DICK WHITTINGTON ET SON CHAT
Vers la fin du xiv° siècle, il y avait dans un village loin, ])ien loin de Londres, un pauvre petit orphelin, nommé Dick VVhittington. Sa misère était telle que souvent, de tout le jour, il ne trouvait à se mettre sous la dent qu'un morceau de pain sec ; les gens du village étaient eux-mêmes si malheureux qu'il leur était impossible de faire la charité au petit Dick. Le courageux enfant se résolut donc à quitter le pays et à aller à Londres, dont les rues, lui disait-on, étaient pavées d'or. Il fit part de son projet à un bon moine d'un monastère voisin qui avait connu jadis sa famille* Le moine, à défaut d'autre secours, lui donna sa bénédiction et le confia aux soins d'un voiturier qui menait à Londres une voiture chargée de balles de laine. Aussitôt arrivé, Dick parcourut toutes les rues de la ville; d'Eastcheap, il passa à Westcheap, ensuite dans Cheapside, puis ailleurs.. Partout il s'émerveillait de la beauté des maisons, du grand concours de population, des cris des marchands ambulants qui offraient de la viande, du pain et de la bière à ceux qui avaient de l'argent ; mais, hélas ! le pauvre Dick ne possédait en toute JDropriété qu'un vigoureux appétit et la bénédiction du bon moine. Quant aux rues pavées d'or, il avait beau marcher, il ne les avait pas encore trouvées quand vint la nuit. N'ayant pu dîner, Dick voulut dormir. Harassé de fatigue, mourant de faim, le pauvre petit alla s'étendre le long de la boutique d'un mercier, dont l'enseigne « un agneau de bois » se balançait au gré du vent. Le lendemain, matin, il fut réveillé par M. Fitzvvaren, gros marchand de la Cité, qui, touché de sa misère, consentit à le prendre comme aide de
cuisine. Diclv eût vécu très-heureux dans cette maison, sans le cuisinier, qui le rouait à tout propos de coups de manches à balai et l'injuriait du matin au soir. Par Ijonheur, Alice Filzwarren, la fille du marchand, venant un jour à la cuisine commander le dhier, fut témoin des mauvais traitements dont Dick était victime. Elle gourmanda le méchant cuisinier sur sa méchanceté et l'invita à traiter dans l'avenir avec plus d'égards le pauvre orphelin. La jalousie du cuisinier et des autres domestiques ne fit que s'accroître quand ils virent la faveur dont Dick était l'objet. 11 résolut donc de s'enfuir afin d'échapper à leurs brutahtés. Profitant de l'obscurité du soir, il sortit sans bruit de la maison, traversa tout Cheapside et gagna la campagne par Ludgate. Il erra une partie de la nuit et alla s'asseoir sur une pierre que surmontait un calvaire. Les premiers feux du jour teintaient déjà le ciel. Il se prit à réfléchir sur sa triste situation et les pleurs coulèrent le long de ses joues. « Que faire? » s'écria-t-il. Soudain le bourdon de Saint-Paul lança par-dessus les rues de Londres et au loin dans les champs ses vibrations sonores. Dick resta frappé d'étonnement. La cloche, répondant à sa pensée, envoyait à ses oreilles ces paroles :
Retourne sur tes pas, Whittinglon!
Retourne sur tes pas, Whittington !
Trois fois lord-maire de London !
Dick essuya aussitôt ses yeux et reprit résolument le chemin de Londres. Tout le long de la route, la cloche de Saint- Paul répétait encore :
Retourne sur tes pas, Whittington!
Trois fois lord-maire de London !
Dick rentra chez M. Fitzwarren avant que personne fût levé et fit promptement son ouvrage afin qu'on ne se doutât de rien. A l'heure du dîner, M. Fitzwarren, qui traitait ce soir là un capitaine de navire marchand, ordonna à Dick de servir à table. Dick, bien que harassé de fatigue par suite de son équipée de la nuit précédente, fit de son mieux pour satisfaire ses maîtres. Enfin il put aller se coucher, mais un autre ennui l'attendait. Le fumet des plats succulents qu'il avait servis avait imprégné ses vêtements;
à ces odeurs appétissantes accoururent toutes les souris et tous les rats du voisinage qui la nuit entière menèrent grand bruit et s'aventurèrent parfois sur la figure de Dick. Une fois l'habitude prise, ces vilains animaux ne cessèrent de venir comme à un rendez-vous, dans la chambre de Dick, troubler chaque nuit son sommeil. Notre héros était de plus en plus apprécié par ses maîtres; et un jour, la bonne Alice Fitzwarren lui fit cadeau d'un penny. Dick s'en alla acheter un chat blanc et noir. Ce chat s'appelait Gib et s'entendait à merveille à attraper les souris. De ce moment, Dick fut tranquille et quand il allait se coucher, il emmenait Gib dans sa chambre et s'endormait à son ronron. Gib et Dick étaient les meilleurs amis du monde.
Bientôt après, M. Fitzwarren lui fit quitter le service de la maison et le prit comme commis dans son magasin. Un jour que le marchand envoyait au loin une riche cargaison, il manda ses serviteurs, et comme il était un bon maître, il leur dit qu'il était juste que chacun chez lui eût sa part de profit dans son commerce. Il déclara en conséquence que s'ils avaient quelque objet à faire vendre dans les pays étrangers, ils n'avaient qu'à l'apporter et qu'il leur serait ouvert un compte. Chacun apporta ce qu'il put, sauf Whittington qui, n'ayant rien, arriva les mains vides. Alice Fitzwarren, toujours bonne, offrit à Dick de lui avancer quelque argent de sa poche, mais le marchand refusa en observant avec raison qu'il fallait que Dick comme les autres fournît sa contribution sur ses propres ressources. Le pauvre Dick offrit donc son chat, qu'il remit au capitaine avec des pleurs dans les yeux, mais non sans avoir eu soin de graisser avec du beurre les pattes de son bon ami Gib. Chacun éclata de rire en voyant Dick apporter son chat, et les plaisanteries ne manquèrent pas d'aller leur train sur les bénéfices qu'il retirerait de cette affaire.
Le vaisseau portant le chat de Dick fut assailli par des gros temps et il fut poussé par les vents contraires sur la côte barbaresque. Quand le capitaine arriva au Maroc, son premier soin fut d'offrir au roi de grands présents. Aussi le
roi le reçut avec beaucoup de politesse et l'invita même à dîner avec son équipage. Mais les plats ne furent pas sitôt posés sur la table que des centaines de rats firent aussi leur entrée, et se précipitant sur les viandes et les mets, les dispersèrent par toute la chambre. — Le roi de Maroc ordonna jusqu'à trois fois de suite de servir un nouveau dîner, mais il en fut tout juste comme la première fois. — Le capitaine, voyant le chagrin du roi, lui dit alors qu'il avait à bord un animal nommé chat, qui saurait bien le débarrasser de ces importuns animaux. Le roi de Maroc déclara qu'il donnerait volontiers la moitié de son trésor pour n'avoir plus à souffrir de ces bêtes qui dévoraient ses dîners et faisaient un tel vacarme dans sa chambre à coucher, qu'il était obligé d'avoir des gens qui veillaient toutes les nuits pour les empêcher de sauter sur son lit.
Le lendemain, le capitaine n'eut garde d'oublier son chat en venant dîner chez le roi, et dès que les plats furent découverts, les rats accoururent de tous côtés pour prendre part à la fête comme à l'ordinaire et bien qu'ils n'eussent pas été invités. Mais, à son tour, voilà Gib qui saute sur la table et qui vou8 en fait un grand carnage. Les cadavres des rats jonchaient la nappe ; les autres décampèrent au plus vite. Le roi était dans le ravissement ; il voulut à toute force avoir Gib et il offrit en échange du précieux animal dix fois son poids de poudre d'or et de pierres fines.
Le capitaine continua ensuite son voyage, et après avoir vendu sa cargaison, il fit voile pour Londres et y arriva après une heureuse traversée. Dès son arrivée, il se rendit chez M. Fitzwarren, suivi de matelots porteurs de grands sacs d'or. Tous les commis et les serviteurs furent aussitôt mandés afin d'entendre le compte rendu du capitaine sur ses opérations commerciales. Quand Dick entra, son patron lui dit : « Mon garçon, j'ai une bonne nouvelle à vous annoncer. Le capitaine a vendu votre chat au roi de Maroc moyennant ces deux coffres, l'un remph de poudre d'or, l'autre de pierres pré* cieuses. » Dick regarda d'un air hébété d'abord les coffres, puis le capitaine, enfin son patron. Le capitaine ne bronchait
pas. c( C'est bien à vous! » s'écria la bonne Alice. Il n'y avait plus à en douter, Dick était devenu riche. Pour premier usage de sa fortune, il distribua des présents au capitaine, aux matelots et à tous les serviteurs de M. Fitzwarren, sans même en excepter le méchant cuisinier.
A partir de ce moment, la destinée de Dick changea de face. De commis, il se fit marchand et bientôt s'associa avec son ancien patron. Il épousa ensuite la bonne Ahce, et il voulut que le mariage eût lieu à Saint-Paul, en souvenir de la prédiction que lui avait lancée jadis sa grosse cloche.
Les richesses de Dick s'accrurent rapidement. Bientôt il fut nommé shériff de Londres, et quelques années plus tard, les cloches de la cathédrale de Saint-Paul sonnèrent à toute volée pour annoncer à la puissante cité de Londres :
Voilà sir Richard Whittington Devenu lord maire de London!
Les événements les plus considérables survinrent pendant sa magistrature, et il sut si bien se faire aimer du peuple et du roi que, faveur inouïe, il fut élu trois fois lord maire de Londres. Lorsque le roi Henri, cinquième du nom, revint victorieux de la célèbre bataille d'Azincourt, ce fut Dick Whittington qui, accompagné des aldei'men et des délégués des corporations, vint au nom de la glorieuse cité de Londres saluer le roi à son entrée. Le roi le créa chevalier, et celui qui jadis n'était qu'un pauvre orphelin ])orta désormais le nom de sir Richard Whittington. Jamais d'ailleurs Whittington n'oublia son humble origine; il fut charitable auxpauvresj car il avait connu lui-même la misère.
Quand il mourut, la cité de Londres prit le deuil ; on l'enterra à côté de sa femme bien-aimée, dans l'église Saint- Michel qu'il avait fait bâtir.
Sur l'arche de la prison de Newgate qui traverse Newgate Street, on a vu longtemps le portrait de Whittington tenant son chat entre ses bras.
La légende de Whittingtdn, le Jacques Cœur anglais, est une des histoires les plus populaii^es de l^Angleterre Elle l'ait partie de tous les
recueils de livres d'enfants et elle est racontée avec un légitime orgueil par la bourgeoisie laborieuse de la Cité de Londres, dont elle est la personnification. Elle glorifie la richesse obtenue par le travail et montre qu'avec de la ténacité, un constant amour de l'honnête et aussi un peu de ces chances heureuses que symboMse l'épisode du chat, tout Anglais, quelque déshérité qu'il soit des dons de la naissance et de la fortune, peut arriver à la richesse. En écoutant cette histoire, le dernier petit commis de magasin se voit un jour, comme Whittingion, parvenu à cette magistrature si justement honorée de lord maire de Londres, qui est pour le commerçant anglais ce qu'est pour nos soldats le bâton de maréchal de France, que chacun d'eux porte, dit-on, dans sa giberne.
Le livre le plus important écrit sur Whittington est celui du Rev. Lysons intitulé : le Marchand modèle i. Le personnage de "Whittington est moitié historique, moitié légendaire. Est-il besoin de dire que l'épisode du chat est de ce dernier genre? L'histoire en courait l'Europe à la fin du xiv^ siècle, et Arlotto^, en ses Facéties, la raronle tout au long dans son vingt-huitième récit. On la retrouve également :
En Allemagne. — Contes de Grimm : les Trois Héritiers chanceux; Contes de Schwab (traduction Frank) : les Schildbourgeois.
En NoRWÉGE. — Contes d'Abjôrnsen : l'Honnête Penny.
En Russie. — Contes populaires : les Trois Copecks.
En Perse, elle s'est transformée en un fait historique s'étant passé au XIV'' siècle.
La légende allemande du Ménétrier de Hameln 3, si spirituellement racontée par Gould {Curions Myths), nous fait aussi la peinture des rats audacieux qui faisaient la guerre aux habitants de Hameln en 4284 :
« Ils luttaient avec les chiens, tuaient les chats, mordaient les enfants dans leur berceau, mangeaient les fromages dans leurs moules, lappaient la soupe dans la cuillère du cuisinier et défonçaient les barils de poissons salés. Ils faisaient leurs petits dans les plus beaux chapeaux des hommes et par leurs cris aigus et stridents, poussés de cinquante façons différentes, ils arrivaient même à étouffer le bruit des commérages des femmes! »
1. N'ayant pu me procurer ce livre ni un texte authentiquement consacré, j'ai rédigé le récit ci-dessus d'après uu certain nombre des meilleures versions de Whittington.
2. Voy. : les Co7i(eï cf Fficed'e? d'Arlotto, de Florence, édités par Ristelhuber. Paris, 1873
3. Voy. Thorpe's : Northern Mythology, page H9, iii, et Gould : Curions Myths, p. U7, étude sur le Ménétrier de Hameln, ainsi que page 417, nombreuses légendes sur les rats (l'Évêque Hatto). — Voy. aussi : The pied Piper, le Ménétrier bigarré, version du Ménétrier de Hameln {Taies illustraling Shake-ipeare, 1875). — Voy. Mérimée : Chronique de Charles IX, p. 24 et 23, la même légende fort bien contée.