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MUSIQUE DU CIEL

KENNEDY. — (Pire Side Stories of Ireland.)

Un très-saint moine était assis un soir d'été dans le jardin du monastère.

Après avoir dit ses prières et ses offices, il réfléciiissait sur différents passages des psaumes qu'il venait de lire et l'un des versets du psaume était ainsi conçu : « Aux yeux de Dieu, mille années ne sont qu'un jour. » Le moine réfléchit, réfléchit sans pouvoir comprendre ces paroles et pendant ce temps un oiseau perché sur un arbre commença à chanter. De sa vie, le moine n'avait entendu musique pareille ; la mélodie lui semblait venir des cicux. Bientôt l'oiseau prit son vol et alla se percher sur un arbre plus éloigné. Le moine sortit du jardin afin de ne pas perdre une note de ce chant divin ; puis J'oiseau s'éloigna encore et le moine le suivit, tant son âme tout entière, son esprit et sa mémoire étaient ravis par la douce musique. Il marcha ainsi dans le bois pendant un quart de mille, croyant n'être parti que depuis une demiheure, ce Dans le ciel même, se disait-il, on ne saurait entendre harmonie plus céleste que le chant de cet oiseau. » Lorsque enfin l'oiseau cessa de chanter, il sembla au pauvre homme qu'il tombait du paradis sur la terre. Il revint sur ses pas, et quand il arriva à la petite porte par laquelle il était sorti, il vit un grand mur, des tours, une large porte et une petite à côté. « Ah ! dit le pauvre moine, est-ce que je rêve ? » Puis il tira la cloche et la petite porte s'ouvrit. « Que voulezvous? » dit le portier, dont la figure et le costume étaient tout à fait inconnus au moine. « Ce que je veux, mon frère? c'est entrer dire mes prières et me mettre au lit. — Vous mettre au lit ! vous parlez comme si vous étiez de la maison, et vous êtes un étranger ! Qui êtes-vous? — C'est à vous que

je le demanderai ; il y avait un jardin là, il n'y a qu'une demi-heure; j'en ai franchi l'enceinte afin de suivre dans le bois un oiseau dont le chant s'exhalait en une harmonie céleste et voilà que je trouve des murs et des portes à un endroit où je n'ai laissé qu'une palissade. Devant moi se présente un portier étranger, car je ue me souviens pas d'avoir jamais vu votre figure. » Alors quelques frères qui passaient se rassemblèrent, et ne comprenant rien, non plus que le portier, au langage du moine, ils lui demandèrent comment se nommait le supérieur du monastère quand il avait quitté le jardin et quel roi régnait alors dans le pays. Lorsque le moine eut satisfait à leurs questions, les frères secouèrent tristement la tête, croyant avoir affaire à un homme hors de son bon sens. L'un deux s'écria : « Conduisons l'étranger à frère un tel ; il a cent dix ans et pourra nous tirer d'embarras. » Ils menèrent le moine par des passages et des chambres que celui-ci n'avait jamais vus, en s'étonnant de son étrange cobtume et lui des leurs.

Quand le vieillard eut écouté l'histoire, il dit : « Frères, quand j'entrai dans ce monastèreétant très-jeune, j'ai entendu souvent dire à un vieux frère alors aussi vieux que je le suis maintenant que lorsqu'il n'était que novice, le plus vieux des moines avait coutume de raconter que le frère un tel avait quitté la maison un soir et que jamais depuis lors on n'avait entendu parler de lui. — Je suis ce pauvre frère perdu ! s'écria le moine, Dieu a voulu me faire comprendre le verset que je lisais ce soir-là : « Gomment mille années ne sont à ses yeux qu'un seul jour. » Mille années passées à écouter cet oiseau du ciel ne m'ont, en effet, semblé pas plus longues qu'une heure. Voilà que j'ai vécu des siècles au delà du temps que j'avais à vivre ! Mon père, recevez ma confession et donnez-moi les derniers sacrements, car je ne crois pas que je puisse rester plus longtemps sur la terre. » En effet, le pauvre moine mourut, la nuit même, de la mort des saints.

Celte touchante légende qui, bien que donnée dans un recueil de contes irlandais, appartient en réalité à toutes les nations chrétiennes, fait partie d'un cycle d'innombrables histoires de toute la race indo-européenne.

Nous en avons déjà rencontré maintes fois des traces dans des contes de ce livre et il eût été facile d'en choisir d'autres spécimens parmi les récits populaires de la Grande-Bretagne.

La légende bien connue du Moine d'Hildesheim que le poëte Longfellow a traduite en si beaux, vers en reproduit exactement le type. Qui ne se rappelle aussi, parmi les récits empruntés à la Legenda Aurea, l'histoire de ces sept chrétiens d'Éphèse qui, sous le règne de l'empereur Dèce, refusèrent de sacrifier aux idoles et préfèrent subir la mort que de renoncer à leur foi * ? Enfermés dans une caverne où ils s'étaient réfugiés, ils passèrent pour y être morts de faim. Trois cent soixante-douze ans s'étaient écoulés depuis cet événement, lorsque par hasard, sous le règne de l'empereur Théodose, la grotte fut ouverte, et les sept dormants s'éveillèrent, frais comme les roses qui naissent en une matinée de printemps et persuadés qu'ils n'avaient dormi qu'une nuit. Grand fut leur étonnement, en arrivant à Ephèse, d'y trouver la religion chrétienne dominant en maîtresse, et si complètement victorieuse de l'ancien paganisme que déjà des germes d'hérésie et de division se manifestaient dans son sein. L'empereur lui-même, accompagné de l'évêque, du gouverneur et d'une foule immense, se porta au-devant des sept dormants. Aussitôt qu'ils eurent salué l'empereur et attesté par leurs discours du miracle que Dieu avait accompli en leur faveur, ils inclinèrent la tête comme un beau lis à la chaleur du jour, et leur âme s'envola au cieL

A propos du conte : la Vieillesse d'Ossian, nous avons déjà cité plusieurs histoires dont l'idée principale a pour point de départ le mythe dont nous nous occupons. 11 nous reste à rappeler :

Antiquité grecque : Légende du vieil Épiménide, qui dormit cinquante ans.

Allemagne. — Grimm : Conte de Karlkatz; — Conte de Peter Klaus qui dormit vingt ans dans le local d'un jeu de boule. (C'est de ce récit que Washington Irving a tiré le sujet d'un de ses plus jolis contes : Rip Van Winide) : — les Nains magiques; on y voit une fille qui demeure sept ans chez les nains, croyant y être restée trois jours.

Danemark. — (Recueil de Thiele) : la Fille à la danse des Trolls.

NoRWÉGE. — Absjôrnsen (traduction Dasent) : les Amis à la vie et à la mort.

Russie. — (Recueil Ralston) : les Deux Amis.

Inde. — Harivansa (traduction Langlois, vol. I, p. 486). Un prince nommé Moutchoucounda avait obtenu pour récompense le privilège de dormir pendant des siècles. Le dieu Krishna le réveille et lui apprend qu'il a dormi pendant une révolution du temps. Quand le prince sortit de sa caverne, il trouva tout changé comme notre pauvre moine.

Ce mythe a été traité d'une façon remarquable par Gould (Curiout Jlyths]

CONTE LXXXVIl.

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