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QUI SE SONT INSPIRÉS DES TRADITIONS POPULAIRES

Avant d'être reproduites dans leur forme populaire par les écrivains dont nous venons de parler, les traditions du peuple s'étaient cependant fait jour dans les œuvres des romanciers et des poètes anglais du moyen âge et de la Renaissance. C'est ainsi que, dans les poèmes homériques, dans les récits d'Hérodote et d'autres écri-

1. Sur le fameux oullaw Uobiii-Hood seulement, on comjtle plus de deux cents ballades.

vains de l'antiquité, nous retrouvons des traces précieuses, au point de vue de la comparaison des mythes, des superstitions de leur temps. Les personnages des contes d'origine aryenne ont assez peu fourni à la liitérature poétique, mais les croyances aux Fairies ont eu des destinées plus brillantes, elles ont eu la bonne fortune d'inspirer les poètes les plus illustres de l'Angleterre : Chaucer, Spenser, Shakespeare, etc.

L'éducation classique de l'Angleterre était, à la fin du moyen âge, et au début de la Renaissance entièrement consacrée à l'étude de la littérature grecque et latine. Il était alors de mode, dans l'aristocratie anglaise et dans la société polie, de disserter, non sans pédantisme, sur les beautés et les finesses des écrivains de l'antiquité. Les femmes même se piquaient de lire le grec, et il faut voir avec quelle emphase le précepteur de la reine Elisabeth parlait de la facilité de sa royale élève à s'instruire dans cette langue, et avec quel ravissement comique il écrivait que la reine « lisait plus de grec en un jour que les chanoines de Windsor ne lisaient de latin en une semaine'! » Faut -il donc s'étonner si les poètes mêlaient volontiers dans leurs récits les démons familiers dont ils avaient tant entendu parler dans leur enfance aux gracieux souvenirs de la mythologie antique? Ils sacrifiaient au goût du jour en faisant vivre les personnages populaires côte à côte av^ec les sylvains et les nymphes d'Ovide et d'Horace, et en introduisant, sans souci des dates et des lieux, les chevaliers de la Table Ronde à la cour de Jules César et d'Alexandre le Grand. En outre, usant de la licence poétique, ils donnèrent à la fois à leurs lutins les attributs des déités champêtres de la Grèce, l'amour de la musique et de la danse des Elfes populaires et les

1. Voy. Warton, Histoire de la poésie anglaise, vol. IV, p. 322.

coiiliimes chevaleresques des fées de romaas qui, elles-mêmes, avaient emprunté après les croisades une partie des traits des péris de la Perse et des génies de l'Inde. C'est ainsi que les peintres de la Renaissance ne craignaient pas de représenter les plus austères personnages de la Bible et de l'Évangile sous le pourpoint de la cour de France et le manteau des nobles vénitiens. Ne nous étonnons donc pas lorsque, dans Chaucer, par exemple, Conlc du Marchand, nous voyons Pluton, qui est « roi de féerie, » parler à Proserpine de Salomon et de .Jésus, et la reine des enfers lui répondre en jurant par sa mère Gérés; ou dans le Songe d'une nmt d'été, Shakespeare choisir pour scène des amours de Titania et d'Obéron les jardins du palais de Thésée et les clairières des bois consacrées aux nymphes grecques ; ou dans Drayton figurer à la fois Tom Pouce, Obéron, Mab, Proserpine etleLélhé. Ces anachronismes étaient fréquents alors à ces époques de renaissance, où les germes des lettres et des sciences, cultivées avec ardeur par les moines du moyen âge, se trouvaient, ainsi qu'en un printemps de l'esprit, éclore tous à la fois.

11 est d'ailleurs fort important de remarquer que celle fusion quelque peu hybride opérée par les poêles entre des mythologies différentes n'a altéré en rien les traditions populaires. Pour modifier celles-ci il faut des événements considérables qui remuent profondément les masses, comme les changements de religion, les mélanges de races, etc.. Les inventions des poêles ou les incidents ordinaires de la vie des nations glissent sur elles sans y laisser de traces.

L'introduction de la langue française à la cour d'Angleterre est due à Edouard le Confesseur, qui, élevé en Normandie auprès de son oncle Richard, voulut que les officiers delà couronne qui l'approchaient parlassent français. Vingt-trois ans après l'avènement d"Édouard, 'Guillaume faisait la conquête de la Grande-

Bretagne et imposait l'obligation de la langue française à sa cour et dans les tribunaux; ses successeurs tinrent la main à ce que ces prescriptions fussent obéies et ils réussirent si complètement dans cette tâche que les premiers romans composés en Angleterre le furent en français, et que, même du temps de Gliaucer, son ami Go^^'er écrivit un ouvrage en notre langue. On peut même dire avec les critiques anglais les plus sérieux : Ritson, Warton, Tyrwhitt, etc., que les auteurs qui ont précédé Ghaucer sont des traducteurs, ou tout au plus des imitateurs des écrivains français. L'émancipation littéraire ne commence en Angleterre qu'avec Chaucer et elle ne devient complète qu'à partir de Shakespeare.

C'est seulement à la fin du règne d'Edouard 111 que l'usage du français commença à tomber en désuétude. La littérature de la France, qui répandait d'ailleurs un vif éclat dans toute l'Europe', était fort goûtée dans Larislocratie anglaise, en grande partie d'origine normande, et chez les lettrés. Aussi, quand, aux xn° et XTii'' siècles, parurent nos romans de chevalerie, furentils bientôt à la mode en Angleterre ; les romans féeriques du cycle d'Arthur et des chevaliers de la Table Ronde qui, reproduisant les traditions delà vieille Armorique mêlées à des récits considérés comme historiques, rappelaient aux habitants des Highlands d'Ecosse, de Gornouailles et de Galles les souvenirs patriotiques de leurs luttes contre les envahisseurs saxons, au V siècle, devinrent même plus populaires en Angleterre qu'en France. En réalité, ils font partie intégrante de la httérature anglaise par l'importance qu'ils y ont

1. Les romans français étaient traduits ou imités par tous les peuples de l'Europe. Ainsi Tristan de Leônois, par Chrestien de Troyes, donnait naissance en Angleterre au Sir Tristrcm de Thomas de Erceldoune, dit le Rhymeur; en Allemagne, il a inspiré trois poèmes métriques, dont le plus célèbre est celui de (lotttried de Strasbourg ; il a été traduit en islandais sous le titre de Saga de Trhiand et Isaldis (Tristan et Yseult). — Voy. la dissertation qui précède, dans les œuvres de Walter Scott, la reproduction de Sir Tristrem. — Voy. aussi l'Histoire de la poésie anglaise, par Warton.

acquise: ce fut d'ailleurs à la cour d'un Plantagenet (probablement Henri III) que furent composés les lais poétiques de Marie de France, dont les sujets étaient empruntés à des traditions également chères aux habitants de même race de la Bretagne française et de la Grande-Bretagne *.

Nos romans de chevalerie devinrent donc la source principale à laquelle ont puisé les écrivains de la féerie anglaise. Le lai de Lanval et une de ses variantes, le lai de Graëlent% de Marie de France, furent les principaux matériaux dont Chestre ^ se servit pour son roman en vers du Sire de Lanval, et Ghaucer donna pour conclusion à son conte le Rêve les conclusions du lai d'Eliduc, que Marie de France avait elle-même tiré d'une vieille fable grecque. Ghaucer emprunta aussi à cette poétesse le fabliau le Coq et le Renard, qui devint son conte des Nonnes.

Les aventures de Lancelot du Lac, de Perceforest, de Parthenopeus de Blois, de Merlin l'Enchanteur, de Floir et Blancheflor, d'Ogier le Danois fournissent en outre des traits nombreux à Ghaucer, à Spenser, à Shakespeare et à nombre d'auteurs du moyen ûge*. Il est juste d'ajouter que si notre littérature devenait ainsi le thème sur lequel brodait l'imagination des plus illustres écrivains de l'Angleterre et de l'Italie, elle en avait à son tour puisé les sujets aux deux célèbres recueils d'apologues indiens : le Dolopathos et

1. \u). sur loul co cha[iilre la lin du 1' volume de \ Histoire de la poésie anglaise, par Warton el les volumes UI et IV. Voy. aussi VHisloire de la littérature anrjlaise par Taine. — Taine eite ([uelques ouvrages écrits en français par (les Anglais : Robert Grostliea<l, le Pocme du Christ; Peter Langhoft, la Chronique d'Angleterre ; Hue de Rotheland, le Poëine d'ipumédon.

2. Voy. les recueils de Barbazan et de Lt-grand d'Aussy ; Poésies de Marie de France'par Roquefort; les fabliaux deWay. Voy. aussi Dissertations sur l'origine de la fiction romantique, et celle sur les Gesta Romanorum, qui précèdent y Histoire de la poésie anglaise, par Warton.

.3. Voy. la collection des anciennes poésies anglaises et les intéressantes notes qui l'accompagnent par Carrew Hazlitt, lùirly Popiilar Poetry.

h. Fairy Taies illustrating Shakespeare, 187.'). I.i' roman de Lanval par (".liestre y est reproduit.

le Pantchatantra, ou dans les très-nombreuses versions et imitations de ces livres.

Parmi les romans du cycle d' Arthur, le plus apprécié peut-être en Angleterre fiilHuon de Bordeaux, attribué, mais sans aucune preuve, à Huon de Villeneuve*. C'est de lui que Spenser, et après lui Shakespeare et Ben-.Tonson-, empruntent le nom et une partie des traits d'Obéron. pour lequel les Anglais se sentaient d'autant plus d'affinité que cet Obéron était un nain évidemment apparenté aux lutins hauts comme le pouce de leurs croyances populaires.

Le premier en date des auteurs qui se sont inspirés de la mythologie féerique est Ghaucer^ dans ses Contes de Canterbury, qu'il écrivit dans la deuxième moitié du xiv*^ siècle sur un plan analogue à celui du Décaméron de Boccace et de YHeptaméron de la reine de Navarre. Toutefois les types de la féerie populaire ne lui fournissent que des allusions passagères; sa plume incrédule ne mentionne les Elfes et leurs danses légères sur les vertes prairies que comme un souvenir effacé des croyances du temps d'Arthur : Pluton et Proserpine sont pour lui les vrais souverains du pays de Féerie. Lorsque Spenser viendra, et après lui Shakespeare, il ne faudra plus qu'un simple coup de baguette pour transformer les terribles monarques de l'enfer grec en ces aimables lutins qu'on nomme Obéron et ïitania.

Il nous faut après Ghaucer franchir deux siècles pour trouver le grand poète, son continuateur et son imitateur dans la littérature féerique : j'ai nommé Spenser. Ce fut à la tin du xvi'' siècle, quelques années

l.Voy. IIu'iii de Bordeaux, publié par Guessartl,

2. Voy. dans Taine {Histoire de la lU.térature anglaise, vol. II, page 62) , lappréi.Uion du Berger atU'isté, Sad Shepherd, de Ben-Jonson.

3. Voy. les savantes notes de Thomas Thyrrwhitt dans son édition de Chaucer et la Dissertation sur les Gesta liomanorum ; Warton, Histoire de la poésie anglaise, l" volume.

avant que Shakespeare composât le Songe (C\me nuit d'été, que Spenser écrivit son poërae intitulé la Reine de Féerie, dédié à la reine Elisabeth. Spenser, dans ce poëme remarquable, mais un peu long^ (il compte 35,000 vers^ compose une mythologie féerique de pure fantaisie et presque sans rapport avec les cro^^ances populaires. Le premier livre est intitulé : Légende de l'enlèvement du chevalier à la Croix-Rouge ou de sainteté ; c'est nn souvenir des chançjelinçj, c'est-à-dire de ces substitutions faites par les Fairies de leur propre enfant à celui d'une paysanne. Tel est à peu près le seul emprunt qu'ait fait Spenser à la féerie populaire. — Le reste de l'ouvrage est d'ailleurs rempli d'allusions se rapportant aux traditions plus ou moins historiques des cycles de Charlemagne et d'Arthur avec force enchanteurs, géants et autres accessoires des romans de chevalerie. Quant au titre de Fairy 0?/^^^ (Reine de Féerie), il a été vraisemblablement suggéré à Spenser par le titre donné par Ghaucer à la maîtresse de sir Thopas, dont le type rappelle un peu celui de Don Quichotte.

Mais c'est dans les comédies de Shakespeare que la mythologie féerique du peuple apparaît réellement pour Ja première fois dans toute sa fraîcheur et tout son éclat. Le type choisi par l'illustre poëte parmi les croyances populaires qui avaient entouré son berceau est celui de ces gentils lutins venus de la Scandinavie et qui, sous le nom d'Elfes, défraient tant de contes anglais. Dès que le soleil a disparu derrière les collines, ces gracieux nains s'assemblent dans les bruyères, sur les gazons fleuris^ ou sous le vert branchage d'un frêne, et là, à la clarté de la lune qui sourit à leurs

l.Il se compose de six livres comprenant chacun douze chants. Chaque livre porte le nom d'une des vertus morales : la Sainteté, la Tempérance, la Charité, etc. Dans 1p sixième livre, ou de courtoisie, se trouve un épisode inspiré yjar la tradition irlandaise qui fait descendre d'un ours la famille des Mac-Mahon, jadis nommée Fitz Ursulas.

ébats, ils se livrent à la musique et à la danse jusqu'au cliant du coq ou aux premières lueurs de l'aube naissante.

Les Elfes cbampêlres vivent en monarchie, les nains des grottes et des cavernes en république. Shakespeare, ne s'étant occupé que des premiers, leur donne pour souverains, dans le Songe d'une niiil d'été, Obéron et Titania, et comme, selon la coutume, il fallait aux rois un bouffon, il place à côté d'eux l'espiègle Puck. Obéron, nous l'avons dit, est le héros de la légende bretonne de Ifuon de Bordeaiix; il rappelle à la fois le Korrigan des landes de la Bretagne, lo nain Elbérick de la légende allemande de l'Enipe-. reiir Otnit, par Wolfram de Eschembach, et le célèbre nain Albérich des Niehulengen ^ . Shakespeare le transporte à son tour parmi les Elfes anglais. Pour la belle Titania, elle est, comme Phœbé, si elle n'est pas Phœbé elle-même-, la personnification de la lumière argentée de la lune; et les Elfes ses sujets en sont les doux rayons. Puck, dont le nom, avec des acceptions très-diverses [comme nous le verrons dans maintes légendes de ce livre) est choisi par Shakespeare pour représenter le démon familier à la fois malicieux et bienveillant qui, sous le nom de Robin-Bon-Enfant, (jlood Fellow\ de Gohlin et Hob Goblin en Angleterre, de Brownie en Ecosse, de Gouhelin en Normandie, de Niss en Suède, de Kohold en Allemagne, est le génie du foyer domestique.

« N'êtes-vous pas, dit une fée (Songe d'une nuit d'été) celui qui effraie les filles du village, celui qui écréme le lait, celui qui égare les voyageurs nocturnes en riant de leurs mésaventures ? Ceux

1. (Himm les assimile : l'AlltMiiand Albjrich, c'est le Français Alberon, Aiibéron ou Obéron; l'étymologie et la tradition sont ici d'accord. La seule dill'erence est dans le suflîxe, différence purement formelle. i. Dans Ovide, Diane-Phœbé est appelé Titania :

Accessit, positoqiie genu Titania terram Pressit, etc. (Mélamorphosen. liv. VI.)

qui vous appellent Hob Gobliii et gentil Puck, vous laites leur ouvrage et leur portez bonheur!..» Puck lui répond : « Tu as trouvé juste, j'amuse Obéron et je le fais sourire lorsque je trompe quelque cheval bien nourri de fèves en imitant le hennissement d'une pouliche en rut. Parfois je me blottis dans la coupe d'une commère sous la forme d'une pomme cuite, je fais paf contre ses lèvres et jo répands la bière sur sa gorge parcheminée*. »

Avant Shakespeare, Sponsor, en son Epithalamium, avait déjà mentionné Puck :

« Ne nous laissons pas effrayer de choses qui n'existent pas, ni par Pouke, ni par un autre fantôme ni par les Hob Goblins, appellations dont le sens est incompréhensible, w

Titania, dans Roméo et Julielte, est remplacée par la reine Mab. Ben-Jonson, dans le divertissement du Satyre, qu'il composa en l'honneur de la reine Anne, femme de Jacques P"", fit souhaiter la bienvenue à la reine par Mab et sa cour, composée de satyres et de fées'-. Mab n'est point cependant comme Titania la reine des Elfes, mais elle personnifie les esprits des songes et les rêves agréables ; elle se présente alors dans un équipage dont l'adorable description est connue de tous : « Mercutio. — Allons, je le vois, la reine » Mab vous a rendu visite cette nuit. Elle est l'ac- » coucheuse des fées ; et elle vient, pas plus grosse

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