‹ Contes populaires de la Grande-BretagneChapitre 104 sur 134 · GOMMENT SAINT ÉLOI FUT PUNI DU PÉCHÉ D'ORGUEIL · texte numérisé non relu

GOMMENT SAINT ÉLOI FUT PUNI DU PÉCHÉ D'ORGUEIL

KENNEDY. — (Irlande.)

Avant que saint Éloi devînt religieux et pendant qu'il n'était encore qu'ouvrier orfèvre, il s'amusait quelquefois à ferrer des chevaux. Il était très-orgueilleux de son habileté et souvent il disait que jamais il ne trouverait son maître en quoi que ce soit. Un jour, un voyageur arrêta son cheval près de la forge et demanda la permission de lui remettre un fer. Éloi y consentit et fut très-surpris de voir l'étranger briser la jambe de devant de la bête à la jonction de l'épaule, la porter dans la forge et ferrer le sabot du cheval. Ensuite l'étranger rattacha la jambe, caressa la bête sur l'épaule et demanda au forgeron s'il connaissait quelqu'un qui pût faire d'aussi bon ouvrage. « Gertes, dit le vaniteux, je puis en faire autant ! » Alors Eloi alla chercher un de ses chevaux et lui brisa la jambe de devant, mais avec tant de maladresse que le sang coula et que les muscles et la peau furent déchirés. Gependaiit il fabriqua le plus joli fer qu'on puisse voir et le fixa au sabot du cheval avec tant d'habileté qu'il recueillit les éloges de son rival, mais son triomphe s'arrêta là. Quand Eloi remporta la jambe dans la cour, le pauvre animal était couché sur le côté, à moitié mort. Ge spectacle émut jusqu'au fond de l'âme Éloi, dont le cœur était sensible quoique vani-

teux. « Oh ! quelle orgueilleuse et indigne créature je suis ! s'écria-t-il. Par ma présomption impitoyable, j'ai torturé et tué ma pauvre bête! — Êtes-vous sûr, dit l'étranger, que ce malheur vous guérira de votre orgueil et de votre vanité? — Oh ! oui, certainement; du moins je l'espère ; jamais avec l'aide de Dieu, je ne me plairai désormais dans une pensée orgueilleuse. Mais pourquoi m'avez-vous induit à commettre cette mauvaise action en me donnant l'exemple? — Mon but était de déraciner un grand vice de votre cœur; donnez-moi la jambe du cheval. » Ce disant, l'étranger mit à sa place le membre, caressa l'animal sur l'épaule, et aussitôt le cheval se dressa vigoureux et sans blessure. Éîoi ne vit plus ni l'étranger ni son coursier, et pendant qu'il était frappé de joie et d'étonnement, il entendit prononcer distinctement ces mots, sans pouvoir dire s'ils venaient de son cœur ou de son cerveau : <■< Éloi, souvenez-vous de la promesse que vous avez faite à votre ange gardien ! »

Une vieille poésie anglaise, réimprimée par Carrew Hazlitt% nous donne une des formes de la légende précédente sous le titre : le Forgeron et sa Dame : « Cy commence un traité du forgeron qui se forgea une dame neuve. »

Cette légende est la reproduction sous une forme chrétienne d'une ancienne tradition Scandinave. L'ange gardien qui, sous les traits d'un forgeron, vient rabattre l'orgueil de saint Éloi, n'est auire que le fameux forgeron Yœlundr de l'Edda, dont tous les poënies Scandinaves, allemands et anglo-saxons nous ont transmis les hauts faits "^ et qui a laissé son nom à une grotte du comté de Warwick. — L'épisode de la jambe du cheval cassée puis ressoudée ne se retrouve pas dans les fragments de poëmes sur Vœlundr; mais dans un grand nombre d'histoires apparentées à cette légende nous rencontrons des épisodes analogues à celui-ci. — Un conte d'Absjôrnsen (traduction Basent) fait accomplir par un maître forgeron le même exploit que par l'ange gardien de saint Éloi. Il est même plus habile encore, car d'une vieille femme il peut faire une jeune fille en la jetant dans sa fournaise. — La mythologie grecque reproduit le même mythe sous différentes formes. Ainsi Cércs, voulant rendre immortel son fils Triptolème, le couchait chaque nuit au

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