demanda :

— Où donc étais-tu, la nuit dernière ?

— Dans l'étable aux bœufs, répondit-il.

— Bon ! tu auras de mes nouvelles, cette nuit, sois-en sûr.

Et il fit si froid et il gela si dur, cette nuitlà, que la queue des bœufs colla à leur derrière. Mais, le Roitelet sautillait et chantait encore, le lendemain matin, comme au mois de mai.

— Comment ! tu n'es pas encore mort ? lui demanda l'Hiver, étonné de le revoir ; où donc as-tu passé la nuit ?

— Près des nouveaux mariés, dans leur lit.

— Voyez donc où ! Qui aurait songé à l'aller chercher là ? Mais, tu n'y perdras pas pour attendre et, cette nuit, j'en finirai avec toi.

— C'est ce que nous verrons bien I Et il se mit à chanter.

Cette nuit-là, il gela si fort, si fort, que le lendemain matin, on trouva le mari et la femme morts de froid, dans leur lit.

Le Roitelet s'était retiré au trou d'un mur, près du four d'un boulanger, et là, le froid ne l'at-

teignit pas (1). Mais, il y rencontra une souris, qui cherchait aussi la chaleur, et il s'éleva une dispute fort vive entre eux. Comme ils ne purent pas s'entendre, pour vider le différend, il fut convenu qu'une grande bataille aurait lieu, dans la huitaine, sur la montagne de Bré, entre tous les animaux à plumes et les animaux à poil du pays. Avis en fut donné de tous côtés, et, au jour convenu, on vit tous les oiseaux du pays prendre leur volée vers la montagne de Bré ; les oies, les canards, les dindons, les paons, les poules et les coqs des basses-cours, les pies, les corbeaux, les geais, les merles, etc., prenaient tous cette direction, à la file les uns des autres, et aussi les chevaux, les ânes, les bœufs, les vaches, les moutons, les chèvres, les chiens, les chats, les rats et les souris, et personne ne pouvait les en empêcher. Le combat fut acharné et avec des chances diverses. Les plumes volaient en l'air, les poils jonchaient le sol, et c'était partout des cris, des beuglements, des mugissements, des hennissements, des braiements, des miaulements... C'était épouvantable !

(1) Dans une aufre version, l'Hiver répond : — « Ah! là, je ne puis pas mettre le nez, » et le conte est fini. Et en effet, ce qui suit semble être complètement étranger à ce début, qui forme un petit récit à part, comme il en existe plusieurs sur le roitelet.

Les animaux à poil allaient enfin l'emporter, quand arriva aussi l'Aigle, qui était en retard. 11 se jeta dans la mêlée et, partout où il passait, il abattait et éventrait tout. Il ramena promptement l'avantage du coté des siens.

Le fils du roi assistait au combat, à la fenêtre de son palais. Voyant que l'Aigle allait tout exterminer, comme il vint à passer au ras de sa fenêtre, il lui porta un coup de sabre et lui cassa une aile, si bien qu'il tomba à terre. La victoire resta àks lors aux animaux à poil, et le Roitelet, qui avait combattu comme un héros, fit entendre son chant de triomphe, au sommet du clocher de la chapelle de saint Hervé, que l'on voit encore sur le haut de la montagne.

L'Aigle, blessé et ne pouvant plus voler, dit au fils du roi :

— A présent, il te faudra me nourrir, pendant neuf mois, de chair de perdrix et de lièvres.

— Je le ferai, répondit le prince.

Au bout des neuf mois, quand l'Aigle fut guéri, il dit au fils du roi :

— A présent, je vais retourner chez ma mère, et )c désire que tu viennes avec moi, pour voir mon château.

— Volontiers, répondit le prince, mais comment y aller ? Toi, tu voles dans l'air, et je ne pourrais te suivre, ni à pied ni à cheval.

— Monte sur mon dos.

Il monta sur le dos de l'Aigle, et ils partirent, par-dessus les bois, les plaines, les monts et la mer.

— Bonjour, ma mère, dit l'Aigle en arrivant.

— C'est toi, mon cher fils? Tu as fait une longue absence, cette fois, et j'étais inquiète de ne pas te voir revenir.

— J'ai été bien malade, ma pauvre mère ; — et lui montrant le prince : — Voici le fils du roi de la Basse-Bretagne, qui vient vous faire visite.

— Un fils de roi ! s'écria la vieille, c'est un morceau délicat, et nous en ferons un bon repas.

— Non, ma mère, vous ne lui ferez pas de mal ; il m'a bien traité, pendant neuf mois que j'ai été malade chez lui, et je l'ai prié de venir passer quelque temps avec nous, dans notre château; il faut lui faire bon accueil.

L'Aigle avait une sœur, qui était très belle, et le prince en devint amoureux, dès qu'il la vit. Cela ne plaisait pas à l'Aigle ni à sa mère non plus.

Un mois, deux mois, trois mois,... six mois s'écoulèrent, et le prince ne parlait pas de retourner chez lui. La vieille en était très mécontente, si bien qu'elle dit à son fils que si son ami ne songeait pas à s'en aller, sans retard, elle l'ac-

commoderait à une bonne sauce, et ils le mange raient à leur repas.

L'Aigle, voyant cela, proposa au prince une partie de boules dont l'enjeu devait être la vie de celui-ci, s'il perdait, et la main de sa sœur, s'il gagnait.

— C'est entendu, dit le prince; où sont les boules ?

Et ils se rendirent dans une avenue de vieux chênes, large et très longue, où se trouvaient les boules. Hélas I quand le prince vit ces boules-là ! . . . Elles étaient en- fer, et chacune d'elles pesait cinq cents livres. L'Aigle en prit une, et il la maniait, la jetait en l'air, très haut, et la recevait dans sa main, comme si c'eût été une pomme. Le pauvre prince ne pouvait seulement pas remuer la sienne.

— Tu as perdu et ta vie m'appartient ! lui dit l'Aigle.

— Je demande ma revanche, répondit le prince.

— Eh bien ! soit ; à demain la revanche.

Le prince va trouver la sœur de l'Aigle, les larmes aux yeux, et lui conte tout.

— Me serez-vous fidèle ? lui demande-t-elle.

— Oui, jusqu'à la mort 1 répond-il.

— C'est bien •, voici ce qu'il faudra faire : J'ai là deux grandes vessies, que je peindrai en noir,

l'hiver et le roitelet 237

de manière à les faire ressembler à des boules, puis je les mettrai parmi les boules de mon frère, dans l'avenue, et quand vous irez jouer, demain, vous aurez soin de prendre vos boules le premier et de choisir les deux vessies. Quand vous leur direz : — « Chèvre, élève-toi en l'air, bien haut, et vas en Egypte; il y a sept ans que tu es ici, sans avoir mangé de fer(i) l » elles s'élèveront aussitôt en l'air, et si haut, si haut, qu'on ne pourra les apercevoir. Mon frère croira que ce sera vous qui les aurez lancées, et, ne pouvant en faire autant, il s'avouera vaincu.

Les voilà de nouveau dans l'allée aux boules. Le prince prend ses deux boules, c'est-à-dire les deux vessies, et se met à jongler avec elles, et à les lancer en l'air, aussi facilement que si c'eussent été deux balles remplies de son, et cela au grand étonnement de l'Aigle.

— Que signifie ceci? se demandait celui-ci, avec inquiétude.

Il lance le piemier sa boule, et si haut, qu'elle mit un bon quart d'heure à tomber à terre.

— Bien joué ! dit le prince ; à mon tour. Et il murmura ces mots tout bas :

(1) Suivant ma conteuse, aller en Egypte signifie s'élever en l'air, voyager à travers l'air.

Gavr, kers d'as bro,

Ex. oui aman sei% bloa^o,

Tarn houarn na t'eus da qebri !...

c'est-à-dire : « Chèvre, retourne à ton pays ; il y a sept ans que tu es ici, sans avoir eu de fer à manger... »

Aussitôt sa boule s'éleva en l'air, si haut, si haut, qu'on ne l'aperçut bientôt plus, et ils avaient beau attendre, elle ne retombait pas à terre.

— J'ai gagné 1 dit le prince.

— Cela fait à chacun une partie; demain, nous jouerons la belle, à un autre jeu, dit l'Aigle.

Et il s'en retourna à la maison en pleurant et alla conter la chose à sa mère.

— Il faut le saigner et le manger, dit celle-ci ; pourquoi attendre plus longtemps ?

— Mais, je ne l'ai pas encore vaincu, ma mère ; demain, nous jouerons à un autre jeu, et nous verrons comment il s'en tirera.

— En attendant, allez me che/cher de l'eau, à la fontaine, car il n'y en a goutte, dans la maison.

— C'est bien, mère ; demain matin, nous irons tous les deux vous chercher de l'eau, et je porterai un défi au prince à qui en apportera le plus, dans un tonneau.

L'Aigle va trouver le prince et lui dit :

— Demain matin, nous irons à la fontaine prendre de l'eau à ma mère, et nous verrons qui de nous deux en apportera le plus.

— Très bien, répondit le prince, mais montremoi les pots.

Et l'Aigle lui montra deux tonneaux de cinq barriques chacun : il en portait facilement un, rempli d'eau, sur le plat de chaque main, — car il était aigle ou homme, à volonté.

Le prince va encore trouver la sœur de l'Aigle, plus inquiet que jamais.

— Me serez-vous fidèle? lui demanda-t-elle encore.

— Jusqu'à la mort, répondit-il.

— Eh bien ! demain matin, quand vous verrez mon frère prendre son tonneau, pour aller à la fontaine, dites-lui : — « Bah ! à quoi bon des tonneaux? Laissez-moi .cela là, et me donnez une houe, une pelle et une civière. » — Pourquoi ? demandera-t-il. — Pourquoi ? Mais pour déplacer la fontaine et l'apporter ici, ce qui sera bien plus commode, pour y puiser de l'eau, à volonté.

En entendant cela, il ira seul chercher de l'eau, car il ne voudra pas voir défaire sa belle fontaine, ni ma mère non plus.

Le lendemain matin, l'Aigle dit au prince :

— Allons prendre de l'eau à ma mère.

— Allons-y, répondit le prince.

— Prends ce tonneau, voici le mien ; — et en même temps, il lui montrait deux énormes tonneaux.

— Des tonneaux ! à quoi bon ? pour perdre du temps?

— Comment donc veux-tu apporter de Peau ici ?

— Donne-moi tout bonnement une houe, une pelle et une civière.

— Pourquoi faire ?

— Pourquoi, imbécile? Mais, pour apporter la fontaine ici donc, à la porte de la cuisine, afin de nous éviter la peine d'y aller si loin.

— Quel gaillard ! pensa l'Aigle; puis il dit : — Eh bien ! reste là, j'irai seul chercher de l'eau à ma mère.

Ce qu'il fit, en effet.

Le lendemain, comme la vieille disait à son fils que le moyen le plus sûr de se débarrasser du prince était de le tuer, de le mettre à la broche, puis de le manger, l'Aigle répondit qu'il avait été bien traité chez lui, et qu'il ne voulait pas se montrer ingrat ; mais que, du reste, il allait lui imposer d'autres épreuves, d'où il aurait bien de la peine à se tirer à son honneur.

Et en effet, il dit encore au prince :

l'hiver et le roitelet 241

— Aujourd'hui, j'ai fait la besogne, tout seul, mais déniai n, ce sera aussi ton tour.

— Que faudra-t-il faire, demain? demanda-t-il. — ■ Ma mère a besoin de bois, pour faire du

feu, dans sa cuisine, et il faudra abattre une avenue de vieux chênes qui est là, et les lui apporter, dans la cc*tir, pour sa provision d'hiver, et tout cela avant le coucher du soleil.

— C'est bien, ce sera fait, répondit le prince, en simulant un air indifférent, bien qu'il ne fût pas sans inquiétude.

Il alla encore trouver la sœur de l'Aigle.

— Me serez-vous fidèle? lui demanda-t-elle encore.

— Jusqu'à la mort, répondit-il.

— Eh bien ! demain, en arrivant dans la forêt, avec la hache de bois qu'on vous donnera, ôtez votre veste, jetez-la sur une vieille souche de

.chêne que vous verrez là, avec ses racines découvertes, puis frappez de votre hache de bois le tronc le plus voisin, et vous verrez ce qui arrivera.

Le prince se rend donc au bois, de bon matin, avec sa hache de bois sur l'épaule. Il ôte sa veste, la jette sur la vieille souche aux racines découvertes qu'on lui a désignée, puis il frappe de sa hache de bois le tronc de l'arbre le plus voisin , lequel s'abat aussitôt, avec un grand bruit.

— C'est bien, se dit-il ; si ce n'est pas plus difficile que cela, la besogne sera bientôt faite.

Il frappe ensuite un second arbre, puis un troisième, qui tombent aussi, au premier coup, et ainsi de suite, jusqu'à ce qu'il ne restât plus un seul arbre debout, dans l'avenue.

Il s'en retourna alors tranquillement au château.

— Comment! est-ce déjà fait? lui demanda l'Aigle.

— C'est fait, répondit-il.

L'Aigle courut à son avenue, et quand il vit tous ses beaux chênes abattus à terre, il se mit à pleurer, puis il alla trouver sa mère.

— Hélas! ma pauvre mère, je suis battu! Tous mes beaux chênes sont à terre ! Je ne puis lutter contre ce démon ; quelque puissant magicien le protège, sans doute.

Comme il faisait ainsi ses doléances à sa mère, arriva le prince, qui lui dit :

— Je t'ai vaincu, trois fois, et ta sœur m'appartient.

— Hélas ! oui, répondit-il ; emmène-la et vat'en, vite.

Le prince emmena donc dans son pays la sœur de l'Aigle. Mais, celle-ci ne voulait pas l'épouser encore, ni même l'accompagner jusqu'à chez son père. Elle lui dit :

— Nous nous séparerons, à présent, pour quelque temps, car nous ne pouvons encore nous marier. Mais, restez-moi toujours fidèle, quoi qu'il arrive, et, lorsque le moment sera venu, nous nous retrouverons. Voici une moitié de mon anneau et une moitié de mon mouchoir ; gardez-les et ils vous serviront, au besoin, à me reconnaître, plus tard.

Le prince fut désolé. Il prit la moitié de l'anneau et la moitié du mouchoir et revint seul au palais de son père, où Ton fut heureux de le revoir, après une si longue absence.

Quant à la sœur de l'Aigle, elle se mit en condition, chez un orfèvre de la ville, qui, par hasard, se trouvait être l'orfèvre de la cour.

Cependant, le prince oublia vite sa fiancée. Il devint amoureux d'une princesse venue à la cour de son père, d'un royaume voisin, et le jour fut fixé pour leur mariage. On fit de grands préparatifs et de nombreuses invitations. L'orfèvre de la cour, qui avait fourni les anneaux et autres bijoux, fut aussi invité avec sa femme, et même la femme de chambre de celle-ci, à cause de sa bonne mine et de sa distinction.

Celle-ci se fit fabriquer par son maître un petit coq et une petite poule en or, et les emporta, dans sa poche, le jour des noces. Elle fut placée à table vis-à-vis des nouveaux mariés. Elle posa

sur la table, à côté d'elle, la moitié de Panneau dont le prince avait l'autre moitié.

La nouvelle mariée la remarqua et dit :

— J'en ai une toute semblable (son mari la lui avait donnée) !

On rapprocha les deux moitiés Tune de l'autre, et elles se rejoignirent et l'anneau se retrouva complet. Il en fut de même pour les deux moitiés de mouchoir. Tous les assistants témoignèrent de leur étonnement. Le prince, seul, restait indifférent et semblait ne pas comprendre. Alors la sœur de l'Aigle posa sur la table, devant elle, son petit coq et sa petite poule en or, et jeta un pois sur son assiette. Le coq croqua aussitôt le pois.

— Tu l'as encore avalé, glouton ! lui dit la poulette.

— Tais-toi, répondit le coq, le prochain sera pour toi.

— Oui, le fils du roi me disait aussi qu'il me serait fidèle, jusqu'à la mort, quand il allait jouer aux boules avec mon frère l'Aigle.

Le prince dressa l'oreille. La sœur 4e l'Aigle jeta un second pois sur son assiette, et le coq le croqua encore.

— Tu l'as encore avalé, glouton! répéta la poulette.

— Tais-toi, ma poulette, le premier sera pour toi.

l'hiver et le roitelet 245

— Oui, le fils du roi me -disait aussi qu'il me serait fidèle, jusqu'à la mort, quand mon frère l'Aigle lui dit d'aller avec lui puiser de l'eau à la fontaine 1

Tout le monde était étonné et intrigué; le prince aussi était devenu très attentif. La sœur de l'Aigle jeta un troisième pois sur son assiette, et le coq le croqua comme les deux autres.

— Tu l'as encore avalé, glouton ! répéta la poulette.

— Tais-toi, ma gentille poulette, le premier sera pour toi.

— Oui, le fils du roi me disait aussi qu'il me serait fidèle, jusqu'à la mort, quand mon frère l'Aigle Tenvoya abattre une grande avenue de vieux chênes, avec une hache de bois.

Le prince comprit enfin. Il se leva, et se tournant vers son beau-père, il lui parla de la sorte :

— Beau-père, j'ai un conseil à vous demander. J'avais un gentil petit coffret d'or, dans lequel était renfermé mon trésor. Je le perdis, et je m'en procurai un nouveau. Mais voilà que je viens de retrouver le premier, et j'en ai deux, à présent. Lequel des deux dois-je conserver, l'ancien ou le nouveau ?

— Respect toujours à ce qui est ancien, dit le vieillard.

— C'est aussi mon avis, reprit le prince. Eh bien 1 j'ai aimé une autre, avant votre fille, et je m'étais engagé envers elle ; la voici !

Et il alla à la servante de l'orfèvre, qui était la sœur de l'Aigle, et la prit par la main, au grand étonnement de tous les assistants.

L'autre fiancée, ainsi que son père, sa mère et ses parents et invités, se retirèrent, fort mécontents. Les festins, les jeux et les réjouissances n'en continuèrent pas moins, pour fêter le mariage du prince et de la sœur de l'Aigle.

Conté par Marguerite Philippe.

Décembre 1868.

Le débat entre l'Hiver et le Roitelet par lequel commence ce conte semble étranger à la fable principale et n'avoir été introduit que pour motiver le combat entre les animaux à poil et les animaux à plumes. Le reste du conte, — les épreuves du héros, son oubli de l'héroïne et la reconnaissance finale, — appartient à un thème très répandu et riche en variantes.

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LA FILLE DU ROI D'ESPAGNE (peau-d'ane)

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Kement-man holl oa d'ttun atn^er Ma ho iefoa dennt ar ter.

Tout ceci se passait du temps Que les poules avaient des dents.

|L y avait une fois un roi d'Espagne dont la femme venait de mourir. Il aimait beaucoup la reine, et fut si désolé de sa perte, qu'il jura de ne pas se remarier... à moins de trouver une jeune fille qui lui ressemblât, et à qui ses habits de noces iraient parfaitement. Or, la reine était d'une beauté- si accomplie et de formes si parfaites, qu'il était convaincu qu'il resterait veuf, le reste de ses jours.

Il avait une fille, âgée de dix-huit ans, et qui était aussi d'une grande beauté, et ressemblait à

sa mère. Un jour, en jouant, elle mit les habits de noces de sa mère, et ils lui allaient à merveille et comme s'ils avaient été faits pour elle. Son père survint et se jeta à son cou, en s'écriant :

— Ma femme 1 ma femme!... J'ai retrouvé ma femme I...

La princesse rit, pensant que son père plaisantait. Mais, il ne plaisantait pas. Quelques-uns prétendent que la douleur qu'il avait éprouvée de la perte de sa femme avait troublé sa raison. Toujours est-il que le lendemain, il parla à la princesse de l'épouser et, pendant huit jours, il la poursuivit de ses instances, sans lui laisser un moment de tranquillité. La pauvre enfant était bien embarrassée.

Elle alla consulter une vieille femme, qui habitait une pauvre hutte, dans un bois voisin. La vieille lui dit :

— Consolez-vous, mon enfant ; je vous conseillerai, et cette sotte passion passera à votre père. Dites-lui que vous voulez avoir d'abord une robe de la couleur des étoiles.

La princesse retourna à la maison, et quand son père revint lui parler de son amour, elle lui dit :

— Commencez, mon père, par me procurer une robe de la couleur des étoiles, puis nous verrons.

Le roi envoie des messagers chez tous les marchands de draps et de tissus de la ville, puis par tout le royaume, avec ordre de lui apporter tout ce qu'ils trouveront de plus beau et de plus riche, sans regarder au prix. On finit par trouver un tissu de la couleur des étoiles. On le présenta à la princesse, et son embarras, loin de se dissiper, ne fit que s'accroître.

Elle alla encore trouver la vieille.

— Hélas ! lui dit-elle, on m'a trouvé un tissu pour faire une robe de la couleur des étoiles !

— Eh bien I répondit la vieille, dites à présent, à votre père, que vous voulez aussi une robe de la couleur de la lune. Il ne trouvera pas cela aussi facilement, et, pendant qu'on cherchera, peut-être reviendra-t-il à son bon sens.

Le lendemain, quand son père vint lui faire sa cour, elle lui dit :

— Je veux, à présent, mon père, avoir aussi une robe de la couleur de la lune.

•*- Vous l'aurez, ma fille, répondit-il, quoi qu'il puisse m'en coûter.

Et il envoya encore des messagers, dans toutes les directions.

On finit par se procurer encore ce tissu précieux, au bout de quinze jours de recherches patientes, mais il coûta cher! Le roi, radieux, alla le présenter à sa fille.

L'embarras de la princesse ne fit qu'augmenter, car son père devenait chaque jour plus pressant, et, la nuit venue, elle alla encore, secrètement, consulter la vieille du bois.

— Hélas! lui dit-elle, il m'a encore trouvé une robe de la couleur de la lune 1

— Vraiment? Comment s'y prend-il donc ?... Mais, peu importe; demandez-lui, à présent, une robe de la couleur du soleil, et nous verrons bien comment il s'en tirera, cette fois.

On envoya encore des messagers de tous les cotés, dans le royaume, et même hors du royaume, à la recherche d'un tissu de la couleur du soleil. Un mois, deux mois, trois mois se passèrent, et les messagers ne revenaient pas, et le roi était fort inquiet. On finit pourtant par le trouver aussi, ce tissu merveilleux, et le roi, ne se tenant pas de joie, courut le présenter à la princesse, en criant :

— Le voilai II est trouvé!... Nous allons, à présent, faire les noces !...

— Oui, mon père, répondit-elle* tranquillement, vous m'avez procuré tout ce que je vous ai demandé, et je dois tenir ma parole.

Mais, la nuit venue, elle sortit encore secrètement du palais, pour aller trouver la vieille du bois, et elle lui dit :

— Hélas ! c'en est fait de moi ! H m'a aussi procuré la robe de la couleur du soleil I

— Et comment diable a-t-il pu faire cela ! s'écria la vieille, étonnée... A présent, ma pauvre enfant, il vous faut quitter la maison de votre père. Mettez dans un coffre vos trois robes couleur des étoiles, de la lune et du soleil, et aussi la toilette de mariage de votre mère, et emportezles, de nuit. Vous vous habillerez simplement, comme la fille d'un artisan, et ferez en sorte de vous placer comme servante, dans quelque ferme, à la campagne.

La princesse suivit les conseils de la vieille et quitta la maison de son père, en emportant un coffre contenant les trois robes merveilleuses et la toilette de mariage de sa mère.

Quand le roi s'aperçut, le lendemain matin, de la disparition de sa fille, il pleura comme un enfant, et il envoya des soldats partout à sa recherche. Elle allait être prise par une troupe de cavaliers, quand elle se cacha sous l'arche d'un pont, et les cavaliers passèrent, sans l'apercevoir. Ils repassèrent presque aussitôt, en s'en retournant à la maison, et elle les entendit qui disaient : — A quoi bon aller plus loin ? La princesse est beaucoup plus sage que son père 1

Elle sortit alors de sa cachette et continua sa route. Au coucher du soleil, elle arriva à un vieux château, et y demanda logement, pour la nuit. On eut pitié d'elle, tant elle était exténuée

de fatigue, et on la logea. Le château était habité par une veuve riche, et qui n'avait qu'un fils unique.

Le lendemain, la princesse demanda à être gardée comme servante dans la maison. On la prit pour garder les pourceaux. Elle passait toutes ses journées avec ses bêtes dans le bois qui entourait le château.

Un jour, que le temps était beau et le soleil clair, elle tira de son coffre, qu'elle ne quittait jamais, sa robe de la couleur des étoiles et la revêtit. Le jeune seigneur du château, qui chassait dans le bois, l'aperçut et s'approcha à la hâte. Mais, la princesse aussi l'avait aperçu de loin, et elle ôta vite sa robe et la serra dans son coffre, qu'elle cacha dans un buisson. Quand le jeune seigneur arriva près d'elle, et ne vit qu'une gardeuse de pourceaux, au lieu de la belle princesse qu'il s'attendait â trouver, il fut bien déçu, fit un geste de dépit et s'en retourna au château, sans rien dire.

Le lendemain, la princesse mit sa robe de la couleur de la lune. Le jeune seigneur l'aperçut encore et courut â elle. Mais, elle eut encore le temps d'ôter sa robe et de la serrer dans son coffre, qu'elle cacha dans un buisson, et le chasseur, désappointé, se trouva, comme la veille, en présence de la gardeuse de pourceaux.

— N^ivcz-vous pas vu une belle princesse par ici, tout à l'heure ? lui demandait-il.

— Non, Monseigneur, répondit-elle, je n'ai vu personne.

Et il tourna encore les talons, d'un air dépité, et en se disant:

— Cette gardeuse de pourceaux doit être autre chose que ce qu'elle paraît ; il faut que je la surveille.

Le lendemain, la princesse mit sa robe de la couleur du soleil, et elle était si belle, que les petits oiseaux sautillaient et chantaient d'allégresse, sur les branches, au-dessus de sa tête, et ses pourceaux eux-mêmes l'admiraient, en faisant : OS h! oc'h!...

Le jeune seigneur, qui la guettait, caché derrière un tronc d'arbre, courut à elle. Mais, il trébucha et tomba dans une fosse recouverte de fougère et d'herbes folles. La jeune fille eut encore le temps d'ôter sa robe et de la serrer dans son coffre, qu'elle cacha dans un buisson, et quand le seigneur arriva près d'elle, il se trouva encore devant la gardeuse de pourceaux. Mais, il savait à quoi s'en tenir, à présent, et il retourna au château, en songeant à la manière dont il s'y prendrait, pour connaître toute la vérité.

Sa mère voulait le marier, et trois jeunes de-

moiselles devaient arriver au château, pour y passer quelques jours. La veille de leur arrivée, il prit son fusil et partit, plus tôt que d'ordinaire, pour la chasse, afin, disait-il, de prendre quelques pièces de gibier pour les demoiselles attendues. Il se rendit tout droit à une ferme, qui était sur la lisière du bois, et demanda à la fermière de lui permettre de passer trois ou quatre nuits et autant de jours dans un lit placé sous l'escalier, et où n'arrivait pas la lumière du jour.

— Jésus! Monseigneur, s'écria la fermière, vous serez très mal là ! J'ai un bon lit de plume, dans la chambre, et vous y serez beaucoup mieux.

— Non, non ! répondit-il, c'est sous l'escalier que je veux être. Demain matin, vous irez au château, et vous demanderez un peu de bouillon frais pour une mendiante malade, à qui vous avez donné l'hospitalité. Si l'on vous demande si vous ne m'avez pas vu, vous direz que non.

Il se coucha donc dans le lit, sous l'escalier, et la fermière alla, le lendemain matin, au château et dit à la dame :

— Je viens, Madame, vous demander un peu de bouillon frais, pour une pauvre mendiante, à qui j'ai donné l'hospitalité, la nuit dernière, et qui est restée dangereusement malade, chez nous.

— Oui, certainement, fermière, et venez tous les jours en chercher, pendant que la malade sera chez vous. Mais, dites- moi, n'avez-vous pas vu mon fils, hier ?

— Nous le voyons, presque tous les jours, Madame, qui va à la chasse ou en revient, mais hier, nous ne l'avons pas vu.

— Il est parti, hier matin, pour la chasse, selon son habitude, et il n'est pas rentré, et je suis un peu inquiète. Si vous le voyez, dites-lui que les demoiselles que nous attendions sont arrivées, et qu'il revienne, vite, à la maison.

La fermière s'en retourna avec le bouillon, et accompagnée d'une des trois demoiselles, qui voulait voir la malade.

— Où est cette pauvre femme? demanda-telle, en entrant dans la maison.

— La voici, dans ce lit, sous l'escalier.

— Dieu ! comme il fait noir là ! Apportez une lumière, pour que je puisse la voir.

— Hélas ! elle est si mal, qu'elle ne peut supporter la lumière.

La demoiselle s'approcha du lit, à tâtons, et demanda :

— Comment êtes-vous, ma pauvre femme ?

— Mal, répondit une voix si faible, qu'on l'entendait à peine; hélas 1 j'en mourrai, sans doute ; mais, ce qui me peine le plus, c'est de songer que

j'ai laissé mourir, faute de soins, un petit enfant que j'ai eu...

— Que cela ne vous tourmente pas, ma pauvre femme ; moi aussi, j'ai eu un enfant, du jardinier de mon père, et personne n'en a jamais rien su.

Et elle lui donna une pièce d'or et s'en alla.

Le lendemain, la fermière alla encore chercher du bouillon au château, et une autre des trois demoiselles l'accompagna, pour voir la malade.

— Comment vous trouvez-vous, ma pauvre femme ? lui demanda-t-elle.

— Mal, fort mal ! répondit une voix d'une faiblesse extrême ; hélas ! j'en mourrai, sans doute ; mais, ce qui me peine le plus, c'est un enfant que j'ai eu, sans être mariée, et que j'ai laissé mourir, faute de soins.

— Bast I que cela ne vous tourmente pas tant; moi aussi, j'ai eu deux enfants, sans être mariée, et ils sont morts tous les deux, et personne n'en a jamais rien su.

Et elle lui donna aussi deux pièces d'or, et s'en alla.

— Tout ceci est bon à savoir, se disait le jeune seigneur.

Le troisième jour, quand la fermière alla encore chercher du bouillon, au château, pour la pré-

tendue malade, la troisième demoiselle vint avec elle à la ferme.

— Comment allez-vous, ma pauvre femme ? demanda- t-elle, comme les autres.

— Mal, très mal ! et j'en mourrai, sans doute ; mais ce qui me tourmente le plus, en ce moment, c'est la pensée d'un enfant que j'ai eu, sans être mariée, et que j'ai laissé mourir, faute de soins.

— Bast ! ne vous tourmentez donc pas tant, pour si peu ; j'en ai eu trois, moi, et ils sont morts tous les trois, sans que personne en ait jamais rien su.

Et elle lui donna aussi trois pièces d'or, et s'en alla.

— Je me souviendrai de tout ceci... Et elles veulent encore m'avoir pour mari!*., se dit le jeune seigneur.

Le lendemain matin, il dit à la fermière :

— Allez encore, pour la dernière fois, chercher du bouillon au château et demandez, de plus, un panier de salade et la gardeuse de pourceaux pour vous le porter jusqu'à la ferme.

La fermière se rendit au château, pour la quatrième fois, et en revint avec la gardeuse de pourceaux. Celle-ci demanda à voir aussi la malade.

— Comment êtes-vous, ma pauvre femme ?

lui demanda-t-elle.

— Mal, très mal I J'en mourrai, sans doute ; mais, ce qui me chagrine le plus, c'est que j'ai laissé mourir, faute de soins, un enfant que j'ai eu.

— Vous êtes mariée ?

— Hélas ! non.

— Dieu ! que me dites-vous là ? Et moi, qui suis la fille du roi d'Espagne, j'ai quitté le palais de mon père, habillée en servante, et je me suis faite gardeuse de pourceaux, pour ne pas tomber dans le péché I... Mais, peu importe, Dieu est bon et miséricordieux; priez-le, du fond du cœur, je le prierai aussi, et il vous pardonnera.

Et elle s'en alla.

— Je sais, à présent, ce que je voulais savoir, se dit le jeune seigneur.

Il se leva alors et prit, joyeux, la route de la maison. Il tua une perdrix, et l'apporta au château. Quand il arriva, sa mère lui sauta au cou, pour l'embrasser, et les trois demoiselles firent comme elle. Il fit cuire la perdrix qu'il avait prise et dit à sa mère qu'il voulait souper seul avec les trois demoiselles, dans sa chambre.

Quand on servit la perdrix, il la découpa ' en six morceaux : en mit un dans l'assiette d'une

des demoiselles, deux dans celle de la seconde, et trois dans celle de la troisième.

— C'est moi, pensa celle-ci, qui suis celle qu'il préfère et qui l'épouserai !

— A présent, Mesdemoiselles, dit-il alors, il faudra danser 1

— Oui, répondirent-elles; après souper; mais, nous n'avons qu'un danseur et pas de sonneur (ménétrier).

— Voici le ménétrier qui vous fera danser, mères dénaturées et sans cœur, dit-il en prenant un fouet pendu à un clou au mur.

Et il se mit à cingler les demoiselles, à tour de bras. Et des cris, des sanglots et des larmes.

— Pardon! pitié! miséricorde! criaient-elles.

— Pitié, dites-vous? Et avez-vous eu pitié, vous, de vos enfants, que vous avez fait mourir secrètement : vous, un; vous, deux, et vous trois?...

— Ce n'est pas vrai ! criaient-elles.

— Comment, ce n'est pas vrai? Mais, c'est vous-mêmes qui me l'avez avoué! Car sachez que je suis la prétendue malade à qui vous avez livré votre secret, dans la ferme. Retournez, vite, chez vos parents, et que je ne vous revoie plus !

Et les pauvres demoiselles s'en allèrent, toutes honteuses et tout en larmes.

26o CONTES DIVERS

Alors, le jeune seigneur fit appeler la gardeuse de pourceaux :

— Il faut, Mademoiselle, lui dit-il, que vous me disiez, à présent, la vérité et avouiez qui vous êtes, car je sais que vous êtes autre chose que ce que vous paraissez.

— Qui je suis ? répondit-elle, une pauvre fille sans père ni mère, ni aucun soutien au monde, et qui a été bien heureuse d'avoir été prise, dans votre maison, pour garder les pourceaux.

— À quoi bon dissimuler, plus longtemps? Vous êtes la fille du roi d'Espagne, et je sais pourquoi vous avez quitté le palais de votre père.

— Qui donc vous l'a dit ?

— Vous-même.

— Moi?... Quand donc et où ?

— Dans la maison de la fermière, car c'est moi qui étais la prétendue malade couchée dans l'obscurité, sous l'escalier.

— Est-ce vrai, mon Dieu ?

— C'est parfaitement vrai, comme je désire vous avoir pour femme, et non une autre.

On écrivit au roi d'Espagne, qui se hâta de venir, et on célébra le mariage, et il y eut des. fêtes et des festins magnifiques.

J'étais là moi-même, comme tournebroche ; mais comme je trempais mon doigt dans toutes

les sauces, un grand diable de cuisinier vint, qui me donna un coup de pied dans le c. et me lança jusqu'ici pour vous conter ce joli conte.

Conté par Barbe Tassel, Plouaret, 1869.

Serait-ce ici le thème primitif d'après lequel Perrault aurait écrit son conte si connu de Peau d'Ane? Dans ce cas, il l'aurait sensiblement modifié, dans sa seconde partie surtout, en substituant l'épisode du gâteau et de l'anneau à l'épreuve de la ferme, dans le nôtre, qu'il aura jugé trop cru et trop réaliste pour les jeunes lecteurs à qui il s'adressait.

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