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CONTE LXV

LE MAUTHE-DOOG

WALDRON. - (Ile de Man.)

Les Manks assurent qu'une apparition que, dans leur langue ils appellent le Mauthe-Doog, hantait jadis le château de Peel-Castle, sous l'aspect d'un épagneul aux poils frisés. On le rencontrait fréquemment dans toutes les salles du manoir, mais il affectionnait particulièrement le corps de garde. Dès que les chandelles étaient allumées, on était sûr de le voir arriver et se coucher devant le feu en présence de tous les soldats, qui avaient fini par s'accoutumer si bien à lui, que l'animal ne leur faisait plus peur. Cependant, comme ils le croyaient un esprit malfaisant qui n'attendait que l'occasion de leur faire du mal, ils évitaient, tout le temps qu'il était là, les discours profanes et les jurons

habituels. S'ils supportaient assez bravement sa société quand ils étaient réunis, aucun d'eux n'eût osé rester seul avec le chien. Tous les soirs, à une certaine heure, l'un des soldats devait aller fermer les portes du château et en remettre lesclefs au capitaine; mais, pour se rendre à son appartement, il fallait traverser une chapelle ; aussi le soldat de garde se faisait-il toujours accompagner par un camarade, afin de ne pas affronter seul le danger, car le Mauthe-Doog venait toujours par ce chemin dès la chute du jour, et s'en retournait de même aux j)remières lueurs du matin, ce qui faisait penser qu'il avait choisi la chapelle pour sa résidence.

Une nuit, un soldat pris de vin, se sentant plus hardi que d'ordinaire, se moqua de la simplicité de ses camarades et, pour faire montre de son courage, offrit d'aller tout seul remettre les clefs, bien que ce ne fût pas son tour. Les soldats essayèrent de le détourner de son entreprise; mais plus on lui disait, plus son audace augmentait; il s'écria qu'il ne souhaitait rien tant que d'être suivi du Mauthe- Doog, afin de voir si c'était un chien ou le diable. Après avoir parlé comme un réprouvé, il prit les clefs et sortit du corps de garde. Quelques moments après son départ, on entendit un grand bruit, mais personne n'eut la hardiesse d'aller en chercher la cause; enfin, quand l'aventureux soldat fut de retour, on l'accabla de questions; mais autant il était bruyant et fanfaron avant son départ, autant maintenant il était réservé et silencieux. Pendant les trois jours qu'il vécut encore, tous ceux qui l'approchèrent ne purent tirer de lui ni un signe ni un mot sur son aventure; mais aux contractions de ses membres et de ses traits, il était clair que son agonie n'était pas le résultat d'une mort naturelle.

Jamais depuis lors on ne revit le Mauthe-Doog ; personne n'osa plus s'aventurer dans le passage; aussi le fit-on murer. — Cette histoire date de trente ans, et plusieurs habitants du pays m'ont attesté qu'elle était véridique, surtout un vieux soldat, qui m'a assuré qu'il avait vu plus de fois le Mauthe-Doog qu'il n'avait de cheveux sur la tête.

LES DULLAIIANS

Dullahan ou Dullaclian signifie un sombre personnage. Les fentômes et les apparitions sont de tous les temps et de tous les pays, et semblent inhérents à la nature humaine, mais une des formes les plus curieuses de ces visions lugubres est à coup siir la croyance répandue chez des Irlandais, les Gallois et les habitants du Northumberland à l'apparition de chevaux sans têtes et de personnes décapitées dont le conte ci-après donne un spécimen. — Les superstitions de cette nature ne sont pas cependant spéciales à la Grande-Bretagne ; ainsi en Russie, un récit d'Afanasieff ' nous montre une jeune femme qui enlève sa tète et la pose sur ses genoux pour la peigner tout à son aise. Cervantes parle de chevaux décapités qui épouvantent les paysans espagnols pendant les nuits d'hiver. En basse Bretagne, on croit aussi que l'apparition d'une herse traînée par des squelettes vêtus d'une chemise blanche est signe de mort. Em. Souvestre ^ rapporte qu'au pays de Léon, on croit dans tous les villages à « la Charrette de la Mort ». Elle est traînée par six chevaux noirs et sur le siège se tient f Angoisse agitant un fouet de fer. Ce même auteur^ met en scène saint Veltas, qui ordonne à une morte de prendre sa tête dans ses mains. Notre légende de saint Denis est l'écho de la même tradition, La Villemarqué, dans Barzaz-Breiz, parle aussi d'un spectre qui porte sa tête entre ses bras. — Si nous revenons en Irlande, terre fertile en superstitions, le paysan qui a cru voir au détour d'un chemin passer comme l'éclair le cocher sans tète excitant de son fouet des chevaux sans tête, considère cette vision comme présage d'un grand malheur,— Un meunier' rentrait un soir à son moulin en conduisant sa voiture ; arrivé près d'un bois, des clameurs étranges frappent ses oreilles ; il entend distinctement la voix des chiens, le son des cors et les cris des piqueurs, puis le bruit de che-

1. Contes iiopulaireu de la Russie .- la Princesse sans tête.

2. E. Souvestre : Foyer Breton : Récit des Lavandières de nuit.

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