CONTE LXXV
BAILLIE LUNNAIN (le Maire de Londres <).
CAMPBELL. — (HiGHLANDS.)
Deux frères vivaient jadis dans une ferme et ils étaient grands amis. Chacun avait un fils. L'un des frères étant mort, l'autre prit son neveu avec lui ; lorsque celui-ci fut grand, il dirigeait la ferme presque aussi bien que l'eût fait son père. — Une nuit il vit en rêve la plus belle dame qui fût au monde; et trois nuits de suite elle lui apparut. Il résolut donc de n'avoir jamais d'autre épouse qu'elle. Bientôt il perdit ses belles couleurs et voulut quitter la ferme. Son oncle, ne comprenant rien à son mal, l'accablait continuellement de questions. Le jeune homme lui répondit un jour : « Frère de mon père, ne vous inquiétez pas, j'ai vu en rêve la plus belle femme qui soit au monde. Je ne veux épouser qu'elle. Je vais vous quitter et aller à sa recherche jusqu'à ce que je la retrouve. »
L'oncle répondit : « Fils de mon frère, j'ai là cent livres sterling ; je te les donne pour ton voyage, quand elles seront dépensées ; reviens me trouver et je t'en donnerai cent autres. »
Le garçon prit les cent livres; il alla en France puis en Espagne et dans tout l'univers, sans pouvoir trouver la dame qu'il avait vue dans son sommeil. Enfin il arriva à Londres mais il avait dépensé tout son argent, ses habits étaient en lambeaux et il ne savait oii passer la nuit. Or, comme il errait par les rues, il rencontra une vieille femme d'apparence respectable et il entama la conversation avec elle; de fil en aiguille, il lui raconta toutes ses aventures. Elle était préci-
1. Le conte est emprunté directement par M. Campbell à la tradition orale ; le style conserve donc toute la rudesse et la naïveté 'du montagnard écossais qui en est le narrateur.
sèment une Gaël; enchantée de voir un compatriote, elle lui dit : « Bien que j'habite Londres, je suis née dans les Highlands ; je veux que tu viennes demeurer dans la petite maison que je possède et je te donnerai nourriture et vêtements; » et elle ajouta : ^c Promène-toi par la ville ; peut-être verras-tu ici en un jour ce que tu n'as pas vu en un an.
Le lendemain, le jeune homme marchant par la ville aperçut une femme à une fenêtre et la reconnut tout de suite pour celle qu'il avait vue en rêve. Il revint aussitôt trouver sa compatriote. « Comment vas-tu aujourd'hui, Gaël? lui dit-elle. — Cela va bien, répondit-il, car j'ai vu la dame.de mon rêve. » Alors la vieille femme lui demanda dans quelle maison et dans quelle rue celle-ci habitait ; quand elle fut bien au courant, elle lui dit : « Tu l'as vue, n'est-ce pas? eh bien, c'est tout le profit que tu en auras, je le crains, car celle que tu aimes n'est rien moins que la fdle du bailli de Londres. Je te dirai cependant que je suis sa nourrice, j'ajoute que je ne serais pas fâchée de lui voir é|)0user un compatriote à moi. Tu vas donc revêtir notre beau costume des llighlands, ensuite tu iras te poster dans folle rue, et tu verras passer cette belle jeune fdle accompagnée de trois demoiselles de compagnie. Marche sur sa robe, et quaud elle se retournera, adresse-lui hardiment la parole. »
Le Gaël suivit le conseil de sa compatriote, et quand il rencontra la fdle du bailli, il mit le pied sur sa robe, qui fut déchirée ; quand elle se retourna, le jeune homme lui dit : « Je vous demande pardon, Mademoiselle, je ne l'ai pas fait exprès. — Ce n'est pas votre faute, répondit-elle, mais celle de ma couturière, qui a fait ma robe trop longue. » Tout en parlant, elle regarda le jeune homme, et le voyant si beau, elle ajouta : « Accompagnez-moi jusqu'à la maison de mon père, je vous offrirai des rafraîchissements. » Le jeune honmie ne se le fit pas répéter deux fois. Lorsqu'ils furent arrivés, la fille du bailli lui versa un verre de vin et lui dit : « Buvez d'abord, nous causerons ensuite. » Après avoir bu, le jeune homme prit la parole; il raconta à la jeune fille qu'il la connaissait depuis longtemps, car il l'avait
vue en rêve à telle date; La fille du bailli fut enchantée et dit au Gaël : « C'est étrange, mais j'ai précisément fait le même songe cette même nuit. »
Le jeune homme alla rendre compte de tous ces détails à la vieille. Celle-ci se rendit chez la fille du bailli et lui dit tout le bien qu'elle pensait de l'Écossais. A partir de ce moment, le jeune homme ne quitta plus la maison du bailli ; enfin la jeune fille consentit à le prendre pour époux. Elle ajouta : « Je crains que ce ne soit pas facile. Retourne donc dans ton pays pendant un an, et quand tu reviendras, j'aurai combiné notre mariage, car c'est la loi de ce pays qu'une jeune fille ne puisse se marier, à moins que le bailli luimême ne la mène par la main à son fiancé. » Ce disant, elle prit congé de l'Écossais en lui souhaitant bonne chance.
Alors le Gaël, suivant les conseils de la jeune fille, s'en retourna dans son pays et il mit son oncle au courant de toutes ses aventures. Dès que l'année fut près de sa fin, il repartit pour Londres, emportant avec lui une seconde somme de cent livres et quelques bons gâteaux de gruau.
Sur son chemin, il fit la rencontre d'un gentleman saxon qui suivait la même route, et ils lièrent entretien. « Où vastu? dit le Saxon. — Je vais à Londres, dit le Gaël. La dernière fois que j'y ai été, j'ai tendu* un filet dans une rue, et je vais voir s'il est encore tel que je l'ai laissé. S'il en est ainsi, je l'emporterai avec moi, sinon je ne m'en occuperai plus. — Ah! dit l'autre, quelle sottise! Comment peux-tu te flatter de retrouver ta graine de lin telle que tu l'as semée ? Le lin a dû pousser, puis il a été saccagé par les oies et les canards; enfin, il a dû être mangé il y a longtemps par les poules. Moi, je vais à Londres aussi; mais c'est pour épouser la fille du bailli. »
Ils suivirent leur route. Au bout de quelque temps, le Saxon eut faim, mais il n'avait pas emporté de provision, et l'on n'apercevait au loin aucune habitation. Alors il dit au Gaël : « Veux-tu partager avec moi tes provisions? — Vo-
1. Tendre un filet et semer du lin s'expriment par le mêmes mots en gaélique.
lontiers, dit le Gaël ; mais je ne puis vous offrir que du pain de gruau. Je vais vous en donner, mais si j'étais un gentilhomme comme vous, je ne voyagerais jamais sans ma mère. — Comment pourrais-je voyager avec ma mère! dit le Saxon; il y a longtemps qu'elle est morte, enterrée et pourrie dans la terre. D'ailleurs, pourquoi l'emmener avec moi? » Cependant il prit un gâteau et le mangea. Ils poursuivirent leur route. Bientôt, une grosse pluie vint à tomber. Le Gaël était couvert d'un plaid grossier, le Saxon n'avait pas de manteau. Il dit à son compagnon : « Prête-moi ton plaid . — Je vous en prêterai une partie, dit le Gaël ; mais si j'étais un gentilhomme comme vous, je ne voyagerais jamais sans ma maison et ne voudrais devoir rien à personne. — Tu es fou, dit le Saxon, ma maison a quatre étages. Est-ce qu'un homme peut porter sur son dos une maison à quatre étages? »
Cependant, il enveloppa ses épaules avec un bout du plaid du Highlander, et tous deux continuèrent à marcher.
Ils arrivèrent à une petite rivière grossie par la pluie, et il n'y avait pas de pont comme il y en a un maintenant. Le Saxon, ne voulant pas se mouiller ses pieds, dit au Highlander :
— Veux-tu me porter sur ton dos ?
— Oui, dit le Gaël, mais si j'étais un gentilhomme comme vous, je ne voyagerais jamais sans mon pont à moi et ne voudrais devoir rien à personne.
— Tu n'es qu'un imbécile, dit le Saxon ; comment veux4u qu'un homme voyage avec un pont de pierre et de chaux qui pèse autant qu'une maison !
Cependant il monta sur le dos de son compagnon pour traverser la rivière; ils continuèrent ensuite leur chemin jusqu'à Londres. Alors le Saxon alla demeurer chez le bailli, et son compagnon se rendit à la modeste habitation de sa vieille compatriote, nourrice de sa fiancée.
Le gentilhomme saxon raconta au bailli ce qui lui était arrivé en ^voyage et il dit :
— J'ai rencontré en route un Gaël qui était un parfait imbécile, le plus grand nigaud qu'on ait jamais vu. Il m'a dit qu'il avait semé du lin il y a un an, dans une rue de Londres et qu'il
venait le chercher et le reprendre s'il le trouvait tel qu'il l'avait laissé, que sinon il l'abandonnerait. Or, je vous demande un peu ce qu'il peut trouver après un an? Ensuite, il m'a dit que je ne devrais jamais voyager sans ma mère, sans ma maison et sans mon pont; comme si un homme pouvait voyager de la sorte ! Quoique borné, c'était cependant un bon garçon, car il a partagé avec moi ses provisions, m'a prêté une partie de son plaid et m'a fait passer la rivière sur son dos.
— Je le tiens pour plus sage que celui qui lui parlait, dit le bailli, car c'était certes un homme sage, et je vous expliquerai ce que ses paroles signifient.
— Et moi je vous prouverai que jamais on ne vit un fou pareil à lui, dit le Saxon.
Le bailli reprit : « Le Gaël a laissé une fiancée dans cette ville, et il vient voir si elle est dans le même esprit que quand il l'a quittée ; s'il en est ainsi, il l'emmènera ; sinon, il la laissera ; c'est ce qu'il a voulu exprimer en disant : « J'ai » tendu un filet. «Votre mère vous nourrissait, et un homme comme vous doit toujours avoir des provisions et ne pas dépendre d' autrui. Tel est le nigaud qui était avec vous. Un homme comme vous doit avoir de quoi le protéger des intempéries, et votre maison est votre abri quand vous êtes chez vous. Un pont est fait pour passer la rivière, et un homme doit toujours être à même de le faire sans réclamer l'aide de personne. Le Gaël avait donc raison : ce n'était pas un imbécile, mais un homme intelligent et j'aimerais à le voir, et si je savais où le trouver j'irais le chercher. » (Suivant une autre version, la maison et le pont signifieraient une voiture et un cheval de selle.)
Dès le lendemain, le bailli se rendit chez la nourrice et invita le Gaël à dîner ; le Gaël vint et dit au bailli qu'il avait parfaitement compris le sens de ses paroles.
« Eh bien, ajouta le Gaël, puisque la loi veut que personne ne se marie à moins que le bailli ne lui présente par la main son épouse, consentez-vous à me donner la fille que je suis venu épouser, si elle est dans le même esprit que moi? Je disposerai tout pour cela. »
Le bailli répondit :
— Je le ferai avec plaisir, mon garçon? demain ou quand tu voudras. J'en ferais bien davantage pour un garçon aussi perspicace que tu l'es.
— Eh bien, demain j'aurai tout préparé dans telle maison, dit le Gaël.
Et il rentra chez sa compatriote.
Quand vint le matin, la fdle du bailli se déguisa de manière à ne pouvoir être reconnue et se rendit chez sa nourrice. Le Gaël avait été chercher un ministre. Le bailli arriva et prit sa fdle par la main. Mais elle refusait de la donner au Gaël. « Donne ta main à ce jeune homme, dit le bailli, c'est un honneur pour toi d'épouser un garçon aussi intelligent. » Et, suivant la loi, il réunit lui-même dans ses mains les mains des deux fiancés.
Ensuite le bailli revint chez lui, et c'était le jour où il devait marier sa fdle au gentilhomme saxon ; mais on ne put découvrir celle-ci nulle part.
« Je parierais, dit le bailli, que c'est le Gaël qui a ma fille! » En effet, le Gaël arriva bientôt avec sa femme et il raconta ce qui s'était passé d'un bout à l'autre ; il ajouta d'ailleurs qu'il avait du bien au pays.
Et le bailli s'écria : « Allons, puisque moi-même je t'ai donné ma fdle par la main, le mariage est valable et je suis enchanté en somme qu'elle ait pour mari un garçon aussi intelligent que tu Tes. »
Et on fit une noce qui dura un an et un jour ; et les deux époux vécurent heureux par la suite, et s'ils n'étaient pas morts depuis, ils seraient encore en vie !
CONTE LXXVl.