IIS
« chanteurs sont devant toi, et on exécute pour « toi les danses funèbres, des pleureurs sont « accroupis à la porte de ta syringe, on fait pour « toi à haute voix l’énumération des liturgies « réglementaires, on tue des victimes pour toi « sur tes tables d’offrandes, et tes stèles sont « dressées en pierre blanche, dans le cercle des « Enfants royaux (i). Tu n’as point de second ; « aucun homme du peuple n’arrive jusqu’à ta « hauteur ; tu n’es pas mis dans une peau de « mouton quand on t’ensevelit (2), tout le monde « frappe la terre et se lamente sur ton corps, « tandis que tu vas à la tombe. »
maïque. Ils sont tous au musée de Boulaq (Maspero, Archéologie égypUenne, p. 279). Le musée de Boulaq possède également deux traîneaux à baldaquins de la xx« dynastie (Maspero, Archéologie, p. 279), déterrés à Thèbes en 1886, dans le tombeau de Sonnozmou. Us appartiennent à la catégorie de ceux qu’on attelait de bœufs pour traîner la momie jusqu’à sa demeure dernière.
(1) C’est la description exacte des funérailles égyptiennes, telles que les monuments nous en font connaître le détail (cf. Maspero, Études égyptiennes, t. 1, p. 81-194).
(2) Nous savons par Hérodote (H, lxxxi) que les Égyptiens n’aimaient pas qu’on mît de la laine avec leurs morts : nous savons aussi que, malgré leur répugnance, on employait parfois la peau de mouton dans les enterrements, et l’une des momies de Déir-el-Baliarî (n® >289) était enveloppée d’une peau blanche encore garnie de sa toison (Maspero, les Momies royales, dans les Mémoires présentés par les Membres de la Mission permanente, t. I, p. 548). Comme cette momie est celle d’un prince anonyme,
Il6 LES AVENTURES DE SINOUHIT
Quand cet ordre m’arriva, je me tenais au . milieu de ma tribu. Quand il me fut remis, m’étant jeté à plat ventre, je m’appliquai contre le sol, je me traînai sur ma poitrine (i), je fis ainsi le tour de ma tente pour marquer la joie que j’éprouvais à le recevoir : « Comment se peut-il « que pareille chose me soit faite à moi ici « présem, qui, d’un cœur rebelle, ai fui vers des « pays étrangers, hostiles à Pharaon? Maintenant, « délivrance bonne et durable, je suis délivré de « la mort, et tu me rendras puissant dans mon « pays ! »
COPIE DE LA RÉPONSE A CET ORDRE QU’a FAITE LE SEIGNEUR SINOUHIT :
« O pardon (?) grand et inouï de cette fuite
qui paraît avoir été empoisonné, on peut se demander si la peau de mouton n’était pas réservée aux gens d’une certaine catégorie, à des suppliciés, à des prisonniers, que l’on condamnait à être impurs jusqu'au tombeau. S’il en était ainsi, on comprendrait la place qu’occupe la mention de la peau de mouton dans le rescrit royal : le Pharaon, en promettant à Sinouhit qu’on le mènera au tombeau avec l’appareil solennel des princes ou des riches, et qu’on n’enveloppera point sa momie dans la peau de mouton des condamnés, lui assure par là même le pardon plein et entier jusque dans l’autre vie.
(i) Les Égyptiens appelaient cette cérémonie soti-fo, flairer la terre : c’était l’accompagnement obligé de toute audience royale ou de toute offrande divine.
LES AVENTURES DE SINOUHIT
« que j’ai faite moi ici présent comme qui ne sait « ce qu’il fait, que tu m’accordes, toi, le Dieu « bon, ami de Râ, favori de Montou (?), seigneur « de Thèbes, et d’Amon, seigneur de Karnak, « fils de Râ, image de Toumou (i) et de son « Cycle de dieux (2), que Souptou (3), que le « Dieu Nofirbiou (4), que le Dieu fils aîné (5), a qu’Hor du pays d’Orient (6), et que la royale
(1) Toumou, Atoumou, est le dieu d’Héliopolis, le chef de l’Ennéade divine qui a créé et qui maintient le monde depuis le premier jour.
(2) Sur le Cycle des dieux, cf. dans le Conte des deux Frères la note i de la page i8.
(3) Souptou est une forme de Hor. C’était le dieu adoré dans la nome arabique de l’Égypte ; il est figuré parfois sous forme d’un homme portant sur la tête le disque solaire, et reçoit le titre du plus noble des esprits d’Héliopolis. il ne faut pas le confondre avec la déesse Soptit, en grec Sothis, qui représente la constellation la plus célèbre du ciel égyptien.
(4) Le nom du dieu Nofirbiou signifie Celui dont les âmes sont bonnes; on appelait ainsi une forme du dieu Toumou, plus connue sous le vocable de Nofirtoumou.
(3) Le dieu fils aine est un Hor. La trinité égyptienne se composait ordinairement du père, de la mère et de l’enfant. L’enfant y avait le rôle d’héritier présomptif que jouait dans le ménage pharaonique l’aîné des enfants survivants ; de là ce nom de Dieu fils aîné que porte Hor, fils d’Osiris et d’Isis.
(6) L’IIor du pays d’Orient est confondu souvent avec Souptou, et souvent aussi avec le dieu Mînou. 11 régnait sur les déserts qui s’étendent à l’orient de l’Égj'pte, entre le Nil et la mer Rouge.
LES AVENTURES DE SINOUHIT
« Uræus qui domine ta tête (i), les chefs qui « sont sur le bassin d’Occident (2), Hor qui « réside dans les contrées étrangères (3), Ourrit, « dame d’Arabie (4), Nouit (5), Hor Taîné (6), « Râ, que tous les dieux du Delta et des îles de « la Grande Verte (7), donnent la vie et la force
(1) Sur la royale Uraus, voir p. iio, note i,
(2) Le bassin d’Occident est la partie des eaux célestes à laquelle la barque des dieux arrivait au coucher du soleil. Les chefs du bassin d'Occident sont les dieux qui présidaient à cet Océan mythique, les dieux des trépassés. Chaque Égyptien, après sa mort, était censé se rendre à Abydos et pénétrer, par une fente qui s’ouvrait à l’ouest de cette ville, dans le bassin d’Occident^ où il se joignait à l’escorte du soleil nocturne, pour traverser l’enter et aller renaître à l’Orient le matin du jour suivant.
(3) L’Hor des pays étrangers est à proprement parler le dieu des Libyens ; mais on voyait en lui, d’une manière générale, le diéu de tous les pays qui environnent immédiatement l’Égypte, à l’Orient comme à l’Occident.
(4) Ourrit ne m’est guère connue que par ce passage. Sou titre dame d’Arabie semble montrer en elle une forme secondaire d’Athor, que diverses traditions fort anciennes faisaient venir de ce pays.
(3) Nouit est la déesse ciel. Élle forme avec Sibou, le dieu terre, un couple divin, l’un des plus antiques parmi les couples divins de l’Égypte, l’un de ceux qui n’ont pas pu être ramenés au type solaire par les théologiens de la grande école thébaine du temps des Ramsès. Des tableaux représentent Nouit repliée sur son époux et figurant par la courbure de son corps la voûte étoilée.
(6) Hor l’aîné, Haroîroû, dont les Grecs ont fait Aroêris, est un dieu solaire au même titre que Rà et ne doit pas être confondu avec Hor le jeune, fils d’Isis et d’Osiris.
(7) Les Égyptiens donnaient à la mer le nom de Grande Verte,
LES AVENTURES DE SINOUHIT
« à ta narine ; qu’ils se livrent à leur largesse et « qu’ils te donnent le temps sans limite, l’éter- « nité sans mesure, répandant ta crainte sur tous « les pays de plaine et de montagne, enchaînant « pour toi tout le parcours du Soleil ! C’est la « prière que moi ici présent je fais pour mon « seigneur, délivré que je suis de la terre étran- « gère !
« O roi sage, la sage parole qu’a prononcée « dans sa sagesse la Majesté du Souverain, moi « qui suis ici présent, j’ai peur de la dire, et c’est « chose grave de la répéter. Car le Dieu grand, « image de Râ en sagesse, il a mis lui-même « la main à l’œuvre, et moi ici présent je suis au « nombre des sujets sur lesquels il a délibéré, et « j’ai été placé sous son examen direct ! Vrai- « ment ta Majesté est un Hor (i), et la puissance « de tes bras s’étend sur tous les pays !
« Or donc, que ta Majesté fasse amener Mâki
Ouax^-oîrît. Ce nom s’applique parfois à la mer Rouge, mais plus souvent à la Méditerranée : c’est de cette dernière mer qu’il est question ici.
(i) Le roi vivant est l’incarnation de Dieu, et par conséquent s’identifie à la troisième personne de la trinité égyptienne, au dieu fils : de là le titre de Hor, Hor vivant, vie de Hor, qu’on lui donne dans les protocoles officiels.
LES AVENTURES DE SINOUHIT
« d’Edimâ, Khontiâoush de Khonti-Kaoushou (i), « Monous des pays soumis (2) ; ce sont des princes « prêts à témoigner que tout s’est passé à ton « gré, et que Tonou n’a point grondé contre toi « en soi-même à la manière de tes lévriers. Car « ma fuite à moi qui vous parle, si elle a été « volontaire, elle n’était point préméditée ; loin « de la comploter, je ne pouvais plus m’arracher « du lieu où j’étais : c’était comme un rêve, « comme le songe d’un homme de Athou qui se « voit à Abou (3), d’un homme de la plaine
(1) Khonti-Kaoushou signifie au propre celui qui est dans Kaousliou, et semble par conséquent désigner un personnage originaire de l’Éthiopie. Toutefois, le voisinage d’Édimâ indique plutôt une localité syrienne, que je ne sais où placer exactement.
(2) Les mots que je rends par les pays soumis ont été rendus par M. Brugsch et par d’autres le pays des Phéniciens. Sans entrer dans la question de savoir si le nom ethnique Fonkhou se prête avec une identification avec la Phénicie, il suffit de dire que l’orthographe du manuscrit ne nous permet pas de le reconnaître dans ce passage. Je ne sais pas d’ailleurs quelle région les Ègj'ptiens désignaient sous le nom de pays soumis ou plus exactement de pays ravagés.
(sJ Abou est le nom égyptien d’Èléphantine, Athou celui d'un canton du Delta : ces deux localités, qui sont situées, la première à l’extrême sud, la seconde à l’extrême nord de l’Égypte, servaient proverbialement, comme Dan et Bershebâ chez les Hébreux, à désigner toute l’étendue du pays. Un homme à' Abou qui se voit à Athou, c’est un égyptien du nord transporté au sud et complètement dépaysé ; la différence, non seulement des mœurs, mais encore des dialectes, était assez
LES AVENTURES DE SINOUHIT
« d’Égypte qui se voit dans la montagne (i). Je ne « redoutais rien, il n’y avait point de poursuites « contre moi, mon nom n’avait jamais été dans « la bouche du héraut jusqu’au moment où le « sort s’attaqua à moi, mais alors mes jambes se « lancèrent, mon cœur me guida, la volonté « divine qui m’avait destiné à cet exil me mena. « Je n’avais pas porté l’échine haute, car l’indi- « vidu craint quand le pays connaît son maître^ et « Râ avait donné que ta crainte fût dès lors sur « la terre d’Égypte, que ta terreur fût sur la « terre étrangère. Me voici maintenant dans la « patrie, me voici dans cette place. Tu es le vête- « ment de cette place (2) : le soleil se lève à ton « gré ; l’eau des canaux, elle abreuve qui te plaît ; « la brise du ciel, elle fait respirer qui tu dis. Moi
grande pour qu"on pût comparer le langage inintelligible d’un mauvais écrivain au parler d’un homme d’Abou qui se trouve à Athou.
(1) La traduction exacte serait dans le pays de Khonli. Ce pays de Khonti doit être, par opposition à la plaine cultivée, Khato, de rÉgypte, les pentes sèches et stériles qui bordent la vallée à Test et à l’ouest. Cf. Brugsch, Dictionnaire géographique, p. 1281-1284.
(2) Ces métaphores, bizarres à notre gré, sont communes dans la littérature égyptienne. Un texte de la xii® dynastie dit d’un haut personnage qu’il a été la salle qui a tenu au chaud ceux qui avaient froid dans Thébes.
LES AVENTURES DE SINOUHIT
« qui te parle, je léguerai mes biens aux géné- « rations que j’ai faites en cette place. Et quant à « ce messager qui m’est venu à moi-même, que « ta Majesté fasse comme elle l’entend : car on « vit de l’air que tu donnes, c’est l’amour de Râ,
« d’Hor, d’Hathor, que ta narine auguste, c’est la « volonté de Montou, maître de Thèbes, que tu « vives éternellement. »
JE célébrai un jour de fête dans Aïa pour remettre mes biens à mes enfants : mon fis aîné fut chef de ma tribu, tous mes biens lui passèrent et je donnai tous mes bestiaux, ainsi que mes plantations de toute sorte d’arbres fruitiers. Qjuand je m’acheminai vers le Sud et que j’arrivai à Hriou-Hor (i), le commandant, qui était là à la tête des garnisaires, manda un messager au palais pour en donner avis. Sa Majesté envoya l’excellent directeur des paysans du roi, et, avec lui, un navire chargé de cadeaux de la part du roi pour les Sittiou qui venaient à ma suite me conduire à Hriou-Hor. J’interpelai par son nom chacun de ceux qui se trouvèrent là ; comme c’étaient des serviteurs de toute sorte, je reçus et je pus em-
(i) Voir l’introduction de ce conte, p. 94-
LES AVENTURES DE SINOUHIT
porter avec moi des moyens de subsistance et de parure suffisants pour me durer jusqu’au moment où j’arriverais à un domaine m’appartenant.
UAND la terre s’éclaira au matin suivant,
V chacun d’eux vint me saluer, chacun d’eux s’en alla. J’eus bon voyage pour pénétrer jusqu’au palais : les introducteurs frappèrent la terre du front devant moi, les Infants se tenaient debout dans la salle pour me faire la conduite, les Amis qui se rendaient à la salle d’audience pour le défilé me mirent sur la route du Logis Royal (i). Je trouvai Sa Majesté sur la grande estrade dans la Salle de Vermeil (2) ; quand j’entrai vers elle, je m’afiiüssai sur le ventre, je perdis conscience de
(1) Voir plus haut, page 72 sqq., dans le Conte de Khoufoui, une description d’audience royale, moins développée, mais analogue à celle-ci pour les termes employés.
(2) Les Egyptiens employaient beaucoup l’or et les métaux précieux dans l’ornementation de leurs temples et de leurs maisons : il est fait mention fréquente de portes, de colonnes, d’obélisques recouverts de feuilles d’or, d’argent ou d’électrum, c’est-à-dire d’un alliage d’or et d’argent, dans lequel il entrait au moins vingt pour cent d’argent. La Salle de Vermeil devait donc tirer son nom de la décoration qu’elle avait reçue. Il se pourrait, toutefois, que cette désignation fût due à quelque autre motif qui nous échappe et non à la quantité d’électrum ou de vermeil dont elle était ornée. C’est ainsi que la grande salle d’apparât des tombes royales thébaines s’appelle la Salle d’or, bien qu’elle ne fût pas nécessairement décorée d’or.
LES AVENTURES DE SINOUHIT
moi-même en sa présence. Ce Dieu m’adressa des paroles affables, mais je fus comme un individu saisi d’aveuglement, ma langue défaillit, mes membres se dérobèrent, mon cœur ne fut plus dans ma poitrine, et je connus quelle différence il y a entre la vie et la mort. Sa Majesté dit à l’un des Amis : « Qu’on le lève et qu’il me parle! » Sa Majesté dit : « Te voilà donc revenu ! A traîner « par les pays étrangers et à jouer au transfuge, « l’âge t’a attaqué, tu as atteint la vieillesse, ton « corps s’est usé non petitement. Tu ne te lèves « pas? Es-tu devenu un Sitti pour la duplicité, « car tu ne réponds pas ? Dis ton nom. » J’eus peur de refuser, et je rendis ceci en réponse : « J’ai « peur ; toutefois, à ce que m’a dit mon maître « voici ce que je réponds : Je n’ai pas appelé sur « moi la main de Dieu, mais c’est la crainte, oui, « la crainte qui s’est mise en mon cœur au point « de rendre la fuite fatale (i). Maintenant, me « voici devant toi : tu es la vie, que ta Majesté « agisse à son plaisir ! »
(i) Sinouhit proteste de son innocence une fois de plus. Nous avons vu (page 97 sqq.) dans quelles circonstances il s’était enfui, et cette fuite précipitée aurait pu donner lieu de croire qu’il avait été mêlé à un complot contre Amenemhâit, surtout contre Ousirtasen. De plus, les clauses du traité entre Ramsès II et le
LES AVENTURES DE SINOUHIT
Le défilé des Infants terminé, Sa Majesté dit à la Reine : « Voilà Sinouhit qui vient comme « un rustre avec la tournure d’un Sitti. » Les Infants poussèrent un très grand éclat de rire d’un même mouvement et dirent en face à Sa Majesté : « N’est-ce pas lui en vérité, Souverain, « mon maître ! » Sa Majesté dit : u C’est lui en « vérité ! » Alors ils prirent leurs colliers, leurs bâtons de cérémonie, leurs sistres (i), et après qu’ils les eurent apportés à Sa Majesté : « Pros- « pèrent tes deux mains, ô roi 1 Pose les parures « de la Dame du Ciel (2), donne l’emblème de « vie à mon nez. Sois puissant comme maître « des astres, parcours le firmament en barque
prince de Khiti, relatives à l’échange des transfuges, montrent avec quel soin Pharaon essayait de reprendre ceux de ses sujets qui s’enfuyaient à l’étranger. C’est pour ces causes que Sinouhit insiste à tant de reprises sur les motifs de sa fuite et sur la fatalité dont il a été victime.
(1) Le cérémonial des audiences pharaoniques comportait, comme celui des audiences byzantines, des chants réglés à l’avance. Les Infants, après avoir salué le roi, commencent cet acte de la cérémonie ; ils prennent leurs insignes, qu’ils avaient déposés, avant le défilé et l’adoration, devant le roi, et, avec leurs insignes, le sistre qui doit rythmer leur mélopée.
(2) La locution poser les parures de la Dame du Ciel paraît exprimer, d’après le contexte, une idée de clémence. Plusieurs divinités portent le titre de Dame du Ciel ; je ne saurais dire de laquelle il est question ici.
LES AVENTURES DE SINOUHIT
« céleste ; le rassasiement est l’image de la bouche « de ta Majesté (i). On te met l’uræus au front, « et les misérables sont écartés de toi, tu es « proclamé Rà, maître des deux pays, et on crie « vers toi comme vers le Maître de tout. Ta lance « renverse, ta flèche détruit. Donne que vive « celui qui est dans l’anéantissement ! Donne-nous « de respirer à l’aise en la bonne voie où nous « sommes. Simihit (2), le Sitti, né en Tomiri, s’il « a fui, c’est par crainte de toi ; s’il s’est éloigné « du pays, c’est par terreur de toi ; la face ne « blémit-elle pas qui voit ta face ? l’œil n’a-t-il pas « peur que tu as fixé ? » Le roi dit ; « Qu’il ne « craigne plus, qu’il répudie la terreur ! Il sera « parmi les Amis de l’ordre des Jeunes, et qu’on
(1) Cet idiotisme égyptien paraît signifier qite le roi est rassasié de tout bien et par conséquent égal aux diïux qui ne souffrent jamais de la foim. De fait, il est le dieu lui-mème, et tous les membres de phrase qui précèdent et qui suivent marquent cette conception de sa personne. 11 parcourt les eaux du ciel en barque, parce qu’il est Râ, le soleil, et résume en lui toutes les puissances des divinités solaires.
(2) Cette variante du nom de Sinouhit, que rien n’explique si ce n’est le caprice du scribe, signifie littéralement le Fils du Nord. Sinouhit est appelé le Sitti, à c-mse de ce long séjour chez les Bédouins qui lui avait fait perdre le bel air de la cour ; le roi avait déjà dit plus haut qu’i7 venait comme un rustre avec la tournure d’un Sitti. — Le Tomiri, la terre des canaux, est un nom du Delta qu’on applique aussi à rÉg}'pte entière.
LES AVENTURES DË SINÔUHIT
« le mette parmi les gens du cercle (i) qui sont « admis dans le Logis Royal, Qu’on donne ordre « de lui faire un apanage ! »
JE sortis vers lui dans l’intérieur du Logis Royal, et les Infants me donnèrent la main, tandis que nous allions à la suite du Prouti deux fois grand (2). On me mit dans la maison du Fils Royal, où il y avait des richesses, où il y avait un kiosque pour prendre le frais, où il y avait des décorations divines et des mandats sur le Trésor, de l’argent, des vêtements en étoffes royales, des gommes et des essences royales, telles que les Jeunes aiment à en avoir dans toute maison, enfin toute espèce d’artisans en troupe ; comme les années avaient passé sur mes membres et que j’avais perdu ma chevelure, on me donna ce qui
(1) Les personnages attachés à la cour de Pharaon reçoivent deux qualifications collectives, celle de Shonitiou, les gens du cercle, ceux qui sont en cercle autour du souverain, et celle de Oabiiiou, \es gens de l'angle, peut-être ceux qui se tiennent aux angles de la salle d’audience.
(2) Le Routi, ou, avec l’article, le 'Prouti, est, comme Piroui-âa, Pharaon, une dénomination topographique qui a servi d’abord à désigner le palais du souverain, puis le souverain lui-mème. C’est de ce titre que la légende grecque tira le Protée, roi d’Égypte, qui reçut Hélène, Paris et Ménélas à sa cour (Hérodote, H, cxii-cxvi^. Cf. Introduction, p. xxxv-x.\xxvi.
LES AVENTURES DE SINOUHIT
venait des pays étrangers et des étoffes des Nomiou-shâiou (i); je me parai de fin lin, je m’inondai d’essences, je couchai sur un lit, on me donna du gâteau à manger et de l’huile pour m’en frotter. On me donna toute la maison convenable à quelqu’un qui est parmi les Amis ; j’eus beaucoup de manœuvres pour la bâtir, toutes les charpentes en furent refaites à neuf, et l’on m’apporta des fruits du palais, trois fois, quatre fois par jour, en plus de ce que donnaient les Infants sans jamais un instant de cesse. On me fonda une pyramide en pierre au milieu des pyramides funéraires (2) ; le chef des arpenteurs de Sa Majesté en choisit le terrain, le chef des dessinateurs y dessina, le chef des tailleurs de pierre la sculpta, le chef des travaux qu’on exécute dans la nécropole parcourut la terre d’Égypte pour chercher
(1) Cf. p. 104, note I.
(2) C’est la mise en récit, d’une façon suivie, des faits que nous trouvons mentionnés isolément dans les inscriptions funéraires. Sinouhit reçoit d’Oiisirtasen la faveur suprême, un tombeau bâti et doté aux frais de Ph.iraon, Khtr hosou nii sonitnou, « par la grâce du roi ». Le terrain lui est donné gratuitement. La pj-ramide construite , les fêtes funéraires sont instituées, les revenus et les biens-fonds destinés à l’entretien des sacrifices sont pris sur le domaine royal, enfin, la statue même qui doit servir de support au double de Sinouhit est en métal précieux.
LES AVENTURES DE SÎNOUHlT
tous les matériaux nécessaires à la décoration (i). Quand on eut fait les agencements nécessaires dans la pyramide même, je mis des paysans et je fis là un lac (29, un kiosque ('3), des champs dans l’intérieur du domaine funéraire (4), comme on fait aux amis du premier rang ; il y eut aussi une statue
(1) Voir en tête du conte, p. 91, la version de ce passage que nous a conservé TOstracou 5629 du British Muséum.
(2) Le lac, ou plutôt la pièce d’eau bordée d’une margelle de pierre, était l’ornement indispensable de toute villa réputée confortable (cfr. p. 65 dans le Conte de Khoufoui, le lac du palais de Snofroui, et, p. 305, le lac du palais d’Amasis, dans V Histoire du Matelot). Le tombeau idéal étant, avant tout, l’image de la maison terrestre, on avait soin d’y placer un lac semblable à celui des villas : le mort y venait se promener en barque, hâlé par ses esclaves, ou s’asseyait sur les bords, à l’ombre des arbres .
(3) Le kiosque était, comme le lac, un des ornements indispensables d’un jardin. Les bas-reliefs de Thèbes nous le montrent uu milieu des arbres, parfois au bord de la pièce d’eau règlementaire. Le mort venait là, comme le vivant, causer avec sa femme, lire des histoires, jouer aux dames.
(4) Les champs du domaine funéraire étaient la propriété du mort et lui fournissaient tout ce dont il avait besoin. Chacun d’eu.v produisait un objet spécial, ou le revenu en était consacré à procurer au mort un objet spécial de nourriture ou d’habillement et portait le nom de cet objet : celui dont Ti, par exemple, tirait ses figues ou ses dattes s’appelait les figues de Ti, les dattes de Ti. Ces biens étaient administrés par les prêtres du double ou de la statue funéraire, qui, eux-mêmes, étaient souvent les prêtres du temple principal de la localité où le tombeau était situé ; la famille faisait avec eux un contrat d’après lequel ils s’engageaient à célébrer les sacrifices nécessaires au bien-être du mort, en échange de certaines redevances prises sur les domaines qu’on léguait au tombeau.
LES AVENTURES DE'SINOUttîT
ciselée en or avec une robe de vermeil, et ce fut Sa Majesté qui l’introduisit. Ce n’est pas un homme du commun à qui il en a fait autant, et, en vérité, je fus dans la faveur du roi jusqu’au jour du trépas. — C’est fini du commencement jusqu’à la fin, comme ç’a été trouvé dans le livre.
LE NAUFRAGÉ
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E Papyrus qui nous a conservé ce conte appartient au Musée égyptien de l’Ermitage impérial, à Saint- Pétersbourg. Il a été découvert en 1880 par M. Wol-
demar Golénischeff, et signalé aux savants qui ont pris part au cinquième Congrès international des Orientalistes, à Berlin, en 1881. Le texte en est encore inédit, mais la traduction en a été publiée :
Sur un ancien conte égyptien. Notice lue au Congrès des Orien • talistes à Berlin, par W. Golénischeff, i88i, sans nom d’éditeur, grand in-8°, 21 p. Imprimerie de Breitkopf et Hàrtel, à Leipzig. Elle a été insérée dans les Verhandlungen des Internationalen Orientalisten-Congresses, Berlin, 1882, 2*®= Theil, Erste Hælfte, Africanische Section, p. 100- 122. Elle est fort exacte, ainsi que j’ai pu le constater moi-même, quand M. Golénischeff a eu la complaisance de me montrer l’original. C’est elle que j’ai reproduite, avec la permission de l’auteur, en la modifiant légèrement sur quelques points.
On ne sait ni où le manuscrit a été trouvé, ni comment il vint en Russie, ni à quelle époque il entra au Musée de l’Ermitage. Il n’était pas encore ouvert en 1880, et, sans la curiosité intelligente de M, Golénischeff, il attendrait encore dans les
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tiroirs qu’on voulût bien le dérouler. Il est de la même écriture que les Papyrus 1-4 de Berlin, et remonte comme eux aux temps antérieurs à la xviii* dynastie. Il compte cent quatre-vingt-neuf colonnes verticales et lignes horizontales de texte ; il est complet du commencement et de la fin, et intact, à quelques mots prés. La langue en est claire et élégante, le type net et bien formé ; c’est à peine si l’on rencontre çà et là quelques mots de déchiffrement difficile ou quelques formes grammaticales nouvelles. Il est appelé à devenir classique pour l’égyptien de son temps, comme le Con/e des Beux Frères l’est pour l’égyptien de la xix« dynastie. Je souhaite ardemment que M. Golénischeff en publie un bon fac-similé aussi vite que possible. Il a rendu un service signalé à la science en découvrant le manuscrit : il doublerait la valeur du service rendu s’il se hâtait de mettre sa trouvaille à la portée de tous les égyptologues.
LE NAUFRAGÉ' '
(Xlie dynastie)
E Serviteur savant dit : « Réjouis ton cœur,
« ô mon chef, car nous venons d’atteindre « la patrie ; après nous être tenus à la « poupe du navire et nous être escrimés de la « rame, la proue a touché la terre ! Tous les gens i « se réjouissent et s’embrassent les uns les autres,
« car si d’autres que nous sont revenus en bon
LE NAUFRAGÉ
« état, nous, il ne nous manque pas un seul homme, « et pourtant nous sommes parvenus jusqu’aux der- « nières limites du pays de Ouaouaït, et nous avons « traversé les régions de Sonmout (i). Nous voici « revenus en paix, et notre pays, voici que nous « l’avons atteint ! Écoute-moi, ô mon chef, car si « tu ne m’appuies pas, je suis sans ressource. « Lave-toi, verse-toi l’eau sur les doigts, puis va, « adresse la parole à Pharaon, et que ton cœur « préserve ton discours d’incohérence, car si la « bouche de l’homme peut le sauver, d’autre part « sa parole peut lui faire couvrir le visage (2). « Agis selon l’impulsion de ton cœur, et tout ce « que tu pourras dire me rendra tranquille.
Maintenant je te raconterai ce qui m’est « arrivé à moi personnellement. J’allai aux
(1) Le pays de Ouaouaïl est la partie de la Nubie située audelà de la seconde cataracte ; Sonmout est le nom que les monunienis donnent à File de Bîgéh, en face de Philæ, à l’entrée de la première cataracte. Il semble résulter de ce passage que le marin égyptien se vantait d’avoir atteint, en remontant le Nil, la grande mer dans laquelle on supposait que ce fleuve débouchait en descendant du ciel et d’où on croyait qu’il passait en Egypte.
(2) C’est ici, je crois, une aliusion à l’usage de couvrir la face des criminels qu’on emmène au supplice. L’ordre : « Qu’oti lui couvre la face, » équivaut à une condamnation.
LE NAUFRAGÉ
« mines de Honhen (i), et je descendis en mer « sur un navire de cent cinquante coudées de « long sur quarante de large, avec cent cinquante « matelots des 'meilleurs du pays d’Égypte, qui « avaient vu ciel et terre, et dont le cœur était « plus résolu que celui des lions (2). Ils avaient « annoncé que le vent ne deviendrait pas mauvais « ou même qu’il n’y en aurait pas du tout ; mais « une bourrasque survint tandis que nous étions « au large, et, comme' nous nous rapprochions de « terre, la brise fraîchit et fit soulever les vagues « à la hauteur de huit coudées. Moi, je saisis une « pièce de bois ; mais ceux qui étaient sur le « navire périrent sans qu’il en restât un seul. Une
(1) Honhen est un titre fréquent des dieux : c’est la première fois, je pense, qu’on le trouve appliqué à un roi d’une façon certaine.
(2) Si l’on admet qu’il s’agit ici de la coudée royale de o'"52, le navire aurait eu environ 78 mètres de longueur sur 21 de largeur, ce qui, même en tenant compte de ce fait que les barques égyptiennes étaient fort larges, nous donne encore des dimensions exagérées. Les navires de la reine Hatshopsitou, construits pour la course, mesuraient environ 22 mètres de longueur et devaient porter au plus cinquante hommes d’équipage (^Maspero, De quelques navigations des Égyptiens, p. ii, 16-17). Le navire de notre conte appartient donc, par sa taille et par le nombre des hommes qu’il porte, à la classe des vaisseaux invraisemblables dont on trouve tant d’exemples dans les traditions populaires de tous les pays.
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« vague de la mer me jeta dans une île, après « que j’eus passé trois jours seul, sans autre com- «.pagnon que mon propre cœur. Je me couchai « là dans un fourré, et l’ombre tin’y enveloppa, « puis je mis mes jambes à la recherche de quelque « chose pour ma bouche. Je trouvai des figues et « du raisin, toute sorte de légumes magnifiques, « des baies et des graines, des melons de toute « espèce, des poissons, des oiseaux ; rien n’y « manquait. Je me rassasiai, après avoir jeté à « terre le surplus de ce dont mes mains étaient « chargées : je creusai une fosse, j’allumai un « feu, et je dressai un bûcher de sacrifice aux « dieux (i).
SOUDAIN j’entendis un bruit comme du ton- « nerre et que je crus être une vague de mer. « Les arbres frissonnèrent, la terre trembla, je « découvris ma face, et je reconnus que c’était un
(i) L’apparition du maître de l’ile ne se produit qu’après que le feu est allumé. On sait que, dans le formulaire magique, la plupart des invocations n’ont d’effet que si on brûle un parfum ou une substance quelconque, préparée selon les règles. Peutêtre faut-il comprendre en ce sens le passage où M. Golénischeff n’a vu que la mention d’un sacrifice, et considérer la cérémonie indiquée dans le texte comme une véritable évocation.
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« serpent qui s’approchait. Il était long de trente « coudées, et sa barbe dépassait la grandeur de « deux coudées (i) ; son corps était comme « incrusté d’or et sa couleur comme celle du lapis « vrai. Il se dressa devant moi, ouvrit la bouche ; « tandis que je restais prosterné devant lui, il me « dit : « Qui t’a amené, qui t’a amené, petit, qui « t’a amené ? Si tu tardes à me dire qui t’a amené « dans cette île, je te ferai connaître le peu que tu « es (2) : ou, comme une flamme, tu deviendras « invisible, ou tu me diras quelque chose que je « n’aie pas encore entendu et que j’ignorais avant « toi. » Puis il me prit dans sa bouche, me trans- « porta à son gîte et m’y déposa sans me faire « de mal ; j’étais sain et sauf et rien ne m’avait « été enlevé. Lors il ouvrit la bouche, et, tandis « que je restais prosterné devant lui, il me dit : « Qui t’a amené, qui t’a amené, petit, en cette
(x) Sans parler du Knouphis barbu des pierres gnostiques, les monuments purement égyptiens nous font connaître plusieurs serpents barbus parmi les ntonstres qui peuplaient l’enfer; il serait facile de trouver, dans le nombre, un serpent bleu à taches jaunes, dont les dimensions coïncideraient avec celles de notre serpent.
(2) Litt. : « Je te ferai connaître toi-même. » Cet idiotisme, fréquent dans les textes, signifie faire connaître à quelqu’un son impuissance vis-à-vis d’un supérieur.
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« île qui est dans la mer et dont les rives sont au « milieu des flots? »
JE lui répondis, les mains pendantes devant « lui (i); je lui dis : « Je me suis embarqué « pour les mines, par ordre de Pharaon, sur un « navire de cent cinquante coudées de long sur « quarante de large. Il y avait là cent cinquante « matelots des meilleurs du pays d’Égypte, qui « avaient vu ciel et terre, et dont le cœur était « plus résolu que celui des lions. Ils avaient « annoncé que le vent ne deviendrait pas mauvais « ou même qu’il n’y en aurait pas du tout, car « chacun d’eux surpassait ses compagnons par la « prudence de son cœur et la force de son bras, « et moi, je ne leur cédais en rien ; mais une « bourrasque survint tandis que nous étions au « large, et, comme nous nous rapprochions de « terre, la brise fraîchit et fit monter les vagues « à la hauteur de huit coudées. Moi, je saisis une « pièce de bois ; mais ceux qui étaient sur le « navire périrent, sans qu’il en restât un seul avec « moi durant trois jours. Et maintenant me voici
(i) C’est la posture dans laquelle les monuments nous représentent les suppliants ou les inférieurs devant le maître.
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(( près de toi, car je fus jeté dans cette île par une « vague de la mer. »
Là-dessus il me dit : « Ne crains pas, ne crains « pas, petit, et n’attriste pas ton visage ! Si « tu es parvenu jusqu’à moi, c’est que le Dieu t’a « laissé vivre; c’est lui qui t’a amené dans cette « Ile de Double (i) où rien ne manque, ef qui est « remplie de toutes les bonnes choses. Voici, tu « passeras un mois après l’autre, jusqu’à ce que « tu sois demeuré quatre mois dans cette île, puis « un navire viendra de ton pays avec des ma- « telots ; tu pourras partir avec eux vers ton pays, « et tu mourras dans ta ville. Causer réjouit, qui « goûte de la causerie supporte le malheur : je « vais donc te conter ce qu’il y a en cette île. Je « suis là, avec mes frères et mes enfants, entouré « d’eux : nous atteignons le nom.bre de soixante- « quinze serpents, enfants et gens de la famille, « sans mentionner encore une jeune fille qui « m’avait été amenée par la fortune, sur laquelle « le feu du ciel tomba et qu’il réduisit en
(i) Le double est Tâme égyptienne : Vtle de Double est donc une île habitée par les âmes bienheureuses, une de ces Iles Forfunées dont j’ai parlé dans l'Introduction.
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« cendres (i). Quant à toi, si tu es fort et que « ton cœur soit patient, tu presseras tes enfants « sur ta poitrine, et tu embrasseras ta femme, tu « reverras ta maison, qui vaut mieux que tout, « tu atteindras ton pays et tu seras au milieu des « gens de ta -famille ! » Alors je m’inclinai, et je « touchai le sol devant lui : « Voici ce que j’ai à « te dire au sujet de cela. Je décrirai ta personne « à Pharaon, je lui ferai connaître ta grandeur, et « je te ferai porter du fard, du parfum d’accla- « mation (2), de la pommade, de la casse, de « l’encens employé dans les temples et qui sert à « honorer tout dieu. Je raconterai ensuite ce qu’il « m’est arrivé de voir, grâce à toi, et on t’accor- « dera des remercîments devant l’affluence de « tout le pays : j’égorgerai pour toi des ânes en « sacrifice (3), je plumerai pour toi des oiseaux.
(1) Le texte n’est pas très clair en cet endroit ; j’ai résumé en quelques mots la substance de plusieurs lignes, où était racontée l’histoire de la jeune fille.
(2) Le parfum d’acclamation, Hakonou, était l’une des sept huiles canoniques que l’on offrait aux dieux et aux morts pendant le sacrifice. La composition n’en est pas connue : le nom vient probablement des invocations qui en accompagnaient la présentation.
(3) C’est le sacrifice typhonien que le naufragé promet au serpent : le serpent était donc probablement considéré comme étant affilié à Typhon, de même que le serpent Apôpi et les
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« et je ferai amener pour toi des navires remplis « de toutes les merveilles de l’Égypte, comme il « convient faire à un dieu, ami des hommes dans « un pays éloigné que les hommes ne connaissent « point. » Il sourit de ce que je disais, à cause de « ce qu’il avait en son cœur, et me dit : « Tu « n’es pas riche en essences, car tout ce que tu « m’as nommé n’est en résumé que de l’encens, (f tandis que moi, je suis le souverain du pays de « Pounit (i), et j’y ai des essences; seul, le par- « fum d’acclamation que tu parles de me faire « apporter n’est pas abondant en cette île. Mais « dès que tu t’éloigneras de cette place, tu ne « reverras jamais plus cette île : elle se transfor- « mera en flots. »
Et voilà, quand le navire s’approcha confor- « mément à ce qu’il avait prédit d’avance, je
autres serpents de l’enfer égyptien. Un de ces derniers est représenté au chapitre XL du Livre des Morts (Edit. Naville, t. I, pl. LI), terrassant et dévorant un âne. Le sacrifice de l’âne au serpent est donc un trait de plus à joindre à ceux que je signalais dans V Introduction, et qui nous montrent que Vile du Double était conçue à l’image du monde des morts.
(i) Pounit est le nom des pays situés au sud-est de l’Égypte, sur les deux rives du Bab-el-Mandeb, et d’où les Égyptiens ont tiré de bonne heure la plupart des parfums qu’ils employaient au culte.
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« m’en allai me jucher sur un arbre élevé pour « tâcher de distinguer ceux qui y étaient. J’allai « ensuite lui communiquer cette nouvelle, mais « je trouvai qu’il la connaissait déjà, et il me dit : « Bon voyage, bon voyage, vers ta demeure, petit ; « revois tes enfants, et que ton nom reste bon « dans ta ville ; ce sont là mes souhaits pour toi ! » « Lors je me courbai devant lui, les mains pen- « dantes, et lui, il me donna des cadeaux d’es- « sences, de parfum d'acclamation, de pommade, « de casse, de thuya, de bois de brésillet, de « poudre d’antimoine, de cyprès, d’encens ordi- « naire en grande quantité, de dents d’éléphant, « de lévriers, de cynocéphales, de singes verts, « de toutes les bonnes choses précieuses (i). Je « fis embarquer le tout sur ce navire qui était « venu, et, me prosternant, je l’adorai. Il me dit : « Voici que tu arriveras dans ton pays après deux « mois, tu presseras tes enfants sur ta poitrine et « tu reposeras dans ton tombeau. » Et après cela,
(i) L’énumération, pour étrange qu’elle nous paraisse, n’a rien que de parfaitement authentique. On la retrouve presque la même, à mille ans et plus d’intervalle, sur le monument où la reine Hâtshopsitou de la xviii® dynastie fit représenter le voyage de découverte qu’une escadre, envoyée par elle, entreprit au pays de Pounit.
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« je descendis au rivage vers le navire, et j’appelai « les matelots qui s’y trouvaient. Je rendis des « actions de grâces sur le rivage au maître de « cette île, ainsi qu’à ceux qui y demeuraient.
ORsauE nous fûmes de retour à la résidence
■L' « de Pharaon, le deuxième mois, confor- « mément à tout ce que l’autre avait dit, nous « nous approchâmes du palais. J’entrai devant « Pharaon, et je présentai tous les cadeaux que « j’avais rapportés de cette île dans le pays, et il « me remercia devant l’affluence de tout le pays. « C’est pourquoi fais de moi un suivant, et rap- « proche-moi des courtisans du roi (i). Jette ton « regard sur moi, maintenant que j’ai rejoint la « terre ferme, après avoir tant vu et tant éprouvé. « Écoute ma prière, car il est bon d’écouter les
(i) Le personnage auqael le héros parle est un haut fonctionnaire de la cour. L’auteur l’a placé entre le naufragé et le roi, comme le romancier qui a écrit VHistoire du Paysan avait mis Mirouitensi entre Nibka et le paysan. Le souverain était censé ne jamais adresser directement la parole au commun de ses sujets. Il avait un employé qui s’appelait le héros royal, ouahmou souteni, et qui transmettait ses paroles au peuple ou aux personnes qui éuient reçues en audience. C’est probablement à un héraut que le naufragé confie le récit de ses aventures, dans l’espoir que son discours sera rapporté fidèlement au Pharaon.
LE KAUERAGÉ
<f gens. On m’a dit : « Deviens un savant, mon « ami ; tu parviendras aux honneurs, » et voici, « je le suis devenu. » — C’est fini, du commencement jusqu’à la fin, comme ç’a été trouvé dans le livre. Qui l’a écrit, c’est le scribe aux doigts habiles Amoni-Amen âa , i V. s. f.
COMMENT THOUTII
PRIT LA VILLE DE JOPPÉ
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ES restes de ce conte couvrent les trois premières pages subsistantes du Papyrus Harris n° 500, où ils précèdent immédiatement le Conte du Prince prédestine. Comme le Conte du Prince prédestiné, ils furent découverts en 1874 par Goodwin, qui les prit pour les débris d’un récit historique, et fit part de sa découverte à la Société d’Archéologie biblique (séance du 3 mars 1874).
Le texte a été traduit par :
Goodwin, Translation of a Fragment of an historical î^arrative relating to the reign of Thotmes the Third, dans les Transactions of the Society of Biblical Archceology, 1874, t. III, p. 340-348.
Il a été publié pour la première fois avec transcription en hicroglyphes et traduction, par :
Maspero, Comment Thoutii prit la ville de Joppé (^fournal asiatique, 1878, sans les trois planches de fac-similé), et dans les Études égyptiennes, 1879, t. I, p. 49-72, avec les planches de fac-similé.
Le début manque. Au point où nous prenons le récit, trois personnages sont en scène : un officier égyptien appelé Thoutii, le prince d’une ville syrienne et son écuyer. Goodwin avait lu Imou, et identifié avec les Emim de la Bible (Gen., xiv, 5 ;