‹ Contes populaires de l'Égypte ancienneChapitre 2 sur 28 · LUI · texte numérisé non relu

LUI

Dans récrit d'un moraliste de profession, la satire des mœurs féminines n'a guère de valeur historique : c'est un lieu commun, dont le développement varie selon les époques ou ‘selon les pays, mais dont le thème ne prouve rien contre une époque ou contre un pays déterminé. Que Ptahhotpou définisse la femme vicieuse un faisceau de toutes les méchancetés, un sac plein de toutes sortes de malices (i ) ; qu'Ani, reprenant le même thème à trois mille ans d'intervalle, la décrive comme une eau profonde et dont nul ne connaît les détours (2), leur dire est sans importance : toutes les femmes de leur temps auraient été vertueuses qu'ils leur auraient inventé des vices pour avoir le plaisir d'en tirer des effets de rhétorique. Mais les conteurs ne faisaient pas métier de prêcher la pudeur. Ils n'avaient contre les femmes aucun parti pris de satire, et les peignaient telles qu'elles étaient pour les contemporains, telles peut-être qu'eux-mêmes les avaient connues à l'user. Je doute qu'ils eussent jamais rencontré, au cours de leurs bonnes fortunes, une pi’incesse du harem de Pharaon ; mais Tbouboui se promenait chaque

(1) Dans le traité de morale du Papyrus Prisse, pl. X, l. 1-4. Cfr. Virey, Études sur le Papyrus Prisse, p. 64-66.

(2) Dans le dialogue philosophique entre Ani et son fils Khonshotpou (Mariette, Papyrus de Boulaq, t. I, pl. 16, l. 13-17 ; Cfr. Chabas, L’Égyptologie, t. 1, p. 6^

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jour dans les rues de Memphis, les filles de prêtres ne réservaient pas toutes leurs faveurs pour les princes du sang, la compagne de Bitiou n’était pas seule à aimer la parure, et plus d’un beau-frère sans scrupule savait où trouver la femtne d’Anoupou. Les mœurs étaient faciles en Égypte. Mûre d’une maturité précoce, l’ Égyptienne vivait dans un monde où les lois et les coutumes semblaient conspirer à développer ses ardeurs natives. Enfant, elle jouait nue avec ses frères nus ; femme, la mode lui laissait la goige au vent et Tljabillait d’étoffes transparentes qui l’exposaient nue aux regards des hommes. A la ville, les sei^vantes qui l’entouraient d’ordinaire et qui se pressaient autour de son mari ou de ses hôtes ne portaient pour vêtement qu’une étroite ceinture serrée autour de la hanche; à la campagne, les paysans de ses domaines mettaient habit bas pour travailler. La religion et les cérémonies du culte attiraient son attention sur des formes obscènes de la divinité, et l’écriture elle-même étalait à ses regards des images impudiques. Lorsqu’on lui parlait d’amour, elle n’avait pas, comme la jeune fille modertie, la rêverie de l’amour idéal, mais l’image nette et précise de l’amour pJjysique. Rien d’étonnant, après cela, si la vue d’un homme robuste émeut la femme d’Anoupou au point de lui faire perdre toute retenue. Il

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suffisait à peu près qu'une Égyptienne conçût Vidée de V adultère pour qu'elle cherchât à le consommer aussitôt ; mais y avait-il en Égypte plus de femmes qu' ailleurs à concevoir Vidée de l'adultère ?

Les guides contèrent à Hérodote, et Hérodote nous conte à son tour, avec la gravité de l'historien, qu'un certain Pharaon, devenu aveugle à cause de son impiété, avait été condamné par les dieux en belle humeur à ne recouvrer la vtie... Hérodote est quelquefois asse:^ scabreux à traduire. Bref, il s’agissait de trouver une femme qui n'eût jamais eu de commerce qu'avec son mari. La reine fut mise à l'essai, puis les dames de la cour, puis celles de la ville, puis les pi-ovinciales , les campagnardes, les esclaves : rien n'y fit, le bon roi continuait de n'y voir. Après bien des recherches, il découvrit la porteuse du remède et l'épousa. Les autres ? Il les enferma dans une ville et les y brûla : les choses se passaient de la sorte en ce temps (i). L'histoire, débitée au coin d'un carrefour par un conteur des rues ou lue à loisir après boire, devait avoir le succès qu'obtient toujours une histoire graveleuse auprès des hommes ; "mais chaque Égyptien, tout en riant, pensait à part soi, qu'en pareille aven-

(i) Hérodote, II, cxi.

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ttire sa ménagère aurait su le guérir, et il ne pensait pas mal. Les contes grivois de Memphis ne disent rien de plus que les contes grivois des autres nations ; ils procèdent de ce fond de rancune commune que V homme a toujours eu et partout contre la femme. Les bourgeoises égrillardes des fabliaux du moyen âge et les Égyptiennes impudiques des récits memphites n'ont rien à s’envier ; mais ce que les conteurs nous disent d’elles ne prouve rien contre les mœurs féminines de leur temps.

Ces restrictions faites, le détail des aventures est égyptien. Prenez le passage où Satni rencontre Tbouboui et lui déclare son désir. Les noms changés, nous avons la peinture exacte de ce qui se passait à Thèbes ou à Memphis en pareil cas : les préliminaires noués par le valet et la servante, le rende:{^vous , le divertissement et le repas que la femme offre à son amant. Les amoureux des Mille et une Nuits n’agissent pas autrement ; même Vinéruitable cadi qu’on appelle toujours pour célébrer le mariage de la Zobéide avec l’Ahmed ou le Notireddin d’occasion est déjà annoncé par le scribe qui rédige le contrat destiné à transférer sur Tbouboui les biens de Satni-Khdmoïs (i). Quant

(i) Voir p. 1^8 sijq. de ce volume.

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aux événements qui précipitent ou retardent le dénoüment, ils sont le plus souvent les incidents de la vie journalière en Égypte.

E dis tous les incidents sans exception, même les plus invraisemblables, car il ne faut pas tomber dans l’erreur vulgaire de juger les conditions de la vie égyptienne par celles de la nôtre. On n’emploie pas communément che:(^ nous, comme ressorts de romans, les apparitions de divinités, les transformations de l’homme en bête, les animaux parlants, les opérations magiques. Ceux-là même qui croient fer fnement aux miracles de ce genre les considèrent comme un accident des plus rares. Il n’en était pas ainsi en Égypte ; la sorcellerie y avait sa place dans la vie courante, aussi bien que la guerre, le commerce, la littérature, les métiers qu’on exerçait, les divertissements qu’on prenait. Tout le monde n’avait pas vu les prodiges qu’elle opérait, mais tout le monde connaissait quelqu’un qui les avait vu s’accomplir, en avait pivfité ou en avait souffert. La magie était donc une science, et d’un ordre très relevé. A bien considérer les choses, le prêtre

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était lin magicien : les cérémonies qu*il accomplissait, les prières qu’il récitait étaient autant d’arts magiques par lesquels il obligeait son dieu ou ses dieux à faire pour lui tel ou tel acte, à lui accorder telle ou telle faveur en ce monde ou dans Vautre. Le prêtre porteur du livre (khri-habi), qui possédait tous les secrets de la divinité au ciel, sur la terre, dans V enfer, pouvait accomplir tous les miracles qu’on réclamait de lui : Pharaon avait toujours plusieurs de ces savants à côté de lui, qu’on nommait khri-habi en chef, et qui étaient ses magiciens attitrés. Il les consultait, et quand ils lui avaient suscité quelque merveille nouvelle, il les comblait de présents et d’honneurs. L’un savait rattacher au tronc une tête fraîchement coupée, l’autre fabriquait un crocodile qui dévorait ses ennemis, un troisième ouvrait les eaux et les amoncelait à son gré'(i). Les grands eux-mêmes, Satni-Khdmoïs et son frère, étaient initiés aux sciences surnaturelles et déchiffreurs convaincus des grimoires mystiques. Un prince sorcier n’inspirerait plus che:(^ nous qu’une estime médiocre : en Égypte, la

(i) Voir le conte intitulé Khoufoui et les Magiciens, p. SJ sqq. La tradition juive et arabe avait gardé le souvenir de ces magiciens puissants, comme le prouvent et l’histoire de Moïse, et la description que Makriii, par exemple (Malan, A Short Story of the Copts and of thcir Churcb, p. i3-t4)> d’une réunion des sages égyptiens.

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magie n’était pas incompatible avec la royauté^ et les sorciers de Pharaon eurent souvent Pharaon pour élève (i).

Parmi les personnages de nos contes, plusieurs sont donc des sorciers amateurs ou de profession, Tbouboui, Noferképhtah, Zaïamônkh, Didi. Bitiou <( enchante son cœur », se V arrache de la poitrine sans cesser de vivre, se transforme successivement .en bœuf et en arbre. Khdmoîs et son frère ont appris, par aventure, l’existence d’un livre que le dieu Thot avait écrit de sa propre main et qui était pourvu de propriétés merveilleuses. Ce livre se composait de deux formules, sans plus, mais quelles formules ! « Si tu « récites la première, tu charmeras le ciel, la terre, « le monde de la nuit, les montagnes, les eaux; tu « connaîtras les oiseaux et les reptiles, tous tant (( qu’ils sont ; tu verras les poissons de l’abîme, car « une force divine les fera monter à la surface de « Veau. Si tu récites la seconde formule, encore que « tu sois dans la tombe, tu reprendras la femme que « lu avais sur la terre ; même tu verras le soleil se

(i) Même encore au leinps de la Renaissance, un prince sorcier n'en était que plus estimé. On peut voir, par exemple, au Weisskunig, le jeune Maximilien d’Autriche instruit par ses précepteurs ecclésiastiques aux secrets de la Magie Noire.

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(( levant au ciel et son cycle de dieux, la lune en la (f forme qu’elle a quand elle paraît. » Satni-Khamoîs tenait à se procurer, outre l’ineffable douceur de voir à son gré le lever de la lune, la certitude de ne jamais perdre la forme qu’il avait sur terre : le désir qu’il a de s’emparer du livre merveilleux devient le principal ressort du roman.

Aussi bien, les sorciers et leurs pratiques n’étaient pas les seuls que la magie touchât de près. Qu’il le voulût ou non, chaque Égyptien était, pendant sa vie comme pendant sa mort, soumis fatalement aux dogmes et aux formules de la magie. On croyait, en effet, que l’existence de l’homme se rattachait par des liens nécessaires à celle de l’univers et des dieux. Les dieux n’avaient pas toujours marqué pour l’humaine nature cette indifférence dédaigneuse à laquelle ils semblaient se complaire depuis le temps de Mini. Ils étaient descendus jadis dans le monde récent encore de la création, s’étaient mêlés familièrement aux peuples nouveau-nés, et, prenant un corps de chair, s’étaient soumis aux passions et aux faiblesses de la chair. On les avait vus s’aimer et se combattre, régner et se succéder, triompher et succomber à leur tour. La jalousie, la colère, la haine avaient agité leurs dînes divines comme elles avaient fait de simples âmes hu-

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maines. Isis, veuve et délaissée, pleura de vraies larmes de femme sur son mari assassiné (i), et sa divinité ne la sauva point des douleurs de l’enfantement. Râ faillit périr de la piqûre d’un serpent (2 ) et détruisit les premiers hommes dans un accès de fureur (^). Horus conquit le trône d’Egypte les armes à la main (4). Plus tard, les dieux s’étaient retirés de la terre; autant jadis ils avaient aimé se montrer ici-bas, autant maintenant ils mettaient de soin à se dissimuler dans le mystère de leur éternité. Qui, parmi les vivants, pouvait se vanter d’avoir entrevu leur face ?

Et pourtant les incidents heureux ou funestes de leur vie corporelle déùdaient encore à distance le bonheur ou le malheur de chaque génération, et, dans chaque génération, de chaque individu. Le l'j Athyr d’une année si bien perdue dans les lointains du passé qu’on ne savait plus au juste combien de siècles s’é-

(1) Le livre des Lamentations dTsis et de Nephthys a été publié par M. de Horrack,

(2) E.Lefébure, Un chapitre de la Chronique solaire dans la Zeitschrift, i88j,p. 27-jj.

(}) E. Naville, La destruction des hommes par les dieux, dans les Transactions of the Society of Biblical Archæology, t. JV, p. 1-19, t. VIII, p. 412-420.

(4) E, Naville, Le Mythe d’Horus, in-folio. Genève, 1870; Brugsch, Die Sage der Geflügelten Sonne, in-4°, 1871, Gô(tingen.

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taient écoulés depuis, SU avait attiré près de lui son frère Osiris et V avait tué en trahison au milieu d’un banquet (i). Chaque année, à pareil jour, la tragédie qui s’était jouée dans le palais terrestre du dieu semblait recommencer dans les profondeurs du ciel égyptien. Comme au même instant de la moi't d’Osiris, la puissance du bien s’amoindrissait, la souveraineté du mal prévalait partout ; la nature entière, abandonnée aux divinités de ténèbres, se retournait contre l’homme. Un dévot n’avait garde de rien faire ce jour-là : quoi qu’il se fût avisé d’ entreprendre, ç’aurait échoué. S’il sortait au bord du fleuve, un crocodile l’assaillait comme le crocodile envoyé par SU avait assailli Osiris. S’il partait pour un voyage, il pouvait dire adieu pour jamais à sa famille et à sa maison : il était certain de ne plus revenir. Mieux valait s’enfermer che^ soi, attendre, dans la crainte et dans l’inaction, que les heures de danger s’en fussent allées une à une, et que le soleil du jour suivant eût mis le mauvais en déroute. Le 9 KJjoïak, Thot avait rencontré SU et remporté sur lui une grande victoire. Le 9 KJootak de chaque

('j) De Iside et Osiride, c. (édit. Parthey, p. 2i-2y), La confirmation du texte de Plutarque se trouve dans plusieurs passages des textes magiques ou religieux (Papyrus magique Harris, édit. Chabas, pl. IX, l. 2 sqq., etc.).

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année, il y avait fête sur la terre parmi les hommes, fête dans le ciel parmi les dieux et sécurité de tout entreprendre (i). Les jours se succédaient fastes ou néfastes, selon V&uènement qu’ils avaient vu s’accomplir au temps des dynasties divines.

« Le 4 Tybi. — Bon, bon, bon (2). — Quoi que tu voies en ce jour, c’est pour toi d’heureux présage. Oui naît ce jour-là meurt le plus âgé de tous les gens de sa maison; il aura longue vie succédant à son père.

« Le y Tybi. — Mauvais, mauvais, mauvais. —

(1) Papyrus Sallier, W,pl. lo, l. 8-io.

(2) Les Égyptiens divisaient les douie heures du jour, depuis le Ifver du soleil jusqu’à son coucher, en trois sections, ou, comme ils disaient, en trois saisons (tori), de quatre heures chacune. Les trois épithètes qu’on trouve après chaque date au Calendrier Sallier s’appliquent chacune d une des sections. Le plus souvent, le présage valait pour le jour entier : alors on trouve la notehow, bon, bon; hostile, hostile, hostile. Mais il pouvait arriver que, l’une des sections étant funeste, les deux autres fussent favorables. On rencontre alors la notation bon, bon, hostile, ou une notation analogue répondant d la qualité des présages observés. Cette particularité n’a pas été expliquée par M. Chabas (Le Calendrier des jours fastes et néfastes de l’année égyptienne, in-8°, Paris, Maisonneuve et C*®, iy6 pages). On remarquera qu’il n’est pas question dans ce curieux ouvrage de pronostics relatifs aux heures de la nuit. Le fait ^explique de soi dès qu’on prend connaissance des superstitions analogues qui ont existé ou existent encore che\ d’autres peuples anciens ou modernes. Che\ tous, la nuit entière est mauvaise ; c’est le temps où les esprits, les morts, les démons de toute nature, à formes humaines et animales, obtiennent la plénitude de leur pouvoir et, n’ayant plus d craindre la lumière, sortent de leurs retraites. Il n’y a donc pas lieu d’indiquer pour la nuit les mêmes divisions que pour le jour.

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Cest le jour où furent brûlés les chefs par la déesse Sokhit qui réside dans la demeure blanche, lorsqu’ils sévirent, se transformèrent, vinrent (i) : gâteaux d’offrandes pour Shou, Phtah, Thot; encens sur le feu pour Rd et les dieux de sa suite, pour Phtab, Thot, Hou-Saou, en ce jour. Quoi que tu voies en ce jour, ce sera heureux (2).

« Le 7 Tybi. — Mauvais, mauvais, mauvais. — Ne t’unis pas aux femmes devant l’œil d’Horus (y). Le feu qui brûle dans ta maison, garde-toi de t’exposer à son atteinte funeste.

« Le 8 Tybi. — Bon, bon, bon. — Quoi que tu voies en ce jour, de ton œil, le cycle divin t’exauce. Consolidation des débris (4).

« Le ^ Tybi. — Bon, bon, bon. — Les dieux acclament la déesse du midi en ce jour. Présenter des gâteaux de fête et des pains frais qui réjouissent le cœur des dieux et des mânes.

(1) Je ne saurais dire à quel épisode des guerres osiriennes a passage fait allusion.

(2) Pap. Sallier IV,/)/. ïj, l. 6-7.

O) Ici le Soleil.

(4) Le der-.-ier membre de phrase se rapporte d la reconstruction par Isis du corps mutilé d’Osiris. La légende voulait, en effet, qu’Osiris, mis en pièces par Sit, recueilli lambeau à lambeau, puis placé sur un lit funéraire par Isis et Nephthys, se fût reconstitué un moment et eût engendré Horns,

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(( Le 10 Tybi. — Mauvais, mauvais, mauvais.

— Ne fais pas un feu de joncs ce jour -là. Ce jourlà, le feu sortit du dieu Sop-ho dans le Delta, en ce jour (i).

<( Le II Tybi. — Mauvais, mauvais, mauvais.

— N’approche pas de la flamme en ce jour : Rd, v. s. f.. Va dirigée pour anéantir tous ses ennemis, et quiconque en appivche en ce jour, il ne se poiie plus bien tout le temps de sa vie. »

Tel officier de haut rang qui, le de Tybi, affrontait la dent d’un lion en toute assurance et fierté de courage, ou entrait dans la mêlée sans redouter la morsure des flèches syriennes (2), le 12, s’effrayait à la vue d’un rat et, tremblant, détournait les yeux (^).

Chaque jour avait ses influences, et les influences accumulées formaient un destin à chaque homme. Le destin naissait avec l’homme, grandissait avec lui, le guidait à travers sa jeunesse et son âge mûr, jetait.

(1) Je ne sais pas quel est le dieu Sop-ho, ni d quel propos il mit le Delta en feu.

(2) C’était en effet un jour heureux (Pap. Sallier IV, 14,

(^j) On trouve, en effet, pour le 12 Tybi, la note suivante (Pap. Sallier IV, pl. 14. l. y) : t Le 12 Tybi. — Mauvais, mauvais, mauvais. — Tâche de ne voir aucun rat ; ne fen approche pas dans ta maison ».

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pour ainsi dire, sa vie entière dans le moule immuable que les actions des dieux avaient préparé dès le commencement des temps. Pharaon était soumis au destin, soumis aussi les chefs des nations étrangères (i). Le destin suivait son homme jusqu’après la mort; il assistait avec la fortune au jugement de l’âme (2), soit pour rendre au jury infernal le compte exact des vertus ou des crimes, soit afin de préparer les conditions d’une nouvelle vie. Les traits sous lesquels on se le figurait n’avaient rien de hideux. C’était une déesse, Hâthor, ou mieux sept jeunes et belles déesses (;), des Hâthor s à la face rosée et aux oreilles de génisse, toujours gracieuses, toujours souriantes, qu’il s’agit d'annoncer le bonheur ou de prédire la misère. Comme les fées marraines du moyen âge, elles se pressaient autour du lit des accouchées et attendaient la venue de l’enfant pour l’enrichir ou le ruiner de leurs dons. Les peintures du temple de

(1) Il est dit d’un des princes de Khitique « sa destinée » lui donna son frère pour successeur (T ra.\té de Ramsès II avec le prince de Khiti, l. lO-ii).

(2) Voir le tableau du. jugement de l’âme au chap. 12; du Livre des Morts.

(-}) C’est le chiffre donné par le Conte des deux Frères (pl. IX, l. 8). Dans d’autres monuments, le nombre n’en est pas limité.

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Loitqsor (i') et celles d’un temple d’Erment (2) nous les montrent qui jouent le rôle de sages-femmes auprès de la reine Moutemouat, femme de Thoutmos IV, et de la fameuse Cléopâtre. Les unes soutiennent tendrement la jeune mère et la raniment par leurs incantations ; les autres reçoivent le nouveau-nè, se le passent de main en main, lui prodiguent les premiers soins et lui prrèsagent à Venvi toutes les félicités. Les romans les mettent plusieurs fois en scène. Khnoumou ayant fabriqué une femme à Bitiou, les sept Hdthors la viennent voir, Vexaminent un moment et s’écrient d’une seule voix : « Qu’elle périsse par le glaive (y). Elles apparaissent au berceau du Prince Prédestiné et annoncent qu’il sera tué par le serpent, par le crocodile ou par le chien (4). Dans le conte de Khoufoui et des Magiciens, qtiatre d’entre elles, Isis, Nephthys, Maskhonit et Hiqit, assistées du dieu Khnoumou, se rendent, déguisées en aimées, aupi'ès de la femme du prêtre de Rd pour la délivrer des trois

(i) Champollion, Monuments de l’Égypte et de la Nubie, pl. CCCXL-CCCXLI. Le texte reproduit par Champollioti n’indique aucun nom de déesse ; les Hdthors représentées avec la reine sur le lit d’accouchement sont au nombre de neuf,

(3) Champollion, Monuments, pl. CXLV, l. i-2.

(j) Papyrus d’Orbiney, pl. IX, l. S; cfr. p. 1^-20 du présent volume.

(4) Cfr. p. 250 du présent volume.

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enfants qu’elle porte dans son sein. Leurs opérations sont décrites avec tant de netteté que le récit en pourrait servir de texte aux tableaux de Louqsor et d’Erment. Le seul point par lequel elles diffèrent de nos jées-marr aines, c’est une passion désordonnée pour le calembourg : les noms qu’elles donnent à leurs trois filleuls sont de véritables jeux de mots, dijficiles à comprendre pour un moderne, plus difficiles à traduire (i). C’est un manque de goût dont elles ne sont pas seules à faire preuve : l’Orient tout entier a toujours été entraîné par un penchant irrésistible vers ce genre d’esprit, et l’Arabie ou la fudée n’ont rien à envier à l’Égypte en matière d’ étymologies baroques pour les noms de leurs saints ou de leurs héros.

Voir les Hâthors et les entendre au moment même où elles rendaient leurs arrêts était faveur réservée aux grands de ce monde : il fallait être fils de roi ou fils de dieu pour l’obtenir. Les gens du commun n’étaient pas d’ordinaire dans la confidence de ces divinités. Ils savaient seulement, par l’expérience de nombreuses générations, qu’elles départaient certaines morts aux hommes qui naissaient à de certains jours.

(i) Cfr. p. du présent volume.

« Le 4 Paophi. — Hostile, Ion, bon. — Ne sors aucunement de ta maison en ce jour. Quiconque naît en ce jour meurt de la contagion en ce jour.

n Le ; Paophi. — Mauvais, mauvais, mauvais,

— Ne sors aucunement de ta maison en ce jour; ne f approche pas des femmes; P est le jour d'offrir offrande de choses par devant le Dieu, et Montou (ij repose en ce jour. Quiconque naît en ce jour, il mourra de V amour.

« Le 6 Paophi. — Bon, bon, bon. — Jour heureux dans le ciel; les dieux reposent par devant le Dieu, et le cycle divin accomplit les rites par devant.... (2). Quiconque naît ce jour-là mourra d’ivresse.

(( Le 7 Paophi. — Mauvais, mauvais, mauvais. — Ne fais absolument rien en ce jour. Quiconque naît ce jour-là mourra sur la pierre (y).

« Le y Paophi. — Allégresse des dieux, les hommes sont en fête, car V ennemi de Râ est à bas. Quiconque naît ce jour-là mourra de vieillesse.

« Le 2 y Paophi. — Bon, bon, mauvais. — Quiconque naît ce jour-là meurt par le crocodille.

(c) Montou, dieu de Tbcbes et d’Hermonthîs, est un des dieux belliqueux par excellence.

(2) Manque ici le nom d’une divinité.

(}) Peut-être : « Quiconque naîtra ce jour-là mourra sur la terre étrangère. »

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(( Le 2y Paophi. — Hostile, hostile, hostile. — Ne sors pas ce jour-là; ne t’adonne à aucun travail manuel : Rd repose. Quiconque nait ce jour-là meurt par le serpent.

(< Le Paophi. — Bon, bon, bon. — Quiconque naît ce jour-là mourra dans la vénération de tous ses gens. ))

Tous les mois n’étaient pas également favorables à cette sorte de présage. A naître en Paophi, on avait huit chances sur trente de connaître, par le jour de la naissance, le genre de la mort. Athyr, qui suit immédiatement Paophi, ne renfermait que trois jours fatidiques (i). L’Égyptien né le p ou le 2^ de Paophi n’avait donc qu’à se réjouir et à se laisser vivre : son bonheur ne pouvait plus lui manquer. L’Égyptien né le 7 ou le 2j du même mois n’avait pas raison de s’inquiéter outre mesure. La façon de sa mort était désormais fixée, non l’instant de sa mort • il était condamné, mais avait la liberté de retarder le supplice presque à volonté. Était-il, comme le Prince Prédestiné, menacé de la dent d’un crocodile ou d’un

(i) Le 14, le 20, le 2), Quiconque naît le 14 mourra par l'aiteinte d’une arme tranchante (Pap. Sallier IV, p. S, l. j). Quiconque nait le 20 mourra de la contagion annuelle (Id., p. S, l. q). Quiconque naît le 2} mourra sur le fleuve (Id., p. q, l. 12).

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serpent, s’il n’y prenait point garde, ou si, dans son enfance, ses parents n’y prenaient point garde pour lui, il ne languissait pas longtemps sur cette terre; le premier crocodile ou le premier serpent venu exécutait la sentence. Mais il pouvait s’armer de précautions contre son destin, se tenir éloigné des canaux et du fleuve, ne s’embarquer jamais à de certains jours où les crocodiles étaient maîtres de l’eau (i), et, le reste du temps, faire éclairer sa navigation par des serviteurs habiles à écarter le danger par leurs sortilèges (2). On pensait qu’au moindre contact d’une plume d’ibis, le crocodile le plus agile et le mieux endenté devenait immobile et inoffensif (^). Je ne m’y fierais point; mais V Égyptien, qui croyait aux vertus secrètes des choses, rien ne l’empêchait d’avoir toujours sous la main quelque plume d'ibis et d’imaginer qu’il était garanti.

(1) A la date du 22 Paophi, le Papyrus Sallier IV enregistre la mention suivante : * Ne te lave dans aucune eau ce jour-là ; quiconque navigue sur le fleuve, c’est le jour d’être mis en pièces par la langue de Sovkou (le crocodile), o

(2) Voir plus bas, p. 268-26^, ce qui est dit des conjurations que les bergers employaient pour empêcher les crocodiles d’attaquer leurs troupeaux : ce qui servait pour les bêtes n’êtait pas moins utile aux hommes.

(y) Horapollon, Hiéroglyphiques, II, lxxxi, êdit. Leemans, p. 94-9/. L’hiéroglyphe dont il est question dans le texte de l’auteur grec est fréquent aux basses époques.

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Aux précautions humaines on ne se faisait pas faute de joindre des précautions divines, les incantations, les amulettes, les cérémonies du rituel magique. Les hymnes religieux avaient beau répéter en grandes strophes sonores qu’ u on ne taille point le dieu dans la pierre, — ni dans les statues sur lesquelles on pose la double couronne; on ne le voit pas;

— nul service, nulle offrande n’arrive jusqu’à lui;

— on ne peut l’attirer dans les cérémonies mystérieuses; — on ne sait pas le lieu où il est; — on ne le trouve point par la force des livres sacrés (i).». C’était vrai des dieux considérés chacun comme un être idéal, parfait, absolu ; mais en l’ordinaire de la vie on songeait peu à ces dieux philosophiques. Râ, Osiris, Shou, Amon, n’étaient pas inaccessibles ; ils avaient gardé, de leur passage sur la terre, une sorte de faiblesse et d’ imperfection qui les ramenait sans cesse à la terre. On les taillait dans la pierre, on les touchait par des services et par des offrandes, on les attirait dans les sanctuaires et dans les châsses peintes. Si le passé de leur vie mortelle influait sur la condition des hommes, l’homme influait à son tour sur, le p èsent de leur vie divine. Il y avait des mots qui,

(i) l‘ap. Sallier II, p. 12, l. 6-8, et Pap. Anastasi VII,/). p.

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prononcés par une voix humaine, pénétraient jusqu'au fond de l’abîme, des formules dont la force agissait comme un attrait irrésistible sur les intelligences surnaturelles , des amulettes où la consécration magique savait enfermer efficacement quelque chose de la toute-puissance céleste. Par leur vertu, l’homme mettait la main sur les dieux; il enrôlait Anubis à son service, ou Thot, ou Bastit, ou SU lui-même, les lançait et les rappelait, les forçait à travailler et à combattre pour lui. Ce pouvoir formidable que le magicien croyait posséder, quelques-îins l’employaient à l’avancement de leur fortune ou à la satisfaction de leurs passions mauvaises : on avait vu, dans un complot dirigé contre Ramsès III, des conspirateurs se servir de livres d: incantations pour arriver jusqu’au harem de Pharaon (i). La loi punissait de mort ceux qui abusaient de la sorte; elle protégeait ceux qui exerçaient par leurs charnus une action inoffensive ou bienfaisante.

Désormais, l’homme menacé par le sort n’était jlus seul à veiller; les dieux veillaient avec lui et suppléaient à ses défaillances par leur vigilance infaillible. Prene:(^ un amulette qui représente « une

(i) Chabas, Papyrus magique Harris, p. Dévèria, Le

papyrus judiciaire de Turin, p. 124-1^7.

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image d*Amon à quatre têtes de bélier, peinte sur argile, foulant un crocodile aux pieds, et huit dieux qui V adorent placés à sa droite et à sa gauche (i). » PrononceT;^ sur lui V adjuration que voici : « Arrière, crocodile, fils de SU! — Ne vogue pas avec ta queue; — ne saisis pas de tes deux bras; — n’ouvre pas ta bouche ! — Devienne Veau une nappe de feu devant toi ! — Le charme des trente-sept dieux est dans ton œil; — tu es lié au grand croc de Rd; — tu es lié aux quatre piliers en bron'^e du midi, — à l’avant de la barque de Rd. — Arrête, crocodile, fils de Sitl — protège-moi, Amon, mari de ta ynèrel » Le passage est obscur? Il fallait bien qu’il le fût pour être efficace. Les dieux comprennent ce qu’on leur dit à demi-mot : des allusions aux évènements de leur vie par lesquels on les conjurait sufiisent à les toucher sans qu’on ait besoin de les leur rappeler par le menu. Fussie:!^-vous né le 22 ou le 2^ de Paophi, Amon était tenu de vous garder contre le crocodile et les périls de Veau. D’autres grimoires et d’autres amulettes préservaient du feu, des scorpions, de la maladie (2); sous quelque foi- me que le destin se

(1) Papyrus magique Harris, pl. 6, l. 8-ÿ.

(2) Le Papypus I, 34S, de Leyde, publié par M. Pleyte (Etudes

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déguisât, il rencontrait un dieu armé pour la défense. Sans doute, rien qu'on fît ne changeait son arrêt, et les dieux eux-mêmes étaient sans pouvoir sur Vissue de la lutte. Le jour finissait par se lever où précautions, magie, protections divines, tout manquait à la fois; le destin était le plus fort. Au moins, l’homme avait-il réussi à durer, peut-être jusqu’à la vieillesse, peut-être jusqu’à cet âge de cent dix ans, limite extrême de la vie, que les sages égyptiens souhaitaient atteindre, et que nul mortel né de mère mortelle ne devait dépasser (i).

Voilà pour la vie; mais après la mort? Après la mort, la magie ne perdait pas ses droits. Comme le destin, elle accompagnait l’homme ati-delà de la tombe et continuait à le régenter. Notre terre, telle que l’imaginaient la foi aveugle du peuple et la scieme superstitieuse des prêtres, était comme un théâtre divisé en deux parties. Dans l’une, l’Égypte des vivants s’étale en pleine lumière. Le vent du nord souffle son haleine délicieuse, le Nil roule à fiots, la riche terre noire, sans cesse abreuvée, produit des

cgyptologiques, /. I, Leyde, 1866), est un recueil de formules dirigées contre diverses maladies.

(i) Sur l’âge de cent dix ans, voir le curieux mémoire de Goodiuin dans Chabas, Mélanges égyptologiques, série, p. ayi-aj’j.

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moissons de fleurs, de céréales et de fruits : Pharaon, fils du Soleil, seigneur des diadèmes, maître des deux pays, trône à Memphis, tandis que ses généraux remportent au loin des victoires et que les sculpteurs se fatiguent à tailler dans le granit les monuments de sa piété. C’est là, dans son royaume, ou dans les pays étrangers qui dépendent de lui, que se passe l’action de la plupart des contes. Celle du roman de Satni se déploie en partie dans la seconde région de notre univers, la région des tombeaux et de la nuit. Les eaux éternelles, après avoir couru, pendant le jour, le long des remparts du monde, de l’Orient au Sud et du Sud à l’Occident, arrivaient, chaque soir, à la Bouche de la Fente (i) et s’engouffraient dans les montagnes qui bornent la terre vers le Nord, entraînant avec elles la barque du soleil et son cortège de dieux-lumineux (2). Pendant douge heures, la

(1) Le Ro Pegaït, ou Ro Pegarit, était situé dans le Ouou Pegaït, ou Guou Pegarit, situé lui-tnénu à l’occident d’Abydos. Le nom signifie littéralement Bouche de la fente, et désigne la fente, la fissure, par laquelle le soleil pénétrait dans le monde de la nuit.

(2) La description de la course du soleil nocturne se trouve dans le Livre de savoir ce qu’il y a dans l’hémisphère inférieur, dont le texte, conservé sur des papyrus, sur des sarcophages et sur les parois de quelques tombeaux, peut être rétabli presque en entier dés aujourd’hui. Il donne, heure par heure, avec figures explicatives, les épisodes de la marche du soleil, le nom des salles parcourues, des génies et des dieux rencontrés, la peinture du supplice des damnés et les discours

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compagnie divine parcourait de longs corridors sombres, où des génies, les uns hostiles, les autres bienveillants , tantôt s’efforçaient de l’arrêter, tantôt l’aidaient à vaincre les dangers du voyage. D’espace en espace, une porte, défendue par un serpent gigantesque, s’ouvrait devant elle et lui livrait l’accès d’une salle immense, remplie de flamme et de fumée, de monstres aux formes hideuses et de bourreaux qui torturaient les damnés ; puis, les couloirs recommençaient , étroits et obscurs, et la course à l’aveugle au milieu des ténèbres, et les luttes contre les génies malfaisants, et l’accueil joyeux des dieux propices. Au matin, le soleil avait atteint l’extrême limite de la contrée ténébreuse et sortait de la montagne à l’orient pour éclairer un nouveau jour (i).

Les tombeaux des rois, des princes, des riches particuliers, étaient souvent construits à l’image du monde infernal. Us avaient, eux aussi, leur puits, par où le mort se glissait dans le caveau funéraire ; leurs couloirs enfoncés bien avant dans la roche vive, leurs grandes

des personnages mystiques qui accueillent le soleil. On en trouvera la traduction complète et l’interprétation dans Maspero, Les Hypogées royaux de Thèbes, extrait de la Revue des religions, t. XVI et XV IL

(i) Au pays de BoaiT, <i l’accouchement ».

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salles aux parois peintes, à la voûte arrondie (i), dont les parois portaient, en peinture, les démons et les dieux de l’enfer (2 ). Tous les habitants de ces a maisons éternelles (^) » revêtaient, dans sa splendeur hi-:^arre, la livrée de la mort égyptienne, le maillot de bandelettes fines, les cartonnages bariolés et dorés, le masque aux grands yeux d’émail, toujours ouverts : gardex^ de croire qu’ils étaient tous morts. On peut dire, d’une manière générale, que les Égyptiens ne mouraient pas au sens où nous mourons. Le souffle de vie, dont les tissus s’étaient impi-égnés au moment de la naissance, ne disparaissait pas soudain avec les derniers battements du cœur : il persistait jusqu’à la complète décomposition. Combien obscure et inconsciente que fût cette vie du cadavre, il fallait éviter de la laisser éteindre. Les procédés de la momification fixaient la forme et la pétrifiaient, pour ainsi dire; ceux de la magie et de la religion devaient y maintenir une sorte d’humanité latente, toujours susceptible de se développer un jour et de se manifester. Aussi, l’embaumeur était-il un magicien et un prêtre

(1) Ce que les textes appellent Klil (Kerirt), des fours, des salles d voûte arrondie.

(2) Ainsi le tombeau de Séti I et de Ramsès V.

(}) C’est l’expression consacrée dès le temps des premières dynasties.

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m même, temps qu’un chirurgien. Tout en macérant les chairs et en roulant les bandelettes, il récitait des oraisons, accomplissait des rites mystérieux, consacrait des amulettes souverains. Chaque membre recevait de lui, tour à tour, l’huile qui rend incorruptible et les prières qui alimentent le ferment de la vie (i). Un disque de carton doré, chargé de légendes mystiques- et placé sous la tête, y entretenait un restant de chaleur animale (2). Le scarabée de pierre, cerclé d’or, collé sur la poitrine à la naissance du cou, remplaçait le cœur et en gardait la place intacte (y). Des brins d’hp'be, des fleurs sèches, des rouleaux de papyrus, de mignonnes figurines en terre émaillée, perdues dans l’épaisseur des bandages , ' des bracelets, des anneaux, des plaques constellées d’hiéroglyphes, les mille petits objets qui encombrent aujourd’hui les vitrines de nos musées, couvraient et protégeaient le tronc, les bras et les jambes, comme les pièces d’une armure magique. L’âme, de son côté, n’arrivait pas sans défetise à la vie d’outre-tornbe. Les chapitres du Livre des Morts

(1) Cfr. le Rituel de rembaumeraent dans Maspero, Mémoire sur quelques papyrus du Louvre,/». 14 sqq.

(2) C’est ce qu’on nomme l’hypocéphale. Le Livre sacré des Mormons est l’hypocèphale d’une momie égyptienne, transportée en Amérique et achetée par le prophète Joseph Smith.

(y) Livre des Morts, chap. xxx, lxxii.

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et des autres écrits théologiques, dont on déposait un exemplaire dans chaque cercueil, étaient pour elles autant de charmes qui lui ouvraient les chemins des sphères infernales et en écartaient les dangers. Si, au temps qu’elle était encore dans la chair, elle avait eu soin de les apprendre par avance, cela n’en valait que mieux. Si la pauvreté, l’ignorance, la paresse, l’impuissance à croire ou quelque autre raison l’avaient empêché de recevoir l’instruction nécessaire à sa sûreté, même après la mort, un parent nu un ami charitable pouvait lui servir d’instructeur. C’en était asse:i^ de réciter chaque prière auprès de la momie ou sur les amulettes pour que la connaissance en passât, par je ne sais quelle subtile opération, à l’âme désincarnée .

C’était le soii commun : quelques-uns y échappaient par prestige et art magique. Les personnages que Satni trouva réunis dans la tombe de Noferképhtah n’ont du mort que le costume et l’apparence. Ce sont des momies si l’on veut; le sang ne coule plus dans leurs veines, leurs membres ont été roidis par l’emmaillottement funéraire, leurs chairs sont saturées et durcies des parfums de l’embaumement, leur crâne est vide. Pourtant ils pensent, ils parlent, ils se meuvent, ils agissent comme s’ils vivaient, je suis presque tenté de dire qu’ils vivent : le livre de TJjot

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est en eux et les porte. de Sèvignè écrivait d’un traité de M. Nicole « qu’elle voudrait bien en faire (( un bouillon et l’avaler » . Noferképhtah avait copié les formules du livre magique sur du papyrus vierge, les avait dissoutes dans de l’eau, puis avalé, sans sourciller, le breuvage {i). Le voila désormais indestructible. La mort, en le frappant, peut changer les conditions de son existence : elle n’atteint pas son existence même. Il mande dans sa tombe les doubles de sa femme et de son fils, leur infuse les vertus du livre et reprend avec eux la vie de famille un instant interrompue par les formalités de l’embaumement. Il peut entrer et sortir à son gré, reparaître au jour, revêtir toutes les formes qu’il lui convient revêtir, entrer en communication avec les vivants. Il n’use pas souvent de son pouvoir; mais quand Satni l’a dépouillé, il se manifeste à lui sous la figure d’un roi, puis d’un vieillard, et l’oblige à restituer le précieux manuscrit. Il pourrait au besoin tirer vengeance de l’imprudent qui a violé le secret de sa tombe, mais

(i) Aujourd'hui encore, un moyen employé en Égypte pour se débarrasser d’une maladie consiste à écrire certains versets du Coran d l’intérieur d’un bol de terre cuite, ou sur des morceaux de papier, d verser de l’eau et d l’agiter jusqu’à ce que l’écriture ait été complê-

j tcmcnt diluée : le patient boit avec l’eau les proùriétés bienfaisantes

I des mots dissous. (Lane, Modem Egyptians, London, iSyy, t. 1,

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