CONTE XXXVI
RÉVEILLON DE PAIRIES (Abrégée).
HUNT. — (CORNOUAILLES
Un vieux ladre ayant beaucoup entendu vanter les richesses des Pairies, résolut d'aller s'emparer de leurs trésors. En conséquence, par une belle nuit d'été, il dirigea ses pas vers le rendez-vous des Bonnes gens. Bientôt il entendit une musique ravissante ; l'impression qu'il en ressentait était d'un caractère singulièrement mystérieux. Suivant que l'air était solennel et lent, ou vif et gai, le vieillard passait des larmes au rire et par moments il se trouvait forcé de danser. Malgré
1. Pour chasser les Spriggans, nom des esprits familiers de la Cornouaiiles, il suffit de Mettre sa chemise à l'envers.
tout, il se tint en éveil, attendant l'occasion de s'emparer de quelque trésor. Tout à coup, il entendit un grand fracas et la colline s'entrouvrit devant lui. Des lumières de diverses couleurs brillaient de toutes parts. Chaque brin d'herbe portait une lampe; chaque buisson une étoile. De la colline entr'ouverte s'avança d'abord en éclaireurs un groupe de spriggans. Ce groui)e était suivi d'un nombre immense de musiciens qui jouaient de toutes sortes d'instruments. Derrière eux venaient l'une après l'autre des troupes de soldats, chacune portant sa bannière et son blason. Ils se rangèrent en ordre sur le terrain, les uns ici, les autres là, et ce qui contraria fort notre vieillard, quelques centaines des spriggans les plus grotesques se placèrent de manière à l'entourer.
Cependant comme ils ne s'élevaient pas plus haut que les cordons de ses souliers, il se dit qu'il lui serait aisé de se débarrasser d'eux rien qu'avec le pied, s'ils tentaient de lui faire du mal. Lorsque les rangs furent formés, il se présenta une foule de serviteurs qui portaient de la vaisselle d'or et d'argent, des gobelets taillés dans le diamant, le rubis et autres pierres précieuses. D'autres étaient chargés jusqu'à succomber des mets les plus succulents, de pâtisseries, de conserves, de fruits. Ensuite les tables furent dressées et tout y fut disposé avec ordre et symétrie.
La splendeur du spectacle éblouit le vieillard, mais au moment où il s'y attendait le moins, l'illumination devint mille fois plus intense. De la colline s'avancèrent des milliers de beaux seigneurs et de dames charmantes, vêtues magniliquement. De temps en temps la musique changeait ses airs et les sons harmonieux qui remplissaient ses oreilles semblaient donner une vie nouvelle à tous ses sens. Ses yeux voyaient plus clair, ses oreilles percevaient plus vivement et le sens de l'odorat devenait plus exquis ; le parfum de fleurs inconnues embaumait l'air et les voix de mille dames s'unissaient dans un chant d'hyménée et résonnaient comme des clochettes d'argent. Ces paroles appartenaient à une langue ignorée du vieillard et elles semblaient célébrer les louanges d'im nouveau groupe qui sortait de la colline.
D'abord, on vit venir un ^rand nombre de petites fdles vêtues de gaze blanche et qui jetaient des fleurs. Dès que ces fleurs touchaient la terre, elles prenaient racine et poussaient. Ces petites filles étaient suivies d'un nombre égal de garçons tenant en leurs mains des coquilles en guise de harpes dont ils tiraient des sons mélodieux comme la musique des anges. Puis défilèrent, et cela n'en finissait pas, des rangées de petits hommes vêtus de vert et d'or, et qui de temps en temps à un signal donné déroulaient une multitude de bannières. Enfin, assis sur des trônes, |)ortés sur un pavois, arrivèrent un jeune prince et une princesse éclatants de beauté et de joyaux, comme des soleils au milieu d'une troupe céleste d'étoiles. Le pavois fut déposé sur un monticule qui se changea aussitôt en un tertre de lis et de roses ; les dames et les seigneurs défilèrent tour à tour en s'inclinant devant le prince et la princesse et allèrent ensuite prendre place aux tables. Quand tous furent assis, à un signe du prince, des valets en livrées splendides apportèrent les friandises sur des plats d'or et la fête commença. Le vieillard se dit alors que le moment était venu; il s'avança donc lentement et avec précaution du côté du prince et de la princesse. Mais il ne s'aperçut pas que des milliers de spriggans avaient jeté autour de lui de petites cordes dont ils tenaient un bout. La présence de ce mortel ne semblait pas émouvoir l'assemblée ; ils mangeaient et buvaient comme si aucun œil humain ne les regardait. Quand le vieillard atteignit l'endroit désiré, à sa grande surprise il remarqua que tout était sombre et triste derrière lui, mais en avant le tertre resplendissait de lumière. Rampant sur le ventre, comme un serpent, tremblant d'inquiétude, il s'approcha tout près du couple royal. En regardant sur le tertre, il fut un peu ému de remarquer que des milliers d'yeux étaient fixés sur lui. Cependant, s'armant de courage, et semblable à un enfant qui veut attraper un papillon, il prit son chapeau et le plaça avec précaution sur le monticule do manière à couvrir le prince, la princesse, et la table splendide, mais tout à coup un sifflement aigu retentit, la main du vieillard resta suspendue immobile dans l'air et l'obscurité s'étendit autour de lui.
Ses oreilles bourdonnèrent comme si un vol d'abeilles passait près d'elles. De la tête aux pieds, ses membres lui semblaient remplis d'épingles et serrés avec de petites pinces. Il déroula du tertre et se trouva couché sur le dos, les bras étendus; ses bras et ses jambes étaient assujettis avec des chaînes magiques. Bien qu'il souffrît beaucoup, il lui était impossible de faire un mouvement et sa langue elle-même était comme retenue par des cordes. Il resta longtemps dans cette triste position i. Enfin, à la clarté de la lune, il vit courir sur lui comme des milliers d'insectes, et sur son nez se tenait un spriggan semblable à l'insecte qu'on nomme demoiselle. Le petit monstre, après avoir sautillé de place en place, s'écria : «Fuyons, fuyons, je sens le jour. » Aussitôt l'armée des Petites gens s'enfuit rapidement, et notre héros resta seul, abasourdi sur le terrain. Enfin, le soleil se leva, et il vit qu'il avait été attaché au sol par des myriades de fils de la Vierge maintenant couverts de rosée, qui scintillaient comme des diamants.
Il se secoua et se délivra des liens, puis s'en retourna lentement, transi de froid et d'humidité. Ce ne fut que longtemps après qu'il raconta à ses amis ses aventures de la nuit, telles que vous venez de les entendre.