‹ Contes populaires de la Grande-BretagneChapitre 35 sur 134 · LÉGÈRES ABRÉVIATIONS · texte numérisé non relu

LÉGÈRES ABRÉVIATIONS

P. KENNEDY. — (Pire side Stories of Ireland.)

Il était une fois un roi qui avait une fille très-belle. Étant devenu vieux et malade, les médecins lui ordonnèrent de manger les pommes d'un arbre qui croissait sous ses fenêtres. Elles approchaient de leur maturité quand une nuit, le roi fut éveillé par un bruit d'ailes dans le verger, et courant à sa croisée, il aperçut dans les branches du pommier un oiseau dont les plumes jetaient un vif éclat et qui, après avoir cueilli une pomme, s'envola aussitôt. « Malédiction sur le voleur! » cria le roi.

Le roi ne ferma pas l'œil de la nuit et dès qu'on fut éveillé dans le palais, il manda le jardinier et lui reprocha sa négligence. Celui-ci répondit : « Mes trois fils sont les meilleurs tireurs du royaume, désormais nous veillerons toutes les nuits chacun à notre tour auprès du pommier. »

La nuit venue, le fils aîné du jardinier prit son poste dans le jardin ; l'arc tendu, la flèche entre les doigts, il guetta le moment favorable. Mais à minuit, le roi, qui ne dormait pas, entendit un bruissement d'ailes et courut à la fenêtre. L'oiseau lumineux était dans l'arbre et le garçon dormait assis contre le mur, son arc posé sur les genoux. « Lève-toi, paresseux ! cria le roi, voici encore l'oiseau ! » Le pauvre garçon se dressa, mais déjà l'oiseau s'envolait avec la plus belle pomme.

Le roi surveilla ensuite le second fils du jardinier, mais (luoique celui-ci fût debout bien éveillé quand la cloche commença à sonner minuit, dès que retentit le douzième coup, le gars tomba comme mort sur l'herbe et le roi vit l'oiseau lumineux emporter une autre pomme.

Le troisième fils étaitbrave, actif et jeune. Quand le premier coup de minuit sonna, le roi était là et lui parlait; au dernier coup, la lumière qui précédait l'oiseau éclaira le mur et les arbres et dans les branches on entendit un bruit d'ailes. Au même instant retentit le sifflement, d'une flèche. L'oiseau s'enfuit en poussant un cri sans avoir eu le temps d'enlever la pomme.

Mais quand la flèche retomba, une grande plume lumineuse y était fixée. Cette plume était d'or.

On continua à veiller ainsi toutes les nuits pendant une semaine, mais l'oiseau ne reparut plus. Le roi fit alors proclamer qu'il donnerait sa fille et la moitié du royaume à quiconque lui rapporterait, mort ou vivant, l'oiseau aux plumes d'or.

Le fils aîné du jardinier partit à la recherche de l'oiseau. Dans l'après-midi, il s'assit sous un arbre pour se reposer et mangeait du pain et un morceau de viande froide, quand s'avança un beau renard qui lui dit : « Donnez un peu de viande à un pauvre affamé. — Voici ma réponse, » fit le gars ; et il lui tira une flèche qui glissa sur le renard comme sur du fer battu et alla se ficher dans un arbre. « Trahison ! cria le renard ; cependant comme je respecte ton jeune frère, je te donne un avis. A la nuit tombante, tu arriveras dans un village. D'un côté de la rue, tu verras une grande salle éclairée et remplie de jeunes gens buvant et dansant. De l'autre côté, tu verras une maison sans autre lumière que celle du feu de la chambre de devant, et près de ce feu un homme, sa femme et leur enfant. Écoute l'avis d'un fou et prends ton logement dans cette seconde maison. »

Le gars trouva les choses comme avait dit le renard, mais il préféra la maison où l'on dansait, et on ne le revit plus< Au bout d'une semaine, fatigué de l'attendre, le second fils partit à son tour et subit le même sort. La semaine suivante, le dernier fils partit, et quand le renard vint à lui, il lui fit partager son repas. Cette fois, le gars n'alla pas à la danse, mais passa tranquillement la nuit dans la maison obscure, et, le lendemain matm, il reprit son voyage avant que le soleil éclairât le sommet des arbres.

Il n'avait pas fait un quart de mille qu'il vit le renard sortir du bois qui bordait la route. Après s'être salués, le renard lui dit : « L'oiseau d'or est dans le palais du roi d'Espagne à deux cents milles d'ici ; assieds-toi sur ma queue et je t'y conduirai. » Ils volèrent comme la pensée, dépassant le vent qui était devant eux, sans que le vent qui les suivait pût les rattraper. L'après-midi, ils s'arrêtèrent dans un bois près du palais du roi d'Espagne et ils y attendirent la nuit tombante.

« Maintenant, dit le renard, je vais en avant préparer l'esprit des gardes en ta faveur ; tu n'as qu'à traverser les salles lumineuses qui se succèdent jusqu'à ce que tu aies trouvé l'oiseau d'or. Si tu es avisé, tu l'apporteras lui et sa cage en dehors du palais et personne ne pourra s'emparer ni de lui ni de toi. Si tu n'écoutes pas mes conseils, je ne puis rien pour toi. » Et, ce disant, il franchit la porte.

Le gars partit un quart d'heure après le renard, et dans la première salle il vit une vingtaine de gardes debout, mais endormis ; dans la suivante, une douzaine ; dans celle d'après six ; dans la suivante, trois et dans la dernière il n'y avait ni gardes, ni lumière, et cependant elle était brillante comme le jour, car il y avait l'oiseau d'or dans une vulgaire cage de bois, et sur la table étaient les trois pommes, devenues d"or massif.

Sur cette même table était placée la plus belle cage d'or qu'œil eût jamais vue et le gars pensa que ce serait dommage de ne pas y enfermer le précieux oiseau. A peine le bout de l'aile de l'oiseau eut-il touché les fils d'or de la cage, qu'il poussa un grand cri ; au même moment, les trois gardes, les six, les douze et les vingt s'éveillèrent, brandirent leurs épées et entourèrent le pauvre garçon, puis ils appelèrent le roi et lui dirent ce qui était arrivé. Le roi dit au jeune homme : « Vous méritez le gibet, mais je vous accorde la vie ainsi qu'à l'oiseau d'or, si vous m'apportez la pouliche baie du roi de Maroc qui dépasse le vent et qui est assez agile pour franchir les murs des châteaux; si vous l'amenez, vous aurez l'oiseau d'or et la liberté. »

Le gars s'éloigna pensif et rencontra le renard : « Que te disais-je, quand je te prémunissais contre ton étourderie? N'importe, monte sur ma queue »; et ils volèrent comme la pensée. La nuit tomba quand ils étaient dans un bois près du palais. Le renard dit : « Je vais en avant travailler en ta faveur dans les écuries. Quand tu feras sortir la pouliche, ne touche pas à la porte, ni au chambranle, ni à quoi que soit, si ce n'est la terre, et seulement avec les sabots de la pouliche quand tu l'auras montée. Si tu manques encore de prudence dans l'écurie, notre situation sera pire qu'avant. » En entrant dans le palais, le gars vit deux rangées d'hommes armés, alignés de la porte à l'écurie, mais tous étaient plongés dans un profond sommeil, et le gars put passer au milieu d'eux jusqu'à l'étable. Il y trouva la pouhche, et près d'elle il vit un valet d'écurie une étrille dans sa main, un autre valet avec une bride, un autre avec une poignée de foin ; tous semblaient pétrifiés. La pouliche était le seul être vivant avec lui dans ce lieu ; elle avait sur le dos une selle commune de bois et de cuir, mais une selle d'or du plus beau travail était pendue à la porte. Le jeune homme pensa que c'était grand dommage de ne pas la mettre à la place de l'autre. Mais dès que la pouliche sentit la selle d'or, elle hennit, et les hommes d'armes et les valets d'écurie entourèrent le garçon (a) .

Le roi de Maroc accourut avec une figure aussi noire que la plante de votre pied ; il dit au garçon : « Vous mériteriez d'être pendu, mais si vous m'amenez la princesse aux cheveux d'or, je vous donnerai la pouliche fdle du vent. »

Le pauvre garçon avait la tête très-basse quand en se promenant le lendemain matin, le renard sortit du bois à sa rencontre. « Voilà ce que tu as gagné, dit- il, à ne pas suivre mes avis! Monte sur ma queue, et allons au palais du roi de Grèce ». Ils volèrent comme la pensée. Le soir, ils mangèrent leur pain dans le bois près du château.

Le renard dit : « Je te précède pour aplanir les difficultés; suis-moi dans un quart d'heure; surtout ne laisse pas la princesse aux cheveux d'or toucher les portes de ses mains.

de sa chevelure ou de ses habits, et si elle te demande quelque chose, souviens-toi de ce que tu dois lui dire. Une fois dehors, personne ne pourra te l'enlever. »

Le jeune homme s'avança dans le palais et aperçut vingt gardes, puis douze, puis six, puis trois, tous debout appuyés sur leurs armes, profondément endormis, et dans la dernière chambre la princesse aux cheveux d'or. Elle dormait sur une chaise et son père sur une autre. Après l'avoir considérée longtemps, le cœur plein d'amour, il s'agenouilla et déposa un baiser sur sa blanche main. Quand elle ouvrit les yeux, elle fut d'abord un peu effrayée, mais elle se rassura en voyant ce beau garçon si amoureux. Elle lui demanda ce qu'il voulait : « Vous prendre pour femme et vous emmener ! — Laissez-moi au moins prendre congé de mon père. — Je ne le puis, dit-il, car tout le monde s'éveillera et je serai mis à mort. »

Mais elle insista pour embrasser le vieillard en disant qu'il ne s'éveillerait pas et qu'elle suivrait le jeune homme. Comment lui refuser cette grâce? Mais au moment où ses lèvres touchèrent celles de son père, le vieillard poussa un cri et tous les gardes accoururent et entraînèrent au gibet le téméraire. Alors le roi lui dit qu'il lui laisserait la vie. « Voici, ajoulat-il, un grand amas de boue devant le palais qui ne permet pas au soleil de briller sur les murs au milieu de l'été. Chaque fois qu'on en enlève une pelletée, deux pelletées nouvelles viennent grossir le tas. Si vous parvenez à faire disparaître cet amas de boue, je laisserai ma fille partir avec vous. D'ailleurs, si vous êtes l'homme que je suppose, elle ne court aucun risque de devenir la femme du roi de Maroc. » Le lendemain matin, le gars se mit à l'ouvrage, et par chaque pelletée qu'il rejetait, deux pelletées nouvelles venaient s'ajouter au tas de boue. A la fin du jour, le monceau était plus grand qu'avant. Le jeune homme s'assit en pleurant, la tête dans ses mains. Le renard vint à lui : « Mon pauvre garçon, tu es tout confus; mange ton dîner et repose-toi; demain sera un nouveau jour. — Comment va l'ouvrage? dit le roi à souper. — Mal, Votre Majesté, répondit le pauvre garçon; je

crains que vous ne soyez forcé de m' éveiller demain au lever du soleil. — Ne craignez rien, » dit la princesse en souriant.

Le lendemain matin, le pauvre garçon fut réveillé par des bruits de voix, des fanfares, des tambours et un charivari comme il n'en avait jamais entendu; il courut voir ce qui se passait et à la place où le tas de boue était la veille, il aperçut des soldats, des serviteurs, des seigneurs et des dames dansant comme des fous et se réjouissant de la disparition du monceau d'immondices : « Ah ! mon brave renard, dit le Jeune homme en lui-même, c'est ton ouvrage ! » Le roi lui proposa une grande suite ainsi qu'à la princesse, mais le garçon refusa en disant : « J'ai un ami qui nous amènera en un jour au palais du roi de Maroc. » Quand la princesse se sépara de son père, celui-ci lui tint ce discours : « Triste sera ma vie maintenant, car ton pauvre frère est au pouvoir de ce méchant sorcier, et voilà que tu me laisses seul aussi dans ma vieillesse. «Pendant qu'il causait avec elle dans le bois, le renard s'avança et le jeune homme et la princesse s'assirent sur sa queue. Se tenant serrés l'un contre l'autre, ils volèrent comme la pensée. Le soir, ils arrivèrent au château du roi de Maroc Le roi dit au garçon : « Je vous permets d'emmener la pouliche brune, puisque vous m'amenez celte belle princesse. Pour elle je donnerais toutes les pouliches du monde. Partez ! voici ma iDOurse pour votre route. — Je vous remercie, dit le garçon, laissez-moi seulement serrer la main de la princesse avant de la quitter. .— Je vous l'accorde, dit le roi. Aussitôt le jeune homme et la princesse s'élancèrent sur le dos de la pouliche et en un instant ils avaient franchi toute la ligne des gardes. Ils allèrent et le lendemain ils arrivèrent dans le bois près du palais du roi d'Espagne et y retrouvèrent le renard. Le renard lui dit: « Laisse ici la princesse avec moi et va chercher l'oiseau d'or et les trois pommes. Aie bien soin de ramener la pouliche avec l'oiseau, car sinon je serais forcé de vous emporter encore tous les deux sur ma queue. »

Quand le roi d'Espagne vit arriver dans son château, le garçon avec la pouhche, il envoya chercher l'oiseau d'or, les pommes d'or et les lui donna. 11 était enchanté de

son échange ; mais le garçon ne voulut pas se séparer de la belle bête sans l'avoir caressée, et pendant qu'on ne s'y attendait pas, il sauta sur son dos et franchit la rangée des gardes. Il ne fut pas long à arriver à l'endroit où il avait laissé sa princesse et le renard.

Ils se hâtèrent de fuir jusqu'à ce qu'ils fussent sortis des terres du roi d'Espagne. En passant dans le village où était la maison de danse, le jeune homme retrouva ses deux frères et les ramena. Quand ils arrivèrent près du renard, celui-ci pria le jeune homme de lui couper la tête et la queue. Dès que la tête et la queue furent tombées, le corps du renard se changea en un beau jeune homme. C'était le frère de la princesse, qui avait été, par un charme jeté sur lui, métamorphosé en renard. La joie n'eut plus de bornes, et quand ils arrivèrent au palais, on alluma des feux, on fit cuire des bœufs, et des barriques de vin furent défoncées. Le jeune prince de Grèce épousa la fille du roi, et la sœur du prince le fils du jardinier.

Ce récit se retrouve chez les Gaëls, sous le^titre de Mac Jan Direach.

Bretagne. — (Luzel) : le Poirier aux poires d'or.

Italie. — (Voy. Gubernatis, p. 487, vol. II, Zoological Mythology.)

Pays slaves. — (Chodzko) : l'Oiseau de feu, ou Ohnivak.

Russie. — Voy. Ralston, Russian Folk Taies, p. 28S.

Allemagne. — Contes de Grimm : la Queue du renard; l'Oiseau d'or. — Contes de Bechstein : le Voleur de millet.

Suéde. — (Cavallius et Stephen, trad. Thorpe) : le Beau palais à l'est du soleil et au nord de la terre. (Toutes les nuits une prairie est foulée aux pieds, et il s'agit de savoir quelle en est la cause.)

Norwége. — Abjorsen (trad. Dasent) : l'Oiseau d'or.

Le mythe solaire symbolisé dans ce récit est transparent. Les pommes d'or sont les mêmes que celles du jardin des Hespérides. Les deux salles, l'une obscure, l'autre brillante, la cage de bois et la cage d'or, la selle de bois et la selle d'or sont des mythes semblables. Elles symbolisent le jour et la nuit. La variété de ces symboles dans la mythologie aryenne est extrême; dans d'autres récits nous les voyons représentés par la pantoufle de Cendrillon, par le glaive de lumière du Roi des fenêtres de chêne dans le roi d'Easaidli, par les trois couronnes des filles du roi deLochlin *.

Les histoires de brides, de selles, de freins, sont particulièrement communes dans le fonds général aryen. Indiquons le mythe qui y est dépeint; les autres épisodes s'expliqueront ensuite d'eux-mêmes. Les héros ne peuvent accomplir leur tâche sur la terre et leur rôle dans les cieux que lorsqu'ils se sont approprié le symbole mythique qui représente l'époque de l'année ou du jour où ils se trouvent. Ce symbole est en général complexe ; ici, pour (jue le héros personnifie réellement le soleil, il faut qu'il ne monte sur le coursier magique qu'avec la selle correspondante à l'heure où il s'en empare. Or, à cette période de l'histoire, la nuit n'est pas encore terminée, tout le monde est endormi, et la selle de bois et de cuir était l'emblème de cette heure ; si le héros l'avait placée sur le dos du coursier, il eût de ce moment personnifié le soleil dans sa course journalière, et quand le moment serait arrivé, la selle de bois serait devenue d'elle-même la selle d'or; en d'autres termes, le soleil continuant sa course invisible pendant la nuit se serait peu à peu élevé dans les cieux, et d'invisible qu'il était d'abord, aurait ébloui la terre de ses rayons brillants comme l'or et les pierreries. Malheureusement le héros place avant le temps la selle brillante sur le coursier; le cheval hennit, le soleil paraît à l'horizon, la nature s'éveille, et le héros est obligé d'attendre un nouveau jour et d'accomplir une nouvelle tâche pour obtenir la pouliche merveilleuse. Ainsi, dans la fable antique, quand Bellérophon a reçu l'ordre d'aller combattre la Chimère, il veut s'emparer de Pégase, mais malgré ses UjMgs efforts, il n'y parvenait pas. C'est alors que Minerve, qui joue le rôle du renard dans notre conte, paraît en songe à Bellérophon et lui remet la selle et le frein qui peuvent dompter Pégase. Bellérophon s'élance alors dans les airs et vole au combat.

Plusieurs épisodes de ce conte rappellent le château enchanté de la Belle au bois dormant, celui de Brynhild de la Yoelsungsaga et leurs nombreux parallèles.

1. Les mythes représentant le lever du soleil ou le réveil de la nature au printemps sont la plupart du temps les mêmes dans les contes aryens.

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