‹ Contes populaires de la Gascogne (volume 3)Chapitre 58 sur 60 · PÉRILLEUSES · texte numérisé non relu

PÉRILLEUSES

salle. La table était mise, et le pain, le vin et la viande n'y manquaient pas.

Le Bâtard s'attabla donc, et but et mangea jusqu'à ce qu'il fût repu. Alors, il s'alla coucher dans un bon lit, en prenant garde de laisser brûler la lumière, et de poser à son côté la vieille épée de chevalier maltais qu'il avait trouvée, la nuit de la Toussaint, derrière l'autel de l'église de La Roumiouac.

Le dernier coup de minuit sonné, le Bâtard regarda dans la chambre. Elle était pleine de petites créatures, qui étaient venues on ne sait comment, et qui demeuraient en repos, sans même remuer les lèvres ni les yeux. Tout à coup, il se fit un grand bruit dans la cheminée.

— « Bâtard, tomberons-nous, ou ne tomberons-nous pas ?

— Tombez, si vous voulez. Ne tombez pas, si cela vous plaît. Je m'en fous comme de vous.

Tâchez seulement de me laisser dormir en pais. »

Le Bâtard n'avait pas fini de parler, que cinq jambes gauches tombèrent de la cheminée dans la chambre. Les cinq jambes gauches dansaient en chantant :

— « Dansons le lundi. Dansons le lundi (i). b

AVENTURES PÉRILLEUSES 2QJ

Alors, cinq jambes droites tombèrent de la ]

cheminée dans la chambre. Les cinq jambes droites et les cinq jambes gauches dansaient en chantant :

— « Dansons le lundi. Dansons le lundi. Dansons le mardi. Dansons le mardi. »

Alors, cinq bras gauches tombèrent de la cheminée dans la chambre. Les cinq jambes gauches, ] les cinq jambes droites et les cinq bras gauches j dansaient en chantant : !

— « Dansons le lundi. Dansons le lundi. Dansons le mardi. Dansons le mardi. Dansons le j mercredi. Dansons le mercredi. » j

Alors, cinq bras droits tombèrent de la che- ] minée dans la chambre. Les cinq jambes gaulhes,

les cinq jambes droites, les cinq bras gauches et I

les cinq bras droits dansaient en chantant : j

— « Dansons le lundi. Dansons le lundi. Dan- ■ sons le mardi. Dansons le mardi. Dansons le

mercredi. Dansons le mercredi. Dansons le jeudi. Dansons le jeudi. »

Alors, cinq corps avec leurs têtes tombèrent de la cheminée dans la chambre. Aussitôt les jambes et les bras s'ajustèrent d'eux-mêmes à ces corps, et formèrent cinq hommes qui dansaient en chantant :

— « Dansons le lundi. Dansons le lundi. Dansons le mardi. Dansons le mardi. Dansons le

mercredi. Dansons le mercredi. Dansons le jeudi. Dansons le jeudi. Dansons le vendredi. Dansons le vendredi. »

Pendant que ces cinq hommes dansaient, les petites créatures qui remplissaient la chambre, et qui étaient venues on ne sait comment, se tenaient en repos, sans même remuer les lèvres ni les yeux. Le Bâtard crevait de rire, et regardait les cinq hommes qui dansaient en chantant :

— « Dansons le vendredi. Dansons le vendredi. »

Et toujours ils dansaient et chantaient ainsi, sans pouvoir nommer les deux autres jours de la -semaine. A la fin, le Bâtard impatienté sauta du lit, -et se mit à danser en chantant:

— « Dansons le samedi. Dansons le samedi.

Dansons le dimanche. Dansons le dimanche. »

Alors, les petites créatures qui remplissaient la chambre, et qui étaient venues on ne sait comment, se fondirent «n brame, et le "Bâtard ne vit plus que les cinq hommes, qui ne dansaient «et ne chantaient plus.

— « Bâtard, tu connais les sept jours de la semaine. Les cinq premiers sont pour les Corps sans âmes comme nous. Le samedi -est pour les juifs, et le dimanche pour les chrétiens. Reste .avec nons. Tu 'seras le maître ici. Tout le peuple -des Corps sanslmes t'obéira.

— Non. J'ai des affaires qui pressent, et je ne veux pas être roi du peuple des Corps sans âmes. Faites-vous baptiser. Le baptême vous fera chrétiens. Alors, vous fêterez le dimanche, et non pas le vendredi, qui est un jour de malheur. En attendant, faites de ce château un hôpital, pour les pauvres et les passants.

— Bâtard, nous t'obéirons en tout, et ceux que nous commandons feront comme nous. Pour te payer tes bons conseils, nous allons Renseigner les finesses de ceux qui ont le pouvoir de se changer en toutes sortes de choses.

— Avec plaisir, mes amis. »

Alors, les cinq hommes enseignèrent au Bâtard les finesses de ceux qui ont le pouvoir de se changer en toutes sortes de choses, et lui souhaitèrent bonne nuit. Cela fait, le Bâtard s'endormit jusqu'au matin, et se remit en route au soleil levant. Le soir du centième jour, il avait rejoint, «n pays étranger, l'armée du roi de France qui combattait les ennemis.

Le Bâtard alla trouver son général.

— « Bonsoir, général.

— Bonsoir, Bâtard. Tu es garçon de parole, <et tu fais bien de revenir. Depuis que tu es parti, les ennemis ont pris â leur service un homme qui a le pouvoir de se changer en toutes sortes de choses sept fois par nuit. Par ce moyen, il me tue

force soldats. Si cela continue, toute mon armée y passera. Te sens-tu capable de me débarrasser de ce rien qui vaille ?

— J'essaierai, général. »

Le même soir, le Bâtard prit sa vieille épée de chevalier maltais, et s'en alla tout seul faire sentinelle dans un grand bois. Jusqu'à minuit, il ne vit ni n'entendit rien. Le dernier coup de minuit sonné, le Bâtard vit venir à lui l'homme qui avait le pouvoir de se changer en toutes sortes de choses sept fois par nuit. Aussitôt, l'homme se changea en chien.

Mais le Bâtard se méfiait, et il attendit sans peur ni crainte. Alors, l'homme se changea en hibou.

Mais le Bâtard se méfiait, et il attendit sans peur ni crainte. Alors, l'homme se changea en ver luisant.

Mais le Bâtard se méfiait, et il attendit sans peur ni crainte. Alors, l'homme se changea en feuille sèche.

Mais le Bâtard se méfiait, et il attendit sans peur ni crainte. Alors, l'homme se changea en brume.

Mais le Bâtard se méfiait, et il attendit sans peur ni crainte. Alors, l'homme se changea en bruit de cloche qui sonne l'agonie.

Mais le Bâtard se méfiait, et il attendit sans

peur ni crainte. Alors, l'homme pensa qu'il n'avait plus, pour cette nuit-là, qu'une seule fois à changer de forme, et il attendit longtemps, avant de prendre son parti. Enfin, il se changea en vent, et s'élança sur la sentinelle.

Mais le Bâtard se méfiait, et il attendit sans peur ni crainte. D'un seul coup de sa vieille épée de chevalier maltais, il trancha le vent en deux, et l'homme tomba par terre en deux morceaux.

— « Bon ! pensa le Bâtard. Le grand aigle ne m'avait pas menti. Maintenant, je puis me présenter devant mon père, le roi de France. »

Alors, il alla trouver le général.

— « Bonjour, général. J'ai fait passer le goût du pain à l'homme qui avait le pouvoir de se changer en toutes sortes de choses sept fois par nuit.

— Merci, Bâtard. Maintenant, la guerre sera bientôt finie, et nous pourrons tous retourner au pays. Dis-moi, Bâtard, en quoi l'homme s'était-il changé, quand tu lui as fait passer le goût du pain?

— Général, il s'était changé en vent, et je l'ai tranché en deux.

— Tu as tranché le vent en deux ! Vite, montre- moi ta langue.

— Général, vous ne verrez pas ma langue.

Pour cela, je ne vous dois pas obéissance.

— C'est vrai. Jure-moi du moins que tu as fait ta première communion, et que ta langue a été vue par le prêtre qui t'a donné l'hostie consacrée.

— Général, je vous le jure par mon âme.

— C'est bien. Attends-moi ici, jusqu'à ce que je. revienne. »

Le général sortit, et revint un moment après.

— « Bâtard, tu vas monter à cheval. Voici une lettre pour le roi de France, et tu la lui donneras toi-même. Si tu l'ouvres, pour la lire, il t'arrivera de grands malheurs.

— Général, vous serez obéi.

— Bon voyage, Bâtard. »

Le Bâtard prit la lettre, et sauta sur son cheval. Sept jours après il était devant le roi de France.

— « Bonjour, roi de France. Voici une lettre de mon général, qui commande votre armée en pays étranger. »

Le roi de France prit la lettre, et la lut d'un bout à l'autre. Alors, il devint pâle comme la mort.

— « Bâtard, ton général me mande que tu as tranché en deux un homme qui avait le pouvoir de se changer en toutes sortes de choses sept fois par nuit, et qui s'était changé en vent.

— Roi de France, mon général vous a mandé la vérité.

— Vite, Bâtard, tire la langue. »

Le Bâtard tira la langue, et montra la fleur-delys d'or.

— « Tu es mon fils ! Tu es mon fils ! Il y a bien longtemps que je t'attendais. Je suis content d'être le père d'un homme fort et hardi comme, toi. Vite, dis-moi ce que tu veux, en paiement du service que tu m'as fait.

— Roi de France, j'ai promis mariage à une demoiselle belle comme le jour et honnête comme l'or. C'est la fille d'un noble du château de Sérillac. Si vous ne me la donnez pas pour femme, vous serez cause d'un grand malheur. Je m'en irai loin, bien loin, en pays étranger, me rendre moine dans un couvent, et je ne reviendrai jamais, jamais.

— Bâtard, je ne veux pas que tu te rendes moine. Ici, tout le monde a besoin de toi. Je suis trop vieux pour rester roi plus longtemps. C'est toi dorénavant qui commanderas à ma place. Je te donne un mois pour aller épouser ta maîtresse et l'amener ici. Pars, et ne manque pas de revenir au temps marqué.

— Merci, roi de France. »

Le Bâtard partit aussitôt, pour épouser la demoiselle, et il revint avec elle au temps marqué. Le roi de France fut bien aise de les voir tous deux. Il commanda de grandes fêtes dans

tout le pays, et fit faire force aumônes. Le Bâtard devint roi à la place de son père, et il vécut longtemps avec sa femme, craint et aimé de tout le monde (i).

(ï) Ma grand'mére paternelle, Marie de Lacaze, de Réjaumont, canton de Fleurance (Gers), m'a souvent récité ce conte dans mon enfance. Néanmoins, je me défie de l'exactitude de mes souvenirs, et je n'en consigne ici que ce qui a trait à des particularités locales (Sainte-Radegonde ; le bois de Réjaumont ; La Sanvetat ; le château de Sérillac), que je n'ai pas retrouvés dans la bouche des autres narrateurs, qui sont : le vieux Cazaux, et Françoise Lalanne, tous deux de Lectoure, et Bernarde Dubarry, de Bajonnette, canton de Fleurance (Gers).

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