LES TROIS TÊTES DU PUITS
HALLIVELLS NURSERY TALES. - (Akglbtmre.) HISTOIRE ABRÉGÉE DU VIEUX LIVRE DES TROIS ROIS DE COLCHESTER.
Il y avait une fois un roi de Colchester qui régnait glorieusement sur l'est de l'Angleterre. Sa femme mourut, lui laissant une fille unique d'environ quinze ans, dont la beauté et la bonté émerveillaient tous ceux qui approchaient d'elle. Le roi se remaria par avarice à une dame fort riche qui n'avait aussi qu'une fille; mais la nouvelle reine était laide, vieille, bossue et avait le nez crochu. Sa fille était une dondon envieuse et malfaisante, tout le portrait de sa mère enfin. Elles n'étaient pas depuis longtemps à la cour qu'au moyen de faux rapports, elles indisposèrent le roi contre sa propre fille. La jeune princesse ayant perdu l'affection de son père prit de l'ennui, et un jour qu'elle le rencontra dans le jardin, elle le supplia les larmes aux yeux de lui donner une dot et de lui permettre d'aller chercher fortune ailleurs. Le roi y consentit et ordonna à la reine de remettre une petite somme à sa fille. Mais la reine ne donna à celle-ci que du pain noir avec un morceau de fromage bien dur et une bouteille de bière, triste dot pour la fille d'un roi I Elle remercia néanmoins la reine et se mit en route. Après avoir traversé des bois et des vallons, elle aperçut, assis sur une pierre à l'entrée d'une grotte, un vieillard qui lui dit :
— Bonjour, belle fille! où vas-tu si vite?
— Vieux père, je vais chercher fortune.
— Qu'as-tu dans ton sac et dans ta bouteille ?
— J'ai dans mon sac du pain et du fromage, et dans mà bouteille de bonne bière; veux-tu partager avec moi?
— De tout mon coeur, répondit-il.
Alors la princesse tira ses provisions et l'invita de bonne grâce à prendre part à son repas. Après avoir mangé, le vieillard remercia la princesse et lui dit : « Tu verras au début de ta route une haie d'épine très-épaisse qui te semblera infranchissable, mais prends cette baguette et frappe-la trois fois en disant : « Haie, ouvre-toi ! » et elle s'ouvrira aussitôt. Un peu plus loin, tu trouveras un puits, tu iras t'asseoir sur le bord et alors t'apparaîtront trois têtes d'or qui t'adresseront la parole. Fais ce qu'elles demanderont. » La princesse promit au vieillard de suivre ses conseils et prit congé de lui. Parvenue à la haie, selon les instructions qui lui avaient été données, elle la frappa de sa baguette, et la haie lui livra passage; alors allant au puits, elle aperçut une tète d'or qui s'élevait en chantant :
— Lave- moi et peigne-moi ; puis pose-moi par terre doucement. Ensuite fais-moi sécher sur un tertre afin que je paraisse jolie quand un passant suivra ce chemin.
La princesse répondit gracieusement à la tète. Elle la lava bien, ensuite elle la peigna avec un peigne d'argent, puis alla la poser sur un tertre de primevère.
Après cela, se levèrent une seconde, puis une troisième tète; elles réclamèrent de la princesse le même service que leur devancière, et la princesse le leur rendit avec autant de bonne grâce. Ceci fait, elle tira de son sac ses provisions et se mit à manger. Les tètes se demandèrent alors l'une à l'autre : « Que ferons-nous pour cette jeune fdle qui a été si bonne avec nous? » La première tête prit la parole et dit : < Je lui donne une beauté qui la rendra digne du plus aimable prince qui soit au monde ». La seconde continua : « Et moi je donne à son corps et à son haleine un parfum qui surpassera les fleurs les plus suaves ». La troisième reprit : « Et moi je veux qu'elle devienne l'épouse du plus grand prince de la terre ». Puis les tètes prièrent la princesse de les redescendre dans le puits. Alors elle continua sa route. Bientôt elle rencontra un roi qui chassait dans un parc avec ses nobles ; elle chercha à l'éviter, mais le roi
l 'ayant aperçue s'approcha d'elle. La beauté de la princesse et son souffle parfumé firent sur lui tant d'impression, qu'il lui adressa mille compliments. Il fut assez heureux pour faire agréer son amour, et l'amenant à son palais, il ordonna de la vêtir magnifiquement.
Lorsque le roi apprit qu'elle était la fille du roi de Colchester, il résolut de rendre visite à ce souverain. Alors il fit atteler son char, qui resplendissait d'ornements d'or massif. Le roi de Colchester fut d'abord étonné du rapide bonheur de sa fille. Grande fut la joie dans toute la cour, à l'exception de la reine et de sa fille la boiteuse, qui manquèrent crever de méchanceté et d'envie. Les grandes réjouissances, les fêtes et les danses se prolongèrent plusieurs jours. Enfin, la nouvelle épouse partit avec son mari après avoir reçu une dot de son père.
La fille difforme, voyant que sa sœur avait si bien réussi en cherchant fortune, voulut tenter même aventure. Elle s'ouvrit de son projet à sa mère, qui l'approuva et lui fit présent de riches vêtements ; elle lui donna aussi des gâteaux, du sucre en grande provision et une grande bouteille de malaga. La contrefaite suivit le même chemin que sa sœur, et quand elle fut près de la grotte, le vieillard lui dit : « Jeune femme, où vas-tu ? — Que t'importe ? — Qu'as-tu dans ton sac et dans ta bouteille? » Elle répondit : c De bonnes choses que tu n'auras pas! — Veux-tu m'en donner? dit-il — Non, pas un morceau ni une goutte, si ce n'est pour t'étouffer ! » Le vieillard fronça le sourcil en disant : « Méchante! la mauvaise fortune t'attend. » Elle poursuivit son chemin et arriva à la haie, à travers laquelle elle aperçut une ouverture. Elle voulut y pénétrer, mais la haie se referma sur elle et les épines s'enfoncèrent dans sa chair, de sorte que ce fut avec grande difficulté qu'elle put s'en tirer. Dans cette situation pénible, elle chercha de l'eau pour laver ses plaies et, jetant les yeux autour d'elle, elle vit un puits. Elle alla s'asseoir sur la margelle et l'une des têtes se leva en disant : « Lave-moi, peigne-moi ! » mais elle la frappa avec sa bouteille en disant : « Voilà pour te laver! » La seconde et la troisième tète se levè-
rent ensuite et n'eurent pas un meilleur traitement que la première; alors elles se consultèrent pour savoir de quels malheurs elles frapperaient la méchante princesse. La première dit : « Que sa figure soit couverte de lèpre ! » La seconde : « Que son haleine soit plus empestée que jamais ! » La troisième lui infligea pour mari un pauvre savetier.
Après cette aventure, la princesse continua sa route et arriva à une ville; c'était jour de marché; chacun en voyant cette hideuse figure s'enfuit au plus vite; seul, un pauvre savetier la prit en pitié. Précisément, quelque temps auparavant, ce savetier avait raccommodé les souliers d'un vieil ermite qui, n'ayant pas d'argent, lui avait donné une boite d'onguent pour guérir la lèpre et une bouteille d'élixir pour les haleines puantes. Le savetier voulant faire un acte de charité s'approcha d'elle et lui demanda qui elle était. « Je suis, répondit-elle, la belle-fille du roi de Colchester. — Eh bien, dit le savetier, si je vous rends votre visage naturel et si je vous guéris à la fois la figure et l'haleine, me prendrez-vous en récompense pour mari? — Oui, dit-elle, mon ami, et de tout mon cœur! »
Alors le savetier appliqua ses remèdes, qui produisirent leur effet en quelques semaines, puis ils se marièrent et se dirigèrent vers Colchester. Quand la reine vit que sa fille avait épousé un simple savetier, elle courut se pendre de désespoir.
La mort de la reine n'affligea pas le roi, qui ne l'avait épousée que pour sa fortune. Il donna au savetier cent livres pour emmener sa belle-fille dans un endroit éloigné du royaume. Les deux époux y vécurent maintes années ; le mari raccommodait les souliers et sa femme augmentait les ressources du pauvre ménage en filant de la laine et en allant vendre au marché voisin les produits de son travail.
Giambers a retrouvé en Écosse (Fife) une version de ce conte portant le titre : Le Puits du bout du monde. Les dons faits par les têtes ne sont plus, comme ici : la beauté et le parfum de l'haleine, mais chaque fois que la princesse prend la parole, de sa bouche tombe un diamant, un rubis, une perle ; lorsqu'elle passe le peigne dans ses cheveux, elle
en fait ruisseler des lingots d'or et d'argent. La mauvaise princesse, au contraire, voit chacune de ses paroles accompagnée d'un crapaud et d'une grenouille, et de ses cheveux elle ne peut faire tomber que des poux. — Tout le monde à ces traits reconnaît le conte de Perrault : les Fées. — En voici d'autres similaires :
Allemagne : Contes de G ri m m : La Gardeuse d'oies près de la fontaine (jeune fille qui pleure des perles au lieu de larmes) ; — les Trois Nains de la forêt ; — Petit frère et petite sœur.
Norwége : Abjôrsen (trad. Dasent) : Bushy Bride.
Suède : Contes de Cavallius et Stephens (trad. Thorpe) : la Princesse qui sortit de l'eau ; — Lilla Rosa et Long Leda ; — la Jeune Svanhita et la jeune Rafrumpa; — l'Anneau d'or et la Grenouille; — l'Anneau d'or et le Serpent ; — la Guirlande.
Pays Slaves : Contes de Chodzko : le Pleur des perles.
Italie : Straparole (3° Nuit, fable un : Blanchebelle (la fée est une couleuvre ; des cheveux de Blanchebelle tombent des perles et des pierres précieuses ; lorsqu'on peigne une autre fille, au contraire, de sa tête sautent des poux.) — Pentamerone : Maziello ; quand l'héroïne se peigne, des fleurs et des perles sortent de sa chevelure, et .quand elle marche, elle fait naître sous ses pas les violettes et les lis.
Inde : Contes du Deccan : Sodeva Bai (dès qu'elle ouvre la bouche, il s'en échappe des pierres précieuses et des perles).