‹ Contes populaires de la GascogneChapitre 25 sur 26 · LE LION PENDU · texte numérisé non relu

LE LION PENDU

Vons le Terrez tOD^um, de bien fUie nul inrrient»

On raconte qu'un voyageur, passant unjour dans une forêt, aperçut un lion pendu par la patte à la plus haute branche d'un arbre.

— Ah ! par miséricorde, retire-moi d'ici, lui dit la bête féroce, du ton le plus suppliant et le plus humble. En montantsur cet arbre, pour manger cette couvée de pies qui désolait le voisinage, ma patte s'est prise dans cette branche fendue, je suis tombé la tête en bas, et me voilà pendu depuis vingt-quatre heures, sans es* poir de me délivrer moi-même.

— Je comprends ta détresse, repartit le voyageur ; mais si je te détache^ n'auras-tu pas fantaisie de me dévorer, afin de réparer tes forces, affaiblies par une longi^ diète.

<-^j6 t9 jure, par ma lionne et mes petits, que je ne te causersd jamais aucun dommage ; je respecterai ta personne ettestroupeau^i comme s'ils étaient composés de petits lionceaux de ma race»

Le voyageur, rassuré par ces promesses solennelles, monte sur l'arbre, dégage le lion qui se hâte de de&* cendre de sa potence. Le roi des animau;^, ûnsi dâivréf témoigne à soo libérateur sa plus vive reconnais^ sance, et lui propose de l'accompagner jusqu'au fond de la vallée. A peine arrivé à moitié chemin, le lion s'arrête un instant, passe sa large langue sur se9 14** vres, et considère le voyageur de son regard le plus affamé.

— J'ai bien faim cependant, s'écrie-t-il d'une voix peu rassurante, je m'accommoderais assez d'un homme comme toi pour mon dîner.

— Pasde plaisanteries sinistres, reprit le voyageur; tu m'as solennement promis de respecter ma personne; sans cet engagement, je t'aurais laissé mourir dans la position d'un pendu.

<p~ Sans doute, répondit le lion, en passant encore sa langue sur ses lèvres ; mais je pe puis disconvenir que ma faim «st très-pressante. Maintenant que je n'ai plus 4 craindre de périr sur une potence, il y aurait folie èk me laisser mourir d'inanition, Si quelque autre proie w vient bientôt soulager mon appétit, je finirai par retirer ma parole imprudente ; je te cro* querai aussi doucement que possible ; je commencerai par la tête ou par les pieds, à ton choi^ ; mais tu n'en passeras pas moins entre mes gepcives.

— On a bien raison de le dire : De bien faire mat survient^ reprend le vqyageur d'un ton lamentable. Une semblable action serait le comble de l'infao^e, tu

dois le reconnaître ; elle ferait douter de Fexidtenee de la générosité id-bas. Soumettons le cas à des arbi-^ très. Il n'est pas d'être vivant, j'en suis certain, qui ne considère ton ingratitude comme un forfait. Veux-fu consulter la chienne qui rOde autour dé ce fourré à la recherche de quelque animal mort?

-** Je le veux inen^ répondit le lion. Et tous les deux s'acheuiinèrent vers une chienne, vieille et maigre, qui se traînait péniblement le long du sentier...

•^ Écoule notre affaire et juge-nous, dît le voyageur à la pauvre: bête exténuée... Le lion était pendu à cet arbre par la pottte ; il allait infailliblement périr de doubleur et de bàvoi lorsqu'il m^a supplié de venir à son se« cours ; je Tai délivré, et voilà qu'il voudrait me dévo* rer pour récompense. /« N'ai-^je pas dit la vérité, lion ?. • •

— Je n'en disconviens pas, camarade. Si le hasard ne t'avait conduit près de moi, j'aurais assurément passé de fert mauvais quarts d'heure.

— Eh bien ! décide la question, intéressante chienne, toi que l'âge et le malheur paraissent avoir dotée de la sagesse impartiale et clairvoyante; trouves-tu qu'il soit juste qu'après avoir été sauvé par moi, le lion se nour^ risse de ma chair ?..é

-— Vous ne pouviez plus mal vous adresser pour faire juger votre affaire^ répondit la chienne en broutant quelques bouts de roncœ : après avoir rendu les plus fidèles et les plus longs services au chasseur Martinon, que j'avais la faiblesse d'aimer, de suivre à la course quand il courait à cheval, de lécher quand il se reposait accablé de fatigue, je me vois jetée hors de chez lui. Maintenant que je suis vieille et pesante, il m'abandonne à la misère et me condamne à chercher une nourriture misérable dans les sentiers déserts ; tant

est vrai le proverbe : De bien faire mal survient t.. ^ Je De suis donc pas à même, vous le voyez, de juger avec impartialité une question d'ingratitude. Adressez-vous à d'autres, mes amis : la méchanceté des êtres vivants ne me touche plus... Gela dit, la chienne continua péniblement sa route, laissant l'homme tremblant devant la gueule du lion qui commençait à limer ses incisives.

— Voilà, je dois en convenir, une bien méchante chienne, s'écria le voyageur, et je la tiens pour trèsdigne du sort qu'elle subit !... Mais la question reste la même; je vsds la soumettre à quelque animal moins indifférent... Consultons cette jument d'un certain âge, qui broute l'herbe dans cette clairière de làbas ; la lenteur de sa démarche prévient favorablement en faveur de son expérience.

— Va pour la jument I répondit le lion, qui se fit un grand mérite de ce nouvel acte de complaisance; et il se dirigea vers la bête.

— Nous allons te soumettre une question fort importante, et te prier de la décider, dit le voyageur i la monture. Voici le fait : le lion allait périr sur un ar« bre, attaché par la patte comme un pendu. Je passais par là ; il appelle au secours, je le détache et le remets sur ses pieds... Sais-tu quelle est la récompense qu'il réserve à ce trait de vertu?... Il veut faire servir ma chair à son premier repas !••• Demande-lui si mon récit n'est pas véritable ?. • .

— Assurément, dit le lion ; mais il n'est pas moÎBS certain que j'éprouve un appétit d'enfer, et je n'ai pas l'habitude de retarder aussi longtemps mon dîner.

— Vous vous adressez bien mal pour faire tran* cher une question d'ingratitude, répondit la vieille

jument, comme avait fait la chienne maigre; depuis que mon maître, un jeune gentilhomme que j'avais longuement et fidèlement servi, m'a jeté hors de ses écuries, après avoir mis en question s'il ne me ferait pas abattre pour avoir mon cuir, je n'ai plus de temps à donner aux affaires des autres ; c'est à peine si je puis trouver sur les bords desséchés des chemins une nourriture qui m'empêche de mourir exténuée. Adressez-vous à gens plus heureux et plus oisifs. Persuadée de plus en plus que de bien faire mal arrive^ je n'ai rien à voir dans vos discussions... Sur cette réponse catégorique, la jument leur tourna le dos, et continua de brouter T herbe rare et menue.

Le voyageur voyait glisser tous les arbitres sous sa main, et commençait à craindre que le lion affamé ne perdît complètement patience. A cet instant critique et décisif, il aperçut le museau d'ua renard dans un buisson. La bête au nez pointu paraissait écouter attentivement la conversation et chercher le motif de cette querelle.

— Te voilà, compère renard, lui dit l'homme, avec un salut respectueux que l'animal mange-poule n'a pas coutume de recevoir de l'animal porte-fusil; si le lion voulait t' accepter pour arbitre, je te soumettrais certaine affaire qui nous divise fort d'opinion à ce moment.

— J'y adhère volontiers, répondit le roi des animaux.

Le voyageur renouvela l'exposition du fait.

-p- Tout cela me parait délicat, répondit le renard, en passant ses deux pattes sur son museau ; conune je ne voudrais pas engager ma conscience, je désirerais connaître avec exactitude le véritable état de la question . . • Sur quel arbre le lion occupait-il la position fâcheuse d' un pendu 7

— Sur le gros chêne de la mare.

— Faites-le moi voir de plus prés, s'il vous plaît; je désirerais connaître les lieux avant de prononcer leju« gement.

Les parties litigieuses 1& conduisent à deux pas de Tarbre et lui montrent la branche fatale.

— C'est fort bien ! Mais comment le lion a-t-il engagé sa patte dans cette branche?... Montez un peu là-haut, seigneur lion; il me sera plus facile de saisir.

Le lion s'exécute et grimpe sur Tarbre.

— Encore un peu de complaisance ! remettez votre patte dans la branche fendue. S'il vous platt.

Le lion se rend encore à la prière du renard.

— Et vous dites qu'en cet état vous êtes tombé la tête en bas, sans pouvoir vous détacher ?#.. Je ne puis comprendre comment la chose a pu se faire.

— Rien de plus simple, dit le lion : j'étais pris par la patte comme ceci, — et il se penche; ^ je tombe de cette façon, «^ et il se laisse aller.

•^ Et puis, dit le renard, tu ne sais plus t'en déta* cher?

-— Que veux-tu que je fasse ?

— Que tu y restes, mon compère 1..... Garde cette position de pendu, puisque tu es si digne de l'occu- ]>er : je n'en demande pas davantage pour connaître ton affaire et te condamner à périr sur la potence.

Là*dessus, maître renard s'éloigne avec le voyageur,

laissant le lion rugissant de fureur, envoyer rbomme et la bète àr tou3 les diables, . .

-^ Ab I mon cber, nu)n bien-aimé renard! renard le plus bonnête bomme qu'il y ait à cent lieues à la ronde, que puis^jetedonner pour récoinpense?s'écrierbomme, prêt k se prosterner dans un premier transport de re* connaissance.

— Absolument rien, mon cher bomme; je suis suf* fisamment payé par le bonheur de m'ëtre fait un ami de celui qui n'avait eu d'autre désir, jusqu'ici, que de me loger quelque baUe dans le ventre*

•-^Si ta générosité se contente de si peu de chose, la mienne voudrait remplir un peu mieux ses devoirs & ton endroit.

— Puisque tu es affamé de reconnaissance, répond le renard, apporte-moi deux poulardes; je célébrerai ma fête avec la renarde, et te considérerai comme le plus généreux des mortels.

— Tu les auras demain. Où te trouverai-^je, mon bien aimable libérateur ?

— Ici même, cher ami.

— J'y serai au lever de l'aurore.

— Ce n'est pas moi qui me retarderai.

La nuit s'écoule, le lion achève de mourir en rugissant, le renard dort du sommeil paisible d'un bon juge qui a sauvé l'innocent; mais l'homme ne dort pas aussi bien, et pour cause... 11 passe la nuit à préparer ses cadeaux du lendemain; il les place soigneusement dans un sac, et se rend dans la forêt à l'heure indiquée... Le renard, tout aussi matinal, ne tarde pas à paraître. On se salue, on se donne la bénédiction ; peu s en faut qu'on ne s'embrasse.

— Voici les poulardes, dit l'homme ; sois prêt à les

saisir : elles sont vigoureuses, et pourraient t' échapper. Le renard se met en position de jeter une patte sur chacune ; l'homme soulève le sac, et le tourne l'ouverture en bas. Mais qu'en sort-il ?, . . deux chiens courants qui poussent des aboiements sinistres.,. Le renard, prend la course et gagne les taillis à toutes jambes, en répétant le proverbe de la vieille chienne et de la jument maigre :

Vous le verrez toujours, de bien faire mai survieaU

Olion ingrat ! ô homme plus ingratencorel n'auraisjepasfaitactedeprudence et de justice en te laissant dévorer par un animal moins méchant que toi? — Heureusement, le Dieu des faibles vint à son secours en ouvrant un terrier sur son passage; il s'y blottit et les chiens ne purent l'atteindre... Le renard était sauvé, le lion était mort... L'homme que devint-il?... (Il y a cinquante ans de cela.) Demandez aux habitants de l'autre monde ?. . . Demandez surtout au Dieu juste qui juge les méchants au dernier ressort; vous verrez qu'il n'applique pas chez lui le proverbe de chez nous, et qu'il ne dit pas aux méchants : Venez, amis de mon père, venez dans le séjour des délices éternels, car de mal faire bien survient.

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