‹ Contes populaires de la Grande-BretagneChapitre 25 sur 134 · CONTE XI LE JEUNE ROI D'EASAIDH RUADH · texte numérisé non relu

CONTE XI LE JEUNE ROI D'EASAIDH RUADH

CAIVIPBELL. - (HiGLANDS.)

Le jeune roi d'Easaidh Ruadh, ayant pris, possession de son royaume, était porté à la joie et clierchait ce qui pourrait le contenter et plaire à sa fantaisie. Or, près de sa demeure vivait un Gruagach^ un esprit familier, surnommé « aux longs cheveux bouclés ». Il se mit en tête d'aller jouer avec lui. Il alla trouver le devin, et lui dit :

— Je me propose de faire une partie (d'échecs) avec le Gruagach -.

— Ah! ah! dit le devin, es-tu vraiment homme à faire cela ? es-tu assez audacieux pour jouer contre le Gruagach? Crois-moi, abandonne cette idée et renonce à ce projet.

— Je ne le ferai pourtant pas, dit le roi.

Le devin reprit : — Suis mon conseil : si tu gagnes le Gruagach, tu lui demanderas comme gain la fdle tondue à la peau rude qui est derrière la porte ; mais il te jouera plus d'un tour avant que tu l'emmènes.

Le roi alla se coucher, et si le jour parut de bonne heure, plus tôt encore se leva le roi pour faire une partie avec le Gruagach. Il arriva près de lui et bénit le Gruagach et le Gruagach le bénit. Le Gruagach lui dit :

« 0 jeune roi, qui te conduit vers moi aujourd'hui? Veuxtu jouer avec moi ? — Ils se mirent au jeu. Le roi gagna. — Prends ton gain afin que je puisse m'en aller, dit le

1. Les Highlanders désignent quelquefois sous le nom de Gruagach un esprit familier mâle ou femelle du genre Brownie. Ici c'est plutôt un sorcier.

2. Le conte bas-breton de Luzel : la Princesse de Tréménézaour contient un épisode semblable.

Gruagach. — Donne-moi pour mon gain cette fille tondue à la peau rude qui est derrière la porte. — J'ai encore ici plus d'une belle femme, dit le Gruagach. — Je ne veux que celle-ci. — Bonheur à toi et malheur à celui qui t'a conseillé! »

Ils allèrent à la maison du Gruagach, et le Gruagach amena vingt jeunes filles : « Fais ton choix. »

Chacune passa à son tour en disant :

— C'est moi qu'il te faut choisir ; tu as tort de ne pas me désigner. Mais le devin avait conseillé au roi de ne prendre que la dernière. Aussi quand elle passa, le roi s'écria : « Tu es à moi ! »

Il partit avec elle, et dès qu'ils eurent fait quelques pas, la fdle changea d'aspect et devint la plus charmante femme qu'il y eût sur terre. Le roi regagna sa demeure, enchanté d'avoir une si aimable femme.

De retour, il alla se reposer. Si le jour parut de bonne heure, plus tôt encore le roi se leva pour aller jouer avec le Gruagach.

— Il faut que j'aille jouer aujourd'hui, dit-il à sa femme.

— Ah! dit-elle, le Gruagach est mon père, et si tu vas jouer avec lui, n'accepte pour gain que la pouliche aux longs poils bruns qui porte sur le dos une selle de bois.

Le roi alla à la rencontre du Gruagach, et certes, leurs félicitations réciproques ne furent pas plus grandes que la veille.

« Eh bien, dit le Gruagach, la jeune tîancée te plaît-elle aujourd'hui? — Infiniment. — Viens-tu jouer aujourd'hui? — Oui. »

Ils se mirent au jeu et le roi gagna encore.

— Prends ton gain et songe à ce que tu vas faire.

— Je choisis la pouliche aux longs poils bruns. . • Ils s'éloignèrent ensemble et s'approchèrent de la pouliche aux poils bruns. Le roi la fit sortir de l'écurie et l'enfourcha; c'était une rapide héroïne! 11^ gagna sa demeure. Sa femme lui tendit les bras et tous deux furent joyeux cette nuit.

— Je voudrais bien, dit sa femme, que tu cessasses de jouer avec mon père, car s'il gagne il te fera du mal.

— J'irai pourtant, dit le roi, jouer avec lui aujourd'hui. Le roi partit et trouva le Gruagach tout joyeux. « Ah! te

voilà! dit-il. — Me voilà! »

Ils jouèrent et, victoire maudite pour le roi, cette fois ce fut le Gruagach qui gagna. «Prends ton gain, dit le jeune roi d'Easaidh et hâte-toi, car je ne puis rester plus longtemps. »

Le Gruagach lui répondit :

— Le gain que je demande le voici : j'ordonne par le pouvoir de mes charmes et de mes conjurations qu'avant la fin de l'année, la fille tondue à la peau rude, plus indigne et plus grossière que toi, prenne ta tête et ton cou et que ta vie s'échappe, si tu ne me rapportes le « glaive de lumière » du roi des Fenêtres de chêne.

Le roi regagna sa demeure plein de tristesse, de douleur et d'ennui. La jeune reine vint à sa rencontre et lui dit :

— Hélas! je n'aurai rien de toi cette nuit!

— Sa figure et sa beauté touchèrent le roi dès qu'il vit son front charmant, mais quand il s'assit sur son siège et qu'il attira sa femme vers lui, son cœur était si pesant que le siège se brisa sous lui!

— Quelle est la cause de ton chagrin, dit la reine, et qui t'empêche de me la dire?

Le roi lui conta ce qui était arrivé.

— Ah! dit-elle, pourquoi rester songeur? n'as-tu pas la meilleure femme d'Erin et le second meilleur cheval d'Érin? Écoute-moi et tu sortiras d'embarras.

Si le jour parut de bonne heure, plus tôt encore se leva la reine ; elle mit tout en ordre, car le roi allait partir pour son voyage. Elle tint prête la pouliche aux longs poils bruns, et quoique la selle fût de bois, elle étincelait d'or et d'argent.

Le roi sauta sur le cheval. La reme le baisa et lui souhaita la victoire aux champs de bataille.

— Je n'ai rien à te dire, sinon de prendre l'avis de ta compagne la Pouliche ; elle te dira ce qu'il faudra faire.

Le Roi partit, heureux de monter son brun coursier.

La pouliche eût atteint le vent de mars, et le vent de mars n'eût pu l'atteindre ! — Ils arrivèrent à la tombée de la nuit à la cour et au château du roi des Fenêtres de chêne.

La brune Pouliche lui dit : — Nous voici au terme du voyage, nous n'irons pas plus avant; prends mon avis et je te mènerai à l'endroit où se trouve le glaive de lumière, et s'il vient à toi sans grincer ni crier, c'est bon signe pour notre route. Le roi dîne en ce moment et le glaive de lumière est dans sa chambre. Au bout de l'épée est un bouton et quand tu la saisiras, tire-la doucement hors du fourreau.

Le jeune roi d'Easaidh s'approcha de la fenêtre où était l'épée. Il la saisit, et elle vint à lui doucement jusqu'à ce qu'elle fut à sa portée ; et alors elle fit une sorte de grincement.

— Partons maintenant, dit la pouliche et sans plus tarder. Je sais que le roi a senti que nous prenions l'épée. — Le jeune homme mit l'épée en main, et ils s'enfuirent. Lorsqu'il fut un peu loin, le coursier lui dit :

Arrêtons-nous maintenant et regarde ce qui est derrière toi.

— Je vois, dit-il, une troupe de chevaux bruns lancée furieusement.

— Nous sommes plus rapides qu'eux, dit la pouliche.

Ils allèrent, et quand ils furent à une bonne distance ;

— Regarde encore, dit-elle; que vois-tu venir?

— Je vois une troupe de chevaux noirs; l'un d'eux est noir et sa face est blanche et il court furieusement; un cavalier est sur son dos.

— C'est le meilleur cheval d'Érin ; c'est mon frère, il a eu trois mois de nourrice de plus que moi, et il passera près de moi comme un tourbillon. Tâche à ce moment de couper la tête de l'homme qui le monte, car en passant il te regardera et il n'est d'autre épée dans sa cour qui puisse lui enlever la tête que celle que tu tiens à la main. — Quand le cavalier passa, il tourna la tête pour regarder le jeune homme,

et celui-ci brandit l'épée, coupa la tête du cavalier et la pouliche aux longs poils bruns la saisit dans sa bouche. C'était le Roi des fenêtres de chêne !

— Saute sur le cheval noir, cria la Pouliche, laisse ici cette carcasse et rentre à ton palais de toute la vitesse de ton cheval ; pour moi, je te suivrai du mieux que je pourrai.

Le roi sauta sur le noir coursier et, héros rapide, il atteignit sa demeure avant le jour. — La reine n'avait pas eu de repos jusqu'au retour de son mari. Ils entonnèrent des chants de joie et mirent de côté tout chagrin. Au matin, le roi dit :

— Il faut que j'aille voir le Gruagach pour essayer si ses charmes sont conjurés.

— Souviens-toi que le Gruagach ne t'abordera pas comme de coutume. Il viendra à toi furieusement, sauvagement, et te dira : «As-tu l'épée?» Tu lui diras que tu l'as. Il te demandera : « Comment as-tu fait? » et tu lui répondras : « Sans le bouton qui est au bout de l'épée je n'aurais pu m'en emparer. » Alors le Gruagach se baissera pour voir le bouton qui est à la pointe du glaive, et tu apercevras un signe au côté droit de son cou ; perce-le de ton glaive à cet endroit, sinon, toi et moi nous sommes perdus. Le roi des Fenêtres de chêne était son frère, et le Gruagach sait que l'épée n'est sortie des mains de son frère que s'il a perdu la vie. — Dans l'épée est la mort des deux frères, mais aucune autre que celle-ci ne peut les blesser. Disant ces mots, la reine le baisa, appela sur lui la victoire des champs de bataille et sortit.

Le Gruagach rencontra le jeune roi au lieu même où il était auparavant. « As tu le glaive de lumière ? — Je l'ai. — Comment as-tu fait pour le prendre? — Sans le bouton qui est à sa pointe je n'aurais pu m'en emparer. — Laissemoi voir l'épée. — Je ne suis pas forcé de te la montrer. »

Le Gruagach baissa la tête pour regarder le glaive de lumière; le roi vit le signe, et vivement il enfonça son épée dans le cou du Gruagach. Le Gruagach tomba mort.

Le roi regagna sa demeure et trouva ses gardes et ses sentinelles liés dos à dos. Femme, cheval, amoureuse, tout

avait été enlevé. Quand il eut détaché ses gens, ils lui dirent :

— Un grand géant est venu qui a emmené ta femme et tes deux chevaux.

— Le sommeil ne fermera pas mes paupières, et ma tête ne reposera pas avant que j'aie rejoint ma femme et mes deux chevaux. Ce disant, il continua sa route. Il marcha sur les traces des chevaux et les suivit à la hâte, La nuit tomba, mais il ne s'arrêta que lorsqu'il eut atteint la lisière d'un bois verdoyant. Il y vit l'emplacement d'un foyer. Alors allumant le feu, il se décida à passer la nuit en ce lieu.

Il était là depuis quelque temps lorsque Cu Seang le chien sortit du bois verdoyant et s'approcha de lui. Il bénit le chien et le chien le bénit.

— Hou! hou! dit le chien. Triste était l'état de ta femme et de tes deux chevaux quand ils passèrent ici la nuit dernière avec le grand géant.

— C'est ce qui cause mon souci et mes peines depuis que je suis leurs traces. Mais quel remède à ces maux?

— Roi, dit le chien, il ne faut pas que tu restes sans nourriture.

Le chien entra dans le bois et apporta du gibier; ils en firent leur repas avec plaisir.

— Je ferais mieux, dit le roi, de retourner chez moi, puisque je ne puis atteindre le géant.

— N'aie aucune crainte, dit le chien, et ne renonce pas à ton projet. Tu ne peux pas d'ailleurs rester ici sans dormir.

— La crainte chassera le sommeil si je n'ai un gardien.

— Dors, dit le chien, et je te garderai.

Le roi s'étendit auprès du feu et s'endormit.

Quand la veille fut finie, le chien dit au roi : — Lèvetoi, prends un peu de nourriture pour te donner la force de poursuivre ton voyage. Et ajouta le chien, si la fatigue et la difficulté t'accablent, réclame mon aide et je serai auprès de toi en un instant.

Ils se bénirent l'un l'autre et le roi s'éloigna. Quand tomba la nuit, il se trouvait près d'un précipice et il aperçut l'emplacement d'un foyer.

Il assembla des broussailles sèches et y mit le feu. Il commençait à se chauffer quand le vieux Faucon du rocher gris s'approcha.

— Hou ! hou ! dit l'oiseau, triste était l'état de ta femme et de tes deux chevaux quand ils passèrent ici la nuit dernière avec le grand géant.

« Qu'y puis-je faire ? dit le roi ; j'ai eu avec eux bien du chagrin et peu d'avantage. — Prends courage, dit le Faucon ; ils peuvent encore t'être utiles. Mais il ne faut pas que tu restes ainsi sans nourriture. — Gomment s'en procurer? dit le roi. — Nous ne serons pas longtemps à l'attendre, dit l'oiseau. »

Il s'envola et revint bientôt portant dans son bec trois canards et huit coqs de bruyère. Ils apprêtèrent le repas et mangèrent.

— Il ne faut pas rester sans sommeil, dit le Faucon.

— Comment dormir sans un garde qui éloigne de moi tout danger ?

— Dors, roi, je serai le gardien.

Le roi se coucha, s'étendit et dormit.

Au matin, le Faucon le fit lever.

— Souviens-toi, si la fatigue et les dangers t'assaillaient, de réclamer mon aide.

Rapide et courageux, le roi s'élança. La nuit s'approchait et les petits oiseaux de la forêt aux buissons touffus emportaient les racines et les ramilles des églantiers ; demeurer là, c'était le repos, mais non la tranquillité. Il continua donc son chemin jusqu'au bord d'une grande rivière et il y trouva les restes d'un foyer. Le roi souffla avec force une petite étincelle de feu. Il était là depuis peu quand la Loutre brune de la rivière vint lui faire compagnie.

— Och ! och ! dit la Loutre, triste était la situation de ta femme et de tes deux chevaux la nuit dernière avec le géant.

— J'ai eu d'eux beaucoup de peine et peu de joie.

— Prends courage; avant demain midi tu reverras ta femme. Mais, i,'oi, ne reste pas sans nourriture, dit la Loutre.

— Comment se procurer ici de la nourriture ? dit le roi.

La Loutre plongea dans la rivière et revint avec trois saumons qui étaient magnifiques. Ils apprêtèrent le repas et mangèrent.

La Loutre dit au roi : « Il te faut dormir. — Qui veillera sur moi pendant mon sommeil ? — Dors et je te servirai de garde. »

Le roi s'endormit. Au matin, la Loutre lui dit :

— Cette nuit tu seras en présence de ta femme. 11 quitta la Loutre en la bénissant.

— Et si tu éprouvais des diflficuUés, dit la Loutre, réclame mon aide et tu l'auras. Le roi marcha jusqu'à ce qu'il fut sur un rocher ; il regarda dans l'abîme au-dessous du roc et au fond il aperçut sa femme et ses deux chevaux, et il se demanda comment il pourrait faire pour parvenir près d'eux. Il contourna le rocher jusqu'au pied et découvrit un beau chemin qui y menait. Il pénétra dans le précipice et quand sa femme le vit, elle se prit à gémir :

— Ah ! dit le roi, il est mal de te désoler ainsi quand je me suis donné tant de peine à cause de toi.

— Oh ! oh ! dirent les chevaux, que le roi se place devant nous, et là il pourra bannir toute crainte jusqu'à ce que nous partions d'ici. La reine fit manger son époux et le mit à sa droite, et quand ils eurent été ensemble quelque temps elle le cacha près de la mangeoire des chevaux. Lorsque le Géant entra, il s'écria :

— Il y a ici une odeur d'étranger !

— Oh ! répondit la reine, mon trésor ! ma joie ! mon bétail ! il n'y a d'autre odeur ici que cehe de la litière des chevaux ! Bientôt le Géant alla donner à manger aux chevaux ; alors ceux-ci se jetèrent sur lui et le déchirèrent et c'est avec peine que le Géant put leur échapper en rampant.

— Cher être, dit la Reine, ils ont failli te tuer.

— Si mon âme était en moi, il y a longtemps qu'ils m'auraient tué, dit le Géant. — Cher ami, où est-elle, ton âme? Par les livres sacrés, je veillerai sur elle. — Elle est, dit le Géant, dans la pierre du Bonnach'.

Quand le Géant partit le matin, la Reine nettoya de son

1. Le Bonnach ou Bannoch est une sorte de gâteau servant de pain. On le pétrit sur une pierre.

mieux la pierre du Bonnach. A la tombée de la nuit, lé Géant rentra. Elle plaça son époux devant la tête des chevaux. Le Géant voulut donner à manger aux chevaux, mais ceux-ci le déchirèrent de plus en plus.

« Pourquoi as-tu nettoyé ainsi la pierre du Bonnach ? dit le Géant. — Parce que ton âme est en elle ! reprit la reine. — Je crois que si tu savais où est mon âme, tu lui témoignerais bien du respect. — Certes ! dit-elle. — Ce n'est pas là, dit-il, qu'est mon âme, elle est dans le seuil de la porte. »

Le lendemain matin, elle fit le seuil aussi brillant qu'elle put. Quand revint le Géant, il alla donner à manger aux chevaux et ceux-ci le déchirèrent encore davantage.

« Pourquoi as-tu ainsi nettoyé le seuil? dit le Géant. — Parce que ton âme y est. — Je vois que si tu savais où est mon âme, tu en prendrais soin. — Assurément, dit-elle. — Ce n'est pas là qu'est mon âme, dit-il. — Sous le seuil est une grande dalle, sous la dalle un mouton, dans le ventre du mouton un canard, dans le ventre du canard un œuf et dans l'œuf est mon âme. »

Quand le Géant fut parti le lendemain, le roi et sa femme levèrent la dalle et le mouton s'enfuit.

— Si j'avais le chien léger du bois verdoyant, il ne serait pas longtemps à ramener ce mouton, s'écria le roi.

Et le chien léger du bois verdoyant revint avec le mouton dans la gueule.

Lorsqu'ils ouvrirent le ventre du mouton, le canard s'envola à tire-d'aile près des autres canards.

— Que n'ai- je le vieux Faucon du rocher gris! il ne serait pas long à ramener ce canard. Et le vieux Faucon du rocher gris rapporta le canard dans son bec.

Lorsqu'ils fendirent le ventre du canard pour prendre l'œuf, l'œuf roula dans les profondeurs de l'Océan.

— Que n'ai-je la Loutre brune de la rivière ! elle ne serait pas longtemps à me repêcher cet œuf.

Et la Loutre brune parut avec l'œuf dans sa bouche. La reine prit l'œuf et l'écrasa entre ses mains. Le Géant

revint à la nuit, et comme elle avait brisé l'œuf, le Géant tomba mort et depuis ne s'est jamais relevé.

Ils prirent avec eux beaucoup d'or et d'argent; ils passèrent une joyeuse nuit avec la Loutre brune de la rivière, une nuit avec le vieux Faucon du rocher gris et une nuit avec le Chien rapide du bois verdoyant. De retour à leur demeure, le roi et la reine préparèrent une vaillante fôte de héros, et vécurent heureux et prospères dans la suite.

Ce conte présente un type remarquable de mythe solaire. Étudions-le à ce point de vue.

Le Glaive de lumière est évidemment le symbole des rayons brûlants du Soleil, et le bouton qui est à son extrémité indique que les feux de cet astre n'ont pas toute leur ardeur, mais que le solstice d'été est proche : c'est le mois de juin. Le roi des Fenêtres de chêne est la constellation zodiacale qui correspond à ce mois, puisqu'il possède le Soleil en ce moment. Son cheval personnifie aussi la même époque de l'année. D'un autre côté, la Pouliche qu'a gagnée le jeune roi d'Easaidh a trois mois de nourrice de moins que son frère le Cheval du roi des Fenêtres de chêne, c'est-à-dire qu'elle est en retard de trois mois sur lui dans l'orbite solaire : elle représente dès lors mars (le conteur prend même soin de dire pour dépeindre la vitesse de la Pouliche : «Elle eût atteint le vent de mars et le vent de mars n'eût pu l'atteindre »; enfin, ses longs poils bruns annoncent qu'elle vient à peine de sortir de l'hiver. D'autres traits de la légende concourent aussi à démontrer que le point du ciel où est le Gruagach correspond à l'équinoxe du printemps : en effet, le conte commence ainsi : « Le jeune roi d'Easaidh entrait en possession de son héritage... », ce qui signifie que, délivrée des liens glacés de l'hiver, la nature aspire à jeter la verdure sur les bois et les fleurs dans les prés. La première pensée du prince est de demander en mariage la fille du Gruagach ; celle-ci est encore derrière la porte, c'est-à-dire retenue comme l'est la sève dans les arbres ; sa peau est rude au sortir de la saison des frimas ; mais, dès qu'elle a fait quelques pas avec le jeune homme, elle apparaît brillante et jeune, comme la nature au renouveau de l'année.

Ceci reconnu, les aventures du jeune roi d'Easaidh s'expliquent aisément :

Comment s'y prendra le prince pour obéir au Gruagach et lui rapporter le Glaive de lumière qui est dans la constellation du solstice d'été, c'est-à-dire en avance de trois mois sur lui? Le prince monte sur la Pouhche brune, dérobe avant le temps le Glaive lumineux, et s'enfuit. Les chevaux, qu'en se retournant une première fois il voit trotter derrière lui, sont les mois qui suivent le mois de mars ; ceux-là ne peu-

vent le rattraper; mais lorsqu'il regarde une seconde fois derrière lui, il aperçoit une troupe de chevaux dont l'un a la face brillante. C'est le frère aîné de Mars, et celui-ci doit nécessairement l'atteindre et le dépasser, puisqu'il doit se trouver normalement de trois mois en avant dans l'orbite solaire. Alors le prince saute sur son dos, et, tenant à la main l'épée qu'il a conquise, il se trouve posséder à la fois les deux symboles qui représentent le Soleil : le Glaive et le Cheval à la face brillante. Il a, par conséquent, regagné les trois mois dont il était en retard, et s'identifie dès maintenant avec le Soleil. Il rapporte alors au Gruagach, selon ses ordres, le Glaive du roi des Fenêtres de chêne. — La mort du Gruagach termine la première partie du conte. — Un autre conte lui succède, et le mythe se continue. En effet, le roi d'Easaidh poursuivant sa course rentre chez lui. Un Géant (c'est une autre constellation zodiacale) vient de lui enlever sa femme et ses deux chevaux; il s'élance après lui, et, s'arrêtant le soir auprès d'un foyer éteint (le Soleil est couché), il repart à l'aurore. Il atteint enfin le Géant et retrouve sa femme et ses chevaux.

Il n'est pas un des incidents, un des mots de ce conte qui ne cache un mythe; mais nous en avons assez dit pour indiquer le genre de récits auxquels se plaisaient nos pères les Aryens.

Remarquons cependant que, conséquent avec le mythe qu'il symbolise, notre héros ne se repose jamais. C'est là le caractère général des héros dans tous les contes de cette nature, soit qu'il s'agisse d'Ulysse dans l'Odyssée homérique, ou que le héros solaire soit Bacchus allant conquérir l'Inde, ou Hercule accomplissant ses douze travaux, soit enfin «lu'il s'agisse de l'Indra védique, de Sigurd dans la Vœlsung Saga, ou de Siegfried, le héros des Niebelungen.

M. Campbell donne trois autres versions de ce récit. Quelques-uns des incidents qu'il renferme se trouvent dans : la Fille de la mer (voy. Conte n" XII et les histoires qui s'y rapportent) ;

Le Géant qui n'a pas son âme dans le corps se retrouve :

1" France. — Dans un conte bas-breton de Luzel : le Corps sans âme, « Ma vie est dans un œuf, l'œuf dans une colombe, la colombe dans un lièvre, le lièvre dans un loup, et le loup est dans un coffre de fer au fond de la mer. »

Dans un autre conte bas-breton de Luzel : le Poirier aux poires d'or : « Mon âme est dans une caverne, un lion, un loup, un lièvre, une colombe, un œuf. »

On peut aussi rapprocher de cette idée la chanson de petite fille : Ah! le joli bois, Mesdames ! » et dont la dernière strophe est : « Dans ce bois il y a un arbre; à cet arbre il y a une branche; à cette branche il y a un nid; dans ce nid, un œuf; dans l'œuf, un oiseau; dans l'oiseau, un cœur, et dans le cœur, un nom (celui de la personne qu'on préfère). »

2° Italie : Histoire calabraise (Gubernatis, Zoological Mythology, vol. II, p. 134) : (' Une sirène est dans un petit oiseau, dans une cage d'argent, dans une caisse de marbre et sept caisses de fer. »

3° Pays Scandinaves. — Dans les Contes norwégiens d'Abjorsen (trad. Dasent) :

« Dans un lac est une île, dans l'île, une église; dans l'église, un puits; dans le puits, un canard; dans le canard, un œuf; dans l'œuf, l'allie. »

i" Allemagne. — Dans le conte de Grimm intitulé : la Boule de cristal :

« Le pouvoir de l'enchanteur est dans une boule de cristal, dans un œuf, dans un oiseau de proie, dans un bœuf sauvage. »

Dans le conte de Mûllenhoff : l'Homme sans cœur (trad. Thorpe).

« Le cœur est dans un oiseau qui vole dans une église située en un lieu solitaire ; l'église est fermée par de solides barres de fer et tout autour est un grand fossé. »

Dans un conte de Musseus : les Trois Sœ.urs :

« Une petite clef se trouve dans un œuf, dans un canard, dans un taureau. »

o" Russie. — Dans le conte de Koschéi l'Immortel, avec des détails [lareils à ceux de la présente légende :

« Sous un chêne est une cassette; dans la cassette, un lièvre; dans le lièvre, un canard; dans le canard l'œuf; dans l'œuf, la mort de Koschéi. »

6"^ Pays slaves.— Contes deChodzko : l'Esprit des steppes. Semblable au précédent.

7« On trouve dans une histoire transylvanienne * de Haltrich :

« La vie d'une sorcière est une lumière qui brûle dans un œuf, rœ;uf (^st dans un canard, le canard nage dans un marais, et le marais est dans une montagne. »

Dans un conte bohémien intitulé : le Cheval Soleil, la force d'un sorcier est r dans un œuf qui est dans un canard, dans un cerf qui est sous un arbre. »

Dans un conte servien, la force d'un dragon est « dans un perroquet qui est dans une colombe, dans un lièvre, un ours, un dragon ^ un la(i près d'une grande ville. »

8° Inde. — Dans le Pantchatantra, p. 277, trad. Lancereau , le singé dit au crocodile : « Mon cœur est bien caché dans un creux de l'arbfe,

\. Les citations du n" 7 sont tirées rie l'ouvrage de M. Hulston iliussuin Folk Tah% voy. p. 100 à Mû). — Voy. Mytholog;/ of Aryan Xalion.s, par Cox, p. 135 à 142, et Zoohi gical Mythology, par le prolesicur de Gubernatis. Ce livre vient d'être traduit en françai:

D.jambri. » (Il est vrai que, dans la suite de la fable, le singe dit au crocodile qu'il s'est moqué de lui.)

Dans l'histoire de Punchkine (Old Deccan Days) :

» Au milieu de la jungle est un cercle de palmiers; au centre, des jattes d'eau empilées; sous la sixième jatte est une petite cage; dans la cage une perruche verte; de la vie de la perruche dépend ma vie. »

Un autre conte du Deccan : les Voyages du maharajah Vicram, présente une idée du même genre très-originale : « Le rajah a le pouvoir de transporter son âme et son intelligence dans le corps de n'importe quel animal; mais son corps, pendant ce temps, ne cesse pas d'exister, » Dans la suite du récit, l'âme de Vicram étant dans un perroquet, il se trouve que l'âme de son ennemi a pris possession de son corps de rajah !

Dans les contes de Chaudun-Rajah et de Sodeva Bai, l'âme est dans un collier; quand le collier est enlevé de leur cou, ces personnages meurent; ils revivent dès que le collier est replacé à leur cou. — Dans le premier livre du h'athasaritsagara (trad. Wilson), le brahmane Indradatta prend possession du corps d'un roi et laisse son propre corps avec l'intention d'y retourner un jour.

9" Perse. — Dans le Shah-Nameh de Firdusi, la vie d'un des personnages du poëme dépend d'une branche d'orme.

La conséquence qui découle d'elle-même de ces longues citations, c'est que la nation primitive d'oii tous ces contes sont issus possédait la doctrine philosophique de l'existence de l'âme nettement distincte du corps, ce qui atteste à la fois ses idées spiritualistes et l'ctat avancé de civilisation à laquelle elle était parvenue avant sa séparation. De cette doctrine naquit plus tard la métempsychose et les bouddhistes soutinrent que l'identité résidait dans l'âme seule et que la forme extérieure était d'aussi peu d'importance que les vôtements dont nous nous couvrons.

Les chevaux, personnifiant les mois et les jours dans le conte du Roi d'Easaidh, sont analogues à ceux d'Apollon Phœbus et à ceux d'Indra ; ils figurent dans des histoires innombrables, entre autres :

Bretagne. — Contes de Luzel ; Princesse de Treménézaoui", — Princesse de Tronkolaine; — Poirier aux Poires d'or; — le roi Serpent.

Pays slaves (trad. Chodzko). — Le Nain; — le Tapis volant; — l'Esprit des steppes,

Russie (Recueil Ralston).— Maria iMorewna ; — Koschéi l'Immortel; — Vassilissa la Belle.

CO.NTE XII

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