LE MAÇON GOURMAND
KENNEDY. — (Irlande.)
Un saint faisait construire la cathédrale d'Ulster, et pour que ses ouvriers n'eussent pas à s'occuper de leur nourriture et qu'ils pussent se consacrer sans partage à leur grande œuvre, il faisait tuer tous les soirs sa vache favorite dont on enlevait soigneusement la peau et dont la chair servait de souper aux maçons. Le saint leur avait recommandé de ne briser ni endommager aucun des os de l'animal, mais de les rassembler après le repas et de les envelopper soigneusement dans la peau de la vache. Et tous les matins la vache merveilleuse paissait aussi tranquillement la prairie que si elle n'avait pas été tuée et mangée la veille.
Ce miracle dura quelques mois et l'édifice touchait à sa fin, lorsque le saint un matin en inspectant les travaux vit sa pauvre vache sauter sur trois jambes; elle beugla en se tournant vers son maître, qui éprouva une vive douleur. Le saint ordonna de suspendre l'ouvrage et manda tous ses hommes. « Je ne veux pas vous donner le prétexte de mentir, dit-il; défilez tous devant moi jusqu'à ce que j'aie trouvé le gourmand qui pour un peu de moelle a brisé l'os de la jambe de notre vache favorite, notre consolation, notre trésor terrestre ! Passez un par un, je ne serai pas longtemps à lire sur la figure du glouton l'évidence de son crime.
— C'est inutile, s'écria le coupable repentant, c'est moi qui ai commis la faute et je suis prêt à subir la punition que vous m'infligerez.
— Vous avez bien fait d'avouer, dit le saint ; si vous aviez
essayé de cacher votre faute, vous auriez été tué par la chute d'une pierre avant que l'édifice soit terminé !
La légende qu'on vient de lire fournit un exemple frappant de la manière dont les récits du paganisme se sont transformés en légendes chrétiennes. Le saint de notre légende était jadis le dieu Thor. On lit en effet dans l'Edda de Snorrœ Sturleson (Voyage de Gylfe) : « Thor plaça les peaux des boucs auprès du feu en ordonnant à ses convives de jeter les os sur ces peaux. — Thialfe tenait à la main l'os de la cuisse de l'un des boucs pour en sucer la moelle. Alors Thor leva son marteau Miôllner au-dessus de la peau des boucs. Aussitôt ces animaux se redressèrent, mais l'un d'eux boitait d une jambe de derrière. » — Au même mythe appartient cette autre tradition Scandinave, d'après laquelle les habitants du Walhalla se nourrissaient de la chair toujours renaissante du porc Sœhrimnir. — Du reste, cette histoire appartient au fonds commun âryen, car des récits similaires sont populaires dans les nations i ndo-eu ropéen nés.
Mythologie grecque. — Mythe du géant Orion qui naît d'une peau de boeuf bénie par Jupiter jouant le rôle du dieu Thor comme ci-dessus.
Highlands d'Écosse. — Contes de Campbell : le Bélier aux cornes grises. (Voy. page 144 du présent livre. Notes de Rashie Coat.)
Devonshire. — Gould, Appendix à l'ouvrage d'Henderson : the Folk- Lore of the Northern counties. M. Gould donne un récit intitulé les Trois Vaches et le fait suivre de références intéressantes. Voy. aussi sur ce sujet le savant chapitre sur saint George (Curious Myths) (M. Gould a retrouvé le conte en Suisse, dans le Tyrol, en Italie, en Perse et ailleurs.)
France. — Em. Souvestre, Foyer breton : Conte du Groach de l'île de Loch. Saint Corentin avait près de son ermitage un poisson miraculeux; tout ce que lui enlevait le couteau du saint renaissait aussitôt de raauière à laisser le poisson toujours entier.
Pays slaves. — Contes de Chodzko : Impérissable.
Inde. — Rig-Veda (trad. Langlois), pages 51 et 108. La légende rapporte que la vache d'un Richi vint à mourir et qu'en voyant le veau privé de sa mère, le saint homme s'adressa aux Ribhous. Ceux-ci firent une autre vache, qu'ils couvrirent de la peau de celle qui était morte. De là cet hymne : « 0 Ribhous, vous avez, de la peau d'une vache morte, couvert une vache nouvelle et rendu ainsi une mère au jeune veau». — Voy. dans Gubernatis (vol. II, p. 20 et section iv,p. 171) l'explication du mythe de la vache qui renaît de sa peau.