‹ Contes populaires de l'Égypte ancienneChapitre 10 sur 28 · COMMENT THOUTII PRIT LA VILLE DE JOPPÉ · texte numérisé non relu

COMMENT THOUTII PRIT LA VILLE DE JOPPÉ

Dent., Il, lo, II) le nom du pays où se passe la partie de l’action qui nous a été conservée. La forme réelle est Jôpou, ou, avec l’orthographe grecque, Juppé. Cette lecture a été contestée à son tour (Wiedemann, Ægyptische Geschichte, p. 69-70) : elle est cependant certaine, malgré les lacunes du papyrus et la forme cursive de l’écriture (Maspero, Ilotes dans le Zeitscltrift, 1884, p. 90).

M. Birch, sans repousser entièrement l’authenticité du récit, suggéra qu’il pourrait bien n’ètre qu’un fragment de conte (^Egypt from the earliest Times to B. C. y 00, p. 103- 104). J’en ai restitué le commencement en partant de l’idée que la ruse de Thoutii, outre l’épisode des vases, qui rappelle l’histoire d’ Ali- Baba dans les Mille et une nuits, était une variante du stratagème que la légende persane attribuait à Zopyre. Ici, comme dans les restitutions antérieures, je me suis attaché à n’employer que des expressions empruntées à d’autres contes ou à des monuments de bonne époque. Je n’ai pas eu, du reste, la prétention de refaire la partie perdue du récit ; j’ai voulu simplement esquisser une action vraisemblable, qui permît aux lecteurs étrangers à l’égyptologie de mieux comprendre la valeur du fragment.

COMMENT THOUTII

PRIT LA VILLE DE JOPPÉ

(XXe dynastie)

L y avait une fois dans la terre d’Égypte un général d’infanterie; Thoutii était son nom. Il suivait le roi Menkhopirrî (i), V. s. f., dans toutes ses marches vers les pays du Midi et du Nord (2) ; il se battait à la tête de ses

(1) Menkhopirrî est le prénom réel du roi Thoutmôs III de la XVIII® dynastie,

(2) C’est une formule constante sur les monuments égyptiens de l’époque : « celui qui suit son maître dans toutes ses expéditions, » à laquelle les variantes ajoutent <* dans toutes ses expéditions au Midi et au Nord ».

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soldats, il connaissait toutes les ruses qu’on emploie à la guerre, et il recevait chaque jour l’or de la vaillance (i), car c’était un excellent général d’infanterie, et il n’avait point son pareil en la Terre-Entière : voilà ce qu’il faisait.

Et beaucoup de jours après cela, un messager vint du pays de Kafti (2), et on le conduisit en présence de Sa Majesté, v. s. f., et Sa Majesté lui dit : « Qui t’a envoyé vers Ma Majesté? Pourquoi t’es-tu mis en chemin? » Le messager répondit à Sa Majesté, v. s. f. : « C’est le gouverneur du pays du Nord qui m’a envoyé vers toi, disant ; « Le vaincu dejôpou (3) s’est révolté

(1) Les autobiographies d’Ahmas -si-Abna et d’Amenemhabi

nous font connaître les récompenses que les rois égyptiens accordaient à ceux de leurs généraux qui s’étaient distingués dans l’action. On leur donnait des esclaves mâles et femelles, des objets pris sur le butin, et de l’or en anneaux que l’on appelait l’or de la bravoure. '

(2) Le Kafli est le nom que les Égyptiens attribuaient à toute la partie de la côte qui s’étendait entre Gaza et Byblos. Joppé était dans le pays de Kafti, comme Tyr, Sidon et la plupart des villes de la Phénicie propre.

(?) Dans le langage ofnciel de la chancellerie égyptienne, tous les étrangers reçoivent le titre de Pa ihiri , le tombant, le renversé : Pa khiri ni Khiti, le renversé de Khiti ; Pa khiri ni 2'ounipou, le renversé de Tounipou ; Pa khiri ni Japon, le renversé de Joppé, ou le vaincu de Joppé.

PRIT LA VILLE DE JOPPÉ

« contre Sa Majesté, v. s. f., et il a massacré les « fantassins de Sa Majesté, v. s. f., aussi ses gens « de char, et personne ne peut tenir contre lui. » Qiiand le roi Menkhopirrî, v. s. f., entendit toutes les paroles que le messager lui avait dites, il entra en fureur comme une panthère du Midi. « Par ma vie, par la faveur du Râ, par l’amour qu’a pour moi mon père Amon, je détruirai la cité du vil prince de Jôpou, je lui ferai sentir le poids de mon bras (i). » Il appela ses nobles, ses chefs de guerre, aussi ses scribes magiciens, et il leur répéta le message que lui avait envoyé le gouverneur des pays du Nord. Voici ils se turent d’une seule bouche, et ils ne surent que répondre ni en bien ni en mal. Et alors Thoutii dit à Sa Majesté, V. s. f. : « O toi à qui la Terre-Entière rend hommage, commande qu’on me donne la grande canne

du roi Menkhopirrî, v. s. f., dont le nom est

tioîiî-nofrit (2) ; commande aussi qu’on me donne

(1) C’est une des formules au moyen desquelles on marque l'impression produite sur le roi par un événement désastreux. Cf. stèle de Piônkhi, 1. 27-27, etc., et plus haut, p. 12, note i.

(2) Les premiers mots qui formaient le nom de la canne sont détruits. Ce n’était pas seulement la canne du roi, mais la canne des simples particuliers qui avait son nom spécial : le fait est prouvé par les inscriptions que portent les cannes trouvées dans les tombeau.'i et conservées aujourd’hui dans nos musées. U

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des fantassins de Sa Majesté, v. s. f., aussi des gens de char de la fleur des braves du pays d’Égypte, et je tuerai le vaincu de Jôpou, je prendrai sa ville. » Sa Majesté, v. s. f., dit : « C’est excellent, excellent, ce que nous avons dit. » Et on lui donna la grande canne du roi Menkhopirrî, v. s. f., et on lui donna les fantassins, aussi les gens de char qu’il avait demandés.

Et beaucoup de jours après cela, Thoutii était au pays de Kafti avec ses hommes. Il fit préparer un grand sac de peau où l’on pouvait enfermer un homme, il fit forger des fers pour les pieds et pour les mains, il fit fabriquer une grande paire de fers de quatre anneaux, et beaucoup d’entraves et de colliers en bois, et quatre cents grandes jarres. Quand tout fut terminé, il envoya dire au vaincu de Jôpou ; «Je suis Thoutii,

semble que les Égyptiens aient accordé une personnalité réelle et comme une sorte à'dme aux objets naturels et fabriqués qui les entouraient : du moins leur donnaient-ils à chacun un nom propre. Cette habitude était portée si loin, que les diverses parties d’un même ensemble recevaient parfois un nom distinct : le couvercle d’un sarcophage, par exemple, avait un surnom différent de celui du sarcophage même.

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le général d’infanterie du pays d’Égypte, et j’ai suivi Sa Majesté, v. s. f., dans toutes ses marches vers le pays du Nord et les pays du Sud. Alors, voici, le roi Menkhopirrî, v. s. f., a été jaloux de moi parce que j’étais brave, et il a voulu me tuer; mais moi je me suis sauvé devant lui, et j’ai emporté la grande canne du roi Menkhopirrî, v. s. f,, et je l’ai cachée dans les mannes de fourrage de mes chevaux, et, si tu veux, je te la donnerai, et je serai avec toi, moi et les gens qui sont avec moi de la fleur des braves de l’armée d’Égypte. » QjLiand le vaincu de Jôpou l’entendit, il se réjouit beaucoup, beaucoup, des paroles que Thoutii avait dites, car il savait que Thoutii était un brave et n’avait point son pareil dans la Terre-Entière. Il envoya à Thoutii, disant : « Viens avec moi, et je serai pour toi comme un frère, et je te donnerai un territoire choisi dans ce qu’il y a de meilleur au pays de Jôpou (i). »

(i) Je me suis servi, pour rétablir cette partie du texte, de la situation analogue qu’offre le Conte de Sinouhit. On a vu (p. 99 sqq., I04sqq.)la manière dont le reçut le prince d’Edimâ, et, d’une manière générale, l’accueil que trouvaient les Egyptiens, exilés ou simplement émigrés, auprès des petits shéikhs asiatiques.

COMMENT THOUTII

Le vaincu de Jôpou sortit de sa ville avec son écuyer et avec les femmes et les enfants de sa cité, et il vint au devant de Thoutii. Il le prit par la main et l’embrassa et le fit entrer dans son camp ; mais il ne fit pas entrer les compagnons de Thoutii et leurs chevaux avec lui. Il lui donna du pain de son pain, il mangea et il but avec lui, et lui dit en manière de conversation : « La grande canne du roi Menkhopirrî (i), où est-elle ? » Or, Thoutii, avant d’entrer dans le camp de la ville de Jôpou, avait pris la grande canne du roi Menkhopirrî, v. s. f. : U l’avait mise dans le fourrage, et il avait mis le fourrage dans (2) les mannes, et il les avait disposées comme on fait les mannes de fourrage de la cavalerie d’Égypte. Or, tandis que le vaincu de Jôpou buvait avec Thoutii, les gens qui étaient avec lui s’entretenaient avec les fantassins de Pharaon, v.s, f., et buvaient avec eux. Et après qu’ils eurent passé leur heure à boire, Thoutii dit au vaincu de Jôpou : « S’il te plait ! tandis que je demeure avec les femmes et les

(1) Il est probable que la canne avait quelque vertu magique : cela expliquerait le désir que le prince éprouve de la posséder, sans doute dans l’espoir qu’elle le rendrait invincible.

(2) C’est ici que commence la partie conservée du récit.

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enfants de ta cité à toi, qu’on fasse entrer mes compagnons avec leurs chevaux pour leur donner la provende, ou bien qu’un Apourou (i) coure à l’endroit où ils sont ! » On les fit entrer ; on entrava les chevaux, on leur donna la provende, on trouva la grande canne du roi Menkhopirrî, V. s. f., on l’alla dire à Thoutii.

Et après cela le vaincu de Jôpou dit à Thoutii :

« Mon désir est de contempler la grande canne du roi Menkhopirrî, v. s. f., dont le nom

est tiout-nofrit . Par le double (2) du roi

Menkhopirrî, v. s. f., puisqu’elle est avec toi en ce jour cette grande canne excellente, toi apporte-lamoi. » Thoutii fit comme on lui disait ; il apporta la canne du roi Menkhopirrî, v. s. f. Il saisit le vaincu de Jôpou par son vêtement, et il se dressa tout

(1) M. Chabas avait pensé reconnaître dans ce nom le nom des Hébreux : diverses circonstances ne me permettent pas d’admettre cette hypothèse et les conclusions qu’on s’est trop empressé d’en tirer. Il n’y a, à ma connaissance, aucune mention certaine du peuple hébreu dans les documents égyptiens.

(2) Le double du roi était représenté comme un emblème formé de deux bras levés, entre lesquels sont placés les titres qui composent le nom de double du roi, qu’on appelle improprement la bannière royale. Le tout est placé droit sur une hampe d’enseigne et figure, dans les bas-reliefs, derrière la personne même du Pharaon.

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debout en disant : « Regarde ici, ô vaincu de Jôpou, la grande canne du roi Menkhopirrî, v. s. f., le lion redoutable, le fils de Sokhit (i), à qui donne Amon son père la force et la puissance ! » Il leva sa main, il frappa à la tempe le vaincu de Jôpou, et celui-ci tomba sans connaissance devant lui. Il le mit dans le grand sac qu’il avait fait préparer avec des peaux. 11 saisit les gens qui étaient avec lui, il fit apporter la paire de fers qu’il avait préparée, il en serra les mains du vaincu de Jôpou, et on lui mit aux pieds la paire de fers de quatre anneaux (2). Il fit apporter les quatre cents jarres qu’il avait fait fabriquer et y introduisit deux cents soldats ; puis on remplit la panse des trois cents autres de cordes et d’entraves en bois, on les scella du sceau, on les revêtit de leur banne et de l’appareil

(1) Sohhît (p. loi, note i) était représentée sous forme de lionne ou avec une tête de lionne, et cette particularité explique pourquoi le roi Thoutmôs III, considéré comme son ûls, est appelé dans notre texte un lion redoutable.

(2) Il me semble que le stratagème consisuit, après avoir tué le prince de Jôpou, à le faire passer pour Thoutii lui-même. Le corps était mis dans un sac en peau préparé à l’avance, de manière à ce que personne ne pût voir les traits de la figure ou les membres et reconnaître la ruse, puis à charger de chaînes le cadavre ainsi déguisé, comme on ferait du cadavre d’un vaincu. C’est ce cadavre que l’écuyer du prince montre plus bas aux habitants de la ville en leur disant : « Nous sommes maîtres de Thoutii ! »

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de cordes nécessaires à les porter, on les chargea sur autant de forts soldats, en tout cinq cents hommes, et on leur dit : « Quand vous entrerez dans la ville, vous ouvrirez les jarres de vos compagnons ; vous vous emparerez de tous les habitants qui sont dans la ville, et vous leur mettrez les liens sur le champ. » On sortit pour dire à l’écuyer du vaincu de Jôpou : « Ton maître est tombé ! Va dire à ta souveraine (i) : « Joie ! car « Soutekhou (2) nous a livré Thoutii avec sa « femme et ses enfants. » Voici, on a déguisé sous le nom de butin fait sur eux les deux cents jarres qui sont remplies de gens, de colliers de bois et de liens (3). »

(1) La femme du prince, qui n’était pas au camp avec son mari, mais qui était demeurée dans Joppé.

(2) Soutekhou, Soutekh, était le nom que les Egyptiens donnaient aux principaux dieux des races asiatiques. Cette appellation remonte au temps des Hyksos, et doit probablement son existence à des tentatives faites pour assimiler le dieu des Hyksos aux dieux de l’Égypte. Baal fut identiâé à Sît, Souti et cette forme mixte est Soutekhou. Le mot Scutekhou paraît n’ètre d’ailleurs qu’une forme grammaticale du radical sit, soutî ; il serait donc d’origine égyptienne et non de provenance asiatique.

(3) Le nombre de ileux cents paraît être en contradiction avec celui de cinq cents qui est indiqué plus haut. Il faut croire que le scribe aura songé aux deux cents jarres qui renfermaient les hommes, et aura donné ce nombre partiel, sans plus songer au nombre total de cinq cents.

l6o COMMENT THOUTII PRIT LA VILLE DE JOPPÉ

L’Écuyer s’en alla à la tête de ces gens-là pour réjouir le cœur de sa souveraine en disant : « Nous sommes maîtres de Thoutii ! » On ouvrit les fermetures de la ville pour livrer passage aux porteurs ; ils entrèrent dans la ville, ouvrirent les jarres de leurs compagnons, s’emparèrent de toute la ville, petits et grands, et ils mirent aux gens qui l’habitaient les liens et les colliers sur le champ. Quand l’armée de Pharaon, v. s. f., se fut emparée de la ville, Thoutii se reposa et envoya un message en Égypte au roi Menkhopirrî, V. s. f., son maître, pour dire : « Réjouis-toi, Amon, ton bon père, t’a donné le vaincu de Jôpou avec tous ses sujets et aussi sa ville. Viennent des gens pour les prendre en captivité, que tu remplisses la maison de ton père Amon- Râ, roi des dieux, d’esclaves et de servantes qui soient sous tes deux pieds pour toujours et à jamais. » — Il est fini heureusement ce récit, par l’office du scribe instruit dans les récits, le scribe. . .

LE

CONTE DE SATNI-KHÂMOÏS

dernier feuillet de ce conte porte une date de l’an XXXV d’un roi dont le nom n’a jamais été écrit. Il ne peut être question ici que de Ptolémée II Philadelphe (284-246) ou de Ptolémée VIII Sôter II (117-81), qui seuls ont régné plus de trente-quatre ans. Le type de l’écriture me fait pencher pour le premier de ces deux princes. Le manuscrit a été publié par Mariette, Les Papyrus du Musée de Boiilaq, 1871, t. I, pl. 29-32. Il se composait de six pages numérotées de I à 6 : les deux premières sont perdues,, et le commencement de toutes les lignes de la troisième fait défaut. Il a été traduit par :

H. Brugsch, Le Roman de Setnau contenu dans un papyrus démotique du Musée égyptien à Boulaq, dans la Revue atchéoloiique, II® série, t. XVI (sept. 1867), p. 161-179.

Lepage-Renouf, The Taie of Setnau (from the version of D* Heinrich Brugsch-Bey), dans les Records of the Past, 187S, t. IV, p. 129-148.

E. Révillout, Le Roman de Setna, Étude philologique et critique avec traduction mot à mot du texte démotique, introduction historique et commentaire grammatical, Paris, Leroux, 1877-1880, in-S°, 45,48,221 p.

164 le conte de satni-khâmoïs

G. Maspero, Une page du Roman de Saint, transcrite en hiéroglyphes, dans la Zeitschrift für Ægyptische Sprache und Alierthumskunde, 1877, p. 132-146; 1878, p. 72-84; 1880, p. 15-22.

G. Maspero, traduction du conte entier, moins les huit premières lignes du premier feuillet restant, dans le Nouveau fragment de commentaire sur le second livre d’Hérodote. Paris, Chamerot, 1879, in-8°, de la page 22 à la page 46. Lue à VAssociation pour l’encouragement des études grecques en France, en mai-juin 1878, publiée dans l’Annuaire pour 1878.

H. Brugsch, Setna, ein altagyptischer Roman, von H. Brugsch-Bey, Kairo-Sendschreiben an D. Heinrich Sachs-Bey t^u Kairo, dans la Deutsche Revue, III, i (novembre 1878), p. 1-21.

E. Révillout, Le Roman de Setna, dans la Revue archéologique, 1879. Paris, Didier, in-8°, 24 p. et i planche. Tirage à part.

Jean-Jacques Hess, Der demotische Roman von Sine Ha-m-us, Text, Uebersetzung, Commentât und Glossar, 1888, Leipzig, J.-C. Hinrichs’sche Buchhandlung, p. 18, 205.

Le nom du scribe qui a écrit notre manuscrit a été signalé récemment par :

J. Krall, Der Name des Schreibers der Chan.ots-Sage, dans le volume des Etudes dédiées d M. le professeur Leemans. Leyde Brill, 1886, in-f*’, et lu par lui, Ziharpto : cette transcription ne paraît pas être entièrement certaine.

Tout le début, jusqu’au point où nous trouvons le texte du manuscrit, est rétabli, autant que possible, avec les formules mêmes employées dans le reste du récit. Une note indique où finit la restitution et où commence ce qui subsiste du conte original.

LE

CONTE DE SATNI-KHÂMOÏS

(ÉPOQ.UE PTOLÉMAÏQ.UE)

y avait une fois un roi, nommé Ousirmari, v. s. f. (i), et ce roi avait deux fils d’une même mère : Satni Khâmoïs était le nom de l’aîné, Anhâthorerôou le nom du second. Et Satni Khâmoïs était fort instruit en toutes choses : il savait lire les livres en écriture

(i) Je rappelle une fois de plus au lecteur que ce début est une restitution, et que le texte original des deux premières pages est détruit. Ousirmarî est le prénom de Ramsès II, le Sésostris des Grecs.

LE CONTE DE SATNI-KHÂMOÏS

sacrée et les livres de la Double maison de vie (i), et les ouvrages qui sont gravés sur les stèles et sur les murs des temples, et il connaissait les vertus des amulettes et des talismans, et il s’entendait à les composer et à rédiger des écrits puissants, car c’était un magicien qui n’avait point son pareil en la terre d’Ég)^pte (2).

R, un jour qu’il était avec les savants du

roi, V. s. f., et qu’il parlait avec eux des écrits et de la force qu’ils possédaient, un d’eux qui était fort vieux se prit à rire. Satni lui dit ; « Pourquoi te ris-tu de moi ? » Le vieillard dit : « Je ne ris point de toi ; mais puis-je m’empêcher de rire quand tu parles ici d’écrits qui n’ont aucune puissance ? Si vraiment tu désires lire un écrit efficace, viens avec moi ; je te ferai aller au lieu où est ce livre que Thot a écrit de sa main lui-

(1) C’est-à-dire les livres magiques de la bibliothèque sacerdotale.

(2) L’auteur du roman n’a pas inventé le caractère de son héros Khâmoïsit, Khâmoïs ; il l’a trouvé formé de toutes pièces. Un des manuscrits du Louvre, n° 3248, renferme une série de formules magiques dont on attribuait l’invention à ce prince. La note qui noUs fournit cette attribution prétend qu’il avait trouvé le manuscrit original sous la tête d’une momie, dans la nécropole de Memphis, probablement pendant uue de ces tournées de déchiffrement dont parle notre conte.

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même, et qui te mettra immédiatement au-dessous des dieux. Les deux formules qui y sont écrites, si tu en récites la première, tu charmeras le ciel, la terre, le monde de la nuit, les montagnes, les eaux ; tu connaîtras les oiseaux du ciel et les reptiles tous tant qu’ils sont; tu verras les poissons, car une force divine les fera monter à la surface de l’eau. Situ lis la seconde formule, encore que tu sois dans la tombe, tu reprendras la forme que tu avais sur la terre ; même tu verras le soleil se levant au ciel, et son cycle de dieux, la lune en la forme qu’elle a lorsqu’elle paraît. » Satni dit : « Par la vie ! qu’on me dise ce que tu souhaites, et je te le ferai donner ; mais mène-moi au lieu où où est le livre ! » Le vieillard dit à Satni : « Le livre en question n’est pas mien. Il est au milieu de la nécropole, dans la tombe de Noferképhtah, fils du roi Mînibphtah (i), v. s. f. Garde-toi bien de lui enlever ce livre, car il te le ferait rapporter, une fourche et un bâton à la main, un brasier allumé sur la tête. » Sur l’heure que le vieillard parla à Satni, celui-ci ne sut plus en quel endroit du monde

(i) Brugsch lit maintenant Mcr-kheper-plab. Sa première lecture, Mcr-veh-phlah, ou Minihphiah, est la vraie. M. Hess lit Nenujer-ke-ptah le nom de Noferképhtah.

LE CONTE DE SATNI-KHÂMOÏS

il se trouvait ; il alla devant le roi, et il dit devant le roi toutes les paroles que le prêtre lui avait dites. Le roi lui dit : « Que désires-tu? » Il lui dit : « Permets que je descende dans le tombeau de Noferképhtah, fils du roi Mînibphtah, v. s. f. Je prendrai Anhâthorerôou (i), mon frère, avec moi, et je rapporterai ce livre. » Il se rendit à la nécropole de Memphis, avec Anhâthorerôou, son frère. Ils passèrent trois jours et trois nuits à chercher parmi les tombes qui sont dans la nécropole de Memphis, lisant les stèles de la Double maison de vie, récitant les inscriptions qu’elles portaient ; le troisième jour, ils connurent l’endroit où reposait Noferképhtah. Lorsqu’ils eurent reconnu l’endroit où reposait Noferképhtah, Satni récita sur lui un écrit, et un vide se fit dans la terre, et Satni descendit vers le lieu où était le livre (2).

(1) Brugsch lit An-ha-hor-rau (1867) ou An-ha-hor-ru (1878) ; ce n’est qu’une simple différence de transcription.

(2) C’est ainsi que certains des livres hermétiques avaient été découverts dans le tombeau du savant qui les avait écrits. Déjà aux temps gréco-romains, cette donnée avait passé en Occident : au témoignage de Pline (xxx, 2), le philosophe Démocrite d’Abdère avait emprunté ses connaissances en magie à Apollobéchis de Coptos et à Dardanus le Phénicien, voluminibus Dardant in sepulchrum ejus pelitis.

LE CONTE DE SATNI-KHÂMOÏS

UAND Satni descendit dans la tombe où était

V. Noferképhtah, il la trouva claire comme si le soleil y entrait, car la lumière sortait du livre, et elle éclairait tout à l’entour (i). Et Noferképhtah n’était pas seul dans la tombe, mais sa femme Ahouri et Mîkhonsou (2), son fils, étaient avec lui ; car, bien que leurs corps reposassent à Coptos, leur double (3) était avec lui par la vertu du livre de Thot. Et, quand Satni pénétra dans la tombe, Ahouri se dressa et lui dit : « Toi, qui es-tu ? » Il dit : « Je suis Satni-Khâmoïs, fils du roi Ousirmarî, v. s. f. : je suis venu pour avoir ce livre de Thot, que j’aperçois entre toi et Noferképhtah. Donne-le moi, sinon, je te le prendrai de force. » Ahouri dit : « Je t’en prie, ne t’em-

(1) Cf. plus loin le passage (p. 192) où Satni enlève le livre, et où la nuit se fait dans le tombeau, puis celui (p. 203) où, le livre étant rapporté, la lumière reparaît.

(2) Brugsch a lu Merhu, puis Mer-ho-nefer, M. Hess Mer-êb, le nom de l’enfant : ces lectures ne sont certainement pas exactes. Celle que je propose est douteuse.

(3) Le ka ou double naissait avec l’enfant, grandissait avec l’homme, et, subsistant après la mort, habitait le tombeau. Il fallait le nourrir, l’habiller, le distraire ; aussi est-ce à lui qu’on donnait les offrandes funéraires. (Cf. Lepage-Renouf, On the true sense of an important Egyptian Word, dans les Transactions of the Society of Biblical Archœology, t. VI, p. 494-508, et Maspero, Histoire des âmes dans l’ancienne Égypte, dans le Bulletin de l’ Association scientifique de France, 1879, n® 594, p. 381-383).

LE CONTE DE SATNI-KHÂMOÏS

porte point, mais écoute plutôt tous les malheurs qui nous sont arrivés à cause de ce livre dont tu dis : « Qu’on me le donne 1 » Ne dis point cela, car, à cause de lui, on nous a pris le temps que nous avions à rester sur terre. »

E m’appelle Ahouri, fille du roi Mînib- « phtah, V. s. f., et celui que tu vois là, « à côté de moi, est mon frère Nofer- « képhtah. Nous sommes nés d’un même père et « d’une même mère, et nos parents n’avaient « point d’autres enfants que nous. Quand vint « l’âge de me marier, on m’amena devant le roi, « au moment de se divertir devant le roi (i) : « j’étais très parée, et l’on me trouva belle. Le roi « dit : « Voici qu’Ahouri, notre fille, est déjà « grande, et le temps est venu de la marier. Avec « qui marierons-nous Ahouri, notre fille ? » Or, « j’aimais Noferképhtah, mon frère, extrêmement.

(i) On voit, par les tableaux du Pavillon de Médinét-Habou, que, chaque jour, le roi se rendait au harem pour s’y divertir avec ses femmes ; c’est probablement ce moment de la journée que notre conte appelle le moment de se divertir avec le roi.

LE CONTE DE SATNI-KHÂMOÏS

« et je ne désirais d’autre mari que lui (i). Je le « dis à ma mère, elle alla trouver le roi Mînib- « phtah, elle lui dit : « Ahouri, notre fille, aime « Noferképhtah, son frère aîné ; marions-les « ensemble, comme c’est la coutume. » Quand le « roi entendit toutes les paroles que ma mère avait « dites, il dit : « Tu n’as eu que deux enfants, et « tu veux les marier l'un avec l’autre ? Ne vaut-il « pas mieux marier Ahouri avec le fils d’un « général d’infanterie et Noferképhtath avec la fille « d’un autre général d’infanterie ? » Elle dit : « C’est toi qui me querelles (2) ? Si je n’ai pas « d’enfants après ces deux enfants là, n’est-ce pas « la loi de les marier l’un à l’autre ? — Je marierai « Noferképhtah avec la fille d’un chef de troupes.

(1) L’usage universel en Égypte était que le frère épousât une de ses sœurs. Les dieux et les rois eux-mêmes donnaient l’exemple, et l’habitude de ces unions, qui nous paraissent monstrueuses, était si forte, que les Ptolémées finirent par s’y soumettre. La célèbre Cléopâtre avait eu successivement ses deux frères pour maris.

(2) Ici commence la partie conservée du texte. Dans la restitution qui précède, j’ai essayé de n’employer, autant que possible, que des expressions et des données empruntées aux feuillets restants. Bien entendu, les sept petites pages de français qui précèdent ne représentent pas, à beaucoup près, la valeur des deux feuillets démotiques perdus : je me suis borné à reconstruire un début général, qui permît aux lecteurs de comprendre l’histoire, sans développer le détail des événements.

LE CONTE DE SATNI-KHÂMOÏS

« et Ahouri avec le fils d’un autre chef de troupes, « comme il arrive souvent dans notre famille. » « Quand ce fut le moment de se divertir devant « le roi, voici, on vint me chercher, on m’amena « au divertissement; j’étais très troublée, et je « n’avais plus ma mine de la veille, car le roi ne « me dit-il pas ; « Est-ce pas toi qui as envoyé « vers moi pour ces paroles de désobéissance? : « Que je me marie avec Noferképhtah mon frère « aîné ? » Je lui dis : « Eh bien ! qu’on me marie avec le fils d’un général d’infanterie, et qu’on « marie Noferképhtah avec la fille d’un autre « général d’infanterie, comme cela est arrivé « souvent dans notre famille. » — Je ris, le roi « rit, le roi dit au chef de la maison royale : « Qu’on emmène Ahouri à la maison de Nofer- « képhtah cette nuit même. Qu’on emporte toute « sorte de beaux cadeaux avec elle. » Ils m’em- « menèrent comme épouse à la maison de « Noferképhtah, et le roi ordonna qu’on ni’ap- « portât un grand douaire en or et en argent sur « les biens de la maison royale. Noferképhtah « passa un jour heureux avec moi ; il reçut toutes « les choses de la maison royale, et dormit avec « moi cette nuit même, mais sans connaître qui

LE CONTE DE SATNI-KHÂMOÏS

« j’étais (i). Quand il vit qu’il avait dormi avec « moi, que pouvions-nous faire, sinon que chacun « de nous aimât l’autre? Quand vint le temps de « mes menstrues, voici, je n’eus point de mens- « trues. On l’alla annoncer au roi, et son cœur « s’en réjouit beaucoup, et il fit prendre toute « sorte d’objets précieux sur les biens de la « maison royale, et il me fit apporter de beaux « cadeaux en or, en argent, en étoffes de fin « lin. Quand vint pour moi le temps d’enfanter, « j’enfantai ce petit enfant qui est devant toi. On « lui donna le nom de Mîkhonsou, et on l’ins- « crivit sur les registres de la Double maison de « vie (2).

(1) Le roi avait parlé plus haut de marier Noferképhtah avec la fille d’un général. Noferképhtah devait penser que la femme qu’on lui amenait, et qu’on lui livrait probablement voilée, n’était pas sa sœur ; il ne reconnut donc à qui il avait eu à faire que le lendemain, le mariage une fois consommé.

(2) La double maison de vie était, comme M. de Rougé l’a montré (Stèle de la Bibliothèque impériale, p. 71-99), le collège des hiérogrammates versés dans la connaissance des livres sacrés ; chacun des grands temples de l’Égypte avait sa Double maison de vie. Le passage de notre conte pourrait faire croire que ces scribes tenaient une sorte d’état civil, mais il n’en est rien. Les scribes de la Double maison de vie étaient, comme tous les savants de l’Égypte, des scribes astrologues, devins et magiciens. On leur apportait les enfants des rois, des princes, des nobles ; ils tiraient l’horoscope, prédisaient l’avenir du nouveau-né, indiquaient les noms les meilleurs, les amulettes spéciaux, les

LE CONTE DE SATNI-KHAMOÏS

Et beaucoup de jours après cela, Noferképhtah ,« semblait n’être sur terre que pour courir « après les écrits qui sont dans les tombeaux des « rois, et les stèles des scribes de la Double maison w de vie (i), ainsi que les écrits qui sont tracés « sur elles, car il s’intéressait aux écrits extrême- « ment. Après cela, il y eut un lecteur nommé « Nsiphtah (2) : comme Noferképhtah entrait au « temple pour prier devant le dieu, il se mit à « marcher derrière le lecteur, déchiffrant les écrits « qui sont sur les chapelles des dieux, et le lecteur

précautions à prendre selon les cas, pour reculer, autant que possible, les mauvaises indications du sort. Tous les renseignements qu’ils donnaient étaient inscrits sur des registres qui servaient probablement à rédiger les calendriers des jours fastes et néfastes, analogues à celui dont le Papyrus Sallier n° IV nous a conservé un fragment (Chabas, Le Calendrier des jours fastes et néfastes de l’armée égyptienne, i868).

(1) Il n’est pas facile de comprendre d’abord ce que sont les stèles des scribes de la Double maison de vie, auxquels Satni et Noferképhtah attachaient si grande importance. Je crois qu’il faut y voir ces stèles-talismans, dont le Pseudo-Callisthènes, les écrivains hernétiques, et, après eux, les auteurs arabes de l’Égypte nous ont conté tant de merveilles. Les seules qui soient parvenues jusqu’à nous, comme la Stèle de Metternich, contiennent des charmes contre la morsure des bêtes venimeuses, serpents, scorpions, araignées, ou contre la griffe des animaux féroces. On conçoit qu’un amateur de magie, comme l’était Noferképhtah, recherchât ce genre de monuments, dans l’espoir d’y trouver quelque formule puissante oubliée des contemporains.

(2) Sur le sens du terme lecteur, voir p. 58, note 2.

LE COMTE DE SATMl-KHAMOÏS

« Tentendant le méprisa et rit. Noferképhtah lui « dit : « Pourquoi te ris-tu de moi ? » Le prêtre « dit : « Je ne me ris point de toi ; mais puis-je « m’empêcher de rire, quand tu lis ici des écrits « qui n’ont aucune puissance? Si vraiment tu dé- « sires lire un écrit, viens à moi, je te ferai aller au « lieu où est ce livre que Thot a écrit de sa (( main (i), lui-même, et qui le mettra immédia- « tement au-dessous des dieux. Les deux formules « qui y sont écrites, si tu récites la première, tu « charmeras le ciel, la terre, le monde de la nuit, « les montagnes, les eaux ; tu connaîtras les oi- « seaux du ciel et les reptiles , tous tant qu’ils « sont ; tu verras les poissons de l’abîme, car une « force divine les fera monter à la surface de « l’eau. Si tu lis la seconde formule, encore que « tu sois dans la tombe, tu reprendras la forme « que tu avais sur terre ; même tu verras le soleil « se levant au ciel, et son cycle de dieux, la lune « en la forme qu’elle a lorsqu’elle paraît (2). »

(1) Cfr. p. 69, note i, dans l’histoire de Khoufoui et des magiciens, ce qui est dit des livres de Thot.

(2) Les facultés que le second feuillet du livre de Thot accorde à celui qui le possède sont les mêmes que celles qu’assurait la connaissance des prières du Rituel funéraire. Il s’agissait, pour le mort, de pouvoir ranimer son corps momifié

LE CONTE DE SATNI-KHÂMOÏS

Noferképhtah dit au prêtre : « Par la vie du roi ! « qu’on me dise ce que tu souhaites de bon, et je « te le ferai donner si tu me mènes au lieu où est « ce livre. » Le prêtre dit à Noferképhtah : « Si « tu désires que je t’envoie au lieu où est ce livre, « tu me donneras cent pièces d’argent (i) pour « ma sépulture, et tu me feras faire deux cer- « cueils (2) de prêtre riche. » Noferképhtah appela « un page et lui commanda de donner les cent « pièces d’argent au prêtre ; il lui fit faire les deux « cercueils qn’il désirait ; bref, il accomplit tout ce « que le prêtre avait dit. Le prêtre dit à Nofer- « képhtah : « Le livre en question est au milieu

et de s’en servir à son gré ; il s’agissait, pour le vivant, de voir, non plus l’astre soleil, mais le dieu même, dont l’astre cachait la forme, et les dieux qui l’accompagnaient.

(1) Le texte porte cent outmou. h'outenou pesait de 0.89 à 0.91 grammes en moyenne : cent outenou représenteraient donc entre 8 kilogr. 9 et 9 kilogr. i d’argent, soit, en poids, plus de i,Soo fr. de notre monnaie.

(2) Le mot égyptien n’est pas lisible. La demande du prêtre n’a d’ailleurs rien d’extraordinaire pour qui connaît un peu les mœurs du pays. Les rois et les grands seigneurs commençaient d’ordinaire à faire creuser leur tombe au moment qu’ils entraient en possession de leur héritage. Il serait fort possible qu’en Égypte, comme en Chine, le cadeau d’un cercueil ait été fort estimé. Les deux cercueils du prêtre étaient nécessaires à un enterrement riche : chaque momie de distinction avait, outre son cartonnage, deux cercueils eu bois s’emboîunt l’un dans l’autre, comme on peut le voir au Musée du Louvre (Salle Funéraire).

LE CONTE DE SATNI-KHÂMOÏS I77

« du fleuve deCoptos(i), dans un coffret de fer.

« Le coffret de fer est dans un coffret de bronze ;

« le coffret de bronze est dans un coffret de bois « de cannelier (2) ; le coffret de bois de cannelier « est dans un coffret d’ivoire et d’ébène ; le cofcc fret d’ivoire et d’ébène est dans un coffret cc d’argent ; le coffret d’argent est dans un coffret cc d’or, et le livre est dans celui-ci (3). Et il y a cc un fourmillement de serpents, de scorpions et cc de toute sorte de reptiles autour du coffret dans cc lequel est le livre, et il y a un serpent immortel cc enroulé autour. du coffret en question. »

SUR l’heure que le prêtre parla à Noferképhtah, cc celui-ci ne sut plus en quel endroit du

(i) Le mot employé ici est iaoumd, la mer, comme au Papyrus ' d’Orbiney (y. plus haut, p. 20, note 2), c’est-à-dire le Nil. Le Nil, en traversant le nome, recevait un nom spécial : le fleuve de Copias est donc, ici, la partie du Nil qui passe dans le nome de Coptos.

(2) Loret a donné de bonnes raisons pour reconnaître dans le moi. qad, qod, notre cannelier {Recueil de travaux, t. IV, p. 21, VII, p. 112).

(3) En comparant cet endroit au passage où Noferképhtah trouve le livre, on verra que l’ordre des coffrets n’est pas le même. Le scribe s’est trompé ici dans la manière d’introduire l’énumération. Il aurait dû dire : « Le coffret de fer renferme « un coffret de bronze ; le coffret de bronze renferme un coffret « en bois de cannelier, etc.; » au lieu de : « Le coffret de fer « est dans un coffret de bronze ; le coffret de bronze est dans un « coffret de bois de cannelier, etc. »

LE CONTE DE SATNI-KHÂMOÏS

« monde il se trouvait. Il sortit du temple, il « s’entretint avec moi de tout ce que lui avait dit « le prêtre. Il me dit : « Je vais à Coptos, et j’en « rapporterai ce livre ; je ne reste pas un moment « de plus en ce pays du Nord, » Je me mis en « opposition contre le prêtre, disant : « Prends « garde à toi au sujet de ce que tu lui as dit, de « peur que tu ne m’amènes le chagrin, et que tu « ne nous apportes l’hostilité du pays de Thé- « baïde (i). » Je levai ma main versNolerképhtah « pour qu’il n’allât pas à Coptos, mais il ne m’é- « coûta pas, il alla devant le roi, et il dit devant « le roi toutes les paroles que le prêtre lui avait « dites. Le roi lui dit ; « Quiel est le désir de ton « cœur? » Il lui dit : « Qu’on me donne la cange « royale toute équipée ; je prendrai Ahouri, ma « sœur, et Mîkhonsou, son petit enfant, au midi, « avec moi, j’apporterai ce livre et je ne resterai « pas ici un moment de plus. » On nous donna « la cange toute équipée, nous montâmes au

(i) Le pays de Thébaïde et la ville de Thèbes sont représentés sous la forme d’une déesse. Il se pourrait donc que Vhostililé du pays de Thébaïde fût, non pas l’hostilité des habitants du pays, qui reçurent bien les visiteurs quand ceux-ci débarquèrent à Coptos, mais l’hostilité de la déesse en laquelle s'incarnait le pays de Thébaïde, et qui devait voir avec peine lui échapper le livre confié par Thot à sa garde.

LE CONTE DE SATNI-KHÂMOÏS

« port sur elle, nous fîmes le voyage, nous arri- « vâmes à Coptos. Quand on l’annonça aux « prêtres d’Isis de Coptos et au supérieur des « prêtres d’Isis, voici qu’ils descendirent au « devant de nous : ils se rendirent sans tarder «au devant de Noferképhtah, et leurs femmes « descendirent au devant de moi (i). Nous « débarquâmes, nous allâmes au temple d’Isis « et d’Harpocrate. Noferképhtah fit venir un « taureau, une oie et du vin, offrit un holocauste « et une libation devant Isis de Coptos et Harpo- « crate ; puis on nous emmena dans une maison, « qui était fort belle et pleine de toute sorte de « bonnes choses. Noferképhtah passa quatre jours « à se divertir avec les prêtres d’Isis de Coptos, « tandis que les femmes des prêtres d’Isis de « Coptos se divertissaient avec moi (2). Arrivé le

(1) Le canal qui passe à l’ouest des ruines de Coptos n’est pas navigable en tout temps, et le Nil est à une heure environ de la ville : c’est ce qui explique les expressions de notre texte. Noferképhtah a pris terre au même endroit probablement où s’arrêtent encore aujourd’hui les gens qui veulent aller à Kouft, soit au hameau de Baroud ; les prêtres et prêtresses d’Isis, avertis de son arrivée, viennent à lui le long de la levée qui réunit Baroud à Kouft, et qui délimite de toute antiquité un des bassins d’irrigation les plus importants de la plaine thébaine.

(2) L’expression littérale pour se divertir est faire un jour heureux.

LE CONTE DE SATNI-KHÂMOÏS

« matin de notre cinquième jour, Noferképhtah « fit venir le grand-prêtre d’Isis de Coptos et les « prêtres devant lui. Il fabriqua une barque (i) « remplie de ses ouvriers et de leurs outils ; il « récita le grimoire sur eux, leur donna la vie, « leur donna la respiration, les jeta à l’eau. Il « remplit la cange royale de sable, il prit congé « de moi (2), il monta au port, et je m’installai « moi-même sur la rivière de Coptos, pour savoir « ce qui lui arriverait.

IL dit : « Travailleurs, travaillez sous moi jusques « au lieu où est ce livre, » et ils travaillèrent « pour lui, la nuit comme le jour. Quand il y

(i) On trouve dans le roman grec d’Alexandre, la description d’une barque magique, construite par le roi-sorcier Nectanébo, et, dans les romans d’Alexandre, dérivés du roman grec, l’indication d’une cloche de verre, au moyen de laquelle le héros descend jusqu’au fond de la mer. Les ouvriers et l'eurs outils sont des figurines magiques, auxquelles la formule prononcée par Noferképhtah donne la vie et le soiiff.e, comme faisait le chapitre VI aux figurines funéraires si nombreuses dans nos musées. Ces figurines étaient autant d’ouvriers chargés d’exécuter, pour le mort, les travaux des champs dans l’autre monde ; elles piochaient pour lui, labouraient pour lui, récoltaient pour lui, de la même manière que les ouvriers magiques rament et creusent pour Noferképhtah.

(2) Ce membre de phrase est une restitution probable, mais non certaine.

LE CONTE DE SATNI-KHÂMOÏS

« fut arrivé en trois jours (i), il jeta le sable de- « vant lui, et un vide se produisit dans le fleuve. « Lorsqu’il eut trouvé un fourmillement de ser- « pents, de scorpions et de toute sorte de reptiles « autour du coffret où se trouvait le livre, et qu’il « eut reconnu un serpent éternel autour du coffret « lui-même, il récita un grimoire sur le fourmil- « lement de serpents, de scorpions et de reptiles « qui était autour du coffret, ma^is il ne les fit pas « disparaître (2). Il récita un grimoire sur le ser- « pent éternel, il fit assaut avec lui, il le tua : le « serpent revint à la vie et reprit sa forme de « nouveau. Il fit assaut avec le serpent une se- « conde fois, il le tua : le serpent revint encore à « la vie. Il fit assaut avec le serpent une troisième « fois, le coupa en deux morceaux, mit du sable « entre morceau et morceau : le serpent ne reprit

(1) Les travailleurs sont les matelots de la barque magique : leur travail a consisté probablement à ramer, à manœuvrer la voile, à remorquer pendant ces trois jours la cange de Noferképhtah.

(2) Litt. : « s’envoler ». C’est le même mot qui sert, dans le Conte du Prince prédestiné (cfr. p. 232, note 2), à marquer le procédé magique employé par les princes pour arriver à la tenêtre de la fille du chef de Naharanna. Un des papyrus de Leyde, un papyrus du Louvre, le Papyrus magique Harris, renferment des conjurations contre les scorpions et contre les reptiles, du genre de celles que le conteur met dans la bouche de Noferképhuh.

LE CONTE DE SATNI-KHÂMOÏS

« point sa forme d’auparavant (i). Noferképlitah « alla au lieu où était le coffret, et il reconnut « que c’était un coffret de fer, Il l’ouvrit, et il trouva « un coffret de bronze. Il l’ouvrit, et il trouva un « coffret en bois de cannelier. Il l’ouvrit, et il « trouva un coffret d’ivoire et d’ébène. Il l’ouvrit, « et il trouva un coffret d’argent. Il l’ouvrit, et il « trouva un coffret d’or. Il l’ouvrit, et il recon- « nut que le livré était dedans. Il tira le livre en « question hors le coffret d’or et lut une formule « de ce qui y était écrit : il enchanta le ciel, la « terre, le monde de la nuit, les montagnes, les

(i) Cette lutte contre des serpents, gardiens d’un livre ou d’un endroit, repose sur une donnée religieuse. A Dendérali, par exemple (Mariette, Dendérah, t. III, pl. 14, a, b), les gardiens des portes et des cryptes sont figurés sous forme de vipères, de même que les gardiens des portes des douze régions du monde inférieur. La déesse-serpent Miritskro était la gardienne d’une partie de la montagne funérr.ire de Thèbes, entre el-Assassîf et Qournah, et surtout du sommet en forme de pyramide qui domine toute la chaîne, et qu’on nommait Ta-tehni, le Front. Dans le roman d’Alexandre, on trouve, au sujet de la fondation d’Alexandrie, l’histoire d’une lutte analogue à celle que soutient Noferképhuh (Pseudo-Callisthène, p. 34-35), niais l’ordre est renversé, le fourmillement de serpents ne se produit qu’après la mort du serpent éternel. Sur la perpétuité de cette superstition du serpent gardien, voir Lane, Modem Egyptians, London, 1837, t, I, p. 310-3 II, où il est dit que chaque quartier du Caire « has its peculiar guardian genius..., which lias the form of a « serpent. »

LE CONTE DE SATNI-KHÂMOÏS

« eaux ; il connut tout ce que disaient les oiseaux « du ciel, les poissons de l’eau, les quadrupèdes « de la montagne. Il récita l’autre formule de « l’écrit et il vit le soleil qui montait au ciel avec « son cycle de dieux, la lune levante, les étoiles « en leur forme ; il vit les poissons de l’abîme, « car une force divine les faisait monter à la sur- « face de l’eau. Il récita un grimoire sur les trace vailleurs, il leur donna la vie, il les jeta au « fleuve. Il dit aux travailleurs : ce Travaillez sous (( moi jusques au lieu où est Ahouri. » Ils travail- (c lèrent sous lui, la nuit comme le jour. Quand (( il fut arrivé à l’endroit où j’étais, en trois jours, « il me trouva établie sur la rivière de Coptos : « je ne buvais ni ne mangeais, je ne faisais chose « du monde, j’étais comme une personne arrivée à c( la Bonne Demeure (i). Je dis à Noferképhtah : (( Par la vie du roi ! donne que je voie ce livre, pour « lequel nous avons pris toutes ces peines. » Il (( me mit le livre en main. Je lus une formule de c< l’écrit qui y était : j’enchantai le ciel, la terre, (( le monde de la nuit, les montagnes, les eaux ;

(i) C’est un des euphémismes usités en Égypte pour désigner l’officine où travaillent les embaumeurs et même le tombeau.

LE CONTE DE SATNI-KHÂMOÏS

« je connus tout ce que disaient les oiseaux du « ciel, les poissons de l’abîme, les quadrupèdes. «Je récitai l’autre formule de l’écrit : je vis le « soleil qui apparaissait au ciel avec son cycle de « dieux, je vis la lune levante et toutes les étoiles « du ciel en leur forme. Je vis les poissons de « l’eau, car il y avait une force divine qui les faisait « monter à la surface de l’eau. Comme je n’écri- « vais point, je parlai à Noferképhtah, mon frère « aîné, qui était un scribe accompli et un homme « fort savant ; il se fit apporter un morceau de « papyrus vierge, il y écrivit toutes les paroles qu’il « y avait dans le livre, il le remplit de bière, il « fit dissoudre le tout dans de l’eau. Quand il « reconnut que le tout était dissous, il but et sut « tout' ce qu’il y avait dans l’écrit (i).

(i) Le procédé de Noferképhtah a été employé de tout temps en Orient. On fabriquait à Babylone, et l’on fabrique encore à Bagdad et au Caire, des bols en terre cuite non vernissée, sur lesquels on traçait à l’encre des formules magiques contre telle ou telle maladie. On y versait de l’eau qui délayait en partie l’encre et que le malade avalait ; tant qu’il restait de l’écriture au fond du vase, la guérison était certaine (Lane, Modem Egyptians, 1837, h P- 347“548)' M"*® de Sévigné ne souhaitaitelle pas de pouvoir faire un bouillon des oeuvres de M. Nicole pour s’en assimiler les vertus ?

LE CONTE DE SATNI-KHÂMOÏS

ous retournâmes à Coptos le jour même, et

Al « nous nous divertîmes devant Isis de Coptos « et Harpocrate. Nous montâmes sur le port, « nous partîmes, nous parvînmes au nord de « Coptos. En passant là, fut transmise à Thot la « science de tout ce qui était arrivé à Noferké- « phtah au sujet de ce livre, et Thot ne tarda pas « à l’annoncer par devant Râ, disant : « Sache « que mon formulaire magique et ma loi sont « avec Noferképhtah, fils du roi Mînibphtah, v. « s. f. Il a pénétré dans mon logis, il l’a dépouillé, « il a pris mon coffret avec mon livre d’incanta- « tions, il a tué mon gardien qui veillait sur le « coffret. » On (i) lui dit : « Il est â toi, lui et tous « les siens. » On fit descendre du ciel une force « divine : « Que Noferképhtah n’arrive pas « sain et sauf à Memphis, lui et quiconque « est avec lui. » A cette heure même, Mîkhon- « sou, le jeune enfant, sortit de dessous le ten- « delet de la cange royale, tomba au fleuve, « appela Râ, et quiconque était sur la rive poussa « une clameur. Noferképhtah sortit de dessous « la cabine; il récita un grimoire sur l’enfant

(i) On était déjà Pharaon (p, 23, note 2) : c’est ici Râ.

LE CONTE DE SATNI-KHÂMOÏS

« et le fit remonter, car il y eut dans l’eau une « force divine qui poussa le corps à la surface. Il « récita un grimoire sur lui, il lui fit raconter « tout ce qui lui était arrivé, et le rapport que « Thot avait fait devant Râ. Nous retournâmes à « Coptos avec lui, nous le fimes conduire à la « Bonne Demeure^ nous mîmes des gens auprès de « lui pour les cérémonies funèbres, nous le fimes « embaumer comme il convenait à un grand, nous « le déposâmes, dans son cercueil, au cimetière de « Coptos. Noferképhtah, mon frère, dit : « Parce tons, ne tardons pas d’arriver avant que le roi « entende ce qui nous est arrivé, et que son « cœur soit troublé â ce sujet. » Nous montâmes « au port, nous partîmes, nous ne tardâmes pas à « arriver au nord de Coptos. Tandis que nous « passions â l’endroit où le petit enfant Mîkhon- « sou était tombé au fleuve, je sortis de dessous « le tendelet de la cange royale, je tombai au « fleuve, j’adjurai Râ, et quiconque était sur la « rive poussa une clameur. On le dit à Nofer- « képhath, et il sortit de dessous le tendelet de la « cange royale. Il récita un grimoire sur moi et « me fit monter, car il y eut dans l’eau une force « divine qui me poussait à la surface. Il me fit

LE CONTE DE SATNI-KHÂMOÏS

« retirer du fleuve, il lut un grimoire sur moi, il « me fit raconter tout ce qui m’était arrivé et le « rapport que Thot avait fait devant Râ. Il retour- « na à Coptos avec moi, il me fit conduire à la « Bonne Demeure, il mit des gens auprès de moi « pour les cérémonies funèbres , il me fit em- « baumer comme il convenait à quelqu’un de très « grand, il me fit déposer dans le tombeau où « était déjà déposé Mîkhonsou, le petit enfant. Il « monta au port, il partit, il ne tarda pas arriver « au nord de Coptos. Tandis qu’il passait près de « l’endroit où nous étions tombés au fleuve, il « s’entretint avec son cœur, disant : « Est-ce que « je n’irai pas à Coptos les rejoindre? Si, au con- « traire, je retourne à Memphis, à l’heure que le « roi m’interrogera au sujet de mon petit enfant, « que lui dirai-je? Est-ce que je saurai lui dire « ceci : « J’ai pris tes enfimts avec moi vers le « nome de Thèbes, je les ai tués et je vis, je (c reviens à Memphis vivant encore. » Il se fit « apporter une bande de fin lin royal qui lui « appartenait, en fit une bande magique, en lia « le livre, le mit sur sa poitrine et l’y fixa solide- « ment. Noferképhtah sortit de dessous le ten- « delet de la cange royale, tomba à l’eau, adjura

LE CONTE DE SATNI-KHÂMOÏS

« le Soleil, et quiconque était sur la rive poussa « une clameur, disant : « O quel grand deuil, « quel deuil considérable ! N’est-il point parti le « scribe excellent, le savant qui n’avait point « d’égal ! »

La barque royale fit son voyage, avant que per- « sonne au monde sût en quel endroit était « Noferképhtah. Quand Dn arriva à Memphis, on « l’annonça au roi, et le roi descendit au-devant v de la cange royale : il était en manteau de « deuil, et la garnison de Memphis était tout « entière en manteau de deuil, ainsi que les « prêtres de Phtah, le grand-prêtre de Phtah et « tous les gens de l’entourage du roi. Quand on « vit que Noferképhtah occupait la cabine d’hon- « neur de la cange royale en sa qualité de scribe « excellent (2), on l’en tira, on vit le livre sur « sa poitrine, et le roi dit : « Qu’on ôte ce livre

(i) Qobtiou, les gens de l’angle, ceux qui se tiennent aux quatre côtés du roi et de la salle où il donne audience (cfr. p. 127, note 1).

(2) Noferképhtah avait disparu dans le fleuve, et personne ne savait en quel lieu il était : à Memphis, on le trouve étendu dans la cabine de la cange royale, et le texte a soin d’ajouter que c'était en sa qualité de scribe excellent. Ce prodige était dù à la précaution qu’il avait prise de fixer le livre de Thot sur sa poitrine ; la vertu magique avait relevé le corps et l’avait déposé dans la barque, à l’insu de tout le monde.

LE CONTE DE SATNI-KHÂMOÏS

« qui est sur sa poitrine. » Les gens de l’entou- « rage du roi^ ainsi que les prêtres de Phtah et le « grand-prêtre de Phtah direht devant le roi : « O notre grand maître — puisse-t-il avoir la « durée de Râ ! — c’est un scribe excellent, un « homme très savant que Noferképhtah (i). » Le « roi le fit introduire dans la Bonne Demeure (2) « l’espace de seize jours, revêtir d’étoffes l’es^ce « de trente-cinq jours, ensevelir l’espace de soi- « xante-dix jours ; puis on le fit déposer dans sa « tombe parmi les demeures de repos.

JE t’ai conté tous les malheurs qui nous sont « arrivés à cause de ce livre dont tu dis :

(1) L’exclamation des prêtres de Phtah, que rien ne paraît justifier de prime abord, est une réponse indirecte à l’ordre du roi. Le roi commande qu’on prenne le livre de Thot, qui a déjà causé la mort de trois personnes. Les prêtres n’osent point lui désobéir ouvertement ; mais en disant que Noferképhtah était un grand magicien, ils lui laissent entendre que toute la science du monde ne peut soustraire personne à la vengeance du dieu. De quels malheurs serait menacé celui des assistants qui prendrait le livre et qui n’a pas les mêmes connaissances que Noferképhtah en sorcellerie ! L’événement prouve que cette interprétation, un peu subtile de notre texte, est exacte. Le roi a compris les craintes de ses courtisans et a révoqué l’ordre imprudent qu’il avait donné, car le livre de Thot est encore sur la momie de Noferképhtah, à qui Satni vient le réclamer.

(2) Sur la Bonne Demeure, voir p. 183, note i.

LE CONTE DE SATNI-KHÂMOÏS

« Qu’on me le donne ! » lu n’as aucun droit sur « lui, car, à cause de lui, on nous a pris le temps « que nous avions à rester sur la terre. » Satni dit : « Ahouri, donne-moi ce livre que j’aperçois entre toi et Noferképhtah, sinon je te le prends par force. » Noferképhtah se dressa sur le lit et dit : « N’es-tu pas Satni à qui cette femme a conté tous ces malheurs qui nous sont arrivés et que tu n’as pas éprouvés toi-même ? Ce livre en question, ne saurais-tu pas t’en emparer par pouvoir de scribe excellent (i) ? Si tu oses jouer contre moi, jouons-le au cinquante-deux (2). » Satni dit :

(1) En d’autres termes, par une lutte de science entre magiciens de pouvoir égal (cfr. p. i88, note 2).

(2) S’il faut en juger par le nom, le cinquante-deux était un

jeu où il s’agissait de gagner cinquante-deux points, en faisant manoeuvrer des pions sur un damier. Les Égyptiens modernes ont deux jeux au moins, celui de mounkalah et celui de iah, qui doivent présenter des analogies avec le jeu joué par Satni et Noferképhuh. On les trouvera expliqués tout au long dans Lane, An account oj the Manners and Customs of the Modem Egyptians, i»"® édit., London, 1837, P- 5^ *94- Le

kalah se joue en soixante points. Ajoutons qu’au rapport de M. Dévéria, il y a au musée de Turin les fragments, malheureusement mutilés, d’un papyrus où sont données les règles de plusieurs jeux de dames. S’ils étaient publiés, on pourrait en tirer peut-être l’explication de la partie jouée par les deux héros du conte : dans l’état actuel de nos connaissances, la marche en est impossible à suivre et la traduction de notre passage reste en partie conjecturale.

LE CONTE DE SATNI-KHÂMOÏS

« Je tiens. » Voici qu’on apporta la brette devant eux (i) avec ses chiens^ et ils jouèrent au cinquantedeux. Noferképhtah gagna un coup à Satni, récita son grimoire sur lui, il plaça sur lui la brette à jouer qui était devant lui, et le fit entrer dans le sol jusqu’aux jambes (2). Il agit de même au troisième coup, le gagna à Satni et fit entrer son homme dans le sol jusqu’à l’aine. Il agit de même au sixième coup, il fit entrer Satni dans le sol

(1) Les pièces du jeu s’appelaient chiens : on a, en effet, dans les musées, quelques pions qui ont une tête de chien ou de chacal (Birch, Rhampsinitus and ihe game of draughts, p. 4, 14). C’est le même nom que donnaient les Grecs aux pièces ; c’est le même nom (^kelb, au pluriel kUdb) qu’on donne encore aujourd’hui en Égypte aux pièces du jeu de iab. Je me sers du mot breite pour rendre le terme égyptien, faute de trouver une expression mieux appropriée à la circonstance. C’est la planchette divisée en compartiments sur laquelle on faisait marcher les chiens. Le Louvre en a deux, dont l’une porte le cartouche de la reine Hâtshopsitou (xYiu® dynastie).

(2) La phrase est obscure et je ne suis pas certain de bien la comprendre. Noferképhtah a gagné un coup. Cet avantage lui permet de réciter son grimoire, ce qui a pour résultat d’enlever à Satni une partie de sa force magique. Noferképhtah met sur son adversaire la brette qui était devant lui : cette opération a la même vertu que celle du marteau magique et fait entrer en terre jusqu’aux pieds celui qui la subit. Il ne faut pas s’étonner de voir Noferképhtah muni d’un damier. Le jeu de dames était le jeu favori des morts, et certaines vignettes du Rituel Funéraire nous les montrent s’y livrant dans l’autre monde sous un petit pavillon ou sous la voûte d’une chambre funèbre (Naville, Todfenbiich, t. I, pl. xxvii).

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jusqu’aux oreilles. Après cela, Satni saisit violemment Noferképhtah de sa main. Satni appela Anhâthorerôou, son frère, à l’endroit où il était, disant : « Ne tarde pas à remonter sur la terre, raconte tout ce qui m’arrive par devant le roi, et apporte-moi les talismans de mon père Phtah (i) ainsi que mes livres de magie. » Il remonta sans tarder sur la terre, il raconta devant le roi tout ce qui arrivait à Satni, et le roi dit : « Apporte-lui les talismans de Phtah, son père, ainsi que ses livres d’incantations. » Anhâthorerôou descendit sans tarder dans la tombe, mit les talismans sur la poitrine de Satni et celui-ci s’éleva de terre à l’heure même. Satni porta la main vers le livre et le saisit ; et quand Satni remonta hors de la tombe, la lumière marcha devant lui et l’obscurité marcha derrière lui (3). Ahouri pleura après lui, disant : « Gloire à toi, ô l’obscurité ! Gloire à toi, ô la lumière ! La force est sortie de notre tombeau. » Noferképhtah dit à Ahouri : « Ne te

(1) Ce titre às père est le titre que le roi, descendant et fils du Soleil, donne à tous les dieux. Les talismans de Phtah ne nous sont pas connus par ailleurs : il est intéressant de consuter par ce passage qu’on en tenait la vertu pour supérieure à celle des talismans de Thot, que Noferképhtah possédait.

(2) Le livre de Thot éclairait la tombe : Satni, en l’empor-' tant, emporte la lumière et laisse l’obscurité.

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tourmente point. Je lui ferai rapporter ce livre par la suite, un bâton fourchu à la main, un brasier allumé sur la tête (i). » Satni remonta hors du tombeau et le referma derrière lui, comme il fallait. Satni alla par devant le roi et raconta au roi tout ce qui lui était arrivé au sujet du livre. Le roi dit à Satni : « Remets ce livre au tombeau de Noferképhtah en homme sage ; sinon il te le fera rapporter, un bâton fourchu à la main, un brasier allumé sur la tête. » Quand Satni l’entendit, Satni n’eut point de cesse qu’il n’eut déployé le rouleau magique, il le lut par devant tout le monde.

PRÈS cela, il arriva, un jour que Satni passait sur le parvis du temple de Phtah, il vit une femme, fort belle, car il n’y avait femme qui l’égalât en beauté ; et de plus, elle avait beaucoup d’or sur elle, et de plus, il y avait de petites jeunes filles qui marchaient derrière

(i) Dans tous les rites raagiques, le feu et l’épée, ou, à défaut de l’épée, une arme pointue en métal, lance ou fourche, sont nécessaires pour l’évocation et l’expiation des esprits.

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elle, et il y avait des domestiques, au nombre de cinquante-deux, avec elle (i). Dès l’heure que la vit Satni, il ne sut plus l’endroit du monde où il était. Satni appela son page (2) disant : « Ne tarde pas d’aller à l’endroit où est cette femme, et sache ce qui est de son nom. » Point ne tarda le jeune page d’aller à l’endroit où était la femme. Il interpella la jeune suivante qui se trouvait marcher derrière eille, et l’interrogea, disant : « Quelle personne est-ce ?- » Elle lui dit : « C’est Tbouboui, fille du prophète de Bastit, dame de Onkhtooui (3), qui s’en va maintenant pour faire

(1) Le rôle joué par Tbouboui dans cet épisode ne nous permet pas de savoir exactement ce qu’elle était. Devons-nous voir en elle un être analogue aux succubes de notre démonologie, ou bien une véritaWe femme, une fille de prêtre, ou une morte, magicienne comme Noferképhtah ? Dans tous les cas, on ne saurait douter qu’elle ne fut liguée avec ce dernier et envoyée par lui. Elle séduit Satni et l’entraîne à des actes qui le rendeqt momentanément incapable de manier ses armes magiques, puis se délivre de lui par une transformation subite.

(2) Le mot de page est un équivalent plus ou moins exact que j’emploie faute de mieux. Le terme égyptien sôtm-ôshou signifie littéralement celui qui entend l’appel : on le trouve abrégé sous la forme sôtniou dans le Conte du Prince prédestiné. On connaît par les monuments une série nombreuse de sôtmou ôshou m isit mâit, ou pages dans la place vraie, c’est-à-dire de domestiques attachés aux parties de la nécropole thébaïne qui avoisinent Drah abou’î Neggah, Déir-el-Baharî et el-AssassiÊ

(3) Sur le quartier Onkhtooui, v, plus haut, p. 58, note i.

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sa prière devant Phtah, le dieu grand. » Quand le jeune homme fut revenu vers Satnî, il raconta toutes les paroles qu’elle lui avait dites sans exception, Satni dit au jeune homme : « Va-t-en dire à la jeune fille ce qui Suit : Satni-Khâmoïs, fils du roi Ousirmarî, est qui m’envoie, disant : « Je te donnerai dix pièces d’or pour que tu passes une heure avec moi (i). Sinon, n’es-tu pas prévenue qu’on usera de violence ? Voici ce que je te ferai faire : je te ferai mener dans un endroit caché si bien que personne au monde ne te trouvera plus. » Quand le jeune homme fut revenu à l’endroit où était Tbouboui, il interpella la jeune servante et parla avec elle : elle s’exclama contre ses paroles, comme si c’était une insulte. Tbouboui dit au jeune homme : « Cesse de parler à cette vilaine fille ; viens et me parle. » Le jeune homme approcha de l’endroit où était Tbouboui. Il lui dit : « Je te donnerai dix pièces d’or pour que tu passes une heure avec Satni - Khâm.oïs , le fils du roi Ousirmarî. Sinon, n’es-tu pas prévenue qu’on usera de violence? Voici ce qu’il fera

(i) Dix oufenou d’or (Cf. p. 176, noté i) font entre 0^890 et 0^910 d’or, soit e« poids 3,000 francs environ de notre monnaie, mais beaucoup plus en réalité.

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faire : il te mènera dans un endroit caché si bien que personne au monde ne te trouvera plus. » Tbouboui dit : « Va dire à Satni : « Je suis chaste, je ne suis pas une personne vile. S’il est que tu désires avoir ton plaisir de moi, tu viendras à Bubaste (i) dans ma maison, où tout sera préparé, et tu feras ton plaisir de moi, sans que personne au monde me devine, car je ne suis pas une fille de la rue. » Quand le page fut revenu auprès de Satni, il lui répéta toutes les paroles qu’elle avait dites sans exception, puis il dit, ce qui était de saison : « Malheur à quiconque sera là avec Satni (2) 1 »

SATNI se fit amener une barque ; il monta au port sur elle et ne tarda pas d’arriver à Bubaste. Il alla à l’occident de la ville, jusqu’à ce

(1) Aujourd’hui Tell-Basta, près de Zagazig. Brugsch a séparé les deux parties qui forment le mot, et a traduit au temple de Basi. L’orthographe du texte égyptien ne permet pas cette interprétation ; il s’agit, non pas d’un temple de Bastit, situé dans un des quartiers de Memphis, ni d’une partie de Memphis nommée Pibastif, mais de la maison de Bastit, de Bubaste. Le voyage est de ceux qui n’exigeaient pas de longs préparatifs ; il pouvait s’accomplir en quelques heures, au rebours du voyage de Coptos que font successivement Noferképhtah et Satni lui-même.

(2) 11 y a là, de la part du page, un de ces cas de prescience que j’ai déjà signalés plus haut, p. 84, note i.

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qu’il rencontrât une maison qui était fort haute : il y avait un mur tout à l’entour, il y avait un jardin du côté du nord, il y avait un perron devant la porte. Satni s’informa, disant : « Cette maison, la maison de qui est-ce? » On lui dit : « C’est la maison de Tboubcui. » Satni pénétra dans l’enceinte. Quand il se trouva en face du corps de logis situé dans le jardin (i), on en prévint Tbouboui ; elle descendit, prit la main de Satni et lui dit : « Par la vie ! Ton voyage à la maison du prêtre de Bastit, dame d’Onkhtooui, à laquelle te voici arrivé, m’est fort agréable. Viens en haut avec moi. » Satni se rendit en haut, par l’escalier de la maison, avec Tbouboui. Quand il eut trouvé l’étage supérieur de la maison, qui était enduit et bariolé d’un enduit et d’un bariolage de lapis-lazuli vrai et de mâfkaït vrai (2), voici, il y avait là plusieurs lits, tendus d’étoffes de lin royal, plus de nom-

(1) Cette description répond très exactement à divers plans de maisons égyptiennes qui sont figurés sur les tableaux des tombeaux thébains. Qu’on prenne surtout celui dont j’ai donné le fac-similé et la restitution dans {'Archéologie Égyptienne (p. 15lé, fig. Il et 12) ; on y trouvera le mur élevé, la porte avec perron, le grand jardin, le corps de logis situé dans le jardin et bâti à deux étages.

(2) Le mdfkaït est un nom commun à tous les minéraux verts, ou bleu tirant sur le vert, sulfate de cuivre, émeraude, turquoise, etc., que connaissaient les Egyptiens.

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breuses coupes en or sur le guéridon, on remplit une coupe de vin, on la mit dans la main de Satni, et Tbouboui lui dit : « Te plaise faire ton repas, » Il lui dit : « Ce n’est pas là ce que je sais bien. » Ils mirent la marmite sur le feu(i), ils apportèrent du parfum comme on fait dans le festin royal (2), et Satni se divertit avec Tbouboui, mais sans voir encore son corps. Alors Satni dit à Tbouboui : « Accomplissons ce pourquoi nous sommes venus maintenant. » Elle lui dit : « La maison où tu es sera t4 maison. Mais je suis chaste, je ne suis pas personne vile. S’il est que tu désires avoir ton plaisir de moi, tu me feras un écrit sous la foi du serment et un écrit de donation pour argent de toutes les choses et de tous les biens qui sont à toi. » Il lui dit : « Qu’on amène le scribe de l’école. » On l'amena sur l’instant, et Satni fit faire pour Tbouboui un écrit sous la foi du serment et un écrit de donation pour argent de toutes les choses, tous les biens qui étaient à

(1) La traduction littérale ou mit le pot au feu, ne rendrait peut-être pas l’idée égyptienne : les Égyptiens faisaient bouillir \t viande, mais pas au point où nous la conduisons pour obtenir notre bouilli.

(2) On parfumait les invités au commencement du repas, et c’est à cette coutume que notre auteur fait allusion.

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lui (i). Une heure passée, on vint annoncer ceci à Satni : « Tes enfants sont en bas. » Il dit : « Qu’on les fasse monter. » Tbouboui se leva, elle revêtit une robe de lin fin (2), et Satni vit tous ses membres au travers, et son désir alla

croissant plus encore qu’auparavant. Satni dit à Tbouboui : « Que j’accomplisse ce pourquoi je suis venu à présent. » Elle lui dit : « Là maison où tu es sera ta maison. Mais je suis chaste, je ne

(1) Les contrats égyptiens, rédigés en écriture démotique au

temps des Ptolémées, nous ont conservé des modèles authentiques des pièces que Tbouboui demande à Satni, Cette allusion à des formalités qui ne paraissent pas être de beaucoup antérieures à la conquête grecque semble montrer que la rédaction actuelle du conte de Satni ne doit guère remonter plus haut que l’époque des Lagides. '

(2) C’est la grande robe de linon transparent, tantôt souple et tombant en plis mous, tantôt amidonnée et raidie, dont les femmes sont revêtues dans les tableaux d’intérieur de l’époque thébaine : le corps tout entier était visible sous ce voile nuageux, et les artistes égyptiens ne se sont pas fait faute d’indiquer des détails qui montrent à quel point le vêtement cachait peu les formes qu’il recouvrait. Plusieurs momies de la trouvaille de Déir-el-Baharî, entre autres celles de Thoutmos III et de Ramsès II portaient, appliquées contre la peau, des bandes de ce linon dont on peut voir des spécimens au musée de Boulaq (Maspero, Guide du Visiteur, p. 324, 330) : il est jauni par le temps et par les parfums dont il fut trempé au moment de l’embaumement, mais j’ai pu vérifier par moi-même que les peintres anciens n’ont rien exagéré en représentîint comme à peu près nues les femmes qui s’en habillaient. On comprendra, en l’examinant, ce qu'étaient ces gazes de Cos que les auteurs classiques appelaient de l’air tissé.

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suis pas personne vile. S’il est que tu désires avoir ton plaisir de moi, tu feras souscrire tes enfants à mon écrit, afin qu’ils ne cherchent point à disputer contre mes enfants au sujet de tes biens. » Satni fit amener ses enfants et les fit souscrire à l’écrit. Satni dit à Tbouboui ; « Que j’accomplisse ce pourquoi je suis venu à présent. » Elle lui dit : « La maison où tu es sera ta maison. Mais je suis chaste, je ne suis pas personne vile. S’il est que tu désires avoir ton plaisir de moi, tu feras tuer tes enfants, afin qu’ils ne cherchent point à disputer contre mes enfants au sujet de tes biens. » Satni dit : « Qu’on commette sur eux le crime dont le désir t’est entré au cœur. » Elle fit tuer les enfants de Satni devant lui, elle les fit jeter en bas de la fenêtre aux chiens et aux chats, et ceux-ci en mangèrent les chairs, et il les entendit pendant qu’il buvait avec Tbouboui. Satni dit à Tbouboui : « Accomplissons ce pourquoi nous sommes venus maintenant; car tout ce que tu as dit devant moi, on Ta fait pour toi. » Elle lui dit : « Rends-toi dans cette chambre. » Satni entra dans la chambre, il se coucha sur un lit d’ivoire et d’ébène, afin que son amour reçut récompense, et Tbouboui se coucha sur le rebord. Satni allongea sa main pour

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la toucher : elle ouvrit sa bouche à la largeur d’un grand cri (i).

LORSQ.UE Satni revint à lui, il était dans une chambre de four sans aucun vêtement sur le dos (2). Une heure passée, Satni aperçut un homme plus grand qu’une lance, qui foulait aux pieds de nombreux ennemis (3) et qui était à la semblance d’un roi. Satni alla pour se lever : il ne put se lever de honte, car il n’avait point de

(1) Les exemples de ces transformations en pleine lutte amoureuse ne sont pas rares dans la littérature populaire. Le plus souvent elles sont produites par l’intervention d’un bon génie, d’un thaumaturge ou d’un saint qui vient sauver le héros des étreintes du succube. Ailleurs, c’est le succube lui-même qui se donne le malin plaisir d’effrayer son amant par une métamorphose subite. Cette dernière donnée a été souvent mise en œuvre par les conteurs européens, et en dernier lieu par Cazotte, dans son Diable amour eux. détail obscène, qui se rencontre quelques lignes plus bas et que je n’ai point traduit, prouve qu’ici, comme partout dans les contes de ce genre, Tbouboui a dû se donner entière pour avoir son ennemi en son pouvoir : à peine maîtresse, elle ouvre une bouche énorme d’où sort un vent d’orage, Satni perd connaissance et est emporté loin de la maison pendant son évanouissement.

(2) Un membre de phrase Aou qoun-f hi-khen n ouàt hin, que je passe, et dont le sens sera clair pour toutes les personnes qui voudront bien recourir au texte original.

(3) C’est la description de ces statues de dieux ou de rois qu’on voit foulant aux pieds, soit les représentants des peuples vaincus, soit les Neuf arcs, symbole des peuplades hostiles à l’Égypte.

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vêtement sur le dos. Le roi dit : « Satni, qu’est-ce cet état dans lequel tu es ? » Il dit : « C’est Noferképhtah qui m’a fait faire tout cela. » Le roi dit : « Va à Memphis. Tes enfants, voici qu’ils te désirent, voici qu’ils se tiennent devant le Pharaon. » Satni dit devant le roi : « Mon puissant maître, — puisse-t-il avoir la durée de Râ ! — quel moyen d’arriver à Memphis puis-je employer, n’ayant aucun vêtement du monde sur mon dos ? » Le roi appela un page qui se tenait à côté de lui, et fit qu’il donnât son vêtement à Satni. Le roi dit : « Satni, va à Memphis. Tes enfants, voici qu’ils vivent, voici qu’ils se tiennent devant le roi (i). » Satni alla à Memphis; il embrassa avec joie ses enfants, car ils étaient en vie. Le roi dit : « Est-ce point l’ivresse qui t’a fait faire tout cela ? » Satni

(i) On voit, par le discours du roi, qui n’est autre que Noferképhtah, que toute la scène de coquetterie et de meurtre précédente n’avait été qu’une hallucination magique. Satni, devenu impur et criminel, perdait sa puissance surnaturelle. Le commerce avec les femmes a toujours pour effet de suspendre le pouvoir du magicien, jusqu’au moment où il a pu .accomplir les ablutions prescrites et redevenir pur. Aussi la séduction amoureuse estelle un grand ressort d’action dans les contes où le héros est un sorcier. Dans les Mille et une Nuits (14^ 1 eiichan-

teur Shahabeddin, après s’ètre uni avec une femme, ne pouvait plus user avec succès de ses formules magiques, jusqu’au moment où il avait accompli les purifications prescrites par le Coran en pareille circonstance, et s’était lavé de sa souillure.

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conta tout ce qui lui était arrivé avec Tboubouï et Noferképhtah. Le roi dit : « Satni, j’ai déjà levé la main contre toi, disant : « Il te tuera, à moins « que tu ne rapportes ce livre au lieu d’où tu l’as « apporté pour toi ; » mais tu ne m’as pas écouté jusqu’à cette heure. Maintenant rapporte le livre, un bâton fourchu dans ta main, un brasier allumé sur ta tête. » Satni sortit de devant le roi, une fourche et un bâton dans la main, un brasier allumé sur sa tête, et descendit dans la tombe où était Noferképhtah. Ahouri lui dit : « Satni, c’est Phtah, le dieu grand, qui t’amène ici sain et sauf ! » Noferképhtah rit, disant : « C’est bien ce que je t’avais dit auparavant. » Satni entonna l’éloge de Noferképhtah (i), et s’aperçut que, tandis qu’ils parlaient, le soleil était dans la tombe entière (2). Ahouri et Noferképhtah supplièrent Satni extrêmement. Satni dit : « Noferképhtah,

(1) L’étiquette voulait qu’en se présentant chez un grand personnage, et même dans le courant d’une audience, l’inférieur entonnât une sorte de mélopée élogieuse, hosou, en l’honneur de son supérieur (cfr. p. i2>, note i) : c’est ce que Satni fait ici pour Noferképhtah, et cet acte de déférence achève de nous prouver qu’il se considère désormais comme étant vaincu par son confrère en magie.

(2) En rapportant le livre magique, Satni avait fait rentrer dans la tombe la lumière, qui en était sortie lorsqu’il avait emporté le talisman.

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n’est-ce pas quelque chose d’humiliant que tu demandes ? » Noferképhtah dit : « Satni, tu sais ceci, à savoir, Ahouri et Mîkhonsou, son enfant, sont à Coptos; pour les mettre ici dans cette tombe, par art de scribe habile (i), fais qu’on t’ordonne de prendre peins et d’aller à Coptos. »

ATNi ne tarda pas après cela à remonter hors

O de la tombe. Il alla devant le roi, il conta devant le roi tout ce que lui avait dit Noferképhtah. Le roi dit : « Satni, va à Coptos pour rapporter Ahouri et Mîkhonsou, son enfant. » Il dit devant le roi : « Qu’on me donne la cange royale et son équipement. » Il monta au port sur elle, il fit le voyage, il ne tarda pas d’arriver à Coptos. On en informa les prêtres d’Isis de Coptos et le grand-prêtre d’Isis : voici qu’ils descendirent au-

(3) Où le corps est enterré, le double doit vivre . Noferképhuh a soustrait le double d’ Ahouri et celui de Mîkhonsou à cette loi, /Kir art de scribe habile, c’est-à-dire par magie, et leur a donné l’hospitalité dans sa propre tombe ; mais c’est là une condition précaire et qui peut changer à chaque instant. Satni, vaincu dans îa lutte pour la possession du livre de Thot, doit une indemnité au vainqueur : celui-ci lui impose l’obligation d aller chercher à Coptos Ahouri et Mîkhonsou et de les ramener à Memphis. La réunion des trois momies dans une même tombe assurera la réunion des trois doubles à tout jamais.

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devant de lui, ils l’accueillirent au rivage. Il débarqua, il alla au temple d’Isis de Coptos et d’Harpocrate . Il fit venir un taureau, des oies, du vin, fit un holocauste et une libation devant Isis de Coptos et Harpocrate. Il alla au cimetière de Coptos avec les prêtres d’Isis et le grand-prêtre d’Isis. Ils passèrent trois jours et trois nuits à chercher parmi les tombes qui sont dans la nécropole de Coptos, lisant les stèles des scribes de la Double maison de vie, récitant les inscriptions qu’elles portaient ; ils ne trouvèrent pas les endroits où reposaient Ahouri et Mîkhonsou, son enfant. Noferképhtah le sut qu’ils ne trouvaient point les endroits où reposaient Ahouri et Mîkhonsou, son enfant. Il se manifesta sous forme de vieillard très avancé en âge et se présenta au-devant de Satni (i). Satni le vit, Satni dit au vieillard : « Tu as semblance d’homme avancé en âge. Ne connais-tu pas les endroits où sont Ahouri et

(i) C’est la seconde transformation au moins que Noferképhtah opère dans la partie du conte qui nous a été conservée. Les mânes ordinaires avaient le droit de prendre toutes les formes qu’ils voulaient, mais ne pouvaient se rendre visibles aux vivants que dans des cas fort rares. Noferképhtah doit à sa qualité de magicien le privilège de faire aisément ce qui leur était défendu, et d’apparaître une fois en costume de roi, une autre fois sous la figure d’un vieillard.

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Mîkhonsou, son enfant?» Le vieillard dit àSatni: « Le père du père de mon père a dit au père de mon père, et le père de mon père a dit à mon père : « Les endroits où reposent Ahouri et Mîkhonsou, son enfant, sont sur la limite de l’angle méridional du lieu [nommé] Pehémato (?) (i). » Satni dit au vieillard : « Et si c’était seulement pour ruiner le Pehémato que tu conduis les gens au lieu indiqué (2)? » Le vieillard dit à Satni : « Qu’on fasse bonne garde sur moi, qu’on fouille au lieu de Pehémato, et, s’il arrive qu’on ne reconnaisse point Ahouri et Mîkhonsou sur l’angle méridional du lieu de Pehémato, qu’on m’en fasse un crime (3) ! » On fit bonne

(1) Le texte est trop mutilé en cet endroit pour que la restitution puisse être considérée comme certaine,

(2) Les voleurs de tombeaux étaient fréquents dans l’ancienne Égypte et la loi les punissait sévèrement, eux et leurs complices. Satni craint que le vieillard, sous les traits duquel il ne reconnaît pas d’abord Noferképhtah, soit affilié à une bande et ne lui' donne de fausses indications. Autant qu’on en peut juger, Pehémato était de construction solide et défiait les attaques clandestines. Satni arrivant avec un permis de fouilles, les malfaiteurs pouvaient profiter des travaux qu’il entreprenait pour pénétrer au Pehémato, et pour en dépouiller les tombes. On comprend que Satni, accoutumé aux façons d’agir des voleurs, éprouve quelque méfiance et prenne ses précautions contre l’inconnu.

(3) C’est la réponse du vieillard aux insinuations de Satni ; il répond sur sa tête de la pureté de ses intentions et de l’exactitude des renseignements qu'il fournit.

LE CONTE DE SATNI-KHÂMOÏS

garde sur le vieillard, on trouva l’endroit où reposaient Ahouri et Mîkhonsou, son enfant, à l’angle méridional du lieu de Pehémato. Satni fit transporter cès grands personnages dans la cange royale, puis fit reconstruire l’endroit de Pehémato, comme il était auparavant (i). Noferképhtah fit connaître à Satni que c’était lui qui était venu à Coptos, pour lui découvrir l’endroit où reposaient Ahouri et Mîkhonsou, son enfant.

ATNi monta au port sur la cange royale. Il fit

le voyage, il ne tarda pas d’arriver à Memphis et toute l’escorte qui était avec lui. On l’annonça au roi, et le roi descendit au-devant de la cange royale; il fit porter les grands personnages

(i) Les restaurations de tombeaux et les transports de momies qui en étaient la conséquence n’étaient pas chose rare dans l’antiquité égyptienne. L’exemple le plus frappant nous en a été donné à Thèbcs par la trouvaille de Déir el-Baharî. On a trouvé là, en 1881, une quarantaine de cadavres royaux, comprenant les Pharaons les plus célèbres de la XYiii®, de la xix® et de la XX® dynasties, Ahmos I«>^, Amonhotpou I®'', Thoutmos II et Thoutmos III, Ramsès I®’', Séti I®^, Ramsès II, Ramsès III. Leurs momies, inspectées et réparées à plusieurs reprises, avaient fini par être déposées, sous Sheshonq I®*", dans un même puits où il était facile de les dérober aux attaques des voleurs. Le roi de notre conte agit comme Sheshonq, mais avec une intention différente ; il obéit à un ordre des morts eux-mêmes et cherche à leur être agréable plutôt qu’à leur donner une protection dont leur puissance magique leur permet de se passer fort bien.

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dans la tombe où était Noferképhtah, et il en fit sceller la chambre supérieure tout aussitôt. — Cet écrit plaisant, où est conté Thistoire de Satni Khâmoïs et de Noferképhtah, ainsi que d’Ahouri, sa femme, et de Mîkhonsou, fils d’Ahouri, a été écrit par le scribe Ziharpto, l’an 35, au mois de Tybi.

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