LA GARDEUSE DE DINDONS
[L y avait, une fois, un roi qui aimait beaucoup le sel. Ce roi était veuf, et avait trois filles à marier. Il avait aussi un valet, avisé comme il n'y en a guère.
Un jour que ce valet était occupé à pétrir, dans le fournil, le roi vint le trouver, et lui dit : « — Valet, tu es un homme de sens. Je veux te consulter sur une affaire fort secrète.
— Mattre, je n'aime pas les secrets. Si vous devez parler de votre affaire à un autre qu'à moi, ne m'en dites pas un mot. Vous croiriez que je vous ai trahi, et vous me chasseriez de chez vous.
— Valet, je n'en parlerai qu'à toi.
— Alors, j'écoute.
— Valet, j'ai trois filles à marier. Je suis vieux, et je ne veux plus être roi. Quand tu auras uni
a$2 IBS BELLES PERSÉCUTÉES
de pétrir, va me quérir le notaire. Je veux me réduire à une pension, et partager mon bien entre mes trois filles.
— Maître, à votre place je ne ferais pas cela.
— Pourquoi, valet?
— Maître, celui qui n'a plus rien est bien vite méprisé. A votre place, je garderais ma terre, et je doterais mes filles raisonnablement, le jour de leur mariage.
— Valet, mes filles m'aiment. Je ne crains rien.
— Maître, mettez-les à l'épreuve, avant de vous décider. »
Le roi monta dans sa chambre, et commanda qu'on y fit venir ses trois filles.
« — M'aimes-tu ? dit-il à l'aînée.
— Père, je vous aime plus que tout au monde.
— Bien. Et toi, ma cadette, m'aimes-tu?
— Père, je vous aime plus que tout au monde.
— Bien. Et toi, ma dernière, m'aimes-tu ?
r — Père, je vous aime autant que vous aimes
le sel.
— Méchante langue I Tu insultes ton père.
I Rentre dans ta chambre* et attends-y que j'aie
F décidé ce qu'il faut faire- de' toi. »
La fille dernière -rentra dans sa chambre. Alors, ses deux sœurs dirent à leur père :
« — Notre sœur vous a insulté» EUe mérite la mort.
— Mes allés elle mourra. Mais vous autres»
vous m'aimez» et vous ne tarderez pas à recevoir votre récompense. Attendez-moi ici. »
Le roi redescendit au fournil, où le valet pétrissait toujours, et lui conta ce qui venait de se passer.
« — Maintenant, valet, l'épreuve est faite. Va me quérir le notaire, pour qu'il partage ma terre entre mes deux filles aînées, et le bourreau pour qu'il fasse mourir ma dernière.
— Maître, les paroles sont des femelles; mais les actes sont des mâles. Votre épreuve n'est pas bonne. A votre place, je jugerais mes filles sur ce qu'elles feront, et non pas sur ce qu'elles ont dit.
— Tais-toi, valet. Tu ne sais pas ce que tu dis. Tais-toi, ou je t'assomme de coups de bâton. »
Quand le valet vit le roi brandir son bâton, il fit semblant de changer d'avis.
« — Eh bien, maître, j'ai tort. Vous parlez comme un livre. Faites à votre volonté. Je vais aller quérir le notaire, et je veux servir moi-même de bourreau à votre dernière fille. Je la mènerai dans un bois, je la tuerai, et je vous rapporterai sa langue.
— Tu vois bien, valet, que tu es de mon avis. Va-t-en d'abord quérir le notaire. »
Donc le valet alla quérir le notaire. Le roi
maria ses deux filles aînées sur-le-champ, et donna la moitié de sa terre à chacune d'elles.
— « Notaire, dit-il, je me réserve, pendant toute ma vie, d'aller vivre six mois chez ma fille aînée, et six mois chez la seconde. Ne manque pas de marquer cela sur ton papier. »
Mais le notaire était une grande canaille, qui fut condamné, la même année, aux galères pour le restant de sa vie. Il avait reçu secrètement de l'argent des deux filles aînées, et il ne marqua pas sur son papier ce que le roi s'était réservé.
« — Maître, dit le valet, Dieu veuille que ce qui est fait soit bien fait. Maintenant, je vais mener votre dernière fille dans un bois, pour lui faire passer le goût du pain, et vous rapporter sa langue.
— Pars, valet. Quand tu seras revenu, je te récompenserai. »
Le valet alla chercher une chaîne, et la passa au cou de la pauvre fille. Cela fait, il prit son sabre, et siffla sa chienne.
« — Allons, insolente 1 Allons, malheureuse ! Tu n'as pas longtemps à vivre. Recommande ton âme au Bon Dieu, à la sainte Vierge Marie et aux saints. »
Ainsi cria le valet, tant qu'il fut à môme d'être entendu par le roi. Mais dans le bois, ce fut autre chose.
ce — Demoiselle, n'ayez pas peur. J'ai fait tout ceci pour vous sauver du bourreau. Vos chemises et vos plus belles hardes sont dans ma besace. J'y ai mis aussi des habits de paysanne que vous allez revêtir tout de suite. Avant de me louer comme valet chez votre père, j'ai servi dans le château d'un autre roi. Sa femme ne me refusera pas de vous prendre, comme gardeuse de dindons. Là, vous serez bien cachée. »
En effet, le valet -amena la fille du roi dans ce château. La reine la prit à son service, comme gardeuse de dindons, et lui donna son logement dans une chambrette, sous un escalier. Cela fait, le valet revint chez son maître. En traversant le bois, il tira son sabre, tua sa chienne, , et lui arracha la langue. /
« — Maître, j'ai tué votre fille, et je vous rapporte sa langue.
— Valet, je suis content de toi. Voilà cent louis d'or pour ta peine.
— Cent louis d'or, maître ! Ce n'est pas assez pour un pareil travail.
— Eh bien, valet, en voilà cent autres.
— Et vous, mesdames, ne me donnerez-vous rien, pour avoir tué votre sœur, et pour vous avoir rapporté sa langue ?
— Valet, nous te donnerons chacune autant que notre père.
— Merci, maître. Merci) mesdames. »
Le lendemain, les deux filles aînées appelèrent chacune son mari» et s'en allèrent trouver le roi;
« — Père, vous n'êtes plus ici chez vous. La partie droite de ce château appartient à votre fille* aînée, et la gauche à la cadette. Allez-vous-en;
— Méchantes filles, vous me payez mal tout le bien que je vous ai fait. M'en aller, je ne veux pas. Le papier du notaire me donne droit, pendant toute ma vie, d'aller vivre six mois chez ma fille aînée, et six mois chez la cadette.
~- « Parle papier. Tais-toi langue (i). » — • Le notaire n'a pas marqué cela sur son papier.
— Le notaire est aussi canaille que vous.
— Allons, leste ! Dehors, ou gare les chiens. a Le pauvre roi sortit du château. Sur le pas dé
la porte, il rencontra le valet.
— « Où allez- vous, maître?
— Je m'en vais à la volonté de Dieu. Ce château n'est plus le mien. Mes filles et mes gendres m'en ont chassé. Valet, pourquoi m'as-tu si mal conseillé, quand je voulais partager ma terre entre mes filles ?
— Maître, jfe vous ai dit : fc Éprouvez-les. » Vous avez cru aux paroles qui sont des femelles,
(i) Proverbe gascon, usité quand on invoque des actes écrits.
tandis que les actes sont des mâles, et vous avez agi à votre tête. Mais ce qui est fait est fait, et le regret ne sert de rien. Attendez-moi là. Je reviens. Nous allons partir ensemble. Je veux toujours être votre valet.
— Valet, reste ici, pour ton bien. Je n'ai plus de quoi te payer, ni de quoi te nourrir.
— Maître je vous servirai pour rien, et j'ai de quoi vivre pour nous deux.
— Valet, comme tu voudras. »
Le valet entra dans le château, et revint un moment après, avec une besace pleine sur le dos.
— « Allons, partons. »
Au bout de sept jours de voyage, ils arrivèrent dans un pays, où ils trouvèrent en vente une petite métairie, avec une maison de maître. Le valet l'acheta, et la paya comptant avec l'argent volé, et avec les louis d'or qu'il avait reçus pour sa peine, quand on croyait qu'il avait fait mourir la dernière fille du roi.
— « Maître, cette petite métairie est la vôtre. Buvez, mangez, chassez, promenez-vous, tandis que je travaillerai les champs et les vignes.
— Merci, valet. Il y a force maîtres qui ne te valent pas. »
Pendant que tout cela se passait, la dernière fille, que son père croyait morte, demeurait tou. jours, comme gardeuse de dindons, dans le châ-
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teau du roi où le valet l'avait placée. Ce roi avait un fils si fort, si hardi, si beau garçon, que toutes les filles du pays en tombaient amoureuses. La gardeuse de dindons fit comme les autres; mais il ne la regardait même pas.
— « Mal appris, pensait-elle souvent, je te forcerai bien à me regarder. »
Le temps du carnaval arriva. Chaque soir, aprcs souper, le fils du roi s'habillait de neuf, et montait à cheval, pour s'en aller danser, jusqu'au lendemain matin, dans les châteaux du voisinage. Que fit la gardeuse de dindons? Pendant la veillée, elle se dit malade, et fit semblant d'aller se coucher. Mais elle descendit secrètement à l'écurie, sella et brida un cheval, et lui donna double picotin d'avoine. Ensuite, elle remonta dans sa chambre, ouvrit la besace où étaient les hardes qu'elle avait rapportées de chez son père. Cela fait, elle se peigna, avec un peigne d'or, se chaussa de bas blancs, et de petits souliers rouges en maroquin de Flandre, mit une belle robe couleur du ciel, redescendit à l'écurie, sauta sur son cheval, et partit au galop pour le château où le fils du roi s'en était allé danser.
Quand elle entra dans le bai, les joueurs de vielle et de violon cessèrent de jouer, les danseurs de danser, et tous les invités disaient :
— « Quelle est cette belle demoiselle? »
Enfin, les joueurs de vielle et de violon recommencèrent leur musique, et le fils du roi prit la jeune fille par la main, pour la mener à la danse. Mais, au premier coup de minuit, elle laissa son danseur en plan, sauta sur son cheval, et repartit au galop.
Le lendemain, elle s'en alla garder les dindons, comme de coutume, et le fils du roi, qui la rencontra, en allant à la chasse, pensa :
— « C'est étonnant comme cette jeune paysanne ressemble à la belle demoiselle que j'ai vue au bal, la nuit passée. »
Le soir même, après souper, il s'habilla de neuf, monta à cheval, et partit encore pour le bal. Que fit alors la gardeuse de dindons ? Pendant la veillée, elle se dit malade, et fit semblant d'aller se coucher. Mais elle descendit secrètement à l'écurie, sella et brida un cheval, et lui donna double picotin d'avoine. Ensuite, elle remonta dans sa chambre, et ouvrit la besace où étaient les hardes qu'elle avait rapportées de chez son père. Cela fait, elle se peigna, avec un peigne d'or, se chaussa de bas blancs, et de petits souliers en maroquin de Flandre, mit une robe couleur de la lune, redescendit à l'écurie, sauta sur son cheval, et partit au galop pour le château où le fils du roi était allé danser.
Quand elle entra dans le bai, les joueurs de
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vielle et de violon cessèrent de jouer, les danseurs de danser, et tous les invités disaient :
— « Quelle est cette belle demoiselle ? »
Enfin, les joueurs de vielle et de violon recommencèrent leur musique, et le fils du roi prit la jeune fille par la main, pour la mener à la danse. Mais, au premier coup de minuit, elle laissa son danseur en plan, sauta sur son cheval et repartit au galop. Le lendemain, elle s'en alla garder les dindons, comme de coutume; et le fils du roi qui la rencontra, en allant à la chasse, pensa:.
— « C'est étonnant comme cette jeune paysanne ressemble à la belle demoiselle que j'ai vue au bal la nuit passée. »
Le soir même, après souper il s'habilla de neuf, monta à cheval, et partit encore pour le bal. Que fit alors la gardeuse de dindons ? Pendant la veillée, elle se dit malade, et fit semblant d'aller se coucher. Mais elle descendit secrètement à l'écurie, sella et brida un cheval, et lui donna double picotin d'avoine. Ensuite, elle remonta dans sa chambre, et ouvrit la besace où étaient les hardes qu'elle avait rapportées de chez son père. Cela fait, elle se peigna avec un peigne d'or, se chaussa de bas blancs, et de petits souliers rouges en maroquin de Flandre, mit une robe couleur du soleil, redescendit à l'écurie, sauta sur
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son cheval, et partit au galop pour le château où le fils du roi s'en était allé danser.
Quand elle entra dans le bal, les joueurs de vielle et de violon cessèrent de jouer, les danseurs de danser, et tous les invités disaient :
— « Quelle est cette belle demoiselle? »
Enfin, les joueurs de vielle et de violon recommencèrent leur musique, et le fils du roi prit la jeune fille par la main pour la mener à la danse. Mais, au premier coup de minuit, elle laissa son danseur en plan, sauta sur son cheval, et repartit au galop. En s'échappant, elle perdit, dans le bal, son petit soulier rouge du pied droit.
Depuis le premier jour où la jeune fille avait paru dans le bal, le fils du roi en était devenu si amoureux, si amoureux, qu'il en avait perdu le boire et le manger. Il ramassa le petit soulier rouge, et le fit essayer aux demoiselles du bal. Mais toutes avaient le pied trop grand pour le chausser. Alors, il mit le petit soulier rouge dans sa poche, et s'en revint au château de son père.
— « Père, je suis tombé amoureux d'une jeune fille qui a perdu ce petit soulier rouge dans le bal. Si vous ne me la donnez pas en mariage, vous serez cause d'un grand malheur. Je m'en irai loin, bien loin, me rendre moine, dans un pays d'où je ne reviendrai jamais, jamais.
— Mon fils, je ne veux pas que tu te rendes