‹ Contes populaires de la GrandeBretagneChapitre 21 sur 127 · LE CRAPAUD · texte numérisé non relu

LE CRAPAUD

CHAMBERS. - (Êcosse.)

Une pauvre veuve cuisant un jour son pain envoya sa fille avec un pot chercher de l'eau au puits. La fille marcha, marcha, mais quand elle fut au puits, elle vit qu'il était desséché. Elle ne savait que faire, ne voulant pas revenir chez sa mère sans lui rapporter de l'eau. Alors, elle alla s'asseoir en pleurant sur la margelle. Un crapaud sauta hors du puits et lui demanda ce qui la chagrinait ; elle répondit qu'elle se désolait parce que le puits était à sec. « Eh bien, dit le crapaud, si tu veux être ma femme, je te donnerai de l'eau en abondance. » La fille, ne prenant pas au sérieux les paroles du crapaud, accepta sa proposition et lui répondit qu'elle consentait à l'épouser. Lorsqu'elle eut rempli sa cruche, elle revint au logis et ne pensa plus à (jette aventure. Mais une nuit qu'elle et sa mère étaient près de se mettre au lit, elle entendit ce chant :

Ouvre ta porte, ma mie, mon cœur,

Ouvre ta porte, mon véritable amour;

Souviens-loi de la promesse que tu m as faite

Là-bas dans la prairie, quand nous nous sommes rencontrés.

La mère dit à sa fille : « Quel est ce bruit à la porte?

— Ah! reprit celle-ci, ce n'est rien qu'un méchant crapaud.

— Ouvre la porte, dit la mère, à ce pauvre crapaud. » Alors la fille ouvrit la porte et le crapaud arriva en sautant et s'assit auprès du feu. Puis il chanta :

Donne-moi à souper, ma mie, mon cœur; Donne-moi a souper, mon véritable amour; Souviens-toi de la promesse que tu me Ils Là-bas dans la prairie, quand nous nous rencontrâmes.

I. Ce serait aussi bien une grenouille, mais l'histoire exigeant que le terme soit masculin, uous employons le mot crapaud.

— Eh quoi ! dit la fille, faut-il donner à manger à ce vilain crapaud ?

— Oui, dit la mère, même à un pauvre crapaud donne à souper quand il t'en prie.

Alors le crapaud mangea, puis il reprit sa chanson :

Mets-moi dans ton lit, ma mie, mon cœur; Souviens-toi de la promesse que tu me Os La-bas dan» la prairie.

— Ah! dit la fille, mettrai-je un crapaud dans mon lit?

— Oui, dit la mère, mets le pauvre crapaud dans ton lit. Elle porta le crapaud dans son lit. Alors il reprit sa chanson :

Maintenant prends une hache, mon cœur, ma mie, Et coupe-moi la tête, mon amour.

Et la fille lui coupa la tète, et aussitôt se dressa le plus joli petit prince qu'on eût jamais vu. Et tous deux vécurent heureux le reste de leurs jours.

Contes similaires :

Angleterre. — Halliwell's Nursery Taies : le Crapaud ; — Highlands : Recueil de Campbell : la Reine qui voulut boire de l'eau d'un certain puits; l'Accoucheuse. (L'époux est un corbeau.)

Allemagne. — Contes de Grimm : le Prince crapaud. Le chant est le môme que celui du conte écossais de Campbell : « Ma gentille, ma gentille, souviens -toi du petit gage que tu m'as donné près du puits; mon amour, mon amour. . . »

Russie. — Recueil Ralston : le Serpent des eaux. (L'époux est un serpent.)

Contes tartares de Sidi Khur (citation faite par W. Scott. (Quarterly Revieto, n° xli, 1819.) Même sujet.

Voy. aussi sur ce sujet, Gubernatis, Zoological Mytkology, vol. Il, p. 417.

Le trait saillant du conte le Crapaud est la transformation du crapaud en prince lorsque, devenu l'époux de la jeune fille, elle lui a tranché la tête. Le même épisode est raconté dans le conte gaélique : la Veuve et ses Filles (Conte XV du présent livre).

Voy. aussi Conte XX : la Princesse grecque et le Jeune Jardinier.

Italie. — Dans un conte du Pentamerone, Basile nous montre une jeune fille qui consent à épouser un serpent. Celui-ci se transforme en un beau jeune homme dès qu'il embrasse la jeune fille. De même, le roi Porc

(Straparole, II8 Nuit, fable I") devient un beau jeune homme aussitôt qu'il est aimé de sa femme.

France. — Le roi Porc prend le nom plus noble de prince Marcassin dans le récit de Mme d'Aulnoy. — Mêmes traits dans les Contes bretons de Luzel : l'Homme poulain ; le Roi Serpent.

Norwégb. — Dans un conte d'Abjôrsen ; le Fils de la veuve, on voit un cheval se métamorphoser en un prince éclatant de beauté dès qu'on lui a coupé la tête. — Marinier, dans ses Chants du Nord, rappelle un trait pareil dans la Princesse enchantée.

Inde. — Une légende indienne rapporte qu'un jour Visvadhanva, fils de Cona, le dieu d'Amour, et Reti, déesse du Plaisir, poursuivirent dans l'Himalaya un éléphant blanc qui prit la forme d'un géant. Lorsqu'après un combat opiniâtre, il eut été tué, il devint alors un beau jeune homme. Ensuite il raconte qu'il était un Gandharva et que, pour une faute commise, il avait été condamné à vivre sous d'autres formes jusqu'à ce qu'il eût été tué. — Dans le Kathmaritsagara (traduction Wilson), Histoire de Satavena, un roi rencontre un lion et le tue. Soudain du lion s'élève une figure céleste qui raconte qu'elle avait été condamnée à vivre sous la forme de bêtes jusqu'à ce qu'elle fût tuée. — Le mythe de l'homme obligé de vivre pendant un temps plus ou moins long sous l'enveloppe d'un animal est commun à toutes les mythologies. Les dieux de la Fable en ont donné l'exemple. Les transformations amoureuses de Jupiter sont connues. Apollon pour conduire les vaisseaux crétois prit un jour la forme d'un dauphin. — Le dieu Scandinave Odin se métamorphosait en aigle et Loki en saumon. — Bouddha vécut longtemps sous diverses formes d'animaux. — Il arrive souvent aussi que les personnages ainsi métamorphosés le sont d'une façon intermittente. Une légende populaire de l'Inde rapporte que l'un des fils d'Indra, le grand Gandharva Sena, fut condamné, pour quelques peccadilles de jeunesse, à errer sous la figure d'un âne, mais la nuit il redevenait un homme. Le Pantchatantra contient l'histoire du fils d'un brahmane qui, serpent le jour, est homme la nuit. — Mélusine était femme tous les jours, sauf le samedi, où ion corps se terminait en queue de poisson. — Ces superstitions qui, dans l'Inde, se rattachent à la métempsychose, ont pris en Europe la forme si répandue dans tout le moyen âge et de nos jours encore, dans quelques endroits reculés, de la croyance aux loups garous et à la lycanthropie.

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