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CONTE IX

ROUGE ETIN.

CHAMBERS. — (Ecosse.)

Il y avait une fois deux sœurs qui vivaient sur un petit lopin de terre qu'elles louaient à un fermier. — L'une avait deux fds, l'autre un seul. Lorsque arriva le temps où celle qui avait deux fils dut les envoyer chercher fortune elle dit à son aîné de prendre un pot et de lui rapporter de l'eau du puits, afin de lui apprêter un gâteau pour leur voyage, La grosseur du gâteau serait d'ailleurs proportionnée à la quantité d'eau qu'il apporterait.

Le gars alla au ])uits avec son pot, le remplit et revint à la maison. Mais le pot s'étant cassé, la plus grande partie de l'eau s'écoula en chemin. Le gâteau fut donc tout petit ; cependant tout petit qu'il était, la mère demanda à son fils s'il en voulait la moitié avec sa bénédiction, ou le tout avec sa malédiction. Le jeune homme, songeant à sa longue route, choisit le gâteau tout entier, sans se préoccuper de la malédiction de sa mère. Ensuite il prit son frère à part et lui dit : « Voici un couteau que je te prie de conserver jusqu'à mon retour ; tu le regarderas tous les matins ; aussi longtemps que le couteau restera brillant, cela voudra dire que tout va bien, mais si le couteau se rouille, c'est que quelque malheur m'est arrivé*.»

Ainsi le jeune homme partit chercher fortune. Le huitième jour dans l'après-midi, il rencontra un berger qui gardait son troupeau. 11 lui demanda : « A qui sont ces moutons? ^> le

1. voy. conte de la Fille de la mer un incident analogue et les notes qui s'y rattachent.

berger répondit : , « Rouge Etin d'Irlande vivait jadis à Bellygan, — il a ravi la fille du roi Malcolm, — le roi de la belle Ecosse. — Il a chargé de chaînes la pauvre princesse ; — et tous les jours il la frappe — avec une brillante baguette d'argent. — Comme Julien le Romain, il n'a peur de personne. — On dit qu'il viendra un jour un homme destiné à le tuer. — Mais cet homme n'est pas encore né ! et peutêtre n'est-il pas près de naître. »

Le jeune homme poursuivit sa route et bientôt il aperçut un vieillard à cheveux blancs qui gardait un troupeau de porcs ; il alla à lui et lui demanda à qui étaient ces porcs et l'homme répondit comme le premier berger.

Alors le jeune homme poursuivit sa route et trouva un vieillard encore plus âgé que les précédents et qui faisait paître des chèvres. Il lui demanda à qui étaient ces chèvres. Le vieillard lui fit la même réponse que les précédents et lui conseilla de faire attention aux animaux qu'il rencontrerait, car ils ne ressemblaient en rien à ce qu'il avait vu jusque-là.

Le jeune homme continua son chemin et vit une multitude de bêtes effrayantes: chacune avait deux têtes et chaque tête deux cornes. Il eut grand'peur et se sauva au plus vite. Il parvint sans accident à un château bâti sur une colline et dont la porte était toute grande ouverte. Il entra dans le château pour y chercher un abri et vit une vieille femme assise près du feu dans la cuisine. Il lui demanda s'il pouvait passer la nuit, car il était très-fatigué de son long voyage. La femme lui répondit qu'il le pouvait, mais que la place n'était pas bonne pour lui, car le château appartenait au Rouge Etin, qui était une bête terrible à trois têtes et qui n'épargnait jamais ceux dont il s'emparait. Le jeune homme se serait volontiers éloigné sans la peur qu'il avait des bêtes qui erraient au dehors. Il pria alors la vieille de le cacher de son mieux et de ne rien dire au Rouge Etin. Il n'était pas caché depuis longtemps que le terrible Etin entra en criant . « Je sens l'odeur d'un homme terrestre ; mort ou vivant, cette nuit son cœur me servira de pain. » Le monstre eut bientôt découvert le pauvre jeune homme. Et quand il l'eut fait

sortir de son trou, il lui dit que s'il pouvait répondre à trois questions, il aurait la vie sauve. La première question était : Qu'est-ce qui a été habitée la première, de l'Ecosse ou de l'Irlande^? la seconde : l'homme a-t-il été créé pour la femme ou la femme pour l'homme? la troisième : Qui a été créé en premier lieu , des bêtes ou des hommes ? Le gars n'ayant pu répondre à aucune de ces questions, le Rouge Etin le frappa sur la tête avec un maillet et le changea en un pilier de pierre.

Le matin de cet événement, le jeune frère trouva son couteau tout rouillé. 11 dit à sa mère qu'il était temps pour lui d'aller chercher fortune ; elle lui demanda de lui rapporter de l'eau du puits afin de lui cuire un pain. Le pot s'étant brisé, il ne rapporta que peu d'eau et son gâteau fut tout petit. Gomme son frère, il préféra le gâteau tout entier avec la malédiction de sa mère. Il partit donc, rencontra les mêmes bergers et subit le même sort que son frère aîné.

L'autre veuve et son fds ayant appris d'une fée ce qui était arrivé, le jeune homme se décida, lui aussi, à aller à la recherche de ses deux amis. Sa mère lui demanda également de rapporter de l'eau du puits. Et pendant qu'il revenait, un corbeau passa sur sa tête en criant que son eau s'écoulait. Comme il était homme de sens, il prit de la boue et boucha les trous de sorte qu'il rapporta assez d'eau pour avoir un grand gâteau. Ensuite il prit seulement la moitié du gâteau avec la bénédiction de sa mère.

Il commença sa route et rencontra une vieille femme qui lui demanda un morceau de son bannock. Et il partagea volontiers avec elle. Pour le remercier elle lui donna une baguette magique et l'instruisit de ce qui lui arriverait et de ce qu'il devrait faire, puis elle disparut. Le jeune homme continua sa route et rencontra le vieillard qui gardait ses moutons. Il lui demanda à qui ils appartenaient et le vieillard répondit : « Au Rouge Etin, mais je crains que sa fin ne

1. Cet épisode rappelle la fable d Œdipe et du Sphinx, qui dévorait aussi ceux qui ne répondaient pas à ses questions. — Plusieurs contes slaves de Chodzko possèdent cet épisode : Impérissable ; — le Tapis volant, etc.

soit proche et je vois bien que vous serez l'héritier de toute sa terre, »

Quand le jeune homme arriva près des terribles botes, il marcha résolument à elles; l'une s'approcha la gueule ouverte pour le dévorer, mais il la frappa de sa baguette et elle tomba morte à ses pieds. Il entra ensuite au château d'Etin. La vieille lui confirma le sort des deux frères. Bientôt arriva le monstre criant : « Je sens l'odeur d'un homme terrestre, » puis il aperçut le jeune homme et lui posa les trois questions mais celui-ci avait été instruit par la fée et il put répondre à Etin. Etin comprit alors que son pouvoir était fini. Le jeune homme prit une hache et trancha les trois têtes du monstre. Il demanda ensuite à la vieille de lui montrer la fille du roi et la vieille le fit monter des escaliers, ouvrit un grand nombre de portes et de chaque porte il sortait une belle dame emprisonnée par Etin. L'une d'elles était la fille du roi. La vieille montra ensuite au jeune homme deux piliers de pierre ; dès qu'il les eut touchés de sa baguette, ses voisins et amis revinrent à la vie. Et tous les prisonniers, heureux de leur délivrance, rendirent grâce au prudent jeune homme. — Le lendemain, il se rendit chez le roi, qui lui donna sa fille et à chacun des autres jeunes gens une fille de noble maison. Et ils vécurent heureux le reste de leurs jours.

Ce conte est cité dans la Complainte d'Ecosse, livre publié en 1548; il amusait, dit-on, dans son enfance le roi Jacques P^, L'explication mythique du conte est fort simple. Ainsi que nous avons eu occasion de le dire, l'action est double dans les récits de ce genre; elle a lieu à la fois sur la terre et dans les espaces célestes. Le troisième jeune homme est uii héros solaire vainqueur de monstres, comme Ulysse, Œdipe, Hercule, etc. Les bètes monstrueuses qui entourent le château de Rouge Etin s'enfuient au contact de la baguette magique, comme aux rayons du soleil du printemps disparaissent les frimas et les tempêtes; de même aussi les rayons du soleil ouvrent les portes où, l'hiver, le farouche Rouge Etin tient renfermées les jeunes filles, symboles des jours de l'été qui recommence, et ils n'ont pas plutôt effleuré les piliers de pierre que les jeunes gens renaissent à la vie. Ainsi, lorsque le soleil a fondu le manteau de neige et de glace dont la terre est couverte à la fin de l'hiver, les forces gorminatives de la nature reprennent toute leur vigueur.

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