LE MARÉCHAL-FERRANT DE BARBASTE
Il y avait une fois un roi et une reine à qui le ciel n'avait donné pour enfant qu'une fille assez délicate, qui perdit sa mère étant encore au berceau.
— Quel malheur, disait le roi, d'être réduit à n'avoir qu'une fille !
— Quel bonheur ! pensaient les sujets, qui ne sont pas toujours de l'avis de ceux qui les gouvernent.
— Et pourquoi dites-vous quel bonheur?
— Nous aurons moins de princes à nourrir...
— Tant pis ! reprenait le roi, car vous n'en serex pas plus heureux. Ma fille est venue au monde avec une maladie qui la met dans l'impossibilité de dérider son front; aussi lui a-t-on donné le nom de Longue-Mine,
<— Vous avez raison, tant pis ! disaient les sujets.
— Pourquoi tant pis?
— Ce défaut de gaieté l'empêchera de songer à se divertir, et nous serons obligés de céder à la tristesse pour lui plaire I
— Tant mieux I mes amis, ajoutait le roi.
— Pourquoi tant mieux ?
— Vous dépenserez moins d'argent à payer des violons et des cabaretiers ; il restera plus de monnue dans vos bourses.
— Tant mieux I disaient les pères de famille, que les écus ont le privilège de réjouir.
— Pourquoi tant mieux ?
— Nous pourrons établir nos enfants avec plus d'avantages.
Le roi reprenait.
— Bravo I j'aurai plus de tailles à percevoir sur les actes de mariage et sur les testaments .
An milieu de ce conflit de tant pis et de tant mieux, les prétendants ne manquaient pas à la princesse ; car elle était jolie comme un écu, blonde comme un louis d'or, et bonne comme la pluie d'été, quand les plantes sont fatiguées du soleil qui les brûle. • . Mais le roi son père ne pouvait consentir à célébrer un mariage comme on fait un enterrement. Il vivait dans un siècle moins taciturne que le nôtre, et professait ce grand principe de nos aïeux : Contentement passe richesse... Convaincu par une longue expérience que la gaieté fortifie le tempérament, et guérit la majeure partie des indispositions, il voulut que sa fille se portât bien, et déclara qu'elle n'irait à l'autel qu'après avoir appris à rire. Pour trouver plus de chance de réussite, il offrit sa main au jeune homme qui dériderait son front ténébreux.
Ce n'était pas le seul malheur qui s'appesantit sur le palais du roi de France, car cette histoire se passait dans le royaume de Paris. Le roi possédait un superbe cheval, dont il aurait fort désiré faire sa monture habituelle; mais il n'avait jamais voulu se laisser ierrer, tant le bruit de l'enclume et du marteau lui donnait de frayeur et d'agacement nerveux. Aussi l'ordonnance royale qui offrait la main de Longue-Mine au jeune homme assez heureux pour la faire rire, promettait le cheval capricieux à celui qui parviendrait à le ferrer.
Un Gascon, simple maréchal-ferrant près du moulin
de Barbaste, mais beau garçon, entreprenant et découplé, forma la résolution de gagner la princesse et le cheval. Il prit sa ceinture de cuir aux grandes poches, la munit de clous, de fers et d'un marteau ; puis il partit pour Paris, n'ayant d'autre avant-garde que son nez, et d'autre suite que ses guêtres. •• Cheoiiii faisant, il rencontre un grillon noir.
— Où vas-tu de ce pas, maréchal-ferrant de Barbaste? lui dit le petit insecte d'un air curieux et railleur.
— > Le roi de France offire sa fille et son cheval à celui qui fera rire l'une et ferrera l'autre; je vais essayer de gagner ces deux objets.
-^ Tu n'es pas modéré dans tes ambitions, compère I... Si tu veux me conduire avec toi, peut-être ne te serais-je pas inutile.
— Toi, pauvre insecte au cri discordant 1
— Moi, pauvre insecte 1 noir comme une taupe.
— La singularité de ta proposition a le privilège de me séduire. Puissé-je faire rire la princesse comme tu me fais rire moi-même!... Le maréchal, prenant le grillon, le plaça dans sa poche de cuir.
Au bout de quelques pas, il entre dans une auberge; et comme il s'asseyait sur un lit, il entend une petite voix dire, en lui grattant le coude.
^— Où vas-tu de ce pas, maréchal-ferrant de Barbaste?
— Le roi de France offre sa fille et son cheval à celui qui fera rire l'une et ferrera l'autre; je vais essayer de gagner ces deux objets.
— L'entreprise est difficile... Si tu veux m'emmener avec toi, je pourrai peut-être contribuer au succès.
Le maréchal accepte pour la singularité du fait; et lorsqu'il offre à la voix criarde de prendre place dans sa poche, à côté du grillon, il est fort surpris d'y voir entrer une puce.
Le maréchal continue sa route. •• En passant à Tonneins, près de la fabrique de tabac, il rencontre un gros rat, qui lui demande, comme avaient demandé le grillon et la puce : Où vas-tu, maréchal-ferrant de Barbaste?..* Le Gascon lui répond encore.
— Le roi de France offre sa fille et son cheval à celui qui fera rire l'une et ferrera l'autre ; je vais tâcher de remplir ces deux conditions.
— Tu pourrais réusir, avec ta bonne mine et ton accoutrement, à dérider la princesse, répond la bestiole ; mais s'il t'arrive quelque traverse, tu serais bien aise, peut-être, de mettre à l'épreuve les ressources de compère rat. ,
— Voudrais-tu m'accompagner, comme le grillon et la puce ? Cache-toi dans ma poche de cuir, et faisons voyage de compagnie.
Quelques jours après, le maréchal-ferrant entrait dans Paris et se présentait au palais, demandant à gagner la main de la princesse Longue-Mine, et le cheval indompté du roi... Ce dernier (c'est du roi que nous voulons parler,) accepte l'offre du jouteur, et conduit le Gascon dans l'appartement de la princesse... La jeune fille avait vu dans sa vie de belles figures, bien niaises, placées dans de beaux habits ; elle avait contemplé de magnifiques seigneurs, aussi dorés que les
palais qu'ils habitaient ; mais elle n'avait Jamais aperçu de maréchal-ferrant portant la barbe inculte, la figure et les mains noires, la ceinture à poche de cuir, en manière d'écharpe, ayant un grillon pour hausse-col, une puce pour aiguillette, et un rat pour plumet au chapeau. Longue-Mine, saisie tout à coup d'un ftccès de rire irrésistible, éclate aux yeux ébahis de son père. Oh! prodige inattendu, la princesse s'étaitdéridée. On publia l'événement à son de trompe. Il ne fut brait dans le royaume que du succès obtenu par un marechal-ferrant, sur le caractère taciturne de Longue-Mine.
Le monarque est obligé de dire au voyageur : — ^Tu n'es qu'un maréchal-ferrant, mon compère ; mais tu es un Gascon de bonne race gasconne, et ma fille sera ta femme, conformément à mes engagements. Le maréchal fait le signe de la croix vers le ciel, et adresse ses actions de grâces au monarque.
*— Maintenant que j'sd fait rire la belle princesse, poursuivit-il, faites-moi voir le cheval ; je tâcherai de le ferrer et de monter dessus avec ma fiancée : je ne puis la conduire à pied jusqu'à l'église, comme une paysanne de Nérac.
On introduit le Gascon à l'écurie. A la vue de son attirail de maréchal-ferrant, le cheval hennit, lance des ruades et se cabre. Le Gascon commence à craindre pour la réussite de son entreprise ; mais le grillon saute dans l'oreille du mutin, et fait un tel bruit de cricri près de sa cervelle, que le pauvre animal devient sourd et baisse la tête comme un agneau saisi de la tourniole. Au même instant, le rat se jette sous ses narines, et exhale une forte odeur de tabac (le pauvre hère n'avait pas mangé d'autre plante depuis sa naissance),... le cheval achève de s'assoupir. Le mare-
cfaal profite de son immobilité, lève ses pi^ds, applique les fers, eofonce les clous, et Tanimal, jusqu'alors in* dompté, devient plus obéissant que le bidet d'un vicaire»
Sire le roi tint parole pour le cheval, comme il en avait tenue pour la princesse. Le lendemain, le marecbal gascon entrait dans la cour du palais, monté sur son palefroi ; il allût chercher sa fiancée, et la conduisait à la plus belle église de Paris, afin de recevoir la bénédiction nuptiale. Cependant, malgré la beauté de son costume d'or et d'argent, il portait toujours en croupe le grillon, le rat et la puce, ne sachant pas ce qui pouvait arriver, et pensant qu'il aurait peut-être besoin de leurs petits services... Les fiançailles sont célébrées : le festin est magnifique ; les courtisans sourient bien sous cape du singulier mari qu'on a dontié à la dauphine ; mais la dauphine rit à cœur joie de ne plus être fille, et le Gascon rit, plus que tous ensemble, d'être le gendre du roi et d'habiter le plus beau palais de Paris.
Toutes les heures de la journée ne se ressemblent pasi Bientôt une triste pensée traverse l'esprit du Gascon : — Me voilà l'époux d'une jolie personne, se dit-il en se frottant la barbe, le prince d'une très-puissante princesse.. • Tout va à merveille jusque-là, certainement ; mais je suis bien petit garçon pour jouer un si grand rôle ! Si ma femme allait trouver qu'elle me fait trop d'honneur, et qu'elle voulût amoindrir la dose de cet honneur-là I... Si elle s'apercevait que je suis aussi gueux que mon rat, par exemple, et qu'il lui prit fantaisie de prendre un mari moins indigne de sa position?... Diable ! diable ! voilà qui mettrait ma for* tune présente singulièrement à l'envers* • .
Le Gascon*passa la nuit à rêver aux accidents les plus lugubres : tantôt les limaçons faisaient des processions sous ses pas, tantôt les chiens dévoraient ses mollets ; plus de dix fois il crut tomber du haut d'un clocher sur le parquet de sa chambre.
— Il faut que je sorte de cet embarras, pensa-t-il en se réveillant ; cherchons à combler une partie de la distance qui sépare nos deux bourses : procurons-nous une dot moins indigne de celle de la princesse, que le grillon, le rat et la puce, seule fortune apportée de mes domaines de Gascogne ; alors je pourrai faire claquer mon fouet aussi haut que maint autre seigneur I...
Pendant que le Gascon réfléchit à sa sâtualion, il entend frapper à sa porte, et voit apparaître le prince Bel- Accueil, ancien prétendant à la main de la princesse ; il était furieux de la déconfiture infligée à ses espérances.
— Serais-tu homme à vouloir gagner un boisseau d'écus d'or, maréchal-ferrant de Barbaste ? lui demanda-t-il fort sérieusement.
— Votre proposition répond précisément au rêve que je faisais tout à l'heure ; c'est vous dire que je suis disposé à vous écouter.
— Eh bien 1 ce boisseau d'écus d'or, je viens te l'offrir, si tu me promets... et le prince, se penchant à l'oreille du maréchal, formula certaine proposition qui le fit sourrire d'un côté et grimacer de l'autre. Toutefois, comme la chose était facile, peu fatigante, et que le bruit de l'or tintait harmonieusement à son oreiUe,
le maréchal saisit la main du prince et lui répondit :
— Ça sera comme vous le dites, monseigneur I ça sera comme vous le dites.
Des fiançailles on passe au mariage. Le jour des noces s'écoule. Minuit arrive, les époux sont conduits à la chambre nuptiale ; les donzelles font la toilette nocturne de la mariée, et portent le bouillon aux jeunes époux (1). Resté seul, le Gascon, au lieu de tourner ses regards vers le lit, se met à se promener dans la pièce à grands pas et à chanter la complainte de saint Alexis :
Le soir après souper, Faut s^aller reposer.
La jeune femme, qui n'avait nulle envie de chanter le second couplet, gémit en silence, et retombe dans les accès de tristesse dont il avait été si difficile de la guérir; le Gascon la laisse gémir et sangloter sans miséricorde; il se contente de lui demander combien d'écus d'or contiennent dans un boisseau. La princesse Longue-Mine ne juge pas à propos de lui répondre, et le maréchal laisse venir le jour sans songer à la tristesse dont il était chargé de la délivrer.
Le soleil paiait ; l'époux se lève etquitte la chambre; sire le roi vient faire visite à la jeune épouse... surprise! elle est retombée dans la mélancolie des jours précédents
— Eh bien ! ma fille, que penses-tu de ton mari ?
— De fort lamentables choses!... mon père. Diriez-vous qu'il a passé la nuit à se promener et à
(1) Les anciens usages rendaient obligatoire Tacceptation d'un bouillon, que les garçons fde noce portaient au jeune couple.
me dflmaDâep OQn)t»eo d'écps d*or OQQtieanmt ^i^m uq boisseau I
— Est-ce bieo la vérité, ma fille ? s'écrie le roi d'iu) toa Qourroucé.
-r^Jfe p^rle^ussi vw q?^^ j'6tWâ mterrggée par Jésus-Christ lui-m0mev
— Patientons deu^ jours encoFe« mil chère enianti Mais si» les nuite i^uivaQtes, il répétait raffront de la première, je saurais bien puuir T irrévérence, en fusant casser le mariage, pour te donner un époux plus digne de toi : le prince Bel-Accueil, par eiempie I
Le maréchal gascon avait été visiter le prince, afia de lui rendre compte de sa conduite ; celui-ci, enchanté du mécontentement de Longue-Mine, n'avait pas fait la moindre difficulté de lui donner son bdsseau d'écus d'or... Bien plus ! il lui en avait offert deux autres s'il voulait passer les deux nuits suivantes à se promener dans la chambre et sur les terrassea du château. Il était persuadé que, le mariage rompu à la suite de cet outrage conjugal, la princesse deviendrait sa femme.
Le lendemain, sire le roi vient rendre visite à sa filte; 1 la questionne ; même réponse que la veille. Le Gas* con a passé la nuit à compter les étoiles, et à lui demander combien deux boisseaux peuvent contenir d'éeus d'or. Le jour suivant, même question du roi, même réponse de Longue-Mine. La seule modification que le maréchal apporte dans ses demandes, c'est qu*au lieu d'un ou deux boisseaux, il s'agit niaiuenant de trois.
Le roi de France se rend auprès du Gascon ; il est rouge con me un coq en colère; ilhii déclare que le mariage de sa fille est rompu. Puis, vouluut rendre la
vengeftnoe plus éolatante» il eonduit le prince Bel^ Ac* cueil auprès de sa fille, en lui disant ; Voici, chère princesse Lmgue'^MiQe, le mari que je charge de réparer rindigne conduite du marécbal-ferrant.
1^ lendemain, un nouveau mariage est célébré à la chapelle, eti la nuit venue, les époux rentrent dan» leurs appartements.
Le maréchal-férrant possédait les trois boisseaux d'or; il songeait à reprendre sa femme. Il ouvre son grand conseil; le rat, le grillon et la puce accourent ; il leur fkit part de ses projets, et fonde, leur dit*il, sur leur intervention, ses plus sérieuses espérances. Les bestioles l'écoutent avec attention, et se rendent à leur poste.
Quelquesbeures après, que se passait-il au palais?.. Dès que les époux sont couchés, la puce pénètre entre les draps, et commence ses évolutions sur les jambes du prince Bel-Accueil. Attaqué p%r cet ennemi invisible, ce dernier se gratte, frappe du pied, se tourne, se retourne, et saute enfin hors du lit, continuant sous Taiguillon de Tiusecte, les promenades intempestives que leGascon avait exécutées sous l'impulsion de Tin^ térêt... La princesse, désolée, commence à croire que la sorcellerie se mêle de ses affaires. Elle appelle son tendre époux; le tendre époux s'assied au pied du lit, et considère la princesse avec des regards d'une ar-* deur inquiétante. La puce, fatiguée, ne le picotait plus; mais le rat deTonneins, placé en réserve, saule sur Tépaule du prince, et place sa queue encore remplie de tabac sous ses narines. Le prince, saisi d'un éternuement
inexplicable, s'élance de nouveau sur le plancher, et passe le reste de la nuit à frapper du pied pour combattre la puce, à plonger sa tête dans l'eau froide afin d'apaiser réternuement... Que faisait le Gascon pendant tous ces débats?... Retiré dans la modeste chambrette de son auberge, il comptait ses trois boisseaux d'écus, et s'endormait au bruit de leur tintement agréable.
Sire le roi, qui couchait dans l'appartement situé au-dessous de celui de sa fille, comprit, aux détonations et au bruit de pas qui se faisaient au-dessus de sa tête, que les ébats de la chambre nuptiale n'avaient pas changé de caractère... Le jour venu, il vole chez Longue-Mine ; même réponse que sous le règne du Gascon : nouvelle menace de la venger de l'outrage, si Tinconduite persiste... Le lendemain, même attaque combinée de la puce et du rat, même promenade éternuante du jeune prince : désespoir de la princesse, fureur du roi, renvoi honteux de Bel-Accueil, et cassation du mariage.
La rentrée du Gascon fut triomphale : il reparut avec de si magnifiques habits, un si bel équipage à six chevaux, achetés avec Targent de Bel-Accueil, que la princesse retrouva le sourire qui ne devait plus quitter son beau visage. Une troisième noce est célébrée, et cette fois le Gascon, encouragé par les trois boisseaux d'or, grâce auxquels il se trouvait le plus riche seigneur de la cour, s'occupa très -sérieusement d'empêcher la princesse de se mettre en colère ou de mourir d'ennui. Sa conduite fut à ce point exemplaire, que Dieu l'en récompensa. Au bout de quelques mois, l'arrivée d'un petit prince, frais comme le jour et gracieux comme l'aurore du matin, venait prouver au roi
que les Gascons sont gens à réusir dans tout ce qu'ils entreprennent.
Pensez-vous, d'après ce trait, que beaucoup de Français soient pliis habiles qu'eux 7 et serez-vous surpris qu'Henri IV, le meunier de Barbaste, soit devenu roi de France, comme le maréchal-ferrant était devenu le mari de la princesse Longue-Mine ? Serez-vous étonné qu'il ait mis la bride et le mors aux Espagnols et aux Huguenots, comme le maréchal-ferrant de Barbaste avait ferré et dompté le cheval rétif d'un vieux roi !•••