‹ Contes populaires de la Grande-BretagneChapitre 32 sur 134 · CONTE XVII · texte numérisé non relu

CONTE XVII

MAOL A CHLIOBAIN

CAMPBELL. — (HiGHLANDS.)

Il y avait une fois une veuve qui avait trois filles ; e'ies annoncèrent un jour à leur mère qu'elles voulaient aller chercher fortune. La mère fit cuire trois pains et dit à l'aînée : « Que préfères-tu, la moitié du pain et ma bénédiction, ou un morceau plus gros avec ma malédiction ? — Je jjréfèr e, dit la fille, la grosse part et ta malédiction !» — La mère adressa la même question à la cadette et obtint la même réponse ; puis elle s'adressa à Maol la plus jeune, qui lui répondit : « Je préfère la petite part avec ta bénédiction. » — La mère, enchantée, lui donna, outre la part qui lui revenait, les deux ])arts qui restaient. Les trois tilles s'éloignèrent ; mais les deux aînées, ne se souciant pas de la compagnie de leur jeune sœur, l'attachèrent à un rocher, puis elles continuèrent leur route. Mais la bénédiction de sa mère délivra la plus jeune fdle.

Quand les deux aînées regardèrent derrière elles, elles aperçurent leur sœur qui venait les rejoindre. D'abord, elles ne lui firent aucun mal, mais ayant rencontré sur le chemin une pile de tourbe, elles l'y attachèrent solidement. Pourtant la ])auvrc fille fut bientôt délivrée, grâce à la bénédiction de sa mère. Les aînées, en jetant les yeux derrière elles, aperçurent encore Maol qui s'était détachée et qui les rejoignait. Cette fois, elles la lièrent au premier arbre qui se |)résenta. Mais la bénédiction maternelle la protégeait, et elle fut bientôt délivrée, et quand les aînées tournèrent la tête, elles aperçurent encore leur sœur qui les rejoignait. Alors, voyant que leur méchanceté était sans effet, elles se déci-

lièrent à l'aire roule avec leur sœur. Elles marchèrent jusqu'à la nuit, et aperçurent une petite lumière qui brillait dans le lointain ; elles forcèrent le pas et l'atteignirent bientôt. C'était la demeure d'un géant. Elles demandèrent l'hospitalité pour la nuit, et on leur donna la permission de se coucher à côté des trois fdles du géant. — Le géant cria en arrivant : « Je sens une odeur de fdles étrangères. » Or les fdles du monstre portaient au cou des colliers d'ambre, et les trois nouvelles venues, des cordes de crin de cheval. Toutes s'endormirent, excepté Maol. Pendant la nuit le géant eut soif. Il cria à son valet à la peau rude : « Apporte-moi de l'eau ! » et le valet répondit : « Il n'y en a pas une seule goutte à la maison. — En ce cas, dit le géant, tue-moi une des lilles étrangères et apporte-moi son sang. — A quel signe les reconnaitrai-je? — Mes filles ont des colliers d'ambre, et les étrangères, des cordes en crin de cheval. » Maol entendit ces mots, et vite elle échangea les colliers ; pris elle se recoucha bien tranquillement. Le farouche valet s'approcha, tua une des filles du géant, et porta son sang à son maître. Le géant redemanda à boire, et sa seconde fille fut égorgée, et il en fut ainsi encore pour la troisième.

Maol éveilla ses sœurs et se prépara à partir. Mais auparavant elle s'empara du drap d'or qui était sur le lit, et le lit poussa un cri.

Le géant vit alors Maol et se mit à sa poursuite. Les étincelles de feu que les talons de Maol faisaient sortir des pierres atteignaient le géant au menton, et les étincelles de feu qui sortaient des pierres sous les pointes des souliers du géant frappaient Maol derrière la tète. Ils arrivèrent ainsi sur le bord d'une rivière. Alors Maol s'arracha un cheveu qui devint un pont ; elle franchit aussitôt la rivière, mais le géant dut rester sur l'autre rive.

— Te voilà passée, Maol!

— En effet, quoique cela te soit désagréable.

— C'est toi qui as tué mes trois brunes filles?

— Je les ai tuées, quoique cela te soit désagréable.

— Et quand reviendras-tu ?

— Je reviendrai quand mes aftaires me ramèneront. Les trois sœurs suivirent leur chemin, et atteignirent la

maison d'un fermier. Le fermier avait trois fils. Les trois sœurs racontèrent leur aventure. Le fermier dit à Maol :

— Je donnerai mon fils aîné à ta sœur, si tu veux me rapporter le beau peigne d'or et le mauvais peigne d'argent que possède le géant.

— J'irai te les chercher, répondit Maol.

Elle partit, arriva chez le géant et entra dans sa maison sans se faire voir ; elle déroba les peignes et sortit. Le géant l'aperçut et la poursuivit jusqu'à la rivière. Maol sauta la rivière, mais le géant resta sur la rive. « Tu as sauté, Maol

— Sans doute, bien que cela te soit désagréable. — C'est toi qui as tué mes trois brunes filles. — Je les ai tuées bien que cela te soit désagréable. — Tu m'as volé mon beau peigne d'or et mon méchant peigne d'argent. — C'est encore vrai, bien que cela te soit désagréable. — Quand reviendras-tu? — Quand j'aurai affaire chez toi. »

Maol donna les peignes au fermier, et celui-ci maria son fils aîné à l'aînée de ses sœurs. « Je donnerai mon cadet à ta seconde sœur, si tu me rapportes le glaive de lumière du géant. — Il ne t'en coûtera pas davantage », dit Maol. Puis elle partit, arriva à la maison du géant et monta au sommet d'un arbre qui ombrageait un puits. Dans la nuit, le farouche valet vint avec l'épée lumineuse puiser de l'eau. Quand il se pencha pour tirer l'eau, Maol descendit, le jeta dans le puits, l'y noya et emporta le glaive lumineux.

Le géant la poursuivit jusqu'à la rivière. Maol sauta la rivière, le géant ne put la suivre. « Te voilà passée, Maol !

— Sans doute. — Tu as tué mes trois filles. — Oui. — Tu m'as volé mes peignes d'or et d'argent. — Oui. — Tu m'as volé mon glaive de lumière. — Oui. — Quand reviendrastu? — Quand j'aurai affaire chez toi. » Maol arriva chez le fermier et lui remit le glaive. Et sa cadette épousa le second fils du fermier.

— Je te donnerai mon troisième fils, dit le fermier, si tu me ramènes le bouc du géant.

— Je vais le chercher sur l'heure, dit Maol.

Puis elle partit et arriva chez le géant ; mais quand elle se fut saisie du bouc, le géant s'empara d'elle.

— Que me ferais-tu, dit le géant, si je t'avais fait tout le mal que tu m'as causé?

— Je te brûlerais le gosier avec une soupe au lait bouillante, je te mettrais dans un sac, je te pendrais à la poutre du plafond, je mettrais le feu sous toi et je t'attacherais sur des bâtons jusqu'à ce que tu tombes sur le sol comme un fagot desséché.

Le géant fit un potage au lait et força sa prisonnière à le boire ; elle renversa le potage sur ses lèvres et sur sa figure et tomba par terre comme si elle était morte. Alors le géant la mit dans un sac, la pendit à la poutre du plafond, puis partit, lui et ses hommes, chercher du bois dans la foret. La mère du géant était restée à la maison. Dès que le géant fut parti, Maol se mit à crier :

— Ah! quelle belle vue ! la lumière m'éblouit! je suis dans la cité d'or !

— Veux-tu me laisser entrer? dit la vieille femme.

— Je ne te laisserai pas entrer.

A la fin cependant, elle détacha le sac et y mit la vieille, le chat, le veau et le plat de crème. Puis elle emmena le bouc et se sauva.

Quand le géant revint avec ses hommes, ils attachèrent des bâtons tout autour du sac. La vieille cria :

— C'est moi qui suis là dedans!

— Je sais bien que c'est toi qui es là dedans, dit le géant en tenant le sac.

Le sac tomba comme un fagot, et qu'y vit-il ? Sa mère ! A cette vue, il s'élança après Maol et la suivit jusqu'à la rivière. Maol franchit la rivière, mais le géant fut forcé de rester sur la rive.

— Tu as passé la rivière, Maol !

— Sans doute.

— Tu as tué mes trois filles I

— Oui.

— Tu as tué ma mère !

— Oui.

— Tu as volé mon bouc !

— Oui.

— Quand reviendras-tu?

— Quand mes affaires me ramèneront.

— 8i tu étais à ma place et moi à la tienne, que lerais-tu pour me rattraper?

— Je me baisserais et je boirais jusqu'à ce que j'eusse desséché la rivière.

Le géant se baissa et but tant qu'il creva. Alors Maol épousa le plus jeune fils du fermier.

L'histoire de Maol a plusieurs variantes gaéliques. M. Kennedy nous en donne une version irlandaise sous le nom de Hairy Rouchy.

Sauf l'épisode des bottes de sept lieues, Maol présente tous les traits de notre Petit Poucet. C'est l'histoire anglaise qui se rapproche le plus du conte de Perrault.

Nous avons vu déjà plusieurs fois dans des récits précédents, des yéants anthropophages, et, comme l'ogre du Petit Poucet, « sentant la chair fraîche. » C'est la formule de rigueur qui accompagne l'entrée des géants dans nombre de contes. En général, la mère ou la fille, la femme du géant lui répond qu'il se trompe et qu'il a rapporté cette odeur du dehors. Voici quelques parallèles à titre d'exemples :

Fra>'ce. — Contes bretons de Luzel : Géant Goulaffre ; — Princesse de Tréménézaour, etc.

Allemagne. — B'chstein : le Chevreuil d'or.

NoRWÉGE. — Contes d'Abjôrsen (trad. Thorpe) : Lillekort ; — ■ (trad. Basent) : les Trolls dans le bois de Hédale.

Danemark. — Contes de Carit Etlar (trad. Thorpe) : Exploits de Svend.

Pays slaves. — (Recueil Chodzko) : le Temps et le Roi des éléments; — les Trois Cheveux d'or, etc.

Russie. — (Recueil Ralston) : Koschéi l'Immortel, etc.

Page 1