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LE CONTE POPULAIRE

Att dessous des philosophes et des poëtes d'une individualité puissante, qui devancent leur siècle et ouvrent h l'humanité la voie du progrès intellectuel, on voit à toutes les époques et chez tous les peuples, une foule d'écrivains de talent, mais dépourvus de l'initiative du génie, qui ne découvrent rien de considérable eux-mêmes, et se contentent d'êlre les traducteurs des pensées, des opinions gêné-

raies de leur époque ; ils concourent au progrès, mais ils ne le font pas ; cette haute mission incombe à ces grands et rares esprits, véritables messagers de la Providence, dont le nom seul est un symbole et que l'humanité entoure de son culte.

Toute nation, prise à chaque moment de son existence, offre un courant d'idées qui entratne les penseurs de second ordre. Attentifs à percevoir tous les murmures, à s'assimiler toutes les émanations intellectuelles qui bruissent ou s'élèvent autour d'eux, ils se font une propriété personnelle des pensées qui sont un peu à tout le monde; ils les traduisent sous le titre de chronique ou de roman, de dissertation ou depoëme; ils donnent aux opinions un peu vagues de leur temps la netteté, l'élégance du style ; toutes les conditions nécessaires, en un mot, pour qu'elles se généralisent dans les esprits s'y établissent et s'y développent... Certains d'entre eux même ne prennent à la tradition que des œuvres toutes faites, auxquelles le peuple a imposé la forme précise, arrêtée, du proverbe, de l'apologue, du conte, et qui jouissent déjà de la sanction de la popularité. Ces modestes compilateurs réunissent ces productions philosophiques et littéraires de la foule ; ils en deviennent simplement les éditeurs, et leurs livres, espèces d'albums aux mille auieurs anonymes, n'en occupent pas moins une

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place ooBsidéroble dans la littérattire... I(s traversent l^s $ièc|es, les révolutions politiques et morales, feparaissant toujours jeunes, toujours nouveaux, car ils portent en eni^ le gerioe le plus pur de la sagesse humaine, contrèlée, corrigée par les générations.

Les œuvres de ce genre sont nombreuses et eélèbres, nous n'aurons qu'à les nommer. Ésope leur ouvre la marohe, ses fables ne sont autre chose que le recueil des adages philosophiques de la Gràce, arrangés par d^obseurs rapsodes de village. Esclaves et soldats, écoliers et mères de famille, ilotes et rhéteurs, tous ont travaillé à ce choix de préceptes en action. Phèdre répète chez les Romains ce qu'Ésope avait si heureusement accompli chez les Grecs.

Le moyen âge réunit dans le roman du Renard les plus remarquables fabliaux, composés et rimes par la châtelaine et les chevaliers, par le varlet et le page, par le berger et le soudart. Le nman de la Rose met en ordre les annales du sentiment, les lois de l'honneur et de la galanterie... Elles avaient leur sagesse aussi, les règles des cours d*amour ; elles concoururent puissamment à l'adoucissement des mœurs ^ aux progrès des beaux*arts et de la littérature, à la marche de la civilisation en un mot.

En Espagne, don Juan Manuel réunit, sous le titre de comte Lucanor^ les apologues et les récits les plus sages de

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Ja péninsule (1) : œuvre remarquable, Tesprit arabe 8*y jnéle à Tesprit chrétien, la sagesse de tous les temps y prend la forme éblouissante et imagée du conte oriental, Tallure rapide, incisive du récit chrétien et de la parabole évangélique. Au commencement de la renaissance, la littérature persanne, qui nous était arrivée par l'Espagne, nous envoie cette merveilleuse collection de récits aimables,^ de sentences tout émaillées de poésie et de sentiment, que nous appelons les Mille et une Nuits.

Bocace, Marguerite de Navarre, puisent dans une autre partie du domaine public; ils recueillent les traditions hardies des palais et des ruelles,que leurs devanciers n'avaient osé mettre au jour que dans le huis clos du récit intime ; ils publient ces petits chefs-d'œuvre de satire et de grâce. Où la moralité n'est malheureusement pas toujours aussi respectée que le goût ; mais ils font faire au style un pas immense, et la littérature ne doit pas oublier ce bienfait

La Fontaine, prenant à la fois à toutes les sources de la tradition, met en vers d'un côté, le conte, de l'autre, l'apologuc ; il rajeunit Ésope et Phèdre, épure le fabliau naïf du moyen âge de sa grossièreté, et nous lègue enfin ce pré*

(1) M. Adolphe de Puy busqué a puissamment contribué par sa bonne traduction â populariser chez nous cet auteur espagnol.

cieux écrio de fables, qui sera peut-être l'ouvraçc le plus durable de l'esprit humain.

Perrault lui-même, que nous étions habitués à considérer comme une individualité, riche de sa seule imagination, ne fut que rbabile metteur en scène des récits les plus populaires de son époque ; après l'étude de M. Walkenaôr, il reste bien avéré que Peau (TAne, F Adroite princesse^ le Petit Poucet f le Chaperon rouge et toute celte galerie de féeries plus sages encore qu'enfantines, étaient les contes favoris des nourrices et des bergers, des châtelaines et des pages du dix-septième siècle. Les contemporains de Perrault se bornaient à les écouter; lui, sut les admirer et osa les écrire.

Que de richesses nous pourrions ajouter h cette bibliothèque des conteurs d'élite, si nous descendions des cbefs-i d'œuvre publiés ou traduits en notre langue, jusqu'aux recueils plus obscurs de l'Allemagne et de l'Arabie, de la Laponie et de l'Inde, dont la vogue n'a pas franchi les limites du pays natal.

Gomment expliquer cette fécondité merveilleuse de la lit« térature de collaboration spontanée, de la littérature anonyme!...

C'est qu'à toutes les époques et chez tous les peuples, l'homme a deux manières d'exprimer les principes de la sagesse : la dissertation dogmatique des savants officiellement philosophes, et le récit naïf du vulgaire simplement

sage. Dans le premier tu^ l'homme cherche les vérités trancendantes des opérations intellectueUes : esprit profond^ mais à la forme métaphysique et froide, il se fait une langue h lui, des écoles à lui, et n'est guère compris que du très-petit nombre d'adeptes mis au courant de sa méthode spécii|le.

Dans le second, il adopte le style de tout le monde, il raconte et ne disserte pas ; il fait passer dans l'apologue et dans le conte les vérités pratiques universellement reconnues; il leur donne la forme toute naturelle du dialogue et du récit : sous ce coloris du fait raconté, du précepte en action, la pensée prend des ailes, vole de peuple en peuple, et les siècles ne l'arrêtent pas.

D'un côté sont Aristoteet Descartes, Newton et Bossuet, Homère et Dante.

De l'autre, Ésope et Phèdre, Juan Manuel, La Fontaine et Perrault. Ces moralistes habiles dégagent leur enseignenaent des prétentions de la dialectique, ils diargent la saillie naïve et gaie de graver leurs leçons dans l'intelli? gence et dans le souvenir des plus humbles.

Ces philosophes sans prétentions, que nous citons avec amour, ont-ils tout dit, ont-ils exploité le vaste champ de la sagesse populaire, au point de n'avoir rien laissé à glaner après eux?., • Nous ne le pensons pas. Le peuple possède

de volumineux recueils de sentences ingénieuses, d'observations morales et satiriques.

Ce registre inédit du bon sens reste gravé dans la mémoire des laboureurs et des bergers, sous la forme du conte, comme les récits héroïques des Grecs et des Gaulois s'étaient conservées sous la forme du poème et de Tode, dans les chants des rapsodes et des bardes.

Depuis bien des siècles, chaque génération de moralistes en sabots travaille au recueil ; chaque intelligence corrige, modifie le stjle, tout en respectant la pensée. Ce vaste enseignement de sagesse élémentaire a pour écoles les chaumières, pour professeurs les plus fins discoureurs de village, pour auditeurs les laboureurs et les bergers.

Si les romans de chevalerie, les poésies des trouvères composent le trésor de Tancienne littérature des classes élevées ; la réunion des Contes du hameau formerait, avec les chants populaires, dont la publication est déjà commencée, le monument le plus complet de la littérature primi* tive.

Ce travail ne serait pas sans importance au point de vue historique. L'histoire ne fot, pendant bien des siècles, que le livre noble des princes et des grands seigneurs; on n'y fi-> gurait, comme à la cour, qu'à la condition de produire certains quartiers de noblesse. Les écrivains de la première

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moitié de ce siècle ont un peu forcé la porte, et sont parve* nus à y faire entrer le tiers-état ; encore un coup d'épaule, les deux battants s'ouvriront et laisseront pénétrer les classes ouvrières ; mais comment retrouvera*t-on la place qu'elles occupèrent dans le passé , le rôle qu'elles remplirent 7 Ce peuple si négligé depuis l'origine des sociétés, qu'on est tenté de se demander s'il existait aux époques où rien n'indique sa présence sur la scène du monde, a laissé bien peu de témoignages deises souffrances et de ses joies, de ses opinions et de ses principes... Le paysan pensait cependant sous François P% sous Louis XIV; il pensait, mais il n'écrivait pas. •• Il réfléchissait sérieusement; il gravait le résultat de son expérience bien profondément dans sa mémoire, et c'est là que nous retrouvons, sous l'enveloppe gracieuse du conte, les traces précieuses de ses préoccupations et de ses croyances, de ses craintes et de ses jugements.

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