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moine. Dis-moi où cette jeune fille demeure, et nous monterons tous deux à cheval, pour aller la demander en mariage à son père.
— Père, je ne sais pas où elle demeure.
— Eh bien, va me chercher le tambour de la commune. »
Le jeune homme obéit.
— « Tambour, voici cent pistoles. Va-t-en crier partout que la demoiselle qui pourra chausser ce petit soulier rouge sera la femme de mon fils. »
Le tambour partit, et cria partout, comme il en avait reçu Tordre. Pendant trois jours, le château du roi fut plein de demoiselles, qui venaient pour essayer le petit soulier rouge. Mais aucune ne pouvait le chausser. La gardeuse de dindons les regardait faire, et riait de tout son cœur.
— « A ton tour, gardeuse de dindons, dit le fils du roi.
— Vous n'y pensez pas, monsieur. Je ne suis qu'une pauvre petite paysanne. Comment voulezvous que je fasse ce que n'ont pu faire toutes ces belles demoiselles ?
— Allons 1 Allons! criaient les demoiselles.
Faites approcher cette insolente qui se moquait de nous tout-à-l'heure. Si elle ne peut chausser le petit soulier rouge, qu'elle soit fouettée jusqu'au sang. »
La gardeuse de dindons s'approcha, en faisant
semblant d'avoir peur et de pleurer. Du premier .coup, elle chaussa le petit soulier rouge.
— « Et maintenant, dit -elle, attendez-moi tous. »
Elle alla s'enfermer dans sa chambrette, et revint, un moment après, chaussée de rouge des deux pieds, vêtue de sa robe couleur du soleil.
— « Mie, dit le roi, il faut que tu épouses mon fils.
— Tloi, je l'épouserai quand il aura le consentement de mon père. En attendant, je veux toujours garder vos dindons. »
Alors, le roi et son fils se trouvèrent bien embarrassés.
Pendant que tout cela se passait, l'autre roi, chassé par ses deux filles, demeurait toujours, avec son valet, dans sa petite métairie. Vingt fois par jour, il disait :
— « Mes deux filles aînées sont des carognes, •et mes gendres de mauvais sujets. Si j'avais ma dernière enfant, elle me tiendrait compagnie, tout en me filant des chemises, et en rapiéçant mes habits. Valet, pourquoi l'as- tu tuée? Pourquoi m'as-tu rapporté sa langue ?
— Maître, c'est vous qui me l'avez commandé.
— Alors, valet, j'ai eu tort de te le commander. Toi, tu as eu tort de m'obéir.
— Excusez, maître. Je n'ai pas eu tort, parce
que je ne vous ai pas obéi. Votre dernière fille n'est pas morte. Je l'ai placée dans le château d'un autre roi, comme gardeuse de dindons. Ce que vous avez pris pour sa langue, était la langue de ma chienne.
— Tant mieux, valet. Nous allons partir sur-lechamp, pour chercher la pauvrette, et la ramener ici. »
Ils partirent tous deux sur-le-champ, et sept jours après ils arrivèrent au château du roi.
— « Bonjour, roi.
— Bonjour mes amis. Qu'y a-t-il pour votre service ?
— Roi, j'ai été roi moi-même, et j'avais un château aussi beau que le tien. Mes deux filles aînées m'ont chassé, et ma dernière est chez toi, comme gardeuse de dindons. Il faut que tu me la rendes.
— Mon ami, je ne peux pas. Mon fils est tombé amoureux de ta fille, au point qu'il en a perdu le boire et le manger. Je te la demande en mariage pour lui.
— Roi, fais venir ma fille, pour qu'elle parle librement. Je ne veux pas la marier par force. »
On alla chercher la gardeuse de dindons.
— « Bonjour père, et la compagnie.
— Bonjour, ma fille. Parle librement. Veux-tu épouser ce jeune homme. »
Le jeune homme était blanc comme farine, et tremblait comme une queue de vache.
— « Ma fille, parle librement.
— Père, j'épouserai ce jeune homme préférablement à tout autre. Mais je veux auparavant que son père et lui vous aident à reprendre le château d'où vous ont chassé mes sceurs'aînées. »
Alors, le roi et son fils firent assembler aussitôt tous les hommes du pays, et les armèrent de sabres et de fusils. Tout ce monde se mit en chemin pendant la nuit, et se rendit maître du château des deux sœurs aînées, qui ne s'attendaient à rien. Ces deux carognes furent pendues avec leurs maris, et leurs corps ne furent pas portés en terre sainte. On les abandonna dans un champ, et les chiens, les corbeaux et les pies, les rongèrent jusqu'aux os.
Voilà ce qui fut fait. Alors, le roi dit au père de la gardeuse de dindons :
— « Mon ami, reprends ton château, et redeviens roi comme au temps passé. Maintenant, il faut songer à la noce de mon fils et de ta fille. »
Jamais les gens du pays ne virent une si belle noce. Cent foudres de vin vieux furent mis en perce. On tua je ne sais combien de veaux et de moutons. Pendant trois jours et trois nuits, cent femmes furent occupées, nuit et jour, à plumer les dindons, les chapons et les canards. Mangeait
et buvait qui voulait. Le valet, tout habillé de neuf, et luisant comme un calice, se tenait debout, derrière la chaise de la mariée, et ne la laissait manquer de rien.
— « Valet, lui dit son maître, c'est la dernière fois que tu sers à table. Je veux te marier aujourd'hui même.
— Maître, vous êtes bien honnête.
— Valet, nous ne manquons pas ici de jolies filles. Choisis celle que tu voudras. »
Le valet choisit une fille jolie comme le jour, et sage comme une image.
— « Maître, voici ma femme.
— Valet, je veux l'embrasser. Maintenant, mettez-vous tous deux à table avec nous, et ne vous laissez manquer de rien. Le curé vous mariera demain matin. Je veux être ton parrain. Ma fille sera ta marraine. (1) »
(x) Dictée par Marianne Bense, du Passage-d'Agen (Lot-et- Garonne).