DU ROMAN D ALEXANDRE
on transporta Alexandre à la maison d’ Antilochos, qui le reçut et le mit dans une grotte et lui fournit tout le nécessaire. La nouvelle se répandit dans le pays qu’Alexandre était mort, et tous ceux qui l’entendirent devinrent comme des pierres. Voilà ce qui arriva.
PRÈS cela, Ménandros vit un songe de cette
sorte et une vision de cette manière : il voyait un lion chargé de fers que l’on jetait dans une fosse. Et voici qu’un homme lui parla : « Ménandros, pourquoi ne descends-tu pas avec « ce lion? Voici, sa pourpre est tombée, rends- « lui sa pourpre. » En cette heure, il se leva et adressa la parole à Selpharios ainsi qu’à Diatrophê, disant : « Vous dormez? » Ils dirent : « Qu’y a-t-il donc, ô le premier des philosophes? » Il dit en pleurant : « Je saurai bientôt le malheur « qui doit arriver aux ennemis d’Alexandre, car « la vision de ceux qui le haïssent est passée « devant moi en un songe, et j’ai été pétrifié de « douleur. » Ménandros leur dit : « Le lion que « j’ai vu, c’est notre roi. » Tandis qu’ils échangeaient ces paroles jusqu’au matin, voici, un messager vint vers Selpharios, Ménandros et Dia-
trophê, criant et pleurant, et leur dit : « Qui « entendra ces paroles que j’ai entendues, il se « taira : c’est un crime de les dire, c’est une « infamie de les répandre. » Ménandros dit : « Quel est ce discours, mon fils ? Je sais déjà qui « a pris le roi Alexandre. » Le messager leur dit : « Des hommes dignes de mort ont porté la « main sur mon seigneur le roi, en Gédrosie, et « l’ont tué. » Ménandros prit son vêtement de pourpre et le déchira ; Selpharios et Diatrophê déchirèrent leur chlamyde, gémirent et se conduisirent tout comme si la terre tremblait. Diatrophê dit : « J’irai et je rapporterai des nouvelles de mon Seigneur. » Il prit avec lui un khiliarque (1) et trois soldats, et ils allèrent en Gédrosie, ils entendirent la nouvelle, ils surent tout ce qui était arrivé et revinrent au camp. Quand Ménandros entendit cela, il donna ordre avec gémissements et pleurs, disant : «
Les trois personnages mis en scène ne figurent pas d'ordinaire parmi les compagnons d’Alexandre. Deux d’entre eux, Selpharios et Diatrophê, —
(i) Un mot mutilé où je crois reconnaître le mot grec khit liarhhis, un commandant de mille hommes.
DU ROMAN d’ ALEXANDRE
celui-ci un homme, malgré la tournure féminine de son nom, — sont complètement inconnus. Ménandros me paraît être le poète comique Ménandre, à qui les maximes morales tirées de ses comédies avaient valu une grande réputation dans le monde chrétien : le titre qu’il porte, protophilosophe, formé sur le modèle de certains titres de cour byzantins, protospathaire, pi'otostrator, protocentarque, protonosocome, protovestarque, protonotaire, nous montre qu’on l’avait mis au plus haut rang parmi cette troupe de philosophes qui avaient accompagné Alexandre en Orient. C’est probablement en sa qualité de philosophe, c’està-dire de magicien, qu’il a une vision prophétique, de préférence à Selpharios et à Diatrophé. Il parait d’ailleurs exercer une autorité considérable sur ceux qui l’entourent, car c’est lui qui prend, de concert avec Selpharios, les mesures que les circonstances ont rendues nécessaires : dans deux ou trois pages, aujourd'hui perdues, il annonçait aux troupes la nouvelle de la mort d’Alexandre, ordonnait le deuil et venait mettre le siège devant la ville où le crime avait été commis, pour en tirer vengeance. Cependant, Antilochos, profitant des remords du roi, lui apprenait qu xilexandre vivait encore, et l’aventure se terminait par une convention, grâce à laquelle le Macédonien
recouvrait la liberté, à condition d’oublier l’injure qu’il avait reçue. Sachant que son armée le croyait mort, il voulait éprouver la fidélité de ses lieutenants et se déduisait.
î E soir du jour où cela arriva, Alexandre prit ^ un équipage de simple soldat et descendit se promener dans les camps. Or Selpharios avait prescrit dans sa proclamation que personne ne bût du vin ou se revêtit d’habits précieux pendant les quarante jours de deuil en l’honneur du roi Alexandre. Alexandre donc vint et aperçut Agricolaos, le roi des Perses, qui invectivait sa troupe et lui disait : « Debout maintenant, les hommes « qui ont du cœur, mangez et buvez. Parce qu’un « joug est tombé sur vous, cet Alexandre qu’on « vient de tuer, qu’est-ce donc qui circule en vos « cœurs de si vil que vous restiez esclaves de la « Macédoine et de l’Égypte ( i ) ? » Alexandre dit à part soi ; « Non certes, il ne sera pas aujour- « d’hui que tu manges et que tu boives, excel- « lent homme et qui es si content de toi-même ! »
(i) Il ne faut pas oublier que, dans la donnée du roman, Alexandre est fils de Nectanébo, c’est-à-dire d’un roi d’Egypte : Jui obéir, c’est donc obéir à l’Égypte comme à la Macédoine.
DU ROMAN d’aLEXANDRE
Il se leva donc et alla vers ceux de Macédoine et leur dit ; « Pourquoi ne mangez-vous ni ne « buvez-vous ? Car le voilà mort celui qui vous « faisait mourir dans les guerres ; maintenant « qu’on l’a fait mourir lui-même, réjouissez-vous, « soyez remplis d’allégresse! » Ils lui dirent : « Tu es fou! » et lorsqu’ils lui eurent dit cela, ils commencèrent à lui jeter des pierres. Alexandre se tint caché jusqu’au mdlieu de la nuit, puis il alla à la maison d’Antilochos, monta sur Chiron (i) et se rendit à- l’endroit où était Ménandros, car ses yeux étaient lourds de sommeil. Il dit à Ménandros, à Selpharios et à Diatrophê : « C’est vous ma force! » Ménandros dit : « C’est « ta voix que j’entends ! » Diatrophê dit : « Mon « père, que t’est-il arrivé? C’est donc une invention « que j’avais entendue à ton sujet! » Quand ils se lurent, il reprit la parole : « Je suis bien Alexan- « dre, celui qu’ont tué ceux de Gédrosie, mais « Antilochos m’a sauvé la vie : Chiron, dis aûjour-
(i) C’est bien du centaure Chiron qu’il s’agit ici, car Alexandre dira plus loin : « Cliiron, raconte-leur ce qui est arrive » ; cette phrase ne peut s’.adresser qu’à un personnage doué de voix humaine, comme l’était le centaure. La substitution de Chiron à Bucéphale est à elle seule un indice de mauvaise époque : une telle confusion n’a pu se produire qu'à un temps et dans uq pays où la tradition antique était déjà fort effacée.
« d’hui ce qui m’est arrivé! » Quand l’aube se fit, il s’assit sur le trône de sa royauté. Alexandre à cette heure fit crier par le héraut, disant : « Le roi Alexandre est venu. » Et, sur l’heure, la multitude vint. Agricolaos vint lui-même et il dit : « Nous voyons ta face et nous vivons 1 » Le roi Alexandre lui dit : « Tu t’es donc éveillé de ton « ivresse d’hier soir (i), quand tu disais : « Il a « été retiré de nous le joug d’Alexandre, mangeons, « buvons I » Le roi ordonna sur l’heure de lui trancher la tête avec l’épée ; le roi dit : « Prends « maintenant du vinaigre au lieu de vin et bois- « en jusqu’à en être ivre. » Puis le roi Alexandre lui dit : « Amenez-moi cet Alarique (2) », et on le lui amena, et il commanda à la troupe de le faire mourir, et les hommes on les fit pendre, et les femmes on les lia ensemble. Alexandre ordonna à ses troupes de se tenir à la porte de la ville et il commanda de ne laisser sortir personne. Or, quand l’aube fut venue, le vieillard Eléazar il lui
(1) Le texte dit plus énergiquement : « Tu t’es donc éveillé de ton vin du soir? »
(2) Alarique me paraît être un nom d’homme, car on lit plus loin le pronom de la troisième personne singulier : je lis donc pi alarikhos au lieu de ni alarikhos qu’a Bouriant. Le personnage est d’ailleurs inconnu au Pseudo-Callisthènes, comme la plupart de ceux qui prennent part à cet épisode.
DU ROMAN d'alEXANDRÉ
fit porter un vêtement royal, et tous les messagers qui étaient là, il les chargea de la sorte d’or, d’argent, de pierres précieuses de choix qu’on avait trouvées dans le palais en question, de diamants, de topazes, de jaspe, d’onyx., d’agathe, d’ambre, de chrysolithe, de chrysoprase, d’améthyste ; — or, cette pierre qui est l’améthyste, c’est celle avec laquelle on essaie l’or. Puis on dépouilla les Lamites (i), et ils sortirent de la ville, et il établit Idoué (2) pour la gouverner. Alexandre dit : «
T E discours d* Alexandre manque. Il n’était pas ^ long, mais la perte en est d’autant plus fâcheuse qu’il terminait l’épisode. Au verso du jeuillet, nous sommes déjà engagés dans une aventure nouvelle dont
(1) Les Lamites sont mentionnés dans le martyre de saint Jean de Phanizoït (Amélineau, Un document copte du XJIfi siècle. Martyre de Jean de Phanidjoit, p. 20, $2, 65). Je ne sais ce qu’ils sont. Peut-être faut-il voir dans leur nom une forme abrégée d’un mot connu : je songerais alors aux Dilémites qui ont joué un si grand rôle sous certains souverains musulmans d’Égypte. Les Lamites seraient une sorte de milice attachée au roi de la ville où Alexandre avait failli rester prisonnier.
(2) Le nom Idoué n’est pas certain. Si on doit réellement le lire en cet endroit, le voisinage d’Éléazar nous permettrait d’y reconnaître un nom ladoué, identique a celui du grand-prêtre de Jérusalem, que la légende met en rapport direct avec Alexandre.
334 fragments de la version COPTE-THÉBAINE
Antipat er est le héros. On ne sait trop ce qit'Antipater vient faire là, mais c’est lui qui parle au moment où le texte redevient intelligible.
TL dit ; « J’éprouverai tous les ambas (i) qui * sont dans la ville et je saurai ce qu’ils font. » Il entra donc dans la ville et s’y assit en face la maison du roi : il n’avait jamais vu celui-ci, il savait seulement que le roi était depuis soixantedix-sept ans avec les Lamites et qu’il était leur seul roi; mais celui-ci ne savait pas qu’Antipatros était son fils, et Antipatros ne savait pas
que le roi était son père. Or, tandis que ton
était là, voici une femme l’interpella et lui dit : « Antipatros, pourquoi n’irais-tu pas chercher ton « père? Car j’ai entendu qu’ Alexandre est maître « des Lamites et qu’il a renvoyé tous les mes- « sagers. » Le jeune homme dit ; « Mon père est « mort, et certes depuis plus de quarante ans. « Car mon père partit avant que je ne fusse au « monde et ma mère m’a appris les paroles qu’il « lui avait dites quand il partit »
(i) Le texte porte bien ici le mot apa, avec la prononciation amba, qui est appliquée en copte aux religieux. C’est une preuve à joindre à celles que nous avons déjà de l’origine égyptienne et chrétienne de cet épisode.
DU ROMAN d’aLEXANDRE
IL semble résulter de ce passage qu' Antipater , d'une part, était, sans le savoir, fils du roi dans la ville duquel Alexandre avait failli mourir ; d'autre part, qu'il passait pour être le fils d'un des messagers dont il est question dans l'épisode, et qui, une fois entrés dans la ville, n'avaient plus permission d’en sortir. C'est du moins dans ce sens que je crois devoir interpréter le langage de la femme : « Aniipatros, (( pourquoi n’irais-tu pas chercher ton père ? Car fai « entendu qu' Alexandre est maître des Lamites et (( qu’il a renvoyé tous les messagers. » En réunissant ces données, on en arrive à croire que le roi était un messager, père d' Antipater ; parti de Macédoine avant h naissance de son fils, il avait été retenu par les Lamites puis était devenu leur souverain. Les deux dates données dans le passage conservé sont une objection à cette hypothèse, mais non décisive, puisqu’ Antipatros déclare qu’il y a plus de quarante ans que son père a disparu et que la plrrase où les soixante-dix-sept ans sont mentionnés est coupée d’une petite lacune qui ne permet pas d’en établir entièrement le sens. On peut se demander quelle raison a poussé le rédacteur dè notre conte à gratifier Antipater de cette parenté singulière, fe crois quelle avait été imaginée pour justifier l’hostilité d’Anti-
5 \ ^ FRAGMEîsiTâ DË LA VeRSIOÎ^ COETE-THÉBAINE
pater contre Alexandre et la part qu'il prend à la mort de ce dernier. Antipater reconnaissait son père, sans doute au moment où l’on venait de l’exiler ou de l’exécuter, et c’est pour le venger qu’il empoisonnait Alexandre. Quoi qu’il en soit de cette explication, le dernier feuillet conservé nous raconte les préparatifs du crime.
Tl calma la rage d’Olympias et sa douleur. Lors donc qu’il envoya Krateros en Macédoine et en Thessalie, comme Antipatros sut la colère d’Alexandre, — car il entendit par des hommes qu’on l’avait dépossédé du commandement de la milice, — Antipatros complota de tuer Alexandre, afin de ne pas être soumis à de grandes tortures ; car il avait appris et il savait ce qu’Alexandre méditait contre lui, à cause de sa superbe et de ses intrigues. Or, quand Alexandre fit venir la troupe des archers, qui était très considérable à Babylone, il y avait parmi eux un fils d’Antipatros, nommé Oulios qui servait Alexandre. Antipatros prépara cette potion mortelle dont aucun vase ni de bronze, ni de verre, ne pouvait supporter la force, mais tous se brisaient dès qu’elle les touchait. Lors donc qu’il l’eut préparée, il la
DU Roman d’alexandrë
mit dans un récipient de fer et la donna à Casandros, son fils, qu’il envoya au palais d’Alexandre, lui recommandant de s’entretenir avec son frère Joulios d’un entretien secret sur la façon de donner le poison à Alexandre. Quand Casandros vint à Babylone, il trouva Alexandre occupé à faire un sacrifice et à recevoir ceux qui venaient à lui. Il parla à Joulios, son frère, car celui-ci était le premier échanson d’Alexandre. Or, il était arrivé, peu de jours auparavant, qu’ Alexandre avait frappé le serviteur Joulios d’un bâton sur la tête, irrité d’un léger manque de soin : c’est pourquoi le jeune homme était furieux, au point de vouloir se venger sans retard de l’injure. Il prit avec lui Misios et Thessalos, le premier, ami d’Alexandre, le second, juge, tous deux punis pour prévarication, et ils se concertèrent sur la façon de faire boire le poison à Alexandre.