‹ Contes populaires de la Gascogne (volume 3)Chapitre 57 sur 60 · LE BATARD · texte numérisé non relu

LE BATARD

|L y avait, autrefois, à Sainte-Radegonde (i ), un enfant qu'on appelait le Bâtard, parce qu'il n'avait jamais connu ni son père ni sa mère. Cet enfant gagnait sa pauvre vie à garder les brebis, dans le bois de Réjaumont (2).

Un jour d'été, le Bâtard gardait au bois, comme de coutume. Il était midi. Le soleil rayonnait, et l'enfant dormait un moment, couché au pied d'un vieux chêne. Tout-à-coup, il entendit des cris terribles, et se réveilla. C'était un grand aigle qui venait du côté de la Montagne (3), et qui

(1) Commune du canton de Fleurance (Gers).

(2) Bois situé dans la commune de Réjaumont, canton de Fleurance (Gers).

(3) Les Pyrénées.

volait aussi vite que le vent. Le grand aigle vint se jucher à la cime du vieux chêne.

— « Bâtard, Bâtard, le bien nommé, écoute, écoute. Ta mère est morte, et tu ne la verras jamais, jamais. Elle est morte, après avoir longtemps pleuré son péché. Maintenant, elle est avec le Bon Dieu. Ton père est le roi de France, et la preuve de ce que je te dis est écrite dans ta bouche. Si, avant le moment manqué, tu viens à montrer ta langue à tout autre qu'à ton père, qui doit la voir le premier, le fils du roi de France et sa mère le sauront, et ils te feront mourir. Quand il sera temps de faire ta première communion, attends de trouver un prêtre mort, qui te confessera, qui te donnera l'hostie, et qui ne pourra dire à personne ce qu'il aura vu et entendu. Si tu fais ce que je Je commande, tu seras roi après ton père. Mais tu n'es pas à la fin de tes épreuves, et rien ne te sera donné que tu ne l'aies cent fois gagné. »

Alors, le grand aigle repartit, en criant, du côté de la Montagne, et il ne revint jamais, jamais:

Depuis ce moment, le Bâtard songea nuit et jour à ce qu'il avait vu et entendu. Jamais le curé de la paroisse ne put le décider à faire sa première communion. Pourtant le Bâtard était bien vu de tout le monde, car il était dévot comme un prêtre,

fort comme une paire de bœufs, et toujours prêt à faire service à chacun.

Quand le Bâtard eut vingt ans sonnés, il partit, un dimanche matin, pour entendre la grand' messe à l'église de La Sauvetat (i). A cette messe, se trouvait une demoiselle de quinze ans, belle comme le jour, et honnête comme l'or. C'était la fille d'un noble, qui demeurait au château de Sérillac (2). Aussitôt, le Bâtard tomba amoureux fou de la demoiselle; et, le soir, il ne la quitta pas des yeux, pendant toutes les vêpres. Comme elle sortait de l'église, avec ses parents, le Bâtard regarda partout s'il n'y avait pas quelque galant, pour le tuer comme un chien. Par bonheur, il n'y en avait aucun. Alors, le Bâtard pensa :

— « Il faut que cette demoiselle soit ta femme. Autrement, tu es capable de faire de grands malheurs. »

Cela pensé, il attendit que le -noble et les siens fussent rentrés à Sérillac, et vint frapper à la porte du château.

— «Bonsoir, noble.

—Tfcmsoir, Bâtard. Qu'es-tu venu faire ici ?

(1) Bourg du canton de Fleurance (Gers), (a) Château situé sur le territoire de la commune d» Sauvetat, canton de Fleurance (Gers). '

— Noble, je veux te parler à: part. *

Les gens du château sortirent de la chambre, et les laissèrent tous deux seuls.

— « Noble, il faut que ta demoiselle, soit ma femme. Autrement, je suis capable de taire de grands malheurs.

— Bâtard, tu auras ma fille à deux conditions. Prouve-moi que tu es noble. Prouve-moi que tu es riche. Je n'ai rien à compter â ma fille, et je ne veux pas marier la faim et la soif.

— Noble, je suis d'un sang plus grand que le tien; et je te l'aurais vite prouvé, s'il ne m'était commandé de me taire. Riche, je vais travailler â le devenir. En attendant, dis aux galants, de s'écarter de ta fille. Autrement, je suis capable de faire de grands malheurs. «

Le Bâtard salua le noble, et sortit. Comme il traversait un petit bois, devant le château, il rencontra la demoiselle.

— a Bonsoir, demoiselle.

— Bonsoir, Bâtard. J'étais derrière la porte de la chambre, quand tu es venu me demander en mariage. Bâtard, je ne veux pas d'autre homme que toi .Va ('engager au service du roi de France, et gagnes-y vite assez de bien pour nous faire vivre tous deux avec nos enfants. Si tu reviens, compte sur moi comme sur toi. Si tu meurs, je me rendrai religieuse. dans un couvent, et je

prierai Dieu pour ton. âme,, jusqu'à ce qu'on me porte au cimetière. »

Le Bâtard salua la demoiselle, et partit. Tout en niant son chemin, il pensait :

— « Voilà une brave demoiselle. Si j'en fais ma femme, je ne serai pas à plaindre. »

Aussitôt, il alla s'engager au service du roi de France, et partit en pays étranger, pour combattre les ennemis. Au bout de trois ans, le général lui dit, devant tous ses camarades :

— « Bâtard, il n'y a pas, dans toute l'armée, un soldat fort et hardi comme toi. Je te fais capitaine.

— Merci, général* Mais il me faut encore autre chose.

— Parle, Bâtard.

— Général, je meurs de peine, en pensant à ma maîtresse, que j'ai laissée depuis trois ans au pays. Donnez-moi cent jours de congé, pour aller la voir.

— Bâtard, pars, et reviens au temps promis. » Le Bâtard salua le général, et revint en France.

En arrivant dans une ville, il aperçut force gens faisant le rond, autour d'un homme qui battait le tambour.

— ce Ran plan plan ran plan plan ran plan plan. Vous êtes prévenus tous, de la part du roi de France, qu'il vient de perdre son fils, et que

tout le peuple doit prendre le deuil. Pourtant, le roi de France a encore un bâtard, qui s'en est allé on ne sait où. Ce bâtard ne sera reconnu pour héritier de son père que lorsqu'il aura tranché le vent en deux, et prouvé qu'il est de sang

— Boni pensa le Bâtard, Le grand aigle ne m'a pas menti. »

Aussitôt, il se remit en route, marchant nuit et jour, pour revoir plus tôt la demoiselle. Enfin, le soir de la Toussaint, il arriva tout proche de son pays. Par malheur, il faisait déjà noir, et d'épaisses brumes couvraient toute la campagne. Le Bâtard perdit son chemin, et il le chercha longtemps, longtemps, sans jamais rencontrer ni une maison ni un homme. A minuit, il arriva devant la porte d'un cimetière perdu dans les champs, avec une église au milieu. Celait l'église de La Roumiouac, qui appartenait aux Maltais (i).

— a Bon I pensa le Bâtard. Voici du moins un

Il entra sans peur ni crainte. L'autel était préparé, et les cierges allumés, comme pour dire la messe. Pourtant, il n'y avait personne dans l'église. Enfin, une pierre du pavé se leva. Un

(0 Celte egliu ippuneniit, en effet, » l'ordre de Malte.

vieux prêtre mort sortit de terre, avec l'aube et la chasuble, et s'avança jusqu'au pied de l'autel.

— « Y a-t-il ici quelqu'un pour me servir la messe?

— Il y a moi, dit le Bâtard.

— Mon ami, il y a bien longtemps que je t'attendais. Quand j'étais vivant, une veuve me donna l'argent de cent messes, à l'intention de son pauvre mari. J'en avais une encore à dire» quand je suis mort. Voilà pourquoi Notre-Seigneur m'a condamné à n'entrer en paradis que lorsque je serais quitte. Depuis trois cents ans, je me lève chaque nuit, et j'appelle un clerc. Enfin, il en est venu un, et bientôt je serai tiré du purgatoire. Mon ami, confesse-toi, et sers-moi la messe. Ainsi, tu gagneras la communion. »

Le Bâtard s'agenouilla, se confessa, et servit la messe. Au moment de lui donner la communion, le vieux prêtre mort regarda la langue de son clerc, et se troubla. Pourtant, il continua jusqu'au dernier évangile. Cela fait, il dit au Bâtard :

— « Mon ami, tu as une fleur-de-lys d'or marquée sur ta langue. C'est la preuve que tu es du sang des rois de France. Le jour viendra, sans tarder, où tu seras roi toi-même; mais tu n'es pas au bout de tes épreuves. Adieu. Tu trouveras, cachée derrière cet autel, une vieille épée de chevalier maltais, qui n'a pas sa pareille

pour tuer les ennemis. Moi, je m'en vais en paradis, et j'y prierai le Bon Dieu de te payer le service que tu m'as fait. »

Le vieux prêtre mort rentra sous terre, la pierre retomba, les cierges s'éteignirent, et le Bâtard demeura seul dans l'église, jusqu'à la pointe de l'aube. Alors, il prit, derrière l'autel, la vieille épée de chevalier maltais, et s'en alla frapper à la porte du château de Sérillac.

— « Bonjour, noble.

— Bonjour, Bâtard.

— Noble, j'arrive de la guerre, et je suis capitaine. Maintenant me voilà riche. Bientôt tu auras la preuve que je suis d'un sang plus grand que le tien ; mais à présent, il m'est commandé de me taire. Garde?moi toujours ta fille, et dis aux galants de s'écarter d'elle. Autrement, je suis capable de faire de grands malheurs.

— Bâtard, je ferai mon possible pour te contenter. »

Le Bâtard salua le noble et sortit. Comme il traversait un petit bois, devant le château, il rencontra la demoiselle.

— « Bonjour, demoiselle.

— Bonjour, Bâtard. J'étais darrière la porte de la chambre, quand tu es venu parler à mon père, et je ne veux pas d'autre -homme que toi. Retourne-t-en an service du Toi de France. Tu as

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maintenant assez de bien pour nous faire vivre tous deux avec nos enfants. En attendant que tu prouves que tu es noble, j'attendrai tant que le Bon Dieu voudra. Si tu reviens, compte sur moi comme sur toi. Si tu meurs, je me rendrai religieuse dans an couvent, et je prierai Dieu pour ton âme, jusqu'à ce qu'on me porte au cime-

Le Bâtard salua la demoiselle, et partit. Tout on filant son chemin, il pensait :

— « Voilà une brave demoiselle. Si f en fais ma femme, je ne serai pas à plaindre. »

Après sept jours de voyage, le Bâtard arriva, vers le coucher du soleil, devant la porte d'un grand château.

— « Mon ami, dit-il à tm passant, quel est le maître de ce château. Mon cheval «st essoufflé. Je veux demander ici le logement pour la nuit.

— Gardez-vous-en bien, monsieur. Ce château est mal habité. Jusqu'à présent, tous ceux qui y sort entrés n'en sont jamais revenus.

— Merci, mon ami. Je n'ai peur de. personne, 4t je veux prendre ici le logement pour la nuit.

— Que le Bon Dieu vous garde, monsieur. y> Le Bâtard entra sans peur ni crainte, et fouilla

tout le château, depuis la cave jusqu'au grenier, sans trouver ni matoes m valets. Pourtant un grand feu brûlait dans la cheminée de la grand'-

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