Tradiicliou des Œuvres de Shakespeare par iMonlégut
2. Voy. Taine [Histoire de la littérature anglaise). Appréciation des mascarades et des ballets de Ben-Jonson (vol. U, p. 00). — Ces divertissements étaient fort à la mode. Ainsi on lit dans Warton, IV" vol., p. 323 : « Quand la reine Elisabeth rendait visite à un de ses nobles, à son entrée elle était saluée par les Pénates et .Mercure la conduisait à sa tliainbre. Dans le jardin, le lac était couvert de tritons et de néréides; les [lages de la famille étaient costumés en n>?n[)he< des bois et les valets d;' pied gambadaient sur les pelouses sous la figure de satyres. » — Une autre fois, arrivant dans la cité de IVorwich, la reine vierge fut reçue de la sorte : Cupidon, a un ordre donné par le maire et les aldermen, .sortit d'un groupe de divinités descendues de l'Olympe tout exprès pour embellir le cortège royal. Cupidon tira alors de .son carquois une ilèche d'or, qu'il présenta à la reine en lui disant que, sous l'influence de charmes aussi irrésistibles, cette flèche percerait les cœurs les plus dursl »
)j que l'agate de la bague que porte à son doigt un » alderman, traînée par un attelage de petits êtres, — » effleurant le nez des gens endormis; — les rayons des » roues sont de longues pattes d'araignée ; le dessus » est couvert d'ailes de cigales, — les traits sont les lils » les plus iins de l'araignée, — les harnais, les rayons » humides de la lune ; — son fouet est fait d'un os de » grillon, la lanière d'une petite bande de peau; — son » cocher est une petite mouche rose vêtue de gn s ; — son » char, une noisette vidée par un écureuil son menui- » sier et par la vieille larve qui fabrique 1 s voitures » de fées depuis un temps immémorial. — C'est dans » cet équipage qu'elle galope de nuit, etc.... »
La description donnée par Drayton de la reine Mab n'est pas moins curieuse : « Les chevaux qui traînent son char sont quatre coursiers agiles et leurs harnais sont des fils de la Vierge ; — r le cocher est une petite mouche posée sur le siège. — Le char est une éclatante coquille d'escargot, — le siège est fait du duvet moelleux d'un bourdon, — la capote est l'aile d'un papillon ; — les roues sont construites avec des os de grillons élégamment recourbés, et pour éviter le bruit qu'elles feraient en roulant sur les pierres, elles sont entourées du coton de la fleur de chardon. «
Les filles d'honneur viennent derrière leur reine, « montées sur des cigales qui vont l'amble ou le trot, et s'il survient quelque brise, elles jettent sur leurs épaules une toile d'araignée \ »
Tom Pouce {Tom Tlnimb) aussi appartient à la race des Elfes et comme eux vient du Danemark ; il en a la taille et figure à leurs côtés dans maints récits. Scott [Discoverie of Witchcraft) le range parmi les lutins ; son nom se rencontre chez presque tous les écrivains de féerie du xvn*' siècle, et Drayton, dans ses Nyni-
I. Voy. Drayton's Nymphidia^ publiées dans Fairy Taies illustraling Shakespeare. Londres, 1875.
— x\x — pludia, en fait un page chargé de porter un message d'amour el un bracelet fait d'yeux de fourmis à la reine Mab. de la part de son maître, le chevalier Pigwiggen ; d'autres le font iigurer à la cour du roi Arthur. Nous le verrons ailleurs sous son caractère populaire, et quittant la mythologie féerique pour entrer dans la légende sous la forme, non d'un esprit mais d'un être tout à fait humain, sauf sa taille, haute d'un pouce, qui rappelle son origine d'Elfe. Tom Pouce (voy. Conte 1), ne rappelle que par son nom notre Petit Poucet. Le vrai Poucet de nos voisins est Jack le Tueur de géants (voy. Conte IL) Depuis des siècles, les jeunes enfants anglais frémissent à l'exclamation terrible, à ce qu'il paraît, que pous sent les géants quand ils aperçoivent Jack : Fi\ fi, fo, fum! (Je sens le sang d'un Anglais, je vais écraser tes os pour en faire du pain !) Shakespeare, véritable enfant du peuple et aimant tout ce qui en vient, s'empare de ce : a Fi, fi, fo, fum! » et le met dans la bouche d'Edgar [Roi Lear ^ acte III, scène v '.)
Dans ses autres comédies, Shakespeare nous montre d'autres traits des mœurs des Elfes. Dans les Joyemes CouDiières de Windsor, il nous dépeint les espiègleries des esprits domestiques qui sautent dans les cheminées, pincent les lilles « noir et bleu » lorsque la maison n'est pas tenue proprement et que les àtres n'ont pas été balayés, ou lorsqu'elles se sont endormies sans faire leurs prières. Dans la Tempelc, Prospère a le caractère d'un magicien des Mille el une Xuits. Il tient sous sa domination les Elfes et les appelle à son aide : « Vous, Elfes des collines, des ruisseaux, des lacs dormants et des bosquets, et vous qui de vos pieds qui ne font pas d'empreinte, courez sur le sable, et vous, qui au clair
1. Co \L'is, (|iii ont lait lolijcl ili- nombreuses (lisscrlatioiis, se rcIroiivniL aii>si dans la vieille et eéièbre ballade écossaise de Ctiild livivUind à la rei'lierclie de sa su-ur liurd Ellen. — .Nous dirons en passant que Ciiild, que non-, revoyons dans Childo Harold, est un vieux terme désignant les jeunes garçons nobles: de même Burd siL;nitie demoiselle noble.
de lune tracez en dansant ces cercles qui laissent l'herbe amère et que la brebis ne broute pas, et vous dont le passe- temps est de faire naître à minuit les champignons »
Quant à Ariel, il diffère assez peu de Puck ; il en a la malice et l'espièglerie. Prospère le charge déjouer à Caliban un tour qui rappelle une tradition populaire en honneur chez tous les peuples aryens et jusque chez les Bulgares de Macédoine ' (voy. Conte XXIll) . Au son d'un instrument magique, chez les Grecs c'était la lyre d'Orphée ou celle d'Amphion; ailleurs, c'est nn pipeau, un cor, un violon; ici, c'est un tambourin, les hommes, les animaux, les arbres, les poissons, la mer même se mettent à danser frénétiquement jusqu'à ce que la musique cesse de se faire entendre. « Ariel. — Alors j'ai battu mon tambourin et aussitôt, pareils à des poulains sauvages, ils ont dressé les oreilles et relevé le nez comme pour flairer la musique. J'ai tellement charmé leurs oreilles que je les ai fait courir comme des veaux à travers les ronces aux dents aiguës, les fougères aux dards effilés et les ajoncs piquants; à la lin, je les ai laissés barbotant^ dans l'étang et s'enfonçant jusqu'au menton dans la vase puante du lac.» Dans une autre scène de la Tempête, Shakespeare fait dire à Prospère : « Tu te rappelles ce jour où j'écoutais une sirène exhalant des sons si doux et si harmonieux que ma revêche devint courtoise et que certaines étoiles s'élancèrent follement hors de leurs sphères pour écouter la musique. »
On le voit, certaines figures exagérées reprochées à Shakespeare par les commentateurs trouvent leur
1. Voy. ailicle de M. Dozon, Revue des miasions scientifiques, tome I.
2. Voy. Carrew Hazlitt : Recueil d'anciennes poésies anglaises, vol. III, p. 57. Dans la Joyeuse Farce du Frère et du Garçon, le héros Jack possède un pipeau qui jouit d'une propriété pareille à celle du tambourin d'Ariel. M. {]. Hazlitt, en son Appendice à ce petit poème, rapiuoche du passage ci-dessus de Shakespeare la vieille farce de Frère Bacon : le valet du frère se venge de la même faron quAriel de voleurs qui ont dépouillé son maitre.
explication dans le souvenir des traditions populaires auxquelles le poëte faisait allusion pour plaire à ses spectateurs. Du reste, dans une vieille ballade écossaise du recueil de Jamieson, la harpe du héros Crlenkidie a une bien autre puissance que le tambourin d'Ariel. Pour entendre ses accords enchanteurs, les poissons sautaient hors de la mer, l'eau s'élançait des pierres; enfin le lait jaillissait de la poitrine d'une jeune fille qui n'avait pas eu d'enfant!
Les seuls types de la féerie rustique qu'ait immortalisés le génie de Shakespeare sont les Elfes champêtres et les Lutins familiers ; il n'adépeint qu'en les effleurant les aventures des gracieuses filles des eaux qui, sous la ligure de cygnes, de phoques, viennent s'ébattre sur terre, parfois s'y laissent surprendre par un amant, puis un jour retrouvent leurs ailes et s'envolent, ou reprennent leur peau de phoque et plongent dans la mer. (voy. IP partie. Contes sur les Mermaids). C'est à elles que fait allusion Shakespeare dans ce passage du Conte d' hiver : «Antociiyus. — Voici une autre ballade sur un poisson qui apparut à la côte le 80 d'avril ; on pensa que c'était une femme changée en poisson froid pour n'avoir pas voulu faire échange de chair avec un amant. » Dans cette même comédie, Shakespeare fait aussi allusion, mais en passant seulement, à la croyance si répandue dans les campagnes des chanyel/ny.
Dans plusieurs histoires de ce recueil nous verrons que les Elfes donnent une pommade ou une liqueur qui a la propriété merveilleuse de faire voir les fées; dans le Songe d'une nuit d'été, c'est la fleur dont le suc versé sur les paupières de Titania la rend amoureuse de Bottom. Chaucer, dans Palamon et Arcite, avait déjà rappelé ce conte populaire; et l'Arioste et Boiardo avaient donné la même propriété à la fontaine des Ardennes. Tel est le contingent fourni à Shakespeare par les superstitions populaires.
Parmi les imitateurs de la poésie féerique de Spenser
et de Shakespeare, et il en est d'illustres : Milton dans son Démon pimpant\ Dryden dans la Feuille et la Fleur, Pope enfin, et de nos jours Tennyson, ne mettent en scène que les personnages déjà célébrés par les poètes leurs prédécesseurs.
Après ces grands noms il nous reste à citer les poetœ minores qui ont puisé des inspirations aux sources des croyances populaires. Dans ces œuvres d'inégale valeur, mais dont plusieurs sont des plus remarquables et mériteraient d'être connues en France, nous ne trouvons non plus aucun trait que nous ne connaissions déjà des mœurs des lutins champêtres, et dans la Fidèle bergère de Fletcher', dans la bucolique à'Amyntas, œuvre aimable mais bizarre moitié latin moitié anglais, de sir Randolph, dans les petits poëmes féeriques si goûtés des délicats par Herrick, le Catulle anglais; enfin dans les gracieuses Nymphes de Drayton, c'est toujours Obéron, Titania, Mab, Puck, Tom-Pouce et leur joyeux cortège d'Elfes malicieux et espiègles, mêlés aux déités antiques, qui gambadent au clair de la lune et mènent leurs rondes fantastiques sur les prés verts jusqu'à l'aurore ^ .
CROYANCES ET SUPERSTITIONS APPORTÉES EN ANGLETERRE PAR LES RACES CONQUÉRANTES.
Recherchons maintenant, en nous restreignant aux limites d'une introduction, l'influence exercée sur les superstitions mythiques et autres de la Grande-Bretagne par les races qui se sont succédé dans cette contrée. Considérées à ce point de vue, les traditions populaires de l'Angleterre sont particulièrement inté-
1. Lubber Fiend voudrait dire « démon Lourdaud, » mais c'est par antiphrase.