CONTE XXIV
DIARMAID ET GRAINNE.
CAMPBELL. — (HiGHLANDS.)
Fionn^ devait épouser Grainne, fille du roi de Carmag en Erin. Les nobles et les grands seigneurs des Finnes furent convoqués pour la noce. La fête des guerriers dura sept jours et sept nuits, et quand elle fut finie, ce fut le tour des chiens à avoir leur fête.
Diarmaid était vraiment un bel homme ; et il avait à la figure un grain de beauté sur lequel il faisait toujours retomber son bonnet, car toute femme qui voyait ce grain de beauté devenait aussitôt amoureuse du héros.
Or les chiens s'étant battus entre eux furieusement, les héros des Finnes s'élancèrent pour les séparer. Pendant que Diarmaid emmenait ses limiers, il souleva par mégarde son bonnet, Grainne aperçut le grain de beauté et tomba amoureuse du jeune homme.
Elle déclara son amour à Diarmaid et lui dit :
— Fuyons ensemble.
— Je ne le puis, dit Diarmaid.
— Par mes souhaits et mes conjurations, je t'ordonne de venir avec moi.
— Je n'irai pas avec toi ; ni par douceur ni par dureté, tu ne me décideras à te prendre. Je ne te mènerai pas dans ma maison, ni ne te conduirai au loin ; je ne te prendrai ni à cheval ni à pied.
l.Fionn est le nom celtique de Fingal, et les Finnes, compagnons de Kingal, s'appellent Fénians en Irlande. — Plus tard, en souvenir du célèbre héros Fingal, on donna le nom de Fénians (fils ou compagnons do Fingal) aux soldats qui composaient la milice d'élite chargée de défendre le pays contre les Anglais.
Ayant dit ces mots, Diarmaid s'éloigna très-chagrin et se retira dans un Jieu écarté, où il éleva une maison et prit son habitation.
Un matin, Grainne vint à sa porte et cria ;
— Es-tu là, Diarmaid?
— J'y suis.
— Eh bien, sors et viens avec moi.
— Ne t'ai-je pas dit déjà que je ne te prendrais ni à pied, ni à cheval, ni en dehors, ni en dedans, et que je ne veux avoir rien de commun avec toi ?
Or elle était entre les deux côtés de la porte (sans doute Diarmaid avait entr'ouvert la porte), montée sur un banc.
— Je ne suis ni en dehors ni en dedans ; je ne suis pas h pied et je ne suis pas à cheval ; tu dois donc venir avec moi, dit-elle ^
— Il n'est aucun lieu, reprit Diarmaid, où nous puissions aller sans que Fionn nous découvre, quand il mettra le doigt sur sa dent de science ^ et il me tuera pour me punir d'être allé avec toi.
— Nous irons dans une caverne rocheuse, et il y en a tant qu'il ne saura pas dans laquelle nous sommes.
Ils allèrent à la caverne du cerf^ Fionn entra dans une grande colère quand il s'aperçut que sa femme s'était enfuie.
1. Cet incident peut être comparé avec le conte de Grimm, la Rusée liavaroise. Dans une légende irlandaise de Kennedy, un roi consent à épouser une pauvre fille si elle vieutle trouver le lendemain « ni avec ses vêtements, ni sans eux, ni en voiture, ni à dos d'animal, ni à pied, ni portée d'aucune façon ». Elle résout la question en s'habillanl d'un filet de pêcheur, dont elle enveloppe aussi un àne, et elle arrive ainsi chez le roi a ni portée, ni à cheval, ni à pied, mais debout les deux pieds sur le filet ». La suite du récit mérite d'être rapportée. — Le roi enchanté l'épouse ; mais un jour, après une discussion, il ordonne à sa femme de retourner dans la cabane où il l'a prise. Elle lui demande seulement la permission d'emporter ce qu'elle a de plus précieux. Le roi y ayant consenti, elle lui donne une boisson soporifique et l'emmène dans la cabane de son père. Le lendemain le roi s'éveille, tout étonné de se trouver en tel endroit. Alors la reine lui saute au cou et lui dit: a Ne m'avez-vous pas permis d'emporter ce que j'avais déplus précieux?»
Le même trait est donné par Ralston dans ses Contes russes, et en Norwége par Abjôrsen. — Du reste, on trouve dans nombre de contes des énigmes posées et résolues; ainsi dans les contes de Chodzko : le Tapis volant; — le Prince à la main d'or; — Gomment on obtient un prince. — On trouve enfin dans le Rig-Véda plusieurs énigmes du m5ma genre que celle de Diarmaid.
2. Yoy. pour la dent de science .- notes du Conte de Farquhar le Guérisseur.
3. Dans une autre version, Diarmaid avait coutume de planter devant sa porte un pieu portant un quartier d'animal pour indiquer à Fionn qu'il respectait Grainne, et Fionn était content; mais un jour le signal disparut, et Fionn résolut de se venger.
et il partit à sa recherche. Il alla à Ceantire et ne s'arrêta que lorsqu'il arriva à la caverne du cerf. Diarmaid était pêcheur et bon charpentier, et il fabriquait des plats que Grainne allait vendre. Ils faisaient lit à part.
Un jour passa par là un grand vieillard nommé Ciofach; il s'assit et se mit à jouer aux dés. Grainne se prit d'amour pour le vieillard, et ils projetèrent de tuer Diarmaid. Pendant que Diarmaid travaillait à ses plats, le vieux l'attaqua par derrière ; alors Diarmaid se retourna, et ils en vinrent aux mains. Bien que le vieillard fût très-vigoureux, Diarmaid le terrassa. Alors Grainne s'empara d'un couteau et le plongea dans la cuisse de Diarmaid. Diarmaid les quitta, et il allait de caverne en caverne se soutenant à peine, laissant pousser sa barbe et sa chevelure. Il devint méconnaissable.
Un jour, il reprit la route de la caverne du cerf, emportant un poisson qu'il demanda à Grainne la permission de faire cuire à son foyer. Pendant qu'il faisait cuire son poisson, il trempait les doigts dans un vase d'eau. Or, tout ce que touchait Diarmaid prenait le goût du miel. Grainne ayant goûté un morceau de ce poisson le trouva sucré; à cet indice, elle reconnut Diarmaid et appela le vieux Ciofach, qui se jeta sur lui. Tous deux luttèrent; mais à la fin Diarmaid tua le vieillard et s'éloigna. Il arriva près du lac Chasteil.
Quand Grainne vit que Ciofach était mort, elle se mit à la poursuite de Diarmaid et, à la pointe du jour, elle atteignit le rivage et entendit crier un héron. Diarmaid était debout devant elle sur la montagne. Elle chanta :
Le héron matinal trie
Au-dessus de Sliabh Gaoil.
G Diarmaid, à qui j'ai donné mon amour,
Pourquoi le héron pousse-t-il ainsi des cris?
G Grainne, fille de Carraaig des coursiers, Qui n'as jamais marché dans le droit chemin. Il semble qu'avant de pousser un cri.
Le héron a fixé son pied sur une pierre gelée.
[Sens mythique incompréhensible.^
— Veux-tu de la viande et du pain, Diarmaid ?
— Si je n'écoutais que mon besoin, je les prendrais.
— Eh bien, je veux t'en donner; as-tu un couteau pour les couper ?
— Cherche dans le fourreau où tu l'as mis naguère, dit Diarmaid.
Le couteau en effet était resté dans la cuisse de Diarmaid depuis que Grainne avait frappé son amant, et il n'avait pas voulu I on retirer. Grainne retira le couteau ; et ce fut la plus grande honte qu'elle endura jamais quand elle enleva le couteau de la cuisse de Diarmaid.
Diarmaid eut peur que les Finnes ne le découvrissent, et, accompagné de Grainne, il se dirigea vers Glen-Eilg, ils arrivèrent au bord d'un torrent et y prirent leur demeure, Ils firent des hts séparés.
Diarmaid fabriquait des plats, et les copeaux qu'il faisait descendaient le courant jusqu'à la mer.
Un jour que les Finnes chassaient sur la grève et poursuivaient un sanglier venimeux qui tuait ceux qui l'approchaient, Fionn aperçut les copeaux dans les eaux du torrent.
— Voici,s'écria-t-il, des copeaux de Diarmaid.
— Ce n'est pas possible, dirent les Finnes, car il n'est plus en vie.
— Ce sont des copeaux de Diarmaid, répéta Fionn.
— Crions : Foghaid ! notre cri de chasse, et dans quelque lieu que soit Diarmaid, il est obhgé d'y répondre.
Diarmaid entendit le cri de : Foghaid ! « C'est le cri des Finnes, je dois y répondre. — Ne réponds pas à ce cri, Diarmaid, dit Grainne, c'est un cri de trahison. »
Diarmaid répondit et descendit au rivage. Fionn lui ordonna de poursuivre le sanglier, et Diarmaid le lança du Ben-Edin au Ben-Tuirc.
Alors descendant la longue colline,
L'animal entraîna Diarmaid dans le défilé.
Ses soies étaient tordues comme des roseaux desséchés.
Diarmaid tira l'épée fabriquée par le forgeron Mac-Liobhain, en frappa le sanglier au défaut de la cuisse et le tua.
Fionn n'avait pas encore tiré vengeance de Diarmaid. Or Diarmaid (invulnérable partout ailleurs) avait au pied une
tache, et si l'une des soies y pénétrait, sa mort était certaine.
Fionn dit : « Diarmaid, mesure pieds nus le sanglier ; combien a-t-il de longueur du groin à la queue ? » Diarmaid mesura le sanglier et répondit : « Il a seize pieds. — Mesure le sanglier au rebours jusqu'à la hure. » Diarmaid obéit ; une des soies entra dans la tache qu'il avait au pied et il tomba.
Fionn fut saisi de douleur quand il vit tomber Diarmaid. « Que puis-je faire pour toi, Diarmaid ? — Je serais heureux si je pouvais boire un peu d'eau dans la main de Fionn. »
Fionn alla chercher de l'eau. Quand il pensait à Grainne, il laissait s'échapper l'eau, et quand il songeait à Diarmaid, il s'affligeait et conservait l'eau dans le creux de sa main. Mais quand Fionn arriva, Diarmaid était mort.
Alors Fionn et ses compagnons arrivèrent au lieu où demeurait Grainne ; ils entrèrent et virent deux lits. Ils comprirent alors que Diarmaid n'était pas coupable.
Les Finns furent pleins de douleur et brûlèrent, dans un bûcher fait des branches du chêne gris, Grainne, la fille de Carraaigh des coursiers, qui jamais n'avait marché dans le droit chemin *.
Fingal et ses compagnons légendaires sont pour les Écossais et les Irlandais qui en revendiquent la gloire ce que furent plus tard Arthur et ses chevaliers; beaucoup de merveilleuses traditions se sont groupées sur leurs noms vénérés, de même qu'en France sur notre Roland et en Allemagne sur Dietrich de Berne.
La poétique et touchante histoire que nous venons de donner, malheureusement obscure en plusieurs endroits, est très-célèbre dans les populations celtiques de l'Irlande et des Highlands. Suivant diverses versions, elle se passe tantôt en Ecosse, tantôt en Irlande. Il existe une série de poëmes ossianiques formant un cycle où figurent Diarmaid, Fionn (Fingal) et Grainne. — Grainne représente la beauté et l'esprit prompt, elle est la Yénus gaélique, et on la cite pour son habileté à deviner les énigmes. Fionn personnifie la sagesse; il a pris Grainne pour épouse à cause de son esprit. Diarmaid (le dieu armé à la blonde chevelure) est le type de la valeur et de la fidélité; il est considéré comme la souche du célèbre
1. Dans une version de ce récit, quand Diarmaid pousse son cri de mort, Fionn dit à Grainne : « A'oilà le cri le plus douloureux à ton cœur que tu aies jamais entendu. — Non, répondit Grainne, ce fut celui du vieux Ciofach quand Diarmaid le tua. »
clan de Campbell, dont le chef est le duc d'Argyle, el a été probablement, à l'origine, un héros celtique compagnon de Fingal (Fionn).
Un épisode du poënie ci-dessus mérite qu'on s'y arrête : Diarmaid est invulnérable par tout le corps, sauf au talon, et il meurt dans une chasse au sanglier. Diverses mythologies nous ont transmis des légendes semblables. — Myth. grecque. ApoUodore rapporte que Mcdée, en faisant baigner Jason dans le sang d'un serpent, l'avait rendu invulnérable pendant vingt-quatre heures. Déméter avait aussi doté Triptolème du même privilège, en le plongeant dans un bain de feu. Enfin Achille n'était, comme Diarmaid, vulnérable qu'au talon. — Myth. indienne. Dans le Purâna de Vischnou (trad. Wilson), un épisode relatif à Krishna rappelle encore de plus près la légende de Diarmaid, car, ne pouvant comme lui recevoir de blessure qu'au talon, il est tué dans une chasse à la gazelle. L'histoire de Chandasena {Kathasaritsagara , trad. Wilson), nous lait voir un géant qui n'est vulnérable que dans la paume de la main. — Myth. Scandinave. Diarmaid offre le type exact de Sigurd dans la Saga des Vœlsungs; peut-être môme se confond-il avec lui. C'est ce que nous allons essayer de démontrer. D'abord tous deux sont invulnérables sauf en un seul point. En effet, quand Sigurd eut tué le serpent Fafnir, il se baigna dans son sang, mais une feuille de tilleul lui étant tombée entre les deux épaules, il devint invulnérable par tout le corps excepté à cette place. C'est là qu'il fut frappé à mort par le traître Hagen. La mort de Sigurd (le Siegfried des Niebelutigen), qu'elle soit racontée dans le chant des Niebclungen ou dans la Saga de ThidriK de Berne, a lieu après une chasse au sanglier dont les circonstances sont pareilles à celles de la légende gaélique. Il est très-probable que la légende eddaïque de Sigurd a été apportée avec tant d'autres en Angleterre par les conquérants de race Scandinave et que les aventures de Sigurd ont formé une partie de celle du héros Diarmaid, que ses exploits avaient déjà rendu populaire parmi les Gaels.
Le parallèle peut même être poursuivi plus loin entre les personnages de la légende gaélique et ceux du poëme des Vœlsungs. Non-seulement Diarmaid partage avec Siegfried le privilège de l'invulnérabilité et les deux héros périssent d'une façon qui peut être assimilée, car la soie venimeuse du sanglier et l'épée traîtresse d'un faux ami sont même chose, mais la conduite du héros gaélique avec Grainne et la fidélité qu'il garde à son roi en refusant de partager la couche de Grainne est tout à fait semblable avec celle de Siegfried vis à vis de Brunhild et de son roi Gunnar (Gunther dans les Niebclungen). En effet, lorsque Sigurd réveille de son sommeil magique la belle Brunhild, il déposa un baiser Sur sa bouche et se fiança à elle. Ils scellèrent ensuite par des serments réciproques leur projet d'union. Cependant Siegfried s'éloigna et prit pour épouse Chrimhild, sœur de Gunther, roi des Burgondes. (Diarmaid a épousé également une parente de Fionn). Quant à Gunther, il se marie
à Brunhild après avoir subi plusieurs épreuves dont il sort vainqueur, grâce à son beau-frère. Brunhild refuse alors de laisser partager sa couche à Gunther, et celui-ci est obligé de s'adresser à Siegfried pour dompter sa femme. Siegfried se couvre du chaperon des Niebelunoen, devient invisible et entre dans le lit de Brunhild, à qui il enlève la ceinture où résidait sa force ; pour lui, il demeure chaste comme Diarmaid à l'égard de Grainne. Dans la Vœlsung Saga, Sigurd passe trois nuits avec Brunhild et, pour affirmer sa chasteté, il place entre lui et elle son épée Gram * ; dans VEdda, même version.
Les analogies de caractère existent pareillement entre Grainne, femme du roi Fionn, et Brunhild, femme du roi Gunther. Ainsi que Grainne, Brunhild est représentée dans la Vœlsung Saga comme habile à interpréter les songes. Dans la version gaélique, Grainne est, il est vrai, une sorte de Messaline, tandis que Brunhild lutte au contraire pour sa virginité, mais c'est seulement avec son mari et parce qu'elle aime Siegfried. Ainsi fait Grainne vis-à-vis de Fionn. Brunhild poursuit d'ailleurs Siegfried avec la môme ardeur amoureuse que Grainne à l'égard de Diarmaid, comme en témoignent les extraits suivants . « Étant assise seule un soir, après que Siegfried eut épousé Chrimhild et qu'elle-même était la femme de Gunnar, Brunhild s'écrie : « Je veux presser dans mes bras Siegfried, le jeune homme aux fraîches couleurs, ou mourir. » {EMa, voy. poëme sur Sigurd.) Il arriva plus d'un soir, à Brunhild, quand sa douleur la pénétrait, de traverser les montagnes couvertes de glaces et de neiges au moment où Gudrun (ailleurs c'est Chrimhild) et son époux étant couchés, Siegfried tirait la couverture sur sa femme chérie. » Si donc, on enlève de l'histoire de Grainne l'épisode répugnant de son infidélité avec le vieux Ciofach et qui, probablement, est une interpolation postérieure, on trouve de tels rapprochements entre les traditions gaéliques sur Diarmaid et Grainne et les traditions eddaïques qu'il ne semble pas téméraire de penser que la légende ci-dessus est un des poëmes fragmentaires du cycle auquel appartient la Saga des Yœlsungs. Si cependant cette hypothèse n'était pas justifiée, il faudrait en conclure que les Aryens possédaient avant leur séparation une légende dont les traditions grecque, indienne, Scandinave et gaélique nous ont transmis des souvenirs plus ou moins effacés.
1. Voy. Vœlsung Saga, chap. v, traduction BeauVois, et Edda ; Poëme sur Brynhild. On trouve des traits semblables :
Italie. — Pentamerone .- Vincenzo et Meo.
NoRWÉCE. — Abjôrsen (traduction Dasent) : le Grand Oiseau Dan.
Pays slaves. — Chodzko : l'Enfant perdu (M. Chodzko explique Ce fait par une cérémonie des mariages i)ar procuration chez les Slaves ; en France, l'usage était que l'ambassadeur qui épousait une fiancée au nom du roi passât sa jambe dans le lit.)
iNDB. — Mille et une Nuits .- Aladin.
Dans le roman de Sir Trisirem (W. Scott, Minstrehy), le roi Marc aperçoit en un bois Tristan, et Yseult couchés lun près de l'autre, mais une épée sépare'les deui jeunes gens. Rassuré.lle roi séloigne en silence.