Contes populaires de l'EÌgypte ancienne
ORSQ.UE M. de Rongé déconvrît en 18^2 une nouvelle T époque pharaonique, analogue aux récits des Mille et une Nuits, la surprise en fut grande, même pour les savants qui croyaient bien connaître VÉgypte ancienne. On avait trouvé dans les papyrus des hymnes à la divinité, des poèmes historiques, des écrits de magie ou de science, des lettres d’ affaire, une littérature sérieuse et solennelle, mais des contes ! Les hauts personnages dont les momies reposent dans nos musées avaient un renom de gravité si bien établi, que personne au monde n’avait osé les soupçonner d’avoir lu ou composé des romans, au temps où ils n’ étaient encore momies qu’en espérance. Le conte existait pourtant ; il avait
INTRODUCTIOM
appartenu à un prince, à un enfant de roi qui fut roi lui-même, à Sèti II, fils de Mînéphtah, petitfils de Sésostris. Une Anglaise de passage à Paris, Madame Élisabeth d’Orhiney, avait remis à M. de Rougé un papyrus qu’elle avait acheté en Italie, et dont elle désirait connaître le contenu. Il y était question de deux frères, dont le plus jeune, accusé faussement par la femme de Vautre et contraint à la fuite, se transforme successivement en taureau, puis en arbre, avant de renaître une dernière fois dans le corps d’un roi. Le premier mémoire de M. Rougé était une analyse plutôt qu’une traduction (i). Plusieurs parties du texte étaient à peine effleurées; d’autres étaient coupées à chaque instant par des lacunes, provenant soit de l’usure du manuscrit, soit de la dijfflculté qu’on éprouvait alors à déchiffrer beaucoup de signes ou à suivre certaines totirnures grammaticales : le nom même du héros était mal lu (2). Depuis, nul morceau de littérature égyptienne n’a été plus minutieusement étudié, ni à plus de profit. L’industrie incessante des savants en a corrigé les fautes et
(i) Dans la Revue archéologique, t. JX, p. sqq., et
dans /'Athénæum Français, T. I, i8S2.
(3) Satou au lieu de Bitiou. C’est du reste M. de Rougé lutmeme qui a corrigé cette erreur de lecture.
INTRODUCTION
comblé les vides : le Conte des deux Frères se lit couramment aujourd'hui, à quelques mots près (i).
Pendant dou^e ans il demeura comme un monument unique. Mille reliques du passé reparurent successivement au jour, listes de provinces conquises, catalogues de noms royaux, inscriptions funéraires, chants de victoires, des épîtres familières, des livres de compte, des formules d’ incantation magique, des pièces judiciaires, jusqu’à des traités de méde-cine et de géométrie, rien qui ressemblât à un roman. En 1864, le hasard des fouilles fit découvrir, en pleines ruines de Thèbes, à Déir-el-Médinéh , et dans la tombe d’un moine copte, un coffre en bois qui contenait, avec le cartulaire d’un couvent voisin., des manuscrits de nature moins édifiante, les recommandations morales d’un scribe Ani à son fils Khonshotpou (2), des prières pour les douge heures de la nuit, et un conte fantastique plus étrange encore que le
(j') C’est le premier des contes imprimés dans ce volume, p.
(2) Analysées par Maspero dans The Academy (août 1S71), et par Brugsch, Altægyptische Lebensregeln in einem hieratischen Papyrus des vice-kôniglichen Muséums zu Bulaq, dans la Zeitschrift, i8j2, p. 4^-Si, traduit entièrement par E. de Rougé, Etude sur le Papyrus du Musée de Boulaq, lue à la séance du 2) août 1872, in-8°, 12 p. (Extrait des Comptes-rendus de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 2« série, t. VII, p. 440-4^1), et par Chabas, L’Égyptologie, t. I-II, Les Maximes du scribe Ani, in-8°, idjC-id-jy .
INTRODUCTION
Conte des Deux Frères. Le héros s’appelle Satni, fils d’un roi de Memphis : il se débat contre une bande de momies parlantes, de sorcières, de magiciens, d’êtres ambigus dont on se demande s’ils sont moi'ts ou vivants. Ce qu’un roman de mœurs païennes venait faire dans la tombe d’un moine, j’imagine qu’il sei'a toujours malaisé de le savoir exactement. On conjecture que le possesseur des papyrus a dû êtreun des derniers Égyptiens qui aient entendu quelque chose aux atteiennes écritures; lui nm-t, ses dévots confrères enterrèrent avec lui des 'manuscrits que personne ne comprenait plus, et sous lesquels ils flairaient je ne sais quels pièges du démon. Quoi qu’il en soit, le roman était là, incomplet du début, mais asse'i bien conservé partout ailleurs pour qu’un savant accoutumé au démotique le déchiffrât sans trop de difficulté. L’étude de l’écriture démotique (i) n’était pas encore populaire parmi les égyptologues : la ténuité et l’indécision des caractères qui la composent, la nouveauté de plusieurs formes grammaticales, l’aridité ou la niaiserie des textes, effrayaient ou rebutai eut
(i) On nomme écriture démotique l’écriture employée aux usages de la vie civile à partir de la XXVI^ dynastie. C’est une forme très rapide et très abrégée de l’ancienne écriture cursive connue sous le nom de hiératique.
INTRODUCTION
bien des gens. Ce que M. de Rongé avait fait pour le papyrus d*Orhiney, M. Brugsch était seul capable de le faire pour le papyrus de Boulaq : la traduction qu’il en a donnée, en i86y, dans la Revue archéologique, est si fidèle, qu’ aujourd’hui encore on n’y a presque rien changé (ij.
Depuis lors, les découvertes se sont succédé sans interruption. En i8y4, M. Goodwin, furetant au hasard dans la collection Harris, que le British Muséum venait d’acquérir, mit la main sur les Aventures du Prince Prédestiné (2), 'et sur un fragment qu’il prit pour l’extrait d’une chronique, en dépit d’une ressemblance évidente avec certains passages des aventures d’Ali Baba (y). Quelques semaines après, M. Chabas signalait à Turin ce qu’il pensait être les feuillets épars d’un conte licencieux (4),
(1) C'est le Conte de Satni-Khâmoïs, p. 161-208 de ce volume.
(2) Transactions of the Society of Biblical Arcliæology, i. III, p‘ S99 ) annoncé par M. Chabas à l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, dans la séance du 17 airil 18 j 4; cf. Comptesrendus, 1874, p. 92, 11J-120, et p. 22S~244 de ce volume.
(j) Transactions of the Society of Biblical Archæology, t. III, p. 600. C’est le cmüe publié dans ce volume sous le litre : Comment Thoutii prit la ville de Joppé, p. 14J-160.
(4) Annoncé par M. Chabas à l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, dans la séance du 17 avril 1874, et publié sous le titre : L'épisode du Jardin des Fleurs, dans les Comptes-rendus, 1874, p. Q2, J20-124. M. Chabas pensait avoir retrouvé l’histoire des amours d’une courtisane avec un militaire. L’examen attentif que
INTRODUCTION
d parmi les papyrus de Boulaq les restes d’une histoire d’amour (i). M. GoUnischeff a découvert depuis, à Saint-Pétershourg , trois nouvelles dont le texte est demeuré inédit jusqu’ à présent (2). M. Erman a donné récemment l’analyse d’un long récit, dont le manuscrit, après avoir appartenu à Lepsius, est aujourd’hui au musée de Berlin (^). Enfin, il y a, dans un papyrus de Berlin, le début d’un roman d’aventures, trop mutilé pour qu’on puisse en deviner sûrement le sujet (4), et sur plusieurs ostraca dispersés dans les divers musées de l’Europe les débris d’une histoire de rez'enants (y). Ajoute^ que certaines œuvres consi-
j’ai fait du manuscrit original m’a montré que les fragments en avaient été mal assemblés et doivent être disposés d’une manière fort différente de celle qu’avait imaginée M. Chabas. Le papyrus renferme, non pas un conte licencieux, mais des chants d’amour analogues à ceux du Papyrus Harris, n° $oo (Maspero, Études égyptiennes, t. I, p. 2iq-22o).
(1) Comptes-rendus, i8j4, p. 124.
(2) Zeitschrift für Ægyptische Sprache und Alterthumskunde, iS-jé, p. loy-iii, sous le titre : Le Papyrus n® i de Saint-Pétersbourg ; et Sur un ancien conte égj'ptien. Notice lue au Congrès des Orientalistes à Berlin, i88i, in 8°, 21 p.
(y) Voir p. y 1-86 de ce volume.
(4) Lepsius, Denkmàler, Abth. VI, pl. 112, et p. 26y-2’j2 de ce volume.
(y) Deux au musée de Florence (Goléuischeff, Notice sur un Ostracon hiératique, dans le Recueil, T. 111, p. y-j), un au musée du Louvré (Recueil, T. III, p. y), un au musée de Vienne (Bergmanu, Hieratische und Hicratisch-Demotische Texte der Sammlung Ægyptischcr Alterthümer des Allerhôchstcn Kaiserhauses, pl. IV, p. VI).
dêrées généralement comme des documents historiques, les Mémoires de Sinouhit (i), la Querelle entre l'employé et le paysan (2), les négociations entre le roi Apôpi et le roi Soqnounri (3), la Stèle de la princesse de Bakhtan (4), sont en réalité des morceaux de littérature romanesque. Même après vingt siècles de ruines et d’oubli, l’Egypte a conservé presque autant de contes amusants que de poèmes lyriques ou d’hymnes adressés à la divinité.
’examen de ces contes soulève diverses questions plus ou moins difficiles à résoudre. Sont-ils originaires du pays même, ou V Egypte les a-telle empruntés à des peuples voisins qui les connaissaient avant elles ? Je ne prétends pas indiquer tout ce que le Conte des Deux Frères, par exemple, a de commun avec des récits recueillis ailleurs, un peu partout ; mais prenei-en quelques traits au hasard, et vous sere-^ élon-
(1) Lepsius, Dcnkmiiler, Ahth. VI, pl. 104-106 tl p. Sj-ijo de ce volume.
(2) Lepnus, Denkmaler, Abth. VI, pl. loS-iio,
Papyrus Butler 427, au Briiish Muséum ; voir p. 44-40 de ce volume.
(4) Sallier I, pl. 1-4; pl. 2 verso; voir p. 271-286 de ce volume. (4) Voir p. 20^-224 de ce volinns.
nés de voir à quel point la donnée et le détail en ressemhlent à certaines données et à certains détails qu'on retrouve dans la littérature populaire d’autres nations.
Il se résout à première vue en deux contes différents. Au début, c’est l’histoire de deux frères, l’un marié, l’autre célibataire, qui vivent dans la même maison et s’occupent aux mêmes travaux. La femme d’Anoupou s’éprend de Bitiou sur le vu de sa force, et veut profiter de l’absence du mari pour satisfaire brutalement un accès de passion^ subite. Il refuse avec indignation; elle l’accuse de viol, et manœuvre si adroitement qu’Anoupou, saisi de fureur, se décide à tuer son frère en trahison. Celui-ci, prévenu par les bœufs qu’il conduisait, s’enfuit, échappe à la poursuite grâce à la protection du soleil, se mutile et se disculpe, mais refuse de revenir à la maison commune et s’exile au Val de l’Acacia. Le frère aîné, désespéré, rentre che:;^ lui, met à mort la calomniatrice, puis « demeure en deuil de son petit frère » .
fusqu’à pi'èsent, le merveilleux ne tient pas trop de place dans l’action : sauf quelques discours p-ononcès par les bœufs et l'apparition miraculeuse d’une eau remplie de crocodiles entre les deux frères, au plus chaud de la poursuite, le narrateur ne s’est guère servi que de faits empruntés à la vie courante. L’autre
INTRODUCTION
conte nest que prodiges d’un bout à l’autre. Bitiou s’est retiré au Val pour vivre seul, et a déposé son cœur dans une fleur de l’Acacia. C’est une précaïUion des plus naturelles : on enchante son cœur, on le place en lieu sûr, au sommet d’un arbre ; tant qu’il y restera intact, aucune force ne prévaudra contre le personnage auquel il appartient (i). Cependant, les dieux, descendus en visite sur la terre, ont pitié de la solitude de Bitiou et lui fabriquent une femme (2). Il l’aime éperdûment , lui confie le secret de sa vie, et lui recommande de ne pas quitter la maison, car le Nil qui passe à travers la vallée est épris de sa beauté et ne manquerait pas à vouloir l’enlever. Cette confidence faite, il part pour la chasse, et naturellement la fille des dieux agit au rebours de ce qu’il avait dit : le Nil la poursuit et s’emparerait d’elle, si l’Acacia qui joue, on ne sait trop comment, le rôle de protecteur, ne la sauvait en jetant à Veau
(i^ C’en la donnée du Corps sans âme qui se retrouve dans un grand nombre de contes orientaux et occidentaux.
(2) Hyacinthe Husson, qui a étudié d’asse\près Le Conte des Deux Frères (La Chaîne traditionnelle, Contes et Légendes au point de vue mythique, Paris 18J4, p. ), a rapproché avec raison la création de cette femme par Khnoumou et la création de Pandore, jabriquee par Hepheestos sur l'ordre de Zeus. « Ces deux femmes sont U gratifiées de tous les dons de la beauté, toutes deux sont pourtant « funestes, l’une à son époux, l’autre à la race humaine tout entière. »
INTRODUCTION
une bonde de ses doeveux. Cette épave, dmrrièe jusqu’en Egypte, est remise à Pharaon, et Pharaon, conseillé par ses magiciens, envoie ses gens à la recherche de la fille des dieux. La force échoue une première fois ; à la seconde tentative la trahison réussit, on coupe V Acacia, et la chute de T arbre produit la mort immédiate de Bitiou. Trois années durant il reste inanimé; la quatrième, il ressuscite avec l’aide de son frère, et songe à tirer vengeance du crime dont il a été victime. C’est désormais entre l’épouse infidèle et le mari outragé une lutte d’adresse magique et de méchanceté. Bitiou se change en taureau : la fille des dieux obtient qu’on égorge le taureau. Le sang, tombé sur le sol, en fait jaillir deux perséas qui trouvent une voix pour reprocher à la fille des dieux sa double perfidie : la fille des dieux obtient qu’on abatte les deux perséas, qu’on en façonne des planches, et, pour être certaine de sa vengeance, veut assister à l’opération. Un copeau, envolé sous l’herminette des menuisiers, lui entre dans la bouche : elle l’avale, conçoit, accouche d’un fils qui devient roi d’Égypte à la mort de Pharaon. Ce fils est Bitiou réincarné : à peine monté sur le trône, il rassemble les conseillers de la couronne, leur expose ses griefs, et condamne celle qui, après avoir été sa feniine, est devenue sa mère.
INTRODUCTION
Ces deux contes sont indépendants Vun de Vautre, et auraient pu fournir la matière de deux romans différents. La fantaisie populaire les a ajustés bout à bout. C'est une liberté qu'elle s'accorde souvent, en vertu de Vaxiome bien connu : La plus longue histoire est toujours la meilleure. La soudure est asse^ grossière entre les deux pièces, et les Égyptiens n’ont pas déployé grand effort d' imagination à l’opérer. Avant de s’exiler, Bitiou a déclaré qu’un malheur lui arriverait bientôt, et a décrit les prodiges qui doivent annoncer à son frère la mauvaise nouvelle. Ils s’accomplissent au moment où l’Acacia tombe. Anoupou se met en marche et part à la recherche du cœur de son frère. Le service rendu en cette circonstance compense la tentative de meurtre dont il s’était rendu coupable dans le premier conte.
La tradition grecque, elle aussi, avait ses romans, où le héros est tué ou menacé de mort pour avoir dédaigné l’amour coupable d’une femme, Hippolyte, Pélée, Phinée. Bellérophon, fils de Glaucon, « à qui donnèrent les dieux la beauté et une aimable vigueur », avait résisté aux avances de la divine Anleia, et celle-ci, furieuse, s’adressa au roi Prœtos : « Meurs, Prœtos, ou tue Bellérophon, car il a voulu s'unir d’amour avec moi, qui n’ai point voulu. »
INTRODUCTION
Prœtos, envoya le héros en Lycie, où il dut combattre la Chimère (i). La tradition hébraïque raconte en grand détail une histoire analogue au récit égyptien. Joseph vivait dans la maison de Pôtifar comme Bitiou dans celle d’ Anoupou : « Or il était beau de taille et de jigure. Et il arriva à quelque temps de là que la femme du maître de Joseph jeta ses yeux sur lui et lui dit : « Couche avec moi ! » Mais il s’y refusa et lui répondit : « Vois-tu, mon (( maître ne se soucie pas, avec moi, de ce qui se (( passe dans sa fnaison, et il m’a confié tout son « avoir. Lui-même n’est pas plus grand que moi (( dans cette maison, et il ne m’a rien interdit, si ce <( n’est toi, puisque tu es sa femme. Comment donc V commettrais-je ce grand crime, ce péché contre « Dieu ? » Et quoiqu’elle parlât ainsi à Joseph tous les jours, il ne l’écouta point et refusa de coucher avec elle et de rester avec elle. Or, il arriva un certain jour qu’étant entré dans la chambre pour y faire sa besogne, et personne des gens de la maison ne s’y trouvant, elle le saisit par ses habits en disant : « Couche avec moi ! » Mais il laissa son habit entre ses mains et sortit en toute hâte. Alors, comme elle
(i) Iliade, Z, i$)-2io. Hyacitilhe Htisson avait déjà fait ce rapprochement (La Chaîne traditionnelle, p. Sj).
INTRODUCTION
vit qu’il avait laissé son habit entre ses mains et qu’il s’était hâté de sortir, elle appela les gens de sa maison et leur parla en ces termes : « Voye'X^ donc, « on nous a amené là un homme hébreu pour nous U insulter. Il est entré ches^ moi pour coucher avec « moi, mais j’ai poussé un grand cri, et quand il <( m’entendit élever la voix pour crier, il laissa son « habit auprès de moi et sortit en toute hâte, n Et elle déposa l’habit près d’elle, jusqu’à ce que son maître fût rentré chex^ lui ; puis elle lui tint le même discours, en disant : « Il est entré che^ moi, « cet esclave hébreu que tu nous as amené, pour (f m’insulter, et quand f élevai la voix pour crier, il « laissa son habit auprès de moi et se hâta de sortir. » Quand son maître eut entendu les paroles de sa femme qu’elle lui adressait en disant : « Voilà ce que m’a fait ton esclave! » il se mit en colère, et il le prit, et il le mit en prison, là où étaient enfermés les prisonniers du roi. Et il resta là dans cette prison (i). » La comparaison avec le Conte des Deux Frères est si naturelle que M. de Rouge l’avait faite dès 18^2 (2). Mais la séduction tentée par la femme
(1) Genèse. XXXIX, 6-20 (irad. Reuss).
(2) Notice sur un manuscrit ég3'ptien, p. 7, vole mais sans insister sur les ressemblances.
INTRODUCTION
adultère, ses craintes en se voyant repoussée, la vengeance qu’elle essaie de tirer en accusant celui qu’elle n’a pu corrompre, sont données asse^ naturelles pour s'être présentées indépendamment, et sur plusieurs points du globe, à l’esprit des contews populaires (i). Il n’est pas nécessaire de reconnaître dans l’avenhire de Joseph une variante du récit dont le papyrus d’Orhiney nous a conservé la version courante à Thèbes, vers la fin de la XI dynastie.
Peut-être faut-il traiter avec la même réserve un conte emprunté aux Mille et une Nuits, et qui présente d’analogie avec le nôtre. Le thème primitif y est dédoublé et aggravé d’une manière singulière : au lieu d’une belle-sœur qui s’offre à son beaufrère, ce sont deux belles-mères qui essaient de débaucher les fils de leur mari commun. Le prrince Kamaralxaman avait eu Amgidd de la princesse Badoûr et Assâd de la princesse Haïdt-en-néfoûs . Amgidd et Assdd étaient si beaux, si bien faits, que, dès l’enfance, ils inspirèrent aux deux sultanes une tendresse incroyable. Les années écoulées, ce qui paraissait n’être qu’affection matemielle se change en passion violente : au lieu de combattre leur ardeur
(i) Ebers, Ægypten und die Bûcher Moses, iS68, t. 1, p 316.
INTRODUCTION
criminelle, Badoûr et Haïdt-en-néfoiis se concertent et déclarent leur amour par lettres de haut style. Repoussées avec mépris, elles craignent une dénonciation . A l’exemple de la femme d’Anoupou, elles prétendent qu’on a voulu leur faire violence, pleurent, crient, et se couchent ensemble dans un même lit, comme si la résistance avait épuisé leurs forces. Le lendemain matin, Kamara\aman, revenu de la chasse, les trouve plongées dans les larmes et leur demande la cause de leur douleur. On devine la réponse : « Seigneur, la peine qui nous accable est de telle nature que nous ne pouvons plus supporter la lumière du jour, après l’outrage dont les deux princes vos enfants se sont rendus coupables à notre égard. Ils ont eu, pendant votre absence, l’audace d’attenter à notre honneur. » Colère du père, sentence de mort portée contre les fils : le vieil émir chargé de l’exécuter ne l’exécute point, sans quoi il n’y aurait plus de conte. Kamaralryiman ne tarde pas à reconnaître l’innocence d’Amgidd et d’Assdd : cependant, au lieu de tuer ses deux femmes comme Anoupou la sienne, il se contente de les emprisonner pour le restant de leurs jours. C est la donnée du Conte des Deux Frères^ mais adaptée aux habitudes du harem et aux besoins de la polygamie musulmane : à se modifier de la sorte,
INTRODUCTION
elle n’a gagne ni en intérêt, ni en moralité (i):
Les versions du second conte sont à la fois et plus nombreuses et plus curieuses (2). On les retrouve partout : en France ()), en Italie (4), dans les différentes parties de l’Allemagne (^), en Hongrie (6), en Russie et dans les pays slaves (y), che^ les Rou-
(1) Une version pehlévie de ce premier des deux contes a été signalée par M. Néldeke, Geschichte des Artachshîr î Papakân, dans les Beitrage zur Kunde der indogermanischen Sprachen, t, IV,
(2) Elles ont été recueillies et discutées par M. Emmanuel Cosqiiin, dans son article ; Un problème historique à propos du conte égyptien des Deux-Frères (Extrait de la Revue des Questions historiques, octol>re 1877). Tirage à part, in-8, iS p. Comme ces matières sont asse^ peu connues du grand public, j’ai pensé qu’il ne serait pas inutile de citer un certain nombre de livres ou recueils de contes, où Ton trouve les variantes actuellement existantes du Conte des Deux Frères. Je me suis fait un devoir scrupuleux d’indiquer à chaque fois les références que j’ai empruntées au beau mémoire de M. Cosquin.
O) Cabinet des Fées, t. XXXI, p. 23^ sqq., d’après E. Cosquin.
(4) Giambattista Basile, Il Pentamerone, n° 49, d’après E. Cosqnin.
(s) En Hesse, J. W. Wolff, Deutsche Hausmàrchen, Gôttingen, 1831, p. 494 sqq.; en Transylvanie, J. Haltdrich, Deutsche Volksmârchen aus dem Sachsenlande in Siebenbürgen, Berlin, i8y6, n° I, d’après E. Cosquin.
(6) O. L. B. Wolff, Die schônsten Màrchen und Sagen aller Zeiten und Vôlker, Leipsfg, 18 y 0, t. I, p. 229 sqq. ; Gaal et Stier, Ungarische Volksmârchen, Best, i8$7, «° 7, d’après E. Cosquin.
(7) En Lithuanie, Alex. Chodfko, Paris, 1864, p. 368, d’après E. Cosquin; en Russie, l’ouvrage d’Alfred Rambaud, La Russie épique, Paris, 1876, p. 377-380.
INTRODUCTION
imins (i), dans le Péloponèse (2), en Asie-Mineure (3), en Abyssinie (4), dans VInde (y). En' Allemagne, Bitiou est nn berger, possesseur d’une épée invincible. Une princesse lui dérobe son talisman ; il est vaincu, tué, coupé en morceaux, puis rendu à la vie par des enchanteurs qui lui donnent la faculté de « revêtir toutes les formes qui lui plairont ». Il se change en cheval. Vendu au roi ennemi, et reconnu par la princesse qui insiste pour qu’on le décapite, il intéresse à son sort la cuisinière du château : (( Quand on me tranchera la tête, trois gouttes de mon sang sauteront sur ton tablier ; tu les mettras en terre pour l’amour de moi. » Le lendemain, un superbe cerisier avait poussé à l’endroit même où les trois gouttes avaient été enterrées. La piùncesse fait abattre le cerisier ; la cuisinière ramasse trois
(1) FranX Ohert, Romanische Marchen und Sagen aus Siebenbürgen, d(7Mi l'Ausland, iSjS, p, ii8 ; Arthur und Albert Schotl, Walachische Marchen, Stuttgart, 184S, n° 8, d’après E. Cosquin.
(2) U Estournelles de Constant, La vie de Province en Grèce, Paris, 1878, p. 260-2^2, et le Bulletin de l’Association pour l’encouragement des Études grecques en France, 1878, p. 11812J.
(3) /• G. von Hahn, Grieschische und Albanesische Marchen, Leipzig, 1864, 11° 4q, d’après E. Cosquin.
(4) Léo Reinisch, Das Volk der Saho, dans rOesterreichische Monatschrift für den Orient, 1877, n°
(s) M. Frere, Old Deccan Days or Hindoo Fairy Legends, London, 1868, M® 6, d’après E. Cosquin.
INTRODUCTION
copeaux et les jette dans V étang, où ils se transforment en autant de canards d’or. La princesse en tue deux à coups de flèche, s’empare du troisième et l’emprisonne dans sa chambre ; pendant la nuit, le canard repyrend l’épée magique et disparaît (ij. En Russie, Bitiou s’appelle Ivati, flls de Germain le sacristain. Il trouve une épée magique dans un buisson, va guerroyer contre les Turcs qui avaient envahi le pays d’Arinar, en tue quatre-vingt mille, cent mille, et reçoit pour prix de ses exploits la main de Cléopâtre, fille du roi. Son beau-père meurt, le voilà roi à son tour, mais sa femme le trahit et livre l’épée aux Turcs; quand Ivan désarmé a péri dans la bataille, elle s’abandonne au sultan comme la fille des dieux à Pharaon. Cependant, Germain le sacristain, averti par un flot de sang qui jaillit au milieu de l’écurie, part et retrouve le cadavre. « Si tu veux le ranimer, dit son cheval, « ouvre mon ventre, arrache mes entrailles, frotte le (( mort de mon sang, puis, quand les corbeaux vien- (< dront me dévorer, prends-en tin et oblige-le à t’ap- << porter l’eau merveilleuse de vie. » Ivan ressuscite et renvoie son père : « Retourne à la maison ; moi « je me charge de régler mon compte avec l’ennemi. »
(O /• tV. Wolff, Deutsche Hausmarchen, Gôtiingen, iS^i, in-S, p. d’apres E, Cosqiitii.
INTRODUCTION
En chemin, il rencontre un paysan : u Je me chan- « gérai pour toi en un cheval merveilleux, avec une « crinière d’or ; tu le conduiras devant le palais du « sultan. » Le sultan voit le cheval, l’achète, l’enferme à l’écurie et ne se lasse pas de l’aller admirer. « Pourif quoi, seigneur, lui dit Cléopâtre, es-tu toujours « aux écuries ? — J’ai acheté un cheval qui a une (( crinière d’or. — Ce n’est pas -un cheval, c’est Ivan, « le fils du sacristain : commande qu’on le tue. » Du sang du cheval naît un bœuf au pelage d’or : Cléopâtre le fait égorger. De la tête du taureau naît un pommier aux pommes d’or : Cléopâtre le fait abattre. Le premier copeau se métamorphose en un canard magnifique. Le sidtan ordonne qu’on lui donne la chasse et se jette lui-même à l’eau pour l’attraper. Le canard s’échappe vers l’autre rive, reprend sa figure d’Ivan, mais avec des habits de sultan, jette sur un bticher Cléopâtre et son amant, puis règne à leur place (i).
Voilà bien, à plus de trois mille ans d’intervalle, les grandes lignes de la version égyptienne. Si l’on voulait se donner la peine d’examiner un à un les
(i) Rainbaud, La Russie épique, p. J7y-)8o. Une légende hon~ groist, citée par M. Cosquin (p. s), ne présente que des différences fort légères avec le récit allemand et le récit russe.
INTRODUCTION
détails, on en retrouverait partout d’analogues. La boucle de cheveux enivre Pharaon de son parfum ; dans un récit breton, la mèche de cheveux lumineuse de la princesse de Tréménéa:(our rend amoureux le roi de Paris (i). Bitiou place son cœur sur la fleur de l’Acacia ; dans le Pantchatantra, un singe raconte qu’il ne quitte jamais sa forêt sans laisser son cœur caché au creux d’un arbre (2). Anoupou est averti de la mort de Bitiou par du vin et de la bière qui se troublent; dans divers contes européens, un frère partant en voyage annonce à son frère que, le jour où l’eau d’une certaine fiole se troublera, on saura qu’il est mort (^). Et ce n’est pas seulement la littérature populaire qui possède l’équivalent des aventures de Bitiou : les religions de la Grèce et de l’Asie occidentale renferment des légendes qu’on peut leur comparei' presque point par point. Pour ne citer que le mythe phrygien, Atys dédaigne l’amour de la déesse Cybèle, comme Bitiou l’amour de la femme d’ Anoupou, et se mutile comme Bitiou (4 ) ; de menu que Bitiou
(1) F. M. Lu\el, Troisième Rapport sur une mission en Bretagne, dans les Archives des Missions scientifiques, //* série, i. VII, p. 1^2 sqq.
(2) Benfey, Pantschatantra, I, p. 426 ; H. Husson, La chaîne traditionnelle, p. 88-qo.
(3) Voir tous les exemples réunis dans Cosquîn, p. 10-12.
(4) C/. dans le De Deâ Syriâ, 19-27, l’histoire de Comhabos, où
INTRODUCTION
eti vient de changement en changement à n’être plus qidun persèa, Atys est transformé en pin (i). D’autres ont fait ou feront mieux que moi les rapprochements nécessaires : fen ai dit asse-^ pour montrer que les deux récits, dont est sorti le conte égyptien, avaient cours ailleurs qu’en Égypte et en d’autres temps qu’aux époques pharaoniques.
Est-ce une raison suffisante à déclarer qu’ils ne sont pas ou sont originaires de l’Égypte ? Un seul point me paraît hors de doute pour le moment : la version égyptienne est de beaucoup la plus vieille en date que nous ayons. Elle nous est parvenue en effet dans un manuscrit du XIIE siècle avant notre ère, c’est-à-dire nombre d’années avant le moment où nous commençons à relever la piste des autres. Si le peuple égyptien a emprunté ou transmis au dehors les données qu’elle contient, l’opération a dû s’accomplir à une époque plus ancienne encore; qui peut dire aujourd’hui comment et par qui elle s’est faite ?
le thème de la mutilation est plus intelligemment développé que dans le Conte des Deux Frères. Bitiou se mutile après, ce qui ne prouve rien; Combabos se mutile avant l’accusation, ce qui lui permet de se disculper.
(i) Le côté mythologique de la question a été mis en lumière, avec quelque exagération, par M. Fr. Lenormant, dans Les Premières civilisations, t. I (édition in-8°), p. yjS-40i ; cfr. H. de Charencey, Les Traditions relatives au fils de la Vierge (extrait
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^ ME h fond soit on ne soit pas étranger, la forme est toujours égyptienne : s'il y a eu assimilation du récit, au moins Vassimilaiion est-elle complète. Et d’abord les noms. Quelquesuns, Bitiou et Anoupou, appartiennent à la légende : Anoupou est le dieu Anuhis, et son frère, Bitiou, porte le nom du roi mythique Bytis, qui passait pour avoir régné sur le Nil longtemps avant Mini (i).
D’autres sont empruntés à l’histoire et rappellent le souvenir des plus célèbres parmi les Pharaons .L’instinct qui porte les conteurs à choisir partout, comme héros, des rois ou des seigneurs de haut rang, s’associait en Égypte à un sentiment patriotique très vif. Un homme de Memphis, né au pied du temple de Phtah, et grandi, pour ainsi dire, à l’ombre des Pyramides, était familier avec Mini et Khoufoui : les bas-reliefs et les peintures étalaient leurs portraits à ses yeux ; les inscriptions énuméraient leurs titres et célébraient
des Annales de Philosophie chrétienne), tn~S°. Paris, i8Si, p. 12 sqq.
(i) C’est M. Laulh qui, h premier, a reconnu l’identité du nom de Bitiou avec celui de Bytis (.Egyptische Chronologie, 1877, p. yo-yi).
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les gloires de leurs règnes. Sans remonter aussi loin que Memphis dans le passé de V Égypte, Thèhes n'était pas moins riche en monuments : sur la rive droite comme sur la rive gauche du Nil, à Karnak et à Ixuqsor comme à Gournah et à Médinét-Habou, les murailles parlaient de grandes victoires remportées sur de grandes nations, de guerres toujours heureuses, d'expéditions lointaines au-delà des mers. Quand le conteur mettait des rois en scène, l'image qu'il évoquait n'était pas seulement celle d'un mannequin superbe affublé d'oripeaux souverains : son auditoire et lui-même songeaient aussitôt à ces princes toujours vainqueurs, d-ont la figure et la mémoire vivaient encore au milieu d'eux. Il ne suffisait pas d'avancer que le héros était un monarque et de l'appeler Pharaon : il fallait dire de quel Pharaon glorieux on parlait, si c'était Pharaon Ramsès ou Pharaon Khoufoui, un constructeur de pyramides ou un conquérant des dynasties guerrières. La vérité en souffrait souvent. Si familiers qu'ils fussent avec les rois monumentaux, les Égyptiens qui n'avaient pas fait de leurs annales une étude spéciale étaient asse^ portés à corrompre le nom des rois ou à brouiller les époques. Dès la douxième dynastie, le roi auquel Sinouhit raconte ses aventures est un certain Khopirkerî Amen-
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emhdït, qiion chercherait en vain dans les listes officielles (i). Snofroni, de la quatrième dynastie, est introduit dans le roman conservé à Pétershourg avec Amoni de la onzième (2); Nibkerî, de la troisième figure, dans l’un des papyrus de Berlin; Khoufoui, Klodfri et les trois premiers Pharaons de la dynastie jouent les premiers rôles dans les récits du papyrus Westcar (j) ; Ousirmarî et Mînihphtah, de la dix-neuvième, dans le Conte de Satni, Rdhotpou dans un fragment d’histoire de revenant conservé à Florence, et un roi d’Égypte anonyme dans le Conte du Prince Prédestiné. Les noms d’autrefois prêtaient au récit un air de vraisemblance qu’il n’aurait pas eu sans cela : une aventure merveilleuse mise au compte de Sèsostris devenait plus probable qu’elle n’aurait été, si on l’avait rapportée simplement de quelque personnage inconnu.
Il s’établit ainsi, à côté de l’histoire réelle, une histoire populaire parfois bouffonne, toujours amusante.
(1) Le nom de ce roi est formé du nom d’ Ainenemhâït II et du prénom de son père Ousirlasen 7^'' ; c’esl peut-être un souvenir du règne commun de ces deux princes. Cf. dans la suite de ce volume les Aventures de Sinouhit, p. S'j sqq.
(2) IV. Golenischejf, Zeitschrift für Ægyptische Sprache und Alterthumskunde, 1876, p. loq-iii.
(3) P- volwme.
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De même qu’on eut dans V Europe du Moyen-Age le cycle de Charlemagne où le caractère de Charlemagne ne fut guère respecté, on eut en Égypte des cycles de Sésostris, des cycles de Thoutmos III, des cycles de Kljêops où la personne de Sésostris, de Thoutmos III, de Kldéops, se modifia au point de devenir souvent méconnaissable. Khoufoui est l’exemple le plus frappant peut-être que nous ayons de cette dégénérescence. Les monuments nous donnent de lui l’opinion la plus avantageuse. Il fut guerrier et sut contenir les Nomades qui menaçaient les établissements miniers du Sinaï. Il fut constructeur et bâtit en peu de temps, sans nuire à la prospérité du pays, la plus haute et la plus massive des grandes Pyramides. Il fut dévot, enriclnt les dieux de statues en or et en matières précieuses, restaura les temples anciens, en édifia de nouveaux. Bref, il fut le type cLccompli du Pharaon Memphite. Voilà le témoignage des documents contemporains ; mais évouiei celui des générations postérieures, tel que les historiens grecs l’ont recueilli. Chei eux, Khéops est tm tyran brutal et impie, qui opprime son peuple et prostitue sa fille pour achever sa pyramide. Il proscrit les pmétres, pille les temples et les tient fermés cinquante années durant. Le passage de Khoufoui à Chéqps n’a pas pu s’accomplir en un
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jour, et, si nous possédions toute la littérature égyptienne, nous le suivrions à travers les âges comme nous faisons celui du Charlemagne historique au Charlemagne populaire. Le conte du Papyrus Westcar (i) nous montre un des moments de la métamorphose. Khoufoui n’y est déjà plus le Pharaon soumis religieusement aux volontés des dieux. Lorsque Rd se déclare contre lui et suscite les trois princes qui doivent un jour détrôner sa famille, il se ligue avec un magicien pour déjouer les projets du dieu, ou pour en retarder l’exécution : on voit qti’il n’hésiterait pas à faire contre le temple de Sakhibou ce que le Khéops d’Hérodote fait contre tous les temples d’Égypte. Ici, du moins, le roman n’emp'unte pas le ton de l’histoire : sur la Stèle de la princesse de Bakhtan (2), il s’est entouré d’un appareil de noms et de dates si habilement combiné, qu’il a réussi à se donner les apparences de la vérité. Le thème originel n’a rien d’extraordinaire : c’est la princesse possédée par un démon, délivrée par un magicien, par un dieu ou par un saint. La variante égyptienne met en mouvement l’inévitable Ramsès II. Au cours d’un voyage en Syrie, il épouse la fille aînée du prince de Bakhtan.
(1) Voir P . Si sqq. de ce volume.
(2) Voir p. 2oq sqq. de ce volume.
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Quelques temps après, en l’an XV, une ambassade lui apprend que sa belle-sœur Bint-rashit est obsédée d’un esprit, et lui demande le plus habile de ses magiciens : Thotemhabi part, échoue dans ses exorcismes et revient. Dix années s’écoulent en l’an XXVI; nouvelle ambassade : cette fois, une des formes du dieu Khonsou consent à se déranger, chasse le dém-on et guérit la princesse. Le prince de Bakhtan, ravi, médite de garder dans sa ville le dieu libérateur, mais un songe suivi de maladie a promptement raison de son obstination, et l’an XXXIII, Khonsou rentre à Thèbes, chargé de gloire et de présents. Ce n’est pas sans raison que le roman affecte ici l’allure solennelle de l’histoire. Le dieu Khonsou avait été longtemps obscur et de petit crédit. Sa popularité, qui ne commença guère qu’à la fin de la XIX^ dynastie, crût rapidement sous les derniers Ramessides : au temps de Hrihor et des grands-prêtres qui lui succédèrent, elle balançait presque celle d’Amon lui-même. Cela ne se fit pas sans exciter des sentiments d’ironie jalouse chei les partisans des vieux dieux : les prêtres de Khonsou et ses dévots durent chercher naturellement dans le passé toutes les traditions qui étaient de nature à hausser son prestige, fe ne crois pas qu’ils aient fabriqué de toutes pièces le conte de la princesse
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de Bakhtan : il existait sans doute presque entier avant quHls songeassent à s’en servir. Ramsès II avait dû y être introduit de bonne heure : ses conquêtes , en Asie, son mariage avec la fille du prince de Klnti le désignaient naturellement pour être le héros d’une aventure dont une princesse syrienne était l’héroïne. Voilà pour le nom du roi : celui du dieu guérisseur était avant tout affaire de mode ou de piété personnelle. Khonsou étant à la mode, c’est la statue de lüjonsou à qui le conteur confia le soin d’opérer le miracle nécessaire à la guérison de la malade. Les prêtres se bornèrent à recueillir ce roman si favorable à leur dieu, à lui donner la forme d’un acte officiel, et à V afficher dans le temple (i).
On conçoit que les Égyptologues aient pris pour histoire réelle un document qui s’offrait à eux avec toutes les apparences de l’authenticité : ils ont été victimes d’une fraude pieuse, comme nos archivistes lorsqu’ils se trouvent en face des chartes fausses d’une abbaye. On conçoit moins qu’ils se soient laissé tromper à d’autres récits qui ne présentaient pas le même caractère, et qu’ils aient attribué une valeur historique aux romans d’Apopi ou de Thoutii. Dans le
(i) Erman, Die Bentreschstele, dans la Zeitschrift, 1883, p. S9-^o.
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premier, qai est fort mutilé, le roi Pasteur Apôpi envoie ambassade sur ambassade au thèbain Soqnottnrî et le somme de chasser les hippopotames du lac de Thèbes qui Vempêchent de dormir. On ne se douterait guère que ce message bigarre sert de pi’étexte à une propagande religieuse : P est pourtant la vérité. Si le prince de Thèbes refuse d'obéir, on l’obligera à renoncer au culte de Râ pour prendre le culte de SU {i). Aussi bien la querelle d' Apôpi et de Soqnounrî semble n’étre qu’une version égyptienne d’un récit populaire en Orient, u Les rois d’alors s’envoyaient les uns aux autres des problèmes à résoudre sur toutes soldes de matières, à condition de se payer une espèce de tribut ou d'amende, selon qu’ils répondraient bien ou mal aux questions proposées. » C’est ainsi qu’Hiram faisait résoudre par un certain Abdémon les énigmes que Salomon lui proposait. Sans examiner ici les différentes versions de ce conte, je me bornerai à en citer une qui me parait avoir une certaine analogie avec ce qui subsiste du récit égyptien. Le Pharaon Nectanébo envoie un ambassadeur à Lycerus, roi de Babylone, et à son ministre Ésope : « f’ay des « cavales en Égypte qui conçoivent au bannissement des
(i) Études Égyptiennes, t. I, p. i^S-2i6 ; cfr. la traduction complète des débris du roman, p. 2J^ sqq. de ce volume.
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« chevaux qui sont 'devers Bahylone : qu’ave:(-vous à « répondre là-dessus ? » Le Phrygien remit sa réponse au lemhmain ; et, retourné qu’il fut au logis, il commanda à des enfants d-e prendre un chat et de le mener fouettant par les rues. Les Égyptiens, qui adoient cet animal, se trouvèrent extrêmement scandalise:( du traitement que Ion luy faisoit. Ils l’arracherent des mains des enfans, et allèrent se plaindre an Roy. On fit venir en sa pi'ésence le Phrygien. « Ne (( save-^-vous pas, lui dit le Roy, que cet animal est « un de nos dieux ? Pourquoy donc le faites-vous « traiter de la sorte ? — C’est pour l’offense qu’il a <( commise envers Lycerus, reprit Ésope ; car la nuit (( dernière il luy a étranglé un coq extrêmement coii- « rageux et qui chantoit à toutes les heures. — Vous « estes un menteur, reprit le Roy ; comment seroit-il <( possible que ce chat eust fait, en si peu de temps, un U si long voyage ? — Et comment cst-il possible, « repmit Ésope, que vos jumens entendent de si loin (( nos chevaux hannir et conçoivent pour les en- « tendre ? » Les hippopotames du lac de Thèbes, qu’il faut chasser pour que le roi du Nord puisse dormir, me paraissent présenter quelque analogie avec les chevaux dont le hennissement porte jusqu’à Babylone, et avec le chat qui fait en une seule nuit le
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voyage d'Assyrie, aller et retour (i). Je ne doute pas qu après avoir reçu le second message d’Apôpi, Soqnounrl ne trouvât, dans son conseil, un sage aussi perspicace qu’ Ésope le Phrygien, et dont le bon conseil le tirait sain et sauf de l’épreuve. Le roman allait-il plus loin, et montrait-il la guerre éclatée .entre les princes du Nord et du Sud, et V Égypte délivrée- du joug des Pasteurs ? Il faudrait, pour répondre à ces questions, trouver un manuscrit renfermant la fin de l’histoire, et c’est ce qu’on ne peut guère espérer.
Bien que le roman de Thoutii ait perdu ses premières pages, V intelligence du récit ne soufre pas trop de cette mutilation. Le prince de Joppé, s'étant révolté contre Thoutmos III, Thoutii l’attire au camp égyptien sous prétexte de lui montrer la grande canne de Pharaon et le tue. Mais ce n’est pas tout de s’être débarrassé du chef, si la ville tient encore. Il cache donc cinq cents soldats dans des jarres , les fait transporter jusques sous les murs, et là, contraint l’écuyer du prince à déclarer que les Égyptiens ont été battus et qu’on ramène leur général prisonnier. On le croit, on ouvre les portes, les soldats sortent de leurs jarres et enlèvent
(i) La vie d’Ésope le Phrygien, iraJuik par La Foniahic ("Fables de La Fontaine, édit, l^merre, (. I, pp. 41-42, 44).
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la place. Avons-nous là le récit d’un épisode réel des guerres égyptiennes ? Joppé a été l’une des premières villes de Syrie occupées par les Égyptiens. Thoutmos /er l’avait pi'obahlement soumise; en tous cas, elle figure sur la liste des conquêtes de Thoutmos III. Sa condition sous ses nouveaux maîtres n’avait rien de particulièrement fâcheux : elle payait tribut, mais conservait son chef héréditaire. Le Vaincu de Jôpou, car Vaincu est le titre des princes syriens dans le langage de la chancellerie égyptienne, dut agir soiwent comme le Vaincu de Tounipou, le Vaincu de Kodsliou et tanty d’autres, qui se révoltaient sans cesse et attiraient sur leurs peuples la colère de Pharaon. Le fait d’un seigneur de foppé en lutte avec son suzerain n’a rien d’invraisemblable en soi, quand même il s’agirait d’un maître aussi puissant qu’était Thoutmos III et aussi dur à la répression. L’officier Thoutii n’est pas non plus un personnage entiérenunt fictif. On connaît un Thoutii qui vivait, lui aussi, sous le règne de Thoutmos, et qui avait exercé de grands commandements en Syrie et en Phénicie. Il s’intitulait « pi'ince héréditaire, délégué du roi en toute région étrangère des pays situés dans la Méditerranée, scribe royal, général d’armée, gouverneur des contrées du Nord. » Rien n’empêche que dans une
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de ses campagties il ait eu à combattre un prince de Joppé.
Les pi'incipaux acteurs peuvent donc avoir appartenu à Vhistoire. Les actions qu’on leur prête ontelles la couleur historique, ou sont-elles du domaine de la fantaisie? Thoutii se rend comtne transfuge auprès du chef ennemi et le tue. Il se déguise en prisonnier de guerre pour pénétrer dans la place. Il introduit avec lui des soldats habillés en esclaves et qui portent d'autres soldats cachés dans des vases de terre. On trouve che^ la plupart des historiens classiques des exemples qui justifient suffisamment l’emploi des deux premières ruses. J’accorde volontiers qu’elles doivent avoir été employées par les généraux de l’Égypte, aussi bien que par ceux de la Grèce et de Rome. La troisième renferme un élément non seulement vraisemblable, mais réel : l’introduction dans une place forte de soldats habillés en esclaves ou en prisonniers de guerre. Polyen raconte comment Néar que le Crélois prit la ville de Telmissos, en feignant de confier au gouverneur Antipatridas une troupe de femmes esclaves. Des enfants enchaînés accompagnaient les femmes avec l’appareil des musiciens, et une escorte d’hommes sans armes surveillait le tout. Ititroduits dans la citadelle, les gens de l’escorte ouvrirent chacun l’étui de
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leur flûte qui, au lieu de l’instrument, renfermait un poignard nu, fondirent sur la garnison et s’emparèrent de la ville (i). Si Thouiii s’ était borné à charger ses soldats de vases ordinaires ou de boîtes renfermant, seras prétexte de trésors ou d’instruments, des lames bien affilées, je n’aurais rien à objecter contre V authenticité de son histoire. Mais il les accabla du poids de vases énormes qui contenaient cIkicuu un soldat armé, ou des chaînes au lieu d’armes. Pour trouver l’équivalent de ce stratagème, il faut descendre jusqu’aux récits véridiques des Mille et une Nuits. Le chef des quarante voleurs, pour introduire sa troupe che^ Ali-Baba, ne trouve rien de mieux à faire que de la mettre en jarre, un homme par jarre, et de se donner pour un marchand en voyage. Eticore le conteur arabe a-t-il plus souci de la vraisemblance que le conteur égyptien, et fait-il voyager les pots de la bande à dos de bêtes, non à dos d’Jjommes. Le cadre du récit est historique ; le fond du récit est de pure imagination.
Si les égyptologues modernes ont pu s’y méprendre, à plus folie raison les anciens se sont-ils laissés duper à des histoires analogues. Les interprètes, les
(i) Polyen, Strat., V, xi.
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prêtres de basse classe, qui guidaient les étrangers, connaissaient assex bien ce qu’était l’édifice qu’ils montraient, qui l’avait fondé, qui agrandi et quelle partie portait le cartouche de quel souverain ; mais, dès qu’on les poussait sur le détail, ils restaient cotirt et ne savaient plus que débiter des fables. Les Grecs eurent affaire avec ces gens-là, et il n’y a qu’à lire le second livre d’Hérodote pour voir comment ils furent renseignés sur le passé de l’Égypte. Quelquesuns des on-dit qu’il a recueillis renferment encore un ensemble de faits plus ou moins altérés, l’histoire de la XXVI^ dynastie par exemple, ou, pour les temps anciens, celle de Sésostris. La plupart des récits antérieurs à l'avènement de Psamitik sont che^ lui de véritables romans où la vérité n’a aucune part. Le conte de Rhampsinitos se trouve ailleurs qu’en Égypte (i). La vie légendaire des rois constructeurs de pyramides n’a rien de commun avec leur vie réelle. L’aventure de Phéron est une sorte de pièce satirique à l’adresse des femmes (2). La rencontre de Protée avec Hélène et Ménélas est tout au plus l’adaptation égyptienne d’une légende grecque (y). On pouvait se
( 1) Les variantes en ont été recueillies par M. Schiefner, dans le Bulletin de l’Académie de Saint-Pétersbourg, t. XIV, col. 299-^ié.
(2) Hérodote, liv. II, chap. cxi.
(i) Id., ibid., chap. cxvi.
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demander jadis si les guides avaient tiré ces fables de leur propre fonds : la découverte des rotnans égyptiens a prouvé que, là comtne ailleurs, ils ont manqué d'imagination. Ils se sont bornés à répéter les contes qui avaient cours dans le peuple, et la tâche leur était d’autant plus facile que la plupart des héros de romans poi'taient des noms ou des titres authentiques. Aussi les dynasties des historiens qui s’étaient informés aup7‘ès d’eux sont-elles un mélange de noms réels : Mînîs, Sàbacon, Khéops, Khépljrîn, Mykérinos, de prénoms royaux Miris, MiRÎ, « l’aimé, de Râ », de sobriquets populaires Sésousrî, Sésostris ; de titres Phéro, Prouti, dont on a fait des noms propi es, et de mots formés d’éléments contradictoires, comme Rhampsinitos, où paraît, à côté du nom thèbain de Ramsès, le titre saïte Si-nit, « fils de Nit (i). »
La passion du roman histoi'ique ne disparut pas avec les dynasties nationales. Déjà, sous les Ptolémées, Nectanébo, le dernier roi de race indigène, était devenu le centre d’un cycle important. On en avait fait un magicien habile, un grand constructeur de talismans: on le donna pour père à Alexandre le Macédonien.
{I ) Nouveau Fragment de commentaire sur le livre II d’Hérodote, dans /'Annuaire de l’Association pour l’encouragement des études grecques en France, 1^7/.
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Poussons même au-delà de l’époque romaine : la littérature copte avait, elle aussi, son roman d’Alexandre, calqué sur celui du Pseudo-Callisthènes ( i), et il n’y a pas besoin de feuilleter bien longtemps les écrivains arabes pour y retrouver, attribuées à des stdtans d’Égypte, les aventures des Pharaons. Que l’historien empêtré dans ces fables soit Latin, Grec ou Arabe, on se figure aisément ce que devient la chronologie parmi ces manifestations de la fantaisie populaire. Hérodote, et à son exemple presque tous les écrivains anciens et modernes jusqu’à nos jours, ont placé Miris, Sésostris, Rhampsinitos , avant les rois constructeurs de pyramides. Le nom de Sésostris et de Rhampsinitos est un souvenir de la XIX^ et de la XX^ dynastie; celui des rois constructeurs de pyramides, Khéops, Khéphrîn, Mykérinos, Asykhis, nous reporte à la quatrième et à la cinquième. C’est comme si un historien de la France plaçait Charlemagne après les Bonapartes ; mais la façon cavalière dont les romanciers égyptiens traitent la succession des règnes nous montre comment il se fait qu’Hérodote ait commis pareille erreur. L’un des contes dont les papyrus nous ont conservé l’original, celui de Satni,
(i) Voir p. sq(i. de ce volume.
'met en scène deux rois et un prince royal . Les rois s’appellent Ousirmâri et Mînihphtàh, le prince royal Satm Khdmoïs. Ousirmâri est un des p'énoms de Ramsès II, celui qu’il avait dans sa jeunesse, alors qu’il était encore associé à son père. Mînibpthah est une altération, peut-être volontaire, du nom de Minèphtah, fils et successeur de Ramsès IL Kbdmoïs, également fils de Ramsès II, fut, pendant plus de vingt ans, le régent de l’Égypte pour le compte de son père. S’il y avait dans l’ancienne Égypte un souverain dont la mémoire fût restée populaire, c’était à coup sûr Ramsès II Sésostris. La tradition avait porté à son compte tout ce que la lignée entière des Pharaons avait fait de grand pendant de longs siècles. On devait donc espérer que le romancier respecterait la vérité historique et ne changerait rien à la généalogie réelle :
Ousirmâri Ramsès II.
Khdmoïs Mînéphtaii Rr.
Il a pi'éféré n’en pas tenir compte. Khdmoïs demeure, comme dans l’histoire, le fils d’Ousirmârî, mais Mînihphtàh, l’autre fils, a été déplacé. Il est représenté comme étant tellement antérieur à Ousirmdrî, qu’un vieillard, consulté par Satni-Khdmoïs sur
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certains événements arrivés du temps de Mînihphtah, en est réduit à invoquer le témoignage d’un ancêtre éloigné. « Le père^ du père de mon père a dit au père de mon père, et le père de mon père a dit à mon père : « Les tombeaux d’Ahouri et de Mîkhonsou sont à Vendroit nommé Pehèmato. » Voilà trois générations au moins entre le Mînihphtah et VOusirmâri du roman :
Mînibphtah.
OUSIRMARÎ Satni Khâmoïs Anhdthorerôou.
fils, Mînibphtah, est devenu l’aïeul et le prédécesseur lointain de son père Ousirmâri.
Suppose':^ un voyageur aussi disposé à croire aux miracles de Satni qu Hérodote l’était à croire aux richesses de Rhampsinitos. Pense-^-vous pas qu’il eiit commis, à propos de Mînibphtah et de Ramsès II, la même erreur qu’Hérodote au sujet de Rhampsinitos et de Khéops ? Il aurait interverti l’ordre des règnes et placé
INTRODUCTION
h quatrième roi de la XIX^ dynastie longtemps avant le troisième. Le guide qui montrait le temple de Phtah et les pyramides de Gi^éh connaissait sans doute une histoire où Von exposait comme quoi, à un Ramsèssi-nit, le plus opulent des rois, avait succédé Khéops, le plus impie des hommes. Il la débita devant Héivdote comme il avait dû faire devant beaucoup d’autres, et le bon Hérodote l’inséra dans son livre. Comme Khéops, Khéphrin et Mykérinos, forment un groupe bien circonscrit, que d’ailleurs, leurs pyramides s’élevant au même endroit, les guides n’avaient aucune raison de rompre à leurs dépens l’ordre de succession, la transposition une fois opérée pour Khéops, il devenait nécessaire de déplacer avec lui Khéphrin, Mykérinos et le prince qu’on nommait Asykhis. Aujourd’hui que nous pouvons contrôler les paroles du voyageur grec par le témoignage des monuments, peu nous importe qu’on l’ait trompé. Il n’écrivait pas une histoire d’Égypte. Même bien instruit, il n’aurait pas donné au livre de son histoire universelle qui traitait de l’Égypte plus de développements qu’il ne lui en a donnés. Toutes les dynasties auraient dû tenir en quelques pages, et il ne nous eût rien appris que ne nous apprennent aujourd’hui les textes originaux. En revanche, nous y aurions perdu la plupart de ces récits
INTRODUCTION
étranges et souvent bouffons, qu'il nous a si joliment contés sur la foi de ses guides. Phéron ne nous serait pas connu, ni Protée, ni Rhampsinitos. Je crois que ç' aurait été grand dommage. Les monuments nous disent, ou nous diront un jour, ce que firent les Khéops, les Ramsès, les Thoutmos du monde réel. Hérodote nous apprend ce qu'on disait d'eux dans les rues de Memphis. Toute la partie de son second livre que remplissent leurs aventures est pour nous mieux qu’un chapitre d’histoire : c’est un chapitre d’histoire littéraire. Les romans qu’on y trouve sont égyptiens au même titre que les romans conservés par les papyrus. Sans doute, il vaudrait mieux les avoir dans la langue d’origine, mais le vêtement grec qu’ils ont reçu n’est pas asse:(^ lourd pour les déguiser : même modifiés dans le détail, ils ont encore, des traits de leur physionomie primitive, ce qu’il en faut pour figurer, sans trop de disparate, à côté du Conte des Deux Frères ou des Aventures de Sinouhit.
OILA pour les noms : la mise en scène est purement égyptienne et si exacte qu’on pourrait tirer des seuls romans un tableau complet
INTRODUCTION
des mœurs et de la société. Pharaon s'y révèle moins divin qu'on ne serait disposé à le croire, si on se contentait de le juger sur la mine hautaine qu'il a dans les scènes religieuses ou triomphales. Sans doute sa grandeur ne l'abandonne pas tout entière, et ses sujets ne l'abordent pas plus aisément dans le roman que dans la vie réelle : l'étiquette se dresse toujours aussi haute entre eux et lui. Mais le cérémonial une fois satisfait, si l’homme lui plaît, comme c'est le cas pour Sinouhit (i), il daigne s’humaniser et le dieu bon se montre bon prime (2) : même il est jovial et plaisante sur l’apparence rustique du héros, plaisanterie de roi qui imt l'assistance en joie, mais dont le sel a dû s'évaporer à travers les âges, car nous ne voyons plus en quoi elle consistait (^). Il va plus loin encore avec ses courtisans intimes, et s'enivre au besoin devant eux, sans vergogne (4). Il est du reste envahi par cet ennui pi'ofond que les despotes orientaux ont éprouvé de tout temps, et que les plaisirs ordimires ne suffisent plus à chasser même un seul
(1) Voir p. 12} sqq. de ce volume.
(2) Dieu Bon, le Dieu Bon, est une des formules par lesquelles débute le protocole des Pharaons et un des titres qu'on leur don nait le plus souvent dans les textes.
( }) Voir p. 12} sqq. de ce volume.
(4) Voir /'Histoire d’un Matelot, p. 2qj-}o8 de ce volume.
INTRODUCTION
instant. Comme Haroim-ar-raschîd des Mille et une Nuits, Khoufoui et Sno froid se font raconter des histoires merveilleuses, ou assistent à des séances de magie sans trop réussir à se distraire. Quelquefois, pourtant, un sorcier plus avisé que les autres leur invente un divertissement dont la nouveauté les aide à passer un ou deux jours presque joyeusement. Snofroui devait être aussi blasé que Haroun sur les délices du harem : un sorcier découvre pourtant le moyen de réveiller son intérêt en faisant ramer devant ha un équipage de jeunes filles à peine voilées d’un réseau à larges mailles (i). Les civilisations ont beau disparaître et les religions changer, le vieil esprit de l’Orient demeure hnmuable sous tous les déguisements qu’on prétend lui imposer, et Méhémet- Ali, dans notre siècle, n’a pas pu trouver mieux que Snofroui dans le sien. On visite encore à Choubrah les bains qu’il avait construits sur un plan particulier. (( C’est, dit Gérard de Nerval, un bassin de- marbre (( blanc, entouré de colonnes d’un goût byiantin, (( avec une fontaine dans le milieu, dont l’eau s’échappe « par des gueules de crocodile. Toute l’enceinte est i( éclairée au ga^, et, dans les nuits d’été, le pacha
(i) Voir Le roi Khoufoui et les Magiciens, p. 64. scjq.
INTRODUCTION
« se fait promener sur le bassin dans une cange dorée « dont les femmes de son harem agitent les rames. « Ces belles dames s’y baignent aussi sous les yeux de « leur maître, mais avec des peignoirs en crêpe de « soie, le Coran ne permettant pas les nudités. » Sans doute, mais le crêpe de Méhémet-Ali n’était guère moins transparent que le réseau de Snofroui.
Les premières pages du Conte des Deux Frères nous transportent bien loin de Pharaon : elles présentent une peinture excellente de ce qu’étaient la vie et les occupations habituelles du campagnard aux bords du Nil (i). Anoupou, l’aîné, possède une maison et une femme : Bitiou, le cadet, n’a rien de tout cela. Il vit che:^ son frère, mais non comme un parent chex son parent, ou comme un hôte chex son hôte. Il soigne les bestiaux, les conduit aux champs et les ramène à l’étable, dirige la charrue, fauche, bottèle, bat le blé, rentre les foins. Chaque soir, avant de se coucher, il met au four le pain de la famille, et se lève de grand matin pour l’aller retirer. Pendant la saison du labourage, c’est lui qui court à la ferme chercher les semailles et rapporte sur
(i) Voir dans la Zeitschrift fur Ægyptische Sprache, 1879, p. 58-6} , un article où le texte du conte égyptien est comparé aux peintures du tombeau de Pibiri, à El-Kab {Lepsius, Denkm., III, bl. 10).
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son dos la charge de plusieurs hommes. Quand Vinondation retient au logis bêtes et gens, il s’accroupit devant le métier et devient tisserand. Bref, c’est un valet, un valet uni au ^naître par les liens du sang, mais un valet. Il ne faut pas en conclure d’une manière générale l'existence du droit d’aînesse, ni que, partout en Egypte, l’usage, à défaut de la loi, mît le plus jeune dans la main de l’aîné. Tous les enfants d’un même père avaient les mêmes droits à la succession, quel que fût leur rang de naissance. La loi était formelle à cet égard, et le bénéfice s’en étendait non seulement aux enfants nés dans le mariage, mais encore aux enfants nés hors le mariage. Les fils ou les filles de la concubine héritaient au même titre et dans la même proportion que les fils ou les filles de la femme légitime (i). Anoupou et Bitiou, issus de mères difféi'entes , auraient été égaux devant la loi et devant la coutume : à plus forte raison l’étaient-ils , puisque le conteur les déclare issus d’un seul père et d’une seule mère.
L’inégalité apparente de condition que marquent les premières pages du roman n’était donc pas commandée par le droit égyptien : il faut lui chercher une
(i) Wilkinson, Manners and Customs of the Ancient Egyptians, First sériés, vol. III, p. po.
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cause ailleurs que dans la législation. Suppose^ qu’après la mort de leurs parents communs, Bitiou, au lieji de rester che:( Anoupou, eût pris la moitié qui lui revenait de Vhèritage et fût allé chercher fortune par le monde, à quels ennuis et à quelles avanies ne se fût-il pas exposé? Un paysan dont l’histoire est contée au papyrus de Berlin 7i° II, après avoir gagné quelque bien au Pays du Sel (i), est volé par l’employé d’un grand seigneur sur les terres duquel il passait. Il poi'te plainte, l’enquête pyrouve la justesse de sa réclamation ; vous imagine^ qu’on va lui rendre son dû et punir le voleur ? Point. L’employé appartient à une personne de qualité, a des a?nis, des parents, un maître. Le paysan, lui, n’est qu’un homme sans maître ; l’auteur a soin de nous l’apjn-endre, et fi’avoir point de maître est un tort impardonnable dans la féodale Égypte. Contre les seigneurs puissants, qui se partageaient le pays, contre les employés, qui l’exploitaient pour le compte de Pharaon, un simple particulier isolé était sans défense. Le pauvre homme prie, supplie, prrésente à inainte re-
(i) C’est le nom de l'Oasis qui entoure les Lacs de Natron, la Scythiaca regio des géographies classiques. (Dümichen, Die Oasen der Lybiscben Wüste, p. 2q, sqq.; Brugsch, Reise nach der Grosse n Oase, p. J 4, sqq.)
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prise sa piteuse requête. Comme, après tout, il est dans son droit. Pharaon commande qu’on ait soin de sa femme et qu’on ne Je laisse pas mourir defaim ; quant à juger l’affaire et à passer sentence, on verra plus tard s’il y a lieu. Peut-être finit-il par obtenir justice; peut-être lui donna-t-on à entendre discrètement qu’on lui saurait gré de couper court à ses doléances. La fin du manuscrit est perdue, et, avec la fin du manuscrit, la fin de l’histoire ; mais ce qui en reste n’explique-t-il pas suffisamment pourquoi Bitiou est resté che:( son frère ? L’aînê, devenu maître par provision, était pour le cadet un protecteur qui le gardait du mal, lui et son bien, jusqu’au jour qu’un riche mariage, un caprice du souverain, une élévation soudaine, un héritage imprévu, ou simplement l’admission parmi les scribes, lui assurait un pivtecteur plus puissant, et parfois de protégé le faisait protecteur à son tour.
Donc, à prendre chacun des contes, détail par détail, on verra que tout le côté matériel de la civilisation qu’ils décrivent est purement égyptien. Le fait n’est pas contesté pour ceux d’entre eux dont nous possédons l’original hiératique : il l’a été pour ceux dont nous ne connaissons plus que la version en langue étrangère, comme c’est le cas du conte de Rhampsi-
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nitos. Je n'ai pas l’intention de repi-endre ce conte mot par mot, afin de montrer combien il est resté égyptien de fond, malgré le vêtetmnt grec qu’ Hérodote lui a donné. Je me bornerai à examiner deux des points qu’on y a relevés comme indiquant une crrigine étrangère.
L’architecte chargé de construire un trésor pour Pharaon tailla et assit une pierre si propi-ement, que deux hommes, voire un seul, la pouvaient tirer et mouvoir de sa place (i). La pierre mobile n’est pas, a-t-on dit, une invention égyptienne : en Égypte, on bâtissait les édifices publics en très gros appareil, et toute l’habileté du monde n’aurait pas permis a un archite-cte de disposer un des blocs énormes qu’il employait de manière à le rendre mobile. Les temples égyptiens étaient cependant remplis de cachettes jermées de la manière qu’indique Hérodote. A Dendérah, par exemple, il y a douie cryptes dissimulées dans les fondations de l’édifice ou réservées dans l’épaisseur des parois. « Elles communiquent avec le temple par des « passages étroits qui débouchent dons les salles sous « la forme de trous aujourd’hui ouverts et libres.
(i) Hérodote, II, cxxi. Cfr. Nouveau fragment d’un commentaire sur le second livre d’Hérodote, dans /'Annuaire de la Société pour l’encouragement des études grecques, iSjj.
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« Mais ils étaient autrefois fermés par une pierre « ad hoc^ dont la face, tournée vers V extérieur, « était sculptée comme le reste de la muraille (i). » Un passage du Conte de Khoufoui semble dire que la crypte où le dieu Thot tenait cachée sa bibliothèque était close, à Héliopolis, par un bloc analogue à ceux que Mariette a si bien décrits (2). Les inscriptions montrent qu’on prenait toutes les prêcaîitions possibles pour que la chambre secrète demeurât inconnue non seulement aux visiteurs, mais à la plus grande partie des employés du temple. « Point ne la connaissent les « profanes , la porte, si on la cherche, personne ne la « trouve, excepté les prophètes de la déesse (^). » Les prêtres de Dendérah étaient exactement dans la même candition que V architecte de Rhampsinitos et ses fils. Ils savaient comment pénétrer dans un réduit rempli de métaux et d’objets précieux, et ils étaient seuls à le savoir. Il leur suffisait de lever une pierre que rien ne signalait aux yeux des profanes, pour se trouver en présence d’un couloir dans la paroi : ils s’y engageaient en rampant et arrivaient après quelques instants
(1) Mariette, Dendérah, texte, p. 22^-228.
(2) Vêir le conte intitulé Le Roi Khoufoui et les Magiciens,
p. du prisent volume.
(j) Mariette, Dendérah, planches, t. III, pl. jo, c.
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au milieu du trésor. Le bloc revus en place, Vœil le mieux exerce ne pouvait plus reconnaître Vendrait précis ou le passage débouchait (i).
Plus loin, celui des fils de V architecte qui a échappé à la mort enivre les gardes chargés de veiller sur le cadavre de son frère et leur rase à tous la barbe de la joue droite (2). Wilkinson a fait le premier observer, je crois, qu’en Égypte les soldats n’avaient point de barbe, et que toutes les classes de la société avaient l’habitude de se raser : les seuls personnages qui sont représentés sur les monuments portant la barbe sont des barbares (y). Depuis lors, on n’a jamais manqué de reproduire son assertion, comme preuve de l’origine étrangère du conte. Il en est de celle-là comme de bien d’autres que renferme l’ouvrage de Wilkinson : elle a été faite api'ès une étude trop Mtive des monuments. Les Égyptiens de race pure pouvaient porter la barbe, et la portaient quand ils en avaient le caprice. Les bas-reliefs et les statues de toutes les époques le prouvent suffisamment. Il on aurait été autrement, que V affirmation de Wilkinson
(1) Voir dans Mariette, Dendérah, t. V, Supplément, la planche où sont dessinés la coupe et le mode de fermeture des cryptes.
(2) Hérodote, II, cxxi.
(y) Cf. /'Herodotus de George Rawlinson, i. II, p. léf, note 4.
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n’en serait pas moins malheureuse. Les soldats de police auxquels on avait confié le corps appartenaient à une trihu d’origine libyenne du nom de Maziou, et, de l’aveu même de JVilkmson, pouvaient porter la barbe en leur qualité d’étrangers. Des autres corps de l’armée égyptienne, telle qu’elle était au temps des Saîtes et des Perses, telle en un mot qu’a pu la connaître Hérodote, les uns étaient Libyens comme les Mashaouasha, les autres étaient des mercenaires Cariens on Grecs, d’antres enfin faisaient partie des garnisons pei'sanes : tous portaient communément la barbe. Il faut donc avouer que, pour les Égyptiens contemporains, il n’y avait rien que d’ordinaire à voir des soldats barbus, qu’ils fussent nés dans le pays ou venus du dehors. L’épisode de la barbe rasée nest pas une preuve contre l’origine indigène du conte.
Mais laissons de côté ces détails purement matériels. Ix côté moral de la civilisation n’est pas moins exactement reprroduit dans nos récits. Sans doute, il faut éviter de prendre au pied de la lettre tout ce qu’ils semblent nous apprendre sur la vie privée des Égyptiens. Le conteur de ces temps-là, comme le conteur moderne, s’attachait à développer ou développait d’instinct des sentiments ou des caractères qui n’étaient, api'ès tout, qu’une exception sur la masse de la nation.
LU
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S’il fallait juger les Égyptiennes par le portrait qu’en tracent les romanciers, on serait porté à concevoir de leur chasteté une asse^ triste opinion. La fille de Rhampsinitos ouvre sa chambre à tout venant et s’abando7ine à qui la paie : c’est, si l’on veut, une victime de la raison d’Etat, mais une victime résignée (i). Tbouboui accueille Satni et se déclare prête à le recevoir dans son lit dès la première entrevue. Si elle paraît incertaine au moment décisij et retarde à plusieurs reprises l’heure de sa défaite, la pudeur n’est pour rien dans son hésitation ; il s’agit de faire acheter au plus cher ce qu’elle a l’intention de vendre et de ne livrer qu’après paiement du prix convenu. La vue de Bitiou, jeune et vigoureux, soulève dans le cœur de la femme d’Anoupou un désir irrésistible. L’épouse divine de Bitiou consent à trahir son mari en échange de quelques bijoux et à devenir la maîtresse du roi. Princesses, filles de la caste sacerdotale, paysannes, toutes se valent en matière de vertu, fe ne vois d’honnêtes qu’Ahouri et une étrangère, la fille du chef de Naharanna ; encore l’emportement avec lequel cette dernière se jette dans les bras de l’homme que le hasard a fait son mari donne-t-il fort à réfléchir.
(i) Hérodote, II, cxxi ; cfr. p. 2^4-2 S S volume.
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