LE CRAPAUD
CHAMBERS. — (Ecosse.)
Une pauvre veuve cuisant un jour son pain envoya sa fille avec un pot chercher de l'eau au puits. La fille marcha, marcha, mais quand elle fut au puits, elle vit qu'il était desséché. Elle ne savait que faire, ne voulant pas revenir chez sa mère sans lui rapporter de l'eau. Alors, elle alla s'asseoir en pleurant sur la margelle. Un crapaud sauta hors du puits et lui demanda ce qui la chagrinait ; elle répondit qu'elle se désolait parce que le puits était à sec. « Eh bien, dit le crapaud, si tu veux être ma femme, je te donnerai de l'eau en abondance. » La fille, ne prenant pas au sérieux les paroles du crapaud, accepta sa proposition et lui répondit qu'elle consentait à l'épouser. Lorsqu'elle eut rempU sa cruche, elle revint au logis et ne pensa plus à cette aventure. Mais une nuit qu'elle et sa mère étaient près de se mettre au lit, elle entendit ce chant :
Ouvre ta porte, ma mie, mon cœur,
Ouvre ta porte, mon véritable amour;
Souviens-loi de la promesse que tu m'as faite
Là-bas dans la prairie, quand nous nous sommes rencontrés.
La mère dit à sa fille : « Quel est ce bruit à la porte?
— Ah! reprit celle-ci, ce n'est rien qu'un méchant crapaud.
— Ouvre la porte, dit la mère, à ce pauvre crapaud. » Alors la fille ouvrit la porte et le crapaud arriva en sautant et s'assit auprès du feu. Puis il chanta :
Donne-moi à souper, ma mie, mon cœur; Donne-moi à souper, mon véritable amour; Souviens-toi de la promesse que tu me fis Là-bas dans la prairie, quand nous nous rencontrâmes.
1. Ce serait aussi bien une grenouille, mais l'histoire exigeant que le terme soit masculin, nous employons le mot crapaud.
— Eh quoi ! dit la fille, faut-il donner à manger à ce vilain crapaud ?
— Oui, dit la mère, même à un pauvre crapaud donne à souper quand il t'en prie.
Alors le crapaud mangea, puis il reprit sa chanson :
Mets-moi dans ton lit, ma mie, mon cœur; Souviens-loi de la promesse que tu me fis Là-bas dans la prairie.
— Ah! dit la fdle, mettrai-je un crapaud dans mon lit?
— Oui, dit la mère, mets le pauvre crapaud dans ton lit. Elle porta le crapaud dans son lit. Alors il reprit sa chanson :
Maintenant prends une hache, mon cœur, ma mie, Et coupe-moi la tète, mon amour.
Et la fille lui coupa la tête, et aussitôt se dressa le plus joli petit prince qu'on eût jamais vu. Et tous deux vécurent heureux le reste de leurs jours.
Contes similaires :
Angleterre. — Halliwell's Nursery Taies : le Crapaud; — Highlands : Recueil de Campbell : la Reine qui voulut boire de l'eau d'un certain puits ; l'Accoucheuse. '(L'époux est un corbeau.)
Allemagne. — Contes de Grimm : le Prince crapaud. Le chant est le même que celui du conte écossais de Campbell : « Ma gentille, ma gentille, souviens -toi du petit gage que tu m'as donné près du puits; mon amour, mon amour... »
Russie. — Recueil Ralston : le Serpent des eaux. (L'époux est un serpent.)
Contes tartares de Sidi Khur (citation faite par W. Scott. {Quarterlif Revieiv^ n° xli, 1819.) Même sujet.
Voy. aussi sur ce sujet, Gubernatis, Zoological Mijthologij, vol. II, p. 417.
Le trait saillant du conte le Crapaud est la transformation du crapaud en prince lorsque, devenu l'époux de la jeune fille, elle lui a tranché la tête. Le même épisode est raconté dans le conte gaélique : la Yeuve et ses Filles (Conte XV du présent livre).
Voy. aussi Conte XX : la Princesse grecque et le Jeune Jardinier.
Italie. — Dans un conte du Pentamerone, Basile nous montre une jeune fille qui consent à épouser un serpent. Celui-ci se transforme en un beau jeune homme dès qu'il embrasse la jeune fille. De même, le roi Porc
(Straparole, IP Nuit, fable I""") devient un beau jeune homme aussitôt qu'il est aimé de sa femme.
France. — Le roi Porc prend le nom plus noble de prince Marcassin dans le récit de M""" d'Aulnoy. — Mêmes traits dans les Contes bretons de Luzel : l'Homme poulain ; le Roi Serpent,
NoRWÉGE. — Dans un conte d'Abjôrsen : le Fils de la veuve, on voit un cheval se métamorphoser en un prince éclatant de beauté dès qu'on lui a coupé la tête, — Marmier, dans ses Chants du Nord, rappelle un trait pareil dans la Princesse enchantée,
Inde. — Une légende indienne rapporte qu'un jour Visvadlianva, fils de Cona, le dieu d'Amour, et Reti, déesse du Plaisir, poursuivirent dans l'Himalaya un éléphant blanc qui prit la forme d'un géant, Lorsqu'après un combat opiniâtre, il eut été tué, il devint alors un beau jeune homme. Ensuite il raconta qu'il était un Gandharva et que, pour une faute commise, il avait été condamné à vivre sous d'autres formes jusqu'à ce qu'il eût été tué. — Dans le Kathasaritsagara (traduction Wilson), Histoire de Satavena, un roi rencontre un lion et le tue. Soudain du lion s'élève une figure céleste qui raconte qu'elle avait été condamnée à vivre sous la forme de bêtes jusqu'à ce qu'elle fût tuée. — Le mythe de l'homme obligé de vivre pendant un temps plus ou moins long sous l'enveloppe d'un animal est commun à toutes les mythologies. Les dieux de la Fable en ont donné l'exemple. Les transformations amoureuses de Jupiter sont con^ nues, Apollon pour conduire les vaisseaux crétois prit un jour la forme d'un dauphin. — Le dieu Scandinave Odin se métamorphosait en aigle et Loki en saumon. — Bouddha vécut longtemps sous diverses formes d'animaux, — Il arrive souvent aussi que les personnages ainsi métamorphosés le sont d'une façon intermittente. Une légende populaire de l'Inde rapporte que l'un des fils d'Indra, le grand Gandharva Sena, fut condamné, pour quelques peccadilles de jeunesse, à errer sous la figure d'un âne, mais la nuit il redevenait un homme. Le Pantchatantra contient l'histoire du tils d'un brahmane qui, serpent le jour, est homme la nuit. — Mélusine était femme tous les jours, sauf le samedi, où son corps se terminait en queue de poisson. — Ces superstitions qui, dans l'Inde, se rattachent à la métempsychose, ont pris en Europe la forme si répandue dans tout le moyen âge et de nos jours encore, dans quelques endroits reculés, de la croyance aux loups garous et à la lycanthropie.
CONTE VIIL
JOCK ET SES PIPEAUX fLÉGÈacMENT abrégéj.
CHAMBERS. — (Fife.)
II y avait un garçon nommé Jock, qui dit un jour à sa mère : « Mère, je vais aller chercher fortune. » Et sa mère lui répondit : « Très-bien, mon garçon, prends le crible et le plat fendu, et va au puits me chercher de l'eau pour que je te cuise un bannock. Et ton bannock sera d'autant plus gros que tu rapporteras plus d'eau. » Jock alla au puits et vit un petit oiseau perché sur la margelle, qui lui dit : « Bouche ton crible avec de la boue et tu emporteras de l'eau. » Jock lui répondit : « Sale créature, crois-tu que je vais t' obéir? » Et l'eau s'écoula et il n'en rapporta à sa mère que de quoi faire un tout petit bannock. Il partit; le petit oiseau vint à lui et lui dit : « Donne-moi un morceau de gâteau et je te ferai cadeau d'une plume de mes ailes pour te faire un pipeau » Jock lui répondit : « C'est ta faute si j'ai un gâteau aussi petit. Va-t'en ! » Le petit oiseau s'envola et Jock arriva à la maison d'un roi et se proposa comme serviteur. On lui demanda ce qu'il savait faire ; il répondit : « Je sais balayer la maison, enlever les cendres, laver les plats et garder les vaches. — Peux-tu garder les lièvres? — Je n'en sais rien, mais j'essaierai. » On lui dit que s'il pouvait garder les lièvres et les ramener le soir, il épouserait la fille du roi, sinon qu'il serait pendu. Alors il partit le matin avec vingt-quatre lièvres, plus un autre qu'était boiteux. Et ayant une faim terrible parce qu'il n'avait qu'un petit bannock, il tua le lièvre boiteux, le rôtit et le mangea.
Les autres lièvres effrayés se sauvèrent. Et quand Jock
revint Je soir sans ses lièvres, le roi fut très en colère et le fit pendre.
Or la mère de Jock avait un autre garçon, nommé aussi Jock. Il alla cherchcj' de l'eau au puits, et quand l'oiseau lui conseilla de bouclier son crible avec de la boue, il lui dit : « Tu as raison, gentil oiseau! » Et il apporta beaucoup d'eau et eut un grand bannock. Sur la route, le petit oiseau lui demanda un morceau de bannock, que Jock lui donna volontiers. Pour le remercier, l'oiseau lui dit : » Arrache une plume de mon aile pour t'en faire un pipeau. » Jock prit donc une plume et arriva chez le roi, dans la maison duquel il prit du service comme son frère. Le matin il partit avec vingt-quatre hèvres et un autre qui était boiteux. Jock jouait sur son pipeau si gentiment que les lièvres dansaient. autour de lui et qu'il les ramena à la maison le soir. Et le lièvre boiteux ne pouvant marcher, Jock le prit dans ses bras et le porta. Le roi fut enchanté et lui donna sa fille, et Jock succéda ensuite au roi.
Contes similaires.
Danemark. — Contes de Carit Etlar (traduction Thorpe) : les Tentations.
NoRWÉGE. — Contes d'Abjôrsen : le Pipeau d'Osborne.
Russie. — Recueil Ralston : Maria Morewna. L'un des épisodes de ce conte rappelle celui où Jock est chargé de garder les lièvres et de les ramener au roi. Au lieu de lièvres, ce sont des chevaux. Le mythe solaire y est le même; les animaux symbolisent dans les deux contes les heures du jour.
Reginald Scot (Discovery of Witchcraft, p. 'J85), cite comme l'ayant entendu dans son enfance, l'histoire du Corbeau qui conseille à une fille de boucher le crible avec de la boue pour porter de l'eau a sa mère. — Le gâteau doit être d'autant plus gros que l'enfant aura pu apporter une plus grande quantité d'eau. — Nous retrouverons dans maints contes qui vont suivre cet épisode plus ou moins altéré et qui appartient au fonds populaire.