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CONTE XVI

LE BROLLACHAN (Difforme).

CAMPBELL. — (HiGHLANDS.)

Dans le moulin du vallon habitait jadis un boiteux du nom de Murray. Il vivait de la charité du meunier et de ses voisins, qui, lorsqu'ils emportaient leur farine, en donnaient à l'estropié une poignée pour mettre dans son sac. Le garçon couchait d'ordinaire au moulin. Une nuit, il vit entrer le Brollachan, fds de Fuath.

Or le Brollachan avait des yeux et une bouche, et ne pouvait dire que deux mots : « Moi » et « Toi » . Excepté cela il n'avait ni l'orme, ni langage, rien d'humain enfin. Un jour qu'il était étendu tout de son long auprès du feu mourant, Murray jeta un morceau de tourbe fraîche sur la braise, et la fit ainsi voler en éclats enflammés qui brûlèrent cruellement Brollachan. Il gémit d'une façon pitoyable. Alors arriva sa mère furieuse, qui s'écria : « 0 mon Brollachan, qu'est-ce qui t'a brûlé? » Celui-ci ne put que répondre : « Moi » , puis encore « Moi » et « Toi » ; et sa mère répondit : (f Si c'était un autre, je me serais vengée. » Alors Murray renversa sur lui le vase à mesui-er la farine, et se cacha tlo manière à ressembler autant que possible à un sac, criant de temps en temps : « Que le Seigneur me préserve ! » Ainsi il échappa sans avoir de mal, et Brollachan et sa mère quittèrent le moulin. Cette même nuit, une femme venant au moulin fut chassée par la mère encore furieuse et ne put se sauver que grâce à la rapidité avec laquelle elle gagna la porte. La mère de Brollachan ne put lui saisir que le talon, (ju'elle arracha, et la femme resta boiteuse le reste de ses jours.

Cette histoire est intéressante en ce qu'elle appartient au groupe de celles qui contiennent des épisodes semblables à ceux de VOdyssée. Comme on le sait, Homère a réuni et tondu dans ce poëme un certain nombre

de traditions populaires de son temps. Les aventures d'Ulysse dans la caverne de Polyphonie forment le sujet de récits nombreux dans toute la race indo-européenne. Dans les Highlands, les traditions parlent de géants appelés Famhairans; souvent ces géants, comme les Cyclopes, n'ont qu'un œil entouré de poils. Certains contes gaéliques non traduits ici nous en présentent qui ont un œil, une jambe et sept mains ; traditions équivalentes aux Hécatonchires. Ces géants vivent en général sous terre ; quelques-uns sont forgerons ou sont les gardiens de métaux précieux ou de trésors que les héros des contes leur dérobent après les avoir tués. Par ce trait ces géants se rattachent aux Cyclopes qu'Hésiode donne à Yulcain pour compagnons, et qui sont les fils d'Ouranos et de Gaia, c'est-à-dire du Ciel et de la Terre. D'autres, comme Polyphème, sont gardeurs de troupeaux et anthropophages. Dans le conte gaélique du Brollachan, personnage que Campbell considère comme un esprit des eaux, nous nous rapprocherions encore des Cyclopes homériques dont Polyphème est le représentant, et qui étaient fils de Neptune et d'une nymphe. Dans ce même conte se trouve le mot plaisant d'Ulysse déclarant à Polyphème qu'il s'appelle : « Oûtiç (Personne). « Cette tradition se trouve aussi rapportée dans le conte irlandais de Kennedy : Hairy Rouchy. Le conte de Brollachan avait déjà été publié en 1825 (Quarterhj Review) avant que Campbell l'eût recueilli dans les Highlands. Grimm, dans sa Mythologie allemande, cite un histoire esthonienne semblable ; le rôle du géant est tenu par le diable, substitution très-fréquente au moyen âge. Le caractère d'anthropophage, qui est celui des ogres, aussi bien que des Cyclopes, personnages d'ailleurs apparentés les uns aux autres, est fréquemment attribué aux géants des récits gaéliques. Le conte d'Oscar, fils d'Oisein (Ossian), nous montre un géant qui emporte dans son antre, sur ses épaules, Oscar et seize de ses compagnons liés avec de l'osier. Il ordonne à sa servante de lui servir Oscar rôti pour son déjeuner. Oscar profite du sommeil du géant pour faire rougir au feu un tisonnier et pour le lui enfoncer dans l'œil. Mais cette histoire, qui n'est qu'une partie de celle d'Ulysse, et qui a perdu en Ecosse son dénoùment, se retrouve entière dans le Saga d'Eigil et d'Asemund; dans le récit de Grmim : le Voleur et ses Fils; dans les contes russes : Likho la Borgne et l'Esprit du Mal; dans les Mille et une Nuits : Histoire de Sindbad le Marin; enfin dans le Dolopathos. Dans la plupart de ces récits, le héros, après avoir crevé l'œil du géant, se cache sous une peau de mouton et parvient ainsi à sortir de la caverne, mêlé au troupeau du géant.

Un autre épisode de fOdyssée, celui du massacre que fait Ulysse des amants de Pénélope, nous est rappelé par le conte gaélique intitulé : Murachaid Mac Brian. Nous y voyons, en effet, un héros déguisé en mendiant qui, allant à un mariage où sa propre femme est la fiancée, brise d'un seul coup la tête d'un assistant et fait un carnage général des autresi

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