L'AIR MERVEILLEUX
CROKER. — (Irlande.)
Maurice Coiinor était le roi des ménétriers de la province de Munster, ce qui n'est pas peu dire. Entre autres airs de son répertoire, il en savait un qui était capable de faire danser vivants et morts. A la première note sortie de sa cornemuse, les souliers commençaient à trembler, comme s'ils avaient la lièvre, sous les pieds de chacun : vieux ou jeunes, peu importe'; puis les pieds allaient, allaient et à la fin il fallait que les corps se missent de la partie et tous les gens de la fête dansaient comme des fous en tournant de ci, de là, de tous côtés, comme feuilles emportées par le vent, ne s'arrêtant que lorsque cessait la musique.
11 n'y avait pas une foire, une noce dans les sept paroisses à la ronde où l'on ne se crût obligé d'inviter l'aveugle Maurice et sa cornemuse. Sa mère, la pauvre femme, le conduisait de place en place et lui tenait lieu de caniche.
Un jour, Maurice se trouvait à Iveragh. De tous les villages voisins étaient venus pour l'entendre un grand concours de jeunes gens et de jeunes fdles. La danse commença et quand on se fut bien trémoussé, il fallut boire pour se rafraîchir le gosier. « Buvez-vous, ménétrier? dit un assistant. — Mais volontiers ! répondit Maurice. — Avez-vous un verre? — Non, mais passez-moi la bouteille, ma bouche a précisément la contenance d'un verre. » Lorsque Maurice rendit la bouteille de whisky, elle était vide.
1. J'ai abrégé beaucoup ce récit. Comme tous les contes de Croker, le style en est agréable et il est plein de détails charmants; mais ces qualités mêmes sont la preuve que le fond seul du récit est populaire et que la forme en appartient au spirituel écrivain.
Tout d'un coup, sans prévenir personne, voilà ((ue le ménétrier commence son air merveilleux. Raconter ce qu'était cette danse folle est vraiment impossible. Maurice lui-même ne pouvait rester en repos ; il se balançait sur une jambe, sur l'autre, comme un vaisseau sur une mer agitée ; sa mère, elle aussi, remuait ses vieux os aussi allègrement que la plus jeune des filles de l'assistance. Mais tous ces trémoussements n'étaient rien en comparaison de ce qui se passait sur le rivage. La grève était couverte de toutes sortes de poissons qui sautillaient et replongeaient en entendant la musique, et plus la musique allait, plus vite ils se démenaient, charmés par l'air merveilleux. Des crabes de monstrueuse grosseur tournaient en rond sur une seule patte avec l'agilité d'un maître à danser. Les grands phoques s'agitaient comme les vagues de l'Océan ou bien, se dressant sur leurs pattes goutteuses, s'avançaient à la tète de joyeuses troupes de poissons, crabes, homards, écrevisses, tous résolus à prendre part à la danse. C'était mej'veille, vraiment, de les voir suivre la mesure. Les morues étaient haletantes; les turbots, les carrelets aplatis, les poissons ronds cabriolaient gaiement. Les dorades et les maquereaux brillants sautaient à faire plaisir ; les bancs argentés des sardines et des harengs arrivaient en grandes lignes sur le rivage ; les moules et les huîtres agitaient leurs écailles en guise de castagnettes.
Jamais il n'y eut tel charivari sous le soleil, et Maurice soufflait toujours son air merveilleux. Mais voilà que, dansant au milieu des poissons, apparut une jeune femme belle comme l'aurore. Elle avait une longue chevelure verte comme la mer; ses dents étaient deux rangs de perles ; ses lèvres semblaient du corail rouge, et sa robe était aussi i)Ianche que l'écume des vagues. Elle s'approcha en dansant de Maurice, qui balançait ses jambes aussi vite qu'il lui était possible et elle lui chanta d'une voix douce comme le miel : « Je suis une grande dame et je demeure dans la mer. Viens avec moi, Maurice, et sois mon époux. Tu auras des plats d'or et d'argent et tu seras le roi des poissons quand tu m'auras épousée. » Maurice lui répondit : « Je vous suis obligée,
— IGo —
Madame ; mais boire de l'eau salée n'est pas mon affaire ! » La dame parut surprise et continua, tout en dansant, à causer avec Maurice, et leurs pieds allaient aussi vite que leurs langues ; les poissons ne s'arrêtaient pas non plus. Enfin la dame aux cheveux verts finit par persuader à Maurice de ré|)ouser et de devenir le roi des poissons, grands et petits. Quand la mère du ménétrier vit danser son fils aussi près de l'eau avec la dame aux cheveux verts, parmi la foule des poissons, elle lui cria de revenir sur ses pas. Mais Maurice ne l'écoutait guère. Bientôt il atteignit le bord de la mer tout en continuant de jouer et de danser comme si de rien n'était. Une grande vague arriva prête à l'engloutir, mais il n'y fit même pas attention. Sa mère qui voyait le danger, fondit en larmes, mais elle dansait toujours et, malgré ses cris et ses pleurs, Maurice ne cessait de jouer son air merveilleux ; à la fin, il lui dit : « Mère, je vais devenir le roi des poissons de la mer, et pour te prouver que je suis heureux, je t'enverrai tous les ans un... » Maurice n'eut pas le temps d'achever sa phrase, car la dame aux cheveux verts, voyant venir la vague, l'enveloppa avec elle dans un manteau à large capuchon et la vague, se dressant deux fois aussi haut (pi'eux, retomba sur la grève avec un fracas épouvantable.
Les mariniers entendent souvent sur la côte de Kerry, par les nuits tranquilles, le bruit de la musique venant du fond do l'eau, et ceux qui ont de bonnes creilles prétendent même reconnaître la voix de Maurice et le son de sa cornemuse.
La mythologie grecque rapporte qu'au son de la flûte et du syrinx. Pan taisait danser les satyres et les nymphes des bois; les murs de Tlièbes, s'élevaient aux accents du luth d'Amphiou, et quand Orphée taisait vibrer les cordes de sa lyre, les animaux féroces venaient lui lécher les pieds, les fleuves suspendaient leur cours, les rochers s'approchaient pour l'écouter, les bêtes, les arbres même se mettaient à danser; et chose plus merveilleuse encore, lorsqu'il descendit aux enfers, il apaisa, dit-on, le terrible Cerbère! — Cette gracieuse tradition, dont nous avons déjà parlé dans notre préface, défraie des contes nombreux. — Les effets de ces instruments merveilleux sont tantôt agréables, tantôt terribles;
ils forcent parfois les gens de danser jusqu'à ce qu'ils tombent morts. Keightley ' reproduit une ballade suédoise dans laquelle une fille des Trolls joue avec tant de charme (lu'ello fait danser les bêtes des champs, les oiseaux de l'air, les poissons des rivières et que les feuilles poussent aux arbres, afin de prendre part au concert. — Le héros Sigurd de la Saga des Yœlsungs avait une harpe merveilleuse qui faisait danser jus^ qu'aux objets inanimés. — Dans Huon de Bordeaux, Obéron possède un cor merveilleux : tous ceux qui l'entendent et o tentir et sonneras sont obligés, bon gré mal gré, de chanter et de sauter à perdre haleine. — Des récits nombreux sont basés sur ce mythe. En Allemagne, Grimm a recueilli plusieurs légendes où l'on voit des instruments semblables à la cornemuse du récit irlandais : V Arbre-nez; Hansel et Grethrel; le Juif dans les épines; il en est de même en Suède (trad. Thorpe) ; les Trois chiens; en Norwége : Abjorsen (trad. Dasent) : le Pipeau d'Osborne ; Petit Freddy et son violon. — Gould3, dans le délicieux récit qu'il donne du Ménétrier de Hameln, raconte ce qui suit : « Les maliieureux habitants de la ville d'Hameln étaient jusque dans leur demeure assaillis par les rats. Un ménétrier se fit fort de les en débarrasser, et tirant son chalumeau, il se mit à en jouer.
.) Dès que le pipeau eut lancé trois notes stridentes, vous eussiez cru entendre comme le murmure de toute une armée, puis ce murmure devint bientôt un grognement ef le grognement se changea enfin en une grande et retentissante rumeur. De la ville se précipitèrent en se bousculant : grands rats, petits rats, rats étiques, rats musculeux, rats bruns, gris, noirs, fauves, vieux rats à démarche grave; jeunes rats frétillants et joyeux; pères, mères, oncles, cousins tenant la queue en l'air, dressant les moustaches, marchant par familles de dix et de douze; frères, sœurs, maris, femmes. Tous ces rats suivaient de rue en rue le ménétrier, qui marchait en jouant de son pipeau. Enfin ils arrivèrent au Weser, où ils plongèrent et se noyèrent. »
Les habitants de la ville n'ayant pas payé le ménétrier, ce mystérieux personnage reparut à la fête des Saints Jean et Paul.
« Et quand il eut soufflé trois notes douces et suaves, on entendit un frémissement qui ressemblait au bruit tunniltueux de troupes joyeuses qui se poussent et se pressent, le trépignement de petits pieds, les souliers de bois qui claquaient contre le sol, des battements de petites mains, les babils de petites langues. Semblables aux poules quand la fermière leur
i. Keightloy, Fairy Mytiiology, p. 07.
2. Voy. Huon de Bordeaux, publié par Guessard et (iiandmaisun, irunk, isuu.
:l. A'oy. Gould, Curions Mytlis, p. 417. Dissertation sur le Ménétrier d'Hameln ; voy. aussi Thorpe's Northern Mythology, p. H9, iii; voir aussi the Pied Piper .- le Ménétrier bigarré, ancienne version du Ménétrier de Hameln, repruduite dans Fairy Taies iltustrating Shakespeare. 1875. — A'oy. aussi Carrew Hazlitt, Karly Popular Poetry, le vieux potime anelais : le Frire et le Garçon.
jette du grain d'orge, les enfants sortirent en courant. Petits garçons et petites filles aux joues rosées, aux boucles blondes, aux yeux vifs, aux dents de perle, sautant et trébuchant, suivirent gaiement la merveilleuse musique en riant et en criant. Hélas ! le ménétrier les mena à une colline qui s'entr'ouvrit et les engloutit à jamais. »
Selon M. Cox, Mythology of the Aryan Nations^ vol. II, p. 241 et suiv., le mythe symbolisé est celui du vent qui, lorsqu'il est zéphyr, agile doucement les feuilles des arbres, et, quand il est ouragan, déracine les vieux chênes et soulève les vagues de l'Océan,