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CONTE XXXIV

LÉGENDE DE KNOCKGRAFTON (Abrégée).

CROKER. — (Irlande.)

Il y avait jadis un pauvre bossu nommé Lusmore (Digitale), qui demeurait dans la fertile vallée d'Alierlow. Un soir c[u'il revenait de la ville voisine, en marchant lentement à cause de sa bosse, la nuit le surprit près du vieux fossé de Knockgrafton. Fatigué, il s'assit sur le bord du fossé et regarda tristement la lune qui montait à l'horizon, Soudain, des accents sauvages d'une mélodie surnaturelle frappèrent son oreille. C'était comme le son de voix nombreuses qui se mêlaient et se fondaient de façon si étrange qu'elles semblaient ne faire qu'une. Les paroles du chant étaient : « Lundi f mardi ! lundi ! mardi ! » puis il y avait un silence et la mélodie reprenait de nouveau.

Lusmore écoutait attentivement, retenant sa respiration, de peur de perdre une note. A la fin, il commença à se lasser d'entendre toujours les mêmes paroles, et, profitant d'un silence, quand : « Lundi 1 marcU ! » eut été répété trois fois, il reprit l'air et ajouta : « Et mercredi ! » Ensuite, lorsque les voix dans le fond du fossé recommencèrent : « Lundi ! mardi ! » il acheva la mélodie en ajoutant encore : « Et mercredi ! »

Les Pairies furent si enchantés de cette addition qu'ils entraînèrent Lusmore au milieu d'eux avec la rapidité d'un tourbillon. Ils lui firent le meilleur accueil, lui disant qu'il était le premier musicien du monde. Puis, après s'être consultés, l'un d'eux s'approcha de Lusmore et lui dit :

— Lusmore ! Lusmore ! bannis à jamais le chagrin, car la Ijosse qui était sur ton dos n'y est plus ! Regarde par terre, la voici !

A peine ces mots étaient-ils prononcés que le pauvre petit Lusmore se sentit si heureux et si léger qu'il lui sembla que

d'un saut il eût pu s'élancer jusqu'à la lune. Il jeta les yeux autour de lui et la nature lui parut plus belle que jamais, puis, ébloui de tant de splendeurs, il laissa tomljer sa tête et s'endormit. Quand il s'éveilla, il était grand jour, le soleil brillait, les oiseaux chantaient. Son premier mouvement, après avoir dit ses prières, fut de passer la main sur son dos et, n'y retrouvant plus sa bosse, il éprouva un sentiment de joyeuse fierté ; il s'aperçut aussi qu'il avait des habits tout neufs dont les Fairies l'avaient revêtu.

La nouvelle se répandit rapidement dans le pays, et à plusieurs milles à la ronde, grands et petits, chacun ne parlait plus que de cet événement extraordinaire.

Un matin que Lusmore était assis à sa porte, une vieille s'approcha de lui et lui conta qu'elle avait un fils tout contrefait. Elle pria Lusmore de lui révéler le charme qu'il avait employé pour se débarrasser de sa bosse. Lusmore, qui avait bon cœur, fit le récit de son aventure sans omettre aucun détail. La vieille le remercia et s'en alla bien contente. De retour chez elle, elle prit une charrette et aussitôt que la nuit tomba, elle conduisit son petit bossu de fils au fossé de Knock Grafton.

Jack, c'était le nom du petit bossu, n'était pas assis depuis longtemps qu'il entendit au fond des fossés les Fairies qui chantaient : « Lundi ! mardi! mercredi ! » sans jamais s'arrêter. Jack, qui était pressé de se débarrasser de sa bosse, n'attendit pas que les Fairies eussent fini, et quand ils eurent répété sept fois de suite leur chant, sans s'inquiéter de la mesure, il se mit à crier : « Mercredi et jeudi! » pensant que puisqu'un jour était bon, deux vaudraient mieux encore.

Les paroles n'eurent pas plutôt passé ses lèvres qu'il se sentit entraîné au fond du fossé par une force prodigieuse. Les Fairies furieux tourbillonnèrent autour de lui en criant : « Pourquoi as-tu troublé nos chants ? » Puis l'un d'eux se planta devant Jack et lui dit :

— Jack ! Jack ! tes paroles sont tombées si mal à propos dans l'air que nous chantions, que pour te châtier, voilà deux bosses pour toi !

Et \ingt des Pairies les plus vigoureux prirent la bosse de Lusmore et l'attachèrent sur la bosse de Jack, puis à coups de pieds ils le chassèrent de leur retraite. Quand la mère de Jack revint le lendemain, elle trouva son malheureux fils à moitié mort au bord du fossé, avec deux bosses sur le dos 1

Cette histoire, qui pourrait avoir pour morale : « Ne forçons point notre talent, — nous ne ferions rien avec grâce », n'est pas spéciale à l'Angleterre. — La tradition en est répandue dans la Cornouailles française et l'évêché de Vannes. Ém. Souvestre, qui l'y a retrouvée, en a fait le sujet d'un de ses plus jolis récits du Foyer breton : les Korils de Plauden. — La Villemarqué la relate aussi dans Barzaz-Breiz, mais d'une façon assez différente. Les Veillées de l'Armor, par du Laurens, en donnent une version sous le titre : les Korrigans de Tréhorrankenck. Enfin, elle est également racontée en Espagne et en Allemagne (Grimm : les Présents des gnomes).

Il n'est pas donné à tout le monde de voir les Pairies. La croyance générale réserve cette faculté aux enfants nés le dimanche. Cependant, celui qui a été assez favorisé du hasard pour avoir en sa possession, soit un trèfle à quatre feuilles, soit de la semence de fougère, peut non-seulement voir les Pairies, mais il est encore invisible pour eux. La tradition relative à la semence de fougère est universellement répandue*, et pendant le moyen âge, au temps où florissait la sorcellerie, on lui attribuait le pouvoir de résister à tous les charmes magiques. Les vertus de l'Herbe d'or, en Bretagne, sont semblables"^; celui qui la touche de son pied

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