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CONTE LXIV

LE DOS COURBÉ (Abrégé)

CROKER. — (Irlande.)

La vieille Peggy était jadis une grande et belle femme ; bien qu'elle n'ait encore que soixante ans, elle a depuis dix ans le dos tellement voûté qu'on la dirait pliée en deux. Voici, selon son récit, à la suite de quelle circonstance elle est devenue contrefaite.

C'était la veille du i^'" mai. Après avoir travaillé toute la journée dans mon jardin à arracher des pommes de terre, je revenais chez moi après le coucher du soleil. La lune était

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levée, et un léger brouillard blanchâtre commençait à ramper sur les champs. Tout était silencieux comme en un cimetière ; aucune créature ne se montrait le long de la route. Je m'étonnai d'abord; mais bientôt je me souvins qu'à la veille de mai, il ne fait pas bon errer la nuit dans la campagne et qu'il s'y passe d'étranges choses. Je hâtai donc le pas et bientôt je parvins au bout du mur du domaine, à l'endroit où de grands arbres bordent des deux côtés le chemin. Mou cœur battit quand j'arrivai sous leur ombre. Tout d'un coup, j'entendis un bruissement dans le branchage à main droite de la route, et j'aperçus une petite chèvre noire dont les longues cornes étaient tournées en dehors et qui, grimpée au haut du mur sur ses pattes de derrière, me regardait fixement. Ma respiration s'arrêta et je restai sans mouvement près d'une minute. Enfin je repris ma route. Je n'avais pas fait dix pas que je revis la chèvre perchée sur le mur, mais elle me sembla trois ou quatre fois plus grande que la première fois. Ses cornes étaient effrayantes ; elle continuait à fixer sur moi ses regards ; mes jambes tremblaient, mes dents claquaient et je trébuchais à chaque pas. Comme je passais près de l'endroit où se tenait le fantôme, j'entendis la chèvre fantastique qui sautait en bas du mur et je sentis un animal énorme se cramponner à mon dos.

Les pattes de devant s'appuyèrent sur mes épaules et celles de derrière s'attachèrent à ma robe. Je ne sais comment je supportai ce choc, néanmoins je continuai ma route sans fléchir sous le poids de la bête, comme si j'avais la force de dix hommes. J'essayai de crier, mais en vain ; j'essayai de courir, mais j'en fus incapable ; j'essayai de tourner la tète, mais mon cou semblait vissé sur mes épaules. A peine pouvais-je rouler les yeux de côté; pourtant je vis une patte noire et fourchue posée sur chacune de mes épaules. Dans mon oreille résonnait une lourde respiration et à chaque pas que je faisais, mes jambes heurtaient les pattes du monstre qui était sur mon dos. Enfin j'arrivai en vue de ma maison, et ce fut avec joie (juc je l'aperçus, car je me flattais d'être

délivrée quand j'en atteindrais la porte. Hélas ! elle était fermée ; fermée aussi était la fenêtre, car ma famille avait été plus prudente que moi à la veille de mai. Je les entendais parler et rire et je voyais de la lumière à travers les fentes de la porte. Je me sentais à trois pas de ceux qui seraient morts pour me sauver, et Dieu vous préserve de jamais éprouver ce que je ressentis cette nuit quand je me trouvai dans l'impossibilité d'appeler du secours ni de cogner à la porte afin de faire savoir que j'étais en dehors ! Enfin je songeai à me signer ; ma main droite, incapable de tout autre mouvement, fit pourtant le signe de la croix. Le poids restait toujours sur mon dos ; je me signai encore, mais la bête ne bougeait pas. Je me crus perdue, mais la troisième fois, ma main n'avait pas encore fini le signe sacré que le monstre lâcha prise. La porte s'ouvrit comme un coup de tonnerre et je tombai la tête en avant, au milieu du plancher. Quand je me relevai, j'étais courbée en deux et depuis lors je suis restée telle jusqu'à l'heure présente.

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