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CO.ME XIX

FARQUHAR LE GUERISSEUR

CAMPBELL. — (SUTHERLAND.l

Un bouvier, nommé Fai'([ulmr, allait un jour de Glein-Gollich à Falkirk vendre du bétail. Il tenait à la main un bâton de coudrier. Sur sa route, il fit la rencontre d'un médecin qui lui dit :

— Qu'est-ce que tu tiens à la main ?

— Un bâton de coudrier.

— Et où l'as-tu coupé?

— A Glen-Gollich.

— Reconnaîtrais-tu l'endroit et l'arbre?

— Parfaitement.

— En ce cas, je te donnerai plus d'or que tu n'en pourras porter, si tu veux aller me chercher une baguette de ce coudrier ; prends aussi cette bouteille, et si tu m'apportes ce que je vais te dire, je doublerai la somme. Tu verras un trou au pied de l'arbre, mets-y la bouteille ; alors six serpents sortiront ; ne t'occupe pas d'eux ; puis un septième sortira, mets-le dans la bouteille et, sans rien dire à personne, reviens tout droit ici.

Farquhar retourna au vallon où était le coudrier, et quand il eut coupé quelques branches de l'arbre, il chercha le trou dont le docteur avait parlé. Il en sortit six serpents bruns et rayés comme des vipères. Farquhar les laissa aller, puis il introduisit la bouteille dans le trou pour faire sortir le septième serpent. 11 vit alors un serpent blanc qui s'avançait en déroulant ses anneaux. Farquhar l'eut bientôt enfermé dans sa bouteille, qu'il boucha hermétiquement, puis il revint en toute hâte à Falkirk.

Le docteur lui donna assez d'argent pour acheter toutes les terres de son pays ; mais il le pria de rester avec lui et de l'aider. Ils allumèrent du feu avec les branches du coudrier, et mirent le serpent blanc bouillir dans un pot. Le docteur ordonna à Farquhar de bien surveiller la cuisson, de ne laisser personne approcher, et d'empêcher même que la vapeur ne s'échappât du pot, de peur que des curieux ne devinassent leur secret. Il enveloppa le couvercle du pot avec du papier; mais il l'avait mal assujetti, de sorte que quand l'eau vint à bouillir, la vapeur s'échappa. A cette vue, Farquhar voulut remettre le papier autour du pot, et posa son doigt sur l'ouverture, mais la vapeur ayant mouillé son doigt, il le porta à sa bouche. Alors il connut toutes choses, et les yeux de son esprit furent ouverts. « Je tairai ce qui m'est arrivé, » se dit-il en lui-même. Quand le docteur revint, il enleva le pot de dessus le feu. 11 leva le couvercle et, plongeant son doigt dans les gouttes de vapeur, il le suça, mais toute la vertu en était partie et ce n'était plus que de l'eau. « Qui a touché à ce vase? » s'écria- t-il. Et à la ligure de Farquhar, il comprit que c'était lui. « Puisque tu en as pris le jus, prends-en aussi la chair! » cria-t-il furieux et il hii jeta le pot à la tête.

Farquhar, étant devenu savant, s'établit médecin. Aucun secret ne lui était caché, aucune maladie ne lui résistait. 11 alla de ville en ville, guérissant les gens, si bien qu'on l'appela Farquhar le guérisseur. Or, ayant appris que le roi était tombé malade, il se rendit à la ville pour apprendre la nature de son mal. « C'est au genou, lui dit-on, qu'est le siège du mal. Il a plusieurs médecins qu'il paie grassement ; quand ils le soulagent, ce n'est pas pour longtemps, et bientôt la souffrance revient plus vive. Tenez, vous pouvez d'ici entendre les cris de notre malheureux souverain ». Un jour, Farquhar se promena de long en large devant la maison du roi en criant : « Bète noire dans l'os blanc! » Les valets se mirent à la fenêtre, et dirent au roi que c'était l'étranger qui passait. Le lendemain, Farquhar s'arrêta devant la porte en criant : * Bête noire dans l'os blanc ! » et le roi

envoya s'informer quel était celui qui criait dans la rue et ce qu'il voulait. On répondit au roi que c'était un étranger ([u'on appelait le Médecin. Le roi, fou de douleur, le fit entrer, et Farquliar s'arrêta devant le roi en disant : « Oui, la bête noire est dans l'os blanc. » Et ce fut prouvé. Les médecins, pour rendre le roi malade et gagner de l'argent, avaient mis un insecte noir dans la blessure du genou, et la bête mangeait l'os et la chair et faisait crier le roi nuit et jour. De temps en temps, les docteurs enlevaient l'animal, de peur que le roi ne mourût ; puis, quand le malade allait mieux, ils remettaient l'insecte dans la plaie. Farquhar avait deviné la cause de la maladie du roi, parce qu'il avait en lui la sagesse du serpent. Le roi fut guéri et les médecins pendus. Farquhar reçut comme présent des terres et de l'or, et tout ce qu'il demanda. Il épousa la fille du roi, et il reçut pour dot toutes les îles que la mer environne, de la pointe de Stor à Stromness dans les Orcades.

On remarque dans beaucoup de récits que la possession de certains charmes ou talismans ne peut s'acquérir directement par celui qui en connaît la vertu et que celui qui les recherche est obligé, comme le docteur du conte de Farquhar, de recourir à un intermédiaire. En général aussi, c'est cet intermédiaire qui finit par devenir possesseur du talisman. C'est ce qui arrive dans la Lampe merveilleuse : le magicien ordonne à Aladin, son prétendu neveu, de descendre dans la caverne et de lui rapporter la précieuse lampe; Aladin s'en empare et refuse de s'en dessaisir. — La tradition qui forme le sujet de Farquhar se retrouve dans l'Edda. Dans la Saga de Fafnir le Dragon, Regin, son frère, veut manger le cœur de Fafnir et s'abreuver de son sang; alors il enseigne à Sigurd le moyen de tuer Fafnir, et quand le héros revient victorieux du dragon, Regin lui dit d'en faire rôtir le cœur. Alors Sigurd le met à la broche, mais, ayant voulu savoir s'il était cuit, il posa le doigt dessus, se brûla et porta le doigt à sa bouche. De ce moment, Sigurd comprit le chant des oiseaux et entendit gazouiller sept hirondelles (dans d'autres traductions, ce sont des aigles). Celles-ci lui conseillent de se défaire de Regin, qui ne songe qu'à le trahir comme il a trahi son frère Fafnir, de boire aussi son sang et de devenir ainsi possesseur des trésors de l'un et de l'autre *. Ce chant est resté populaire dans les îles

\. Edda, tradition du Puget.

Féroé sous le nom de Chant de Regin * : « Quand Siùrd (Sigurd) eut frappé à mort Fafnir, il lui dit : « C'est ton t'rôre qui m'a amené ici, il a voulu ta mort; «et le dragon lui répondit :« Il te faut maintenant tuer Regin, car il veut te perdre. Regin prit la parole : « Obtiendrai -je maintenant, Siùrd, ce que tu m'as promis ? » Alors Siùrd fit griller le cœur du dragon au bout d'une perche de trente aunes, et, s'étant brûlé la main, il la porta à sa bouche et comprit le langage des oiseaux et de tous les animaux. Du haut d'un chêne, les oiseaux sauvages chantèrent : « Mange ce rôti, » et pendant que Regin buvait le sang du dragon, Siùrd le jiourfendit et s'empara des trésors des deux frères. «

Le récit de Farquhar a plusieurs versions en Angleterre ; Chambers en donne une assez peu différente d'ailleurs sous le titre de : Contes de sir James Ramsay de Bampff. 11 rattache ce conte à la vie de Nessus Ranisay, fondateur de famille de Bampff au xiii"" siècle. M. Campbell, en Ecosse, et M. Kennedy, en Irlande, ont recueilli tous deux une tradition par laquelle Fingal, étant encore un jeune i)asteur, rencontra des géants qui lui ordonnèrent de rôtir un saumon. Il y posa le doigt, qu'il porta ensuite à sa bouche, et depuis ce temps il posséda toute science, ce qui devint la base de sa grandeur future. La déesse celtique des forces germinatives de la nature, nommée Céridwen, possédait un chaudron qui contenait les semences de l'univers. Le petit Gwyon, assis près du chaudron, y trompa le doigt et connut l'avenir 2. Cette tradition celtique existe aussi dans la Bretagne française. Les Korrigans, dit la Villemarqué^, possèdent une coupe qui à la fin du repas circule de main en main ; elle renferme une liqueur merveilleuse dont une seule goutte rendrait aussi savant que Dieu.

Mais ce n'est pas seulement dans les pays Scandinaves et celtiques que nous retrouvons cette tradition. Elle semble avoir existé chez les Grecs, où le culte du serpent était en honneur. La mythologie a choisi pour symbole de la santé le serpent, et elle l'a donné à Esculape, dieu de la médecine. Les traditions rapportent que ce serpent portait dans la gueule une herbe qui donnait la santé. Dans les temples consacrés à Esculape k Egée, à Argos, à Epidaure, etc., on élevait des serpents en souvenir de cette croyance. Phne (liv. X, ch. il), en son Histoire naturelle, assurait que quiconque mange du serpent né du mi'lange de certains oiseaux peut comprendre leur langage.

Enfin le récit de Farquhar se retrouve :

Allemagne. — Grimm : Histoires du Serpent blanc et des deux Frères;

Pays slaves. — Chodzko : la Vierge aux cheveux d'or.

1. Beauvois, Hintoire légendaire des Francs et des Biirgondes. Ce chant est reproduit suus le titre de Chant de Signrd dans les Chants du Nord de Maimier.

2. Voy. Mythologie celtique de Davles, et Myryrian Arrhniology o f Wales. —y oy. aussi pour l'explication mythique du Conte : Cux [Myihology, etc.], vol. I. p. 81, et Gould: Curious Mylhs, p. 620.

S. La Villemarqué : tiarzaz Bieiz. — Voy. aussi le même auteur: fioinans de la Table Ronde, p. 76, à propos du philtre magique du roman de Tristan et ïseult.

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