LA FILLE DE LA MER
CAMPBELL. — (Highlands.)
II était une fois un pauvre vieux pêcheur. L'année avait été mauvaise pour lui ,et c'est à peine si de temps en temps il avait pu prendre quelques poissons (a). Un jour qu'il était à la pèche, au bord de son bateau se dressa une Fille de la mer qui lui dit : « Quelle récompense me donneraistu si je t'envoyais du poisson en abondance ? — Hélas! répondit le vieillard, je ne possède rien, et ne puis rien vous donner. — Alors, donne-moi ton premier fils, dit-elle. — J'y consentirais volontiers si j'en avais un, mais je n'en ai pas, et n'en aurai jamais, car ma femme et moi nous sommes maintenant trop vieux. — Nomme-moi ce que tu possèdes. — J'ai une vieille jument, une vieille chienne, une vieille femme; Voilà toutes les créatures qui m'appartiennent. — Eh bien, prends ces trois graines 2 et fais-les manger à ta femme cette nuit même ; en voici aussi trois pour ta chienne, trois pour ta jument, enfin ces trois dernières tu les planteras devant la maison. Le temps venu, ta femme aura trois fils, ta jument trois poulains; ta chienne trois petits, et trois arbres croîtront devant ta demeure. Lorsqu'un de tes fils mourra, l'un des arbres se desséchera (6). Maintenant, retourne chez toi et rappelle-toi ta promesse quand ton premier fils aura trois ans; A l'avenir, tes filets regorgeront de poissons. » Tout arriva comme la Fille de la mer lavait prédit. Mais quand la fin des (rois ans fut proche, le vieillard devint triste et chagrin en songeant au terme fatal. Le jour venu, il alla à la pêche comme de coutume, mais il n'emmena pas son fils avec lui.
1. J'ai fait quelques courtes abréviations, mais sans aucune importance pour le récit. i. Il y a probablement là un mylbe phallique.
La Fille de la mer se dressa au bord de sa barque et lui demanda : « As-tu amené ton fils? — Non, dit le pêcheur, j'ai oublié que c'était aujourd'hui. — Eh bien, je te donne quatre autres années. » Au bout des quatre ans, le pêcheur laissa encore son fils à la maison. La fille de la mer consentit à lui accorder un nouveau répit de sept ans. Le pêcheur s'en fut joyeux, espérant qu'au bout des sept ans il serait mort, ou qu'il ne reverrait plus la Fille de la mer.
Néanmoins, quand le terme approcha, le vieillard n'était pas sans souci. Son fils aîné lui dit : * Père, pourquoi es-tu triste?» Le vieillard hésitait à répondre, mais pressé de questions, il se décida à révéler à son fils la convention qu'il avait faite avec la Fille delà mer. Son fils lui dit alors : « Cesse de te chagriner; tu trouveras en moi un enfant obéissant. — Jamais, reprit le pêcheur, je ne consentirai à te livrer à la Mermaid quand même de ma vie je ne devrais plus prendre du poisson. — Si telle est ton idée, repartit le jeune homme, va me choisir chez le forgeron une grande et forte épée afin que j'aille au loin tenter la fortune. » Le père se rendit chez le forgeron et celui ci forgea une vaillante épée. Quand le pêcheur revint avec elle, son fils voulut aussitôt l'essayer et lui donnant une secousse il la brisa en cent morceaux. «Mon père, retourne chez le forgeron ; je veux une épée deux fois plus pesante que celle-ci. » Mais dès que le jeune homme l'eut enlre les mains, il la rompit aussitôt en deux morceaux. Le vieillard retourna une troisième fois à la forge, et le forgeron fit une grande épée, telle qu'il n'en avait jamais encore fabriqué. «Voici l'épée, dit le forgeron, et le poing sera solide qui maniera ce glaive (c). » Le vieillard donna l'épée à son fils. «Celle-ci fait mon affaire, dit le jeune garçon ; il est grand temps maintenant que je prenne ma route.» Le lendemain, il sella le cheval noir qu'avait eu la jument, et son chien noir le suivit en courant. A quelque distance, il rencontra la carcasse d'un mouton au bord du chemin. Un grand chien, un faucon et une loutre étaient auprès de ce cadavre. Le jeune homme descendit de cheval et partagea la carcasse entre les trois animaux. Le chien lui dit : « Si jamais un pied agile ou une dent aiguë peut
t'être utile ; souviens-toi de moi, je viendrai à ton appel. » La loutre dit à son tour : « Si tu as jamais besoin de quelqu'un qui nage le pied au fond d'un marais, souviens-toi de moi et je serai à ton côté. » Le faucon prit aussi la parole et dit : c Si dans un danger une aile rapide ou une serre recourbée t'est nécessaire, souviens-toi de moi, et je vole à ton secours. » Sur ces mots, le jeune homme suivit sa route, et il arriva au palais d'un roi. Là on lui proposa de servir en qualité de berger et de lui donner des gages proportionnés à la quantité de lait que produiraient ses vaches. Le premier jour, il mena paître ses bêtes dans un pré où l'herbe était si maigre que lorsque le soir il revint au logis, leurs pis étaient presque à sec. Le pauvre garçon dut se contenter dès lors d'une chétive pitance.
Le lendemain, il poussa plus loin, et se trouva dans un vallon d'une fertilité sans pareille. Il ramenait, le soir, son troupeau en marchant derrière ses vaches, quand, tout à coup s'avança un grand géant qui brandissait une épée : « Hou! hou! fit le géant; il y a longtemps que mes dents se rouillaient et qu'elles attendaient de la chair fraîche; ce troupeau est à moi, il est sur ma terre! tu es un homme mort! » Le berger répondit : « Tu es bien hardi de me parler ainsi et je saurai me défendre si tu m'attaques! » Sans plus attendre, il saisit son redoutable glaive et se porta à la rencontre du géant. Pendant le combat, le chien noir s'élança sur le dos du géant. Tout d'un coup, le berger fit un pas en arrière afin de prendre du champ et, d'un revers d'épée, il trancha la tête de son ennemi, puis il sauta sur le cheval noir et courut à la maison du géant. Les portes en avaient été laissées ouvertes. Le berger entra : la demeure regorgeait d'objets magnifiques, de vêtements de toutes sortes d'or et d'argent, et de choses plus belles les unes que les autres. A la tombée de la nuit, le berger revint au palais du roi, mais il avait eu soin de ne pas toucher aux trésors du géant. Et quand le bétail fut trait, il y eut du lait en quantité ! En récompense, le berger put, ce soir-là, boire et manger tant qu'il voulut, et le roi témoigna sa joie de
posséder un si fidèle serviteur. Pendant quelque temps, le jeune homme retourna au même vallon; mais bientôt l'herbe s'y fit rare. Alors il alla plus loin, et vit un grand parc d'herbe bien grasse. Ses vaches purent paître à loisir.
Soudain s'élança sur lui un géant énorme et furieux, et déjà celui-ci croyait tenir la victoire, quand le chien noir lui sauta à la gorge. Le berger, profitant de ce secours, trancha la tète du monstre, puis il se hâta, malgré sa fatigue, de ramener ses bêtes à l'étable. Les vaches donnèrent du lait en abondance, et le roi se félicita de posséder un pareil serviteur.
Un soir que le berger revenait des champs, la laitière ne l'accueillit pas comme d'ordinaire, en lui disant : « Salut et bonne chance ! » Le palais retentissait de lamentations et de plaintes. Il en demanda la cause. La laitière lui répondit : « Dans le lac est une grande bête à trois têtes à qui tous les ans on livre une fille du pays ; cette fois le sort est tombé sur la fille du roi ! Demain, au lever du jour, elle ira se livrer au monstre; mais nous avons ici un prétendant qui doit la défendre. — Quel est ce prétendant, dit le berger. — Oh ! c'est un grand général d'armée ! dit la laitière, et le roi lui a promis la main de sa fille, s'il tue la bête ! >
Le matin, à l'heure dite, la fille du roi et le héros des armées allèrent à la rencontre de la bête. Mais dès que le général vit au-dessus du lac se dresser un monstre à trois têtes, saisi de terreur, il s'enfuit au plus vite et courut se cacher. Et la fille du roi était là effrayée et tremblante, n'ayant plus de défenseur. Tout à coup, elle vit venir à elle un beau et preux jeune homme monté sur un cheval noir. Il était merveilleusement vêtu et bien armé; près de lui sautait son chien noir.
< La tristesse est sur ta figure, jeune fille, dit le jeune homme; que fais-tu là? — Qu'importe! répondit-elle, je n'y serai plus bientôt. — Rassure-toi, reprit le jeune homme. — Bah ! tout à l'heure, un héros comme toi ne s'est-il pas enfui? — Il n'est de héros que celui qui livre le combat! » s'écria le jeune homme. Alors il se coucha aux pieds de la
princesse et lui dit : « Si je m'endors, éveille-moi quand la bête s'approchera du rivage. — Comment dois-je faire pour t'éveiller? — Pour m'éveiller, il faut mettre à mon petit doigt l'anneau d'or qui est au tien. » Bientôt elle vit venir le monstre. Elle retira l'anneau de son doigt et le passa au petit doigt de son défenseur. Il s'éveilla, et alla au-devant du monstre avec son épée et son chien. Le fracas de la lutte était épouvantable; le chien se battait avec fureur, et la fille du roi se sentait paralysée rien qu'aux clameurs que poussait le monstre. Tantôt le jeune homme était dessus, tantôt dessous; à la fin il parvint à trancher l'une des têtes du monstre. Le terrible dragon poussa alors un mugissement auquel répondit l'écho fils de la terre, et en tourbillonnant il recula jusqu'au lac qu'il parcourut d'un bout à l'autre, puis il disparut en un instant (d).
« La victoire et la bonne fortune t'ont prêté leur aide, jeune homme, s'écria la fille du roi ; me voilà sauvée pour cette nuit, mais la bête reviendra jusqu'à ce que tu aies coupé ses deux autres têtes ». Le jeune homme saisit la tête de la bête et y passa une branche d'osier puis il alla rejoindre son troupeau. La princesse s'en revint chez elle portant la tête du dragon sur son dos, mais quand le grand général la vit venir, il la menaça de la tuer si elle ne disait que c'était lui qui avait, coupé la tête du monstre.
« Oui, dit-elle, je le dirai ; quel autre que vous d'ailleurs eût pu accomplir cet exploit?» Tous deux atteignirent la maison du roi, et le général portait sur l'épaule la tète de la bête! On fêta leur heureux retour, et la main du grand capitaine était couverte de sang ! Quand le lendemain ils allèrent audevant du monstre, les cœurs étaient pleins d'espoir. En approchant du lac, ils entendirent le fracas des vagues que soulevait le monstre ; à ce bruit, le héros s'enfuit comme la veille, et l'homme au cheval noir accourut couvert d'un autre vêtement. N'importe ! la princesse le reconnut bien. — « Je suis heureuse de te voir, dit-elle, j'espère que tu manieras ta grande épée aujourd'hui comme hier ! Viens et reposetoi! » Bientôt ils virent le monstre tout fumant au milieu du
lac. Le jeune homme se coucha aux pieds de la princesse et lui dit : « Si le sommeil me gagnait avant que le monstre arrive, éveille-moi. — Et comment t'éveiller?— Il te suffira d'attacher à mon oreille cette boucle que je vois à la tienne! » 11 était à peine endormi que la princesse lui cria : « Lève-toi 1 lève-toi! mais il ne bougea que lorsqu'elle lui eut attaché sa boucle d'oreille. 11 vola à la rencontre du monstre et le tumulte du
combat retentit. Longtemps ils luttèrent; mais, à la nuit tombante, le jeune homme trancha une tête du monstre. Il y passa ensuite une branche d'osier, monta sur son cheval noir et revint à sou troupeau. La fille du roi retourna au palais avec la tète du monstre. Le général vint à sa rencontre, s'empara de la tète, et lui ordonna de dire que c'était lui qui l'avait coupée. « Quel autre que toi eût pu le faire? » répondit-elle. Tous deux revinrent au palais du roi. Il y eut joie et réjouissance. Si le roi était plein d'espoir la première nuit, cette Ibis il était certain que le grand héros sauverait sa fille et couperait la troisième tête le lendemain,
Au matin, tous deux partirent encore. Le général se cacha comme les jours précédents. La fille du roi se rendit au bord du lac. Le héros au cheval noir parut et s'étendit près d'elle. Elle l'éveilla en lui attachant sa seconde boucle d'oreille. Il courut à la bète. Le tumulte du combat fut plus horrible encore que la veille ; mais néanmoins, après de grands efforts, il trancha la troisième tête. Il y passa un osier, et la princesse revint au palais avec la tête. Quand le général et la princesse arrivèrent, tout le monde fut joyeux, et le mariage de la fdle du roi avec le général fut décidé pour le lendemain. Mais lorsque le prêtre vint, elle déclara qu'elle n'épouserait que celui qui enlèverait les têtes de la tige d'osier sans la couper « qui donc, pensait-elle, pourrait retirer ces tètes de la branche d'osier, si ce n'est celui qui les y a mises? »
Le général essaya, mais en vain ; tous ceux qui étaient présents en firent autant, sans réussir davantage. Le roi demanda alors si quelque autre voulait tenter l'aventure. On répondit que le berger n'avait pas encore essayé. On alla
le quérir et il ne mit qu'un moment à détacher les branches d'osier. « Attends un peu, jeune homme, dit la fille du roi; l'homme qui a coupé les têtes du monstre a aussi mon anneau et mes boucles d'oreille. » Le berger mît la main dans sa poche, et jeta ces objets sur le plancher. « Tu seras mon mari, » dit la princesse. Le roi ne fut pas satisfait quand il vit que c'était un berger qui allait épouser sa fille; cependant il ordonna de le revêtir d'autres habits. En entendant l'ordre du roi, la princesse s'écria que le berger possédait un costume plus beau que tous ceux qui étaient dans le palais. Aussitôt le berger revêtit les vêtements d'or du géant, et cette nuit même eut lieu le mariage.
Un jour les époux se promenaient sur le bord du lac, quand tout à coup un monstre plus terrible que le précédent emporta le jeune homme. La princesse resta l'œil fixé sur les flots, consternée et aveuglée par les larmes. Un vieux forgeron la rencontra et elle lui conta le malheur arrivé à son époux. Le forgeron lui conseilla d'apporter ses plus belles parures au lieu où le monstre avait enlevé son mari. Elle le fit. Le monstre dressa la tête et lui dit : « Tes bijoux sont beaux, princesse. — Plus beau est celui que tu m'as ravi, dit-elle. Laisse-moi voir mon mari et je t'abandonne toutes ces richesses. » Le monstre amena le jeune homme. « Rends-le-moi, s'écria-t-elle, et emporte tout ce que tu vois. » Le monstre y consentit et le jeta sain et sauf sur la rive.
Peu de temps après, les deux époux se promenaient au bord du lac, quand la même bête enleva la princesse. Toute la ville (ut en deuil cette nuit. Le vieux forgeron le rencontra et lui dit qu'il n'y avait qu'un moyen de tuer le monstre. * Dans l'Ile du milieu du lac, dit-il, est une biche aux blanches pattes, aux jambes fines, à la course rapide; si tu l'attrapes, de son corps s'envolera un corbeau, et si tu attrapes le corbeau, il en sortira une truite ; dans la bouche de la truite est un œuf, et dans cet œuf est l'âme du monstre. Si tu le brises, le monstre mourra. »
Or il n'était pas possible d'atteindre l'île ; le monstre fai-
sait sombrer tous les bateaux qu'on lançait sur les flots. Le jeune homme franchit alors le lac d'un bond de son noir coursier, et, d'un bond aussi, s'élança le chien noir. Il aperçut la biche et lâcha après elle son chien ; mais quand le chien était d'un côté, la biche était de l'autre. « Ah! que n'ai-je le grand chien de la carcasse ! » A peine eut-il parlé, que le grand chien de la carcasse parut à ses côtés, et bientôt il s'empara de la biche. Aussitôt un corbeau en sortit et s'envola « Que n'ai-je le faucon gris? » Et le faucon jeta sur la terre le corbeau. Alors sauta la truite. « Où es-tu, loutre? » Et la loutre apporta la truite ; un œuf s'échappa de sa bouche ; aussitôt le jeune homme s'élança et mit son pied sur l'œuf. Alors le monstre poussa un mugissement et s'écria : « Ne brise pas cet œuf et je te donnerai tout ce que tu demanderas. — Rends-moi ma femme! » En un clin d'œil elle fut près de lui. Il lui prit la main, laissa retomber son pied sur l'œuf et le monstre expira. Les deux époux s'en revinrent au palais, et il y eut fête et réjouissance cette nuit chez le roi.
Un jour, en se promenant, ils virent un petit château dans un bois près du lac. Le jeune homme demanda à sa femme qu'est-ce qui y demeurait. Elle lui répondit que personne n'approchait de ce château et qu'aucun de ceux qui y avaient été n'en était revenu. « Je ne veux plus qu'il en soit ainsi, dit-il; j'irai voir cette nuit qui est-ce qui l'habite. — N'y vas pas, dit-elle; jamais homme n'en est revenu. — Advienne que pourra ! » dit-il, et il se dirigea vers le château. Arrivé à la porte, une petite vieille doucereuse lui dit : « Salut et bonne chance au fils du pêcheur ! je suis heureuse de te voir ; c'est un honneur pour cette demeure de recevoir un homme tel que toi. Entre le premier; honneur aux braves! et repose-toi. » Il n'eut pas plutôt passé devant la vieille qu'elle tira le glaive druidique, et le frappant à la tête par derrière, elle le tua.
Cette nuit, le palais du roi fut consterné de douleur ; et, au matin, il y eut des pleurs dans la cabane du pêcheur. L'arbre se dessécha, et le second fils, comprenant que son frère était mort, résolut de le venger. Il sella un cheval noir
et son chien noir le suivait (car les trois fils du pécheur avaient chacun un cheval noir et un chien noir), et marchant sur les traces de son frère, il arriva au palais du roi. Il ressemblait tellement à son aîné que la fille du roi le prit d'abord pour son époux, puis elle lui dit comment était mort son frère. Il voulut aller au petit château de la sorcière, et il subit le même destin.
En voyant le second arbre se dessécher, le plus jeune fils du pécheur sauta à cheval et son chien le suivit. Il arriva au palais du roi, où chacun le détourna d'aller chez la sorcière. Mais il n'écouta personne et ainsi il atteignit le château. « Salut! fils de pécheur, je suis heureuse de te voir; entre et repose-toi. — Entre la première, sorcière, je n'aime pas les compliments en dehors des portes ; entre, et je t'écouterai. » La sorcière entra; mais dès qu'elle eut le dos tourné, le jeune homme tira son épée et lui trancha la téte. Par malheur, l'épée s'échappa de sa main. Et vite la sorcière ramassa sa tète et la replaça sur son cou. Alors le chien sauta sur elle, et elle frappa le généreux animal d une baguette magique, et le chien tomba. Le jeune homme suivit la sorcière, et, s'emparant du glaive druidique, il lui trancha la tète d'un seul coup. A ce moment, il vit étendus par terre les corps de ses deux frères. Il les toucha avec le glaive, aussitôt ils se relevèrent, et quel butin I L'or, l'argent étaient à profusion dans le château de la sorcière. Les trois fils du pécheur revinrent ensemble au palais du roi, et on leur fit fête. Le roi devenant vieux, on couronna l'aîné des fils du pécheur ; les deux autres restèrent un an et un jour chez le roi, et s'en retournèrent ensuite chargés d'or, d'argent et de présents.
Et s'ils n'étaient pas morts depuis lors, ils seraient encore en vie (e) !
(a) Le début de ce récit rappelle l'histoire d'Iphigénie, celle de la fille de Jephté et le vœu d'Idoménée1. On le trouve dans plusieurs contes.
1 . Les personnages de ces récits montrent toujours la môme résignation Le langage soumis
Je citerai entre autres:
France. — Contes bas-bretons de Luzel : le Fils du pécheur et la Princesse Tournesol; l'Épervier et la Sirène; le Père qui vendit son fils au diable. — Foyer breton d'Ém. Souveslre : la Hutte du sabotier.
Allemagne. — Contes de G ri mm : Lily et le Lion; le Roi de la montagne d'or. — Contes de Mûllendorf : Gold Maria et Plume d'or.
Pays slaves. — Contes de Chodzko : le Brigand Madey.
Russie. — Recueil Ralston : le Roi des eaux et Vassilissa la Sage.
Suède. — Contes de Cavallius (trad. Thorpe) : le Fils du roi etMesseria; le Fils du roi et la princesse Sigorra, et plusieurs versions de ce conte; le Prince Hatt sous la terre.
(6) Ce trait se rencontre dans les récits suivants :
France. — Contes agenais de Bladé : les Deux Jumeaux. (L'un des frères dit à l'autre : « Quand tu reviendras à la maison, tu frapperas cette croix de pierre avec ton épée. S'il en coule du sang, cela voudra dire qu'il m'est arrivé malheur ».) — Dans le vieux roman de Perceforêt, une rose, en perdant sa fraîcheur, révèle l'infidélité d'une amante.
Allemagne. — Contes de Grimm : les Enfants d'or. (Des lis doivent se flétrir s'il arrive malheur aux fils d'un pécheur.)
Russie. — Recueil Ralston : Maria Morewna. (Couvert d'argent qui se noircit.) — Ivan Cendrillon. (Le héros suspend ses gants à un arbre. Ses frères doivent venir à son secours, si du sang découle de ses gants.) — Koschéi l'Immortel. (Le prince Ivan verse du sang de son petit doigt dans un verre et dit : « Si ce sang devient noir, cela signifiera que je suis près de mourir. »)
Inde. — Mille et une Xuits : Hisloire de deux sœurs jalouses de leur cadette. (Une prince donne à sa sœur un couteau et un chapelet; s'il meurt, le premier se couvrira de sang, et les grains du chapelet se colleront et cesseront de glisser dans sa main.) — Kathamrilsagara CWilson's Essays). Histoire de Guhaseua. (Siva donne à deux époux deux fleurs de lotus. Si la fleur se fane, l'époux trompé saura que l'autre est infidèle.)
Perse. — Tûti Nameh (trad. Trébutien), conte III : Histoire d'un émir et de la femme d'un soldat : « Si le bouquet que je te donne se flétrit, c'est signe que je me serai rendue coupable de quelque faute ».
Enfin, dans la Vie a~Élisabetk de Hongrie, son époux en partant lui remet une bague dont la pierre doit se briser au moment de sa mort.
(c) Le héros essaie l'épée avec laquelle il doit vaincre dans les épreuves.
du jeune homme du conte do la Fille do la mer est conforme à celui que l'histoire attribue i iphigénle et a la fflle de Jephlé. Racine fait dire a iphigénle :
Mon p^rv,
Cevwz île TOtt» troubler, vota» nYle» poinl trahi,
Quand rou» commanderez, rou» ww obéi. (Acte IV, Mène it.)
Cet épisode se retrouve dans la Vœlsungsaga. Le éros Sigurd va trouver le forgeron Regiu et lui demande une épée si excellente qu'il n'y en eut jamais de meilleure. Deux fois Sigurd brise l'épée que Regin lui présente en la frappant sur l'enclume; mais à la troisième fois, l'enclume vole à son tour en éclats. C'était la fameuse épée Gram. Dans les Niebelungeni Sigurd devient Siegfrid, et l'épée Gram l'épée Balmung.
Norwége. — Contes d'Abjorsen (trad. Dasent) : Grumble Grizzard. (Le héros fait forger des massues de plus en plus lourdes.)
Allemagne. — Contes de Grimm : le Jeune Géant. (Même trait.)
Russie. — Recueil Ralston : Ivan Cendrillon. (Même trait.)
Pays slaves. — Contes de Chodzko : Impérissable. (Même trait.)
Le forgeron de tous ces récits n'est autre que le fameux forgeron Vœlundr de l'Edda 1 qui, pareil au Dédale de la Fable, fabriquait des ailes pour voler dans les airs, des armes merveilleuses et des bijoux magnifiques. Vœlundr devient Véland dans la Vilkinga Saga, Wayland dans le poëme de Beowulf*. Dans un conte irlandais rapporté par Kennedy : the Goban Saor (le Franc Forgeron), on voit que le type de ce forgeron, à la fois architecte, mécanicien, charpentier, s'est conservé plus ou moins défiguré dans la tradition populaire.
(d) Le combat du berger avec le monstre du lac rappelle le mythe de Thésée et du Minotaure, la fable de Persée et d'Andromède, qui, sous la plume de l'Arioste, devient l'histoire de Roger et d'Angélique, le combat d'Hercule lorsqu'il délivre Hésione, fille de Laomédon, enfin la lutte d'Indra contre le serpent Vitra (Rig-Vcda, 1, 32). On trouve aussi des luttes de ce genre dans le conte bas-breton de Luzel : le Berger qui sauve une princesse d'un serpent, et dans Straparole (Nuit X, fable m).
(e) La terminaison la plus fréquente des contes d'origine âryenne est : « Ils s'épousèrent et vécurent heureux par la suite* » Nos vieux conteurs ajoutaient naïvement : « Et ils eurent beaucoup d'enfants. » Il est intéressant de remarquer que le conte gaélique se termine par celte phrase : « Et s'ils n'étaient pas morts, ils seraient encore en vie. > Cette sentence de la chanson de la Palisse 3 se retrouve non-seulement dans plusieurs contes gaéliques, mais aussi dans nombre de contes étrangers. Ainsi :
Russie (recueil Ralston) : le Démon et le Forgeron ; — Pays slaves : Contes de Chodzko : l'Enfant perdu. — Dans nombre de contes allemands, entre autres : Contes de Simrock (trad. Frank) : le Maître de tous les maîtres ; les Dons des animaux.
I. Voy. la dissertation sur Vœlundr le forgeron, par Dcpping et Fr. Michel. i. Le poème do Bcowulf est reproduit dans lllwtralion of tht Bnglith Poetry in-8») |tar les frères Conybeare.
3. Un vieux noël satirique du seizième siècle, composé sur la bataille de Pavie, ou péril le maréchal de la Palicc et qui a donné naissance à la chanson populaire, disait :
Hélas, la Palice est mort,
Mort devant Pavie, Hélas, s'il n'était pas mort.
Il serait encore en vie •
CONTE XII Bis.
LA FILLE DE LA MER (IIe version — Abrégée).
Il y avait un pauvre vieux pécheur de Skie qui s'appelait Duncau. Un jour qu'il était à la pêche, la Fille de la mer se dressa au bord de son bateau et lui proposa de lui donner une pèche abondante s'il voulait lui livrer son premier fils. Duncan répondit : « Cela m'est bien impossible, car je n'ai pas d'enfant. » Alors elle lui donna quelque chose et dit : « Voici pour ta femme, pour ta jument et pour ton chien. » Et il naquit en effet trois fils, trois poulains et trois petits chiens. L'aîné des fils se nommait Jain. Quand il eut dix-huit ans, il trouva un jour sa mère qui pleurait et elle lui apprit qu'il devrait être livré à la Mermaid. Alors il monta à cheval et s'éloigna. Sur sa route il rencontra la carcasse d'un vieux cheval que se disputaient un lion, un loup et un faucon. Jain partagea la carcasse entre les animaux. Pour le remercier, chacun d'eux lui dit : « Si tu as besoin de moi, je te permets d'emprunter ma forme, car en partageant entre nous cette carcasse, tu nous as délivrés d'un sort. »
Jain poursuivit son chemin et devint berger d'un roi. 11 alla trouver un forgeron et lui commanda un bâton de fer. Le forgeron en fabriqua trois; les deux premiers se courbèrent, le troisième, malgré tous les efforts de Jain, ne fléchit pas. Jain mena paître ses vaches en un beau pâturage à l'herbe verdoyante, mais voilà qu'accourut un géant à sept têtes et à sept bosses, qui s'empara des six plus belles vaches du troupeau et s'enfuit en les tirant par la queue. Le berger prit alors la forme d'un lion et terrassa le géant, puis il accepta pour rançon une pouliche blanche qui parcourt les cieux et un vêtement blanc. Néanmoins il coupa les têtes de son ennemi. Le lendemain, arrive un second géant ayant le même nombre de têtes que celui de la veille. Il se sauve en emportant sur son dos huit vaches qu'il tenait par la queue. Le berger se
change en loup et le terrasse, puis il accepte pour rançon une pouliche rouge qui peut voler à travers les airs et un vêtement rouge. 11 coupa ensuite les têtes du géant.
Le troisième jour arrive un géant plus grand que les premiers qui s'empare de neuf vaches. Le berger se métamorphose en faucon, le terrasse, le tue après en avoir reçu une pouliche verte qui sillonne les cieux et un vêtement vert
Le quatrième jour enfin le berger voit venir une vieille femme. C'était l'épouse du dernier géant et la mère des deux premiers. Jain grimpe dans un arbre. « Descends que je te dévore, s'écria-t-elle, car tu as tué mon mari et mes deux fils. — Ouvre ta bouche, lui répond Jain, afin que je saute dedans ! » La vieille ouvrit la bouche et le berger lui enfonça son bâton de fer dans la gorge et le bâton ressortit par la poitrine à un endroit où se trouvait un signe. Alors le berger descendit de l'arbre et exigea d'elle pour rançon un peigne d'argent et un bassin de jeunesse. Ensuite il tua la vieille et s'en revint chez lui.
La demeure du roi retentissait de plaintes. Un grand dragon était sorti de la mer et chaque fois qu'il venait, il fallait lui laisser une proie. Cette fois le tour de la fille du roi était arrivé. Le berger s'oftrit pour combattre le dragon. Il revêtit le vêtement blanc et enfourcha la jument blanche. Puis quand vint le dragon, il coupa une de ses trois têtes. Le lendemain recommença le combat. Jain était vêtu de rouge et monté sur un cheval rouge. Il trancha la seconde tète du dragon. Le troisième jour enfin il mit à mort le dragon.
Jain et la princesse revinrent ensuite au palais du roi, et lorsque le berger se fut baigné dans le bassin de jeunesse, il devint le plus bel homme du monde entier. Il épousa ensuite la princesse.
Un jour qu'ils se promenaient ensemble sur le rivage, la Fille de la mer apparut et entraîna Jain au fond de l'eau. Remplie de douleur la princesse alla consulter une magicienne qui lui enseigna ce qu'elle avait à faire.
Elle porta sa harpe sur le rivage et se mit à jouer. La Fille de la mer se dressa aussitôt au-dessus des flots pour
entendre la musique. Dès que la princesse l'aperçut, elle cessa de jouer. t Continue! • lui cria la Fille de mer; mais la princesse répondit : « Je ne ferai vibrer les cordes de cette harpe que si tu me montres mon mari. » Et la tète du jeune homme apparut au-dessus des vagues. La princesse joua de nouveau, puis s'arrêta. Alors la Fille de la mer lui fit voir son mari jusqu'à la ceinture. La princesse reprit sa harpe, puis s'arrêta encore. Alors la Fille de la mer pose le jeune homme sur sa main. Aussitôt celui-ci se change en un faucon, s'envole et s'abat sur le rivage. Pour se venger, la Fille de la mer enlève cette fois la princesse.
Jain alla aussitôt trouver la sorcière et elle lui apprit que l'àme de la Fille de la mer se trouvait dans un œuf; l'œuf était dans une oie, l'oie en un bélier, enfin le bélier dans un taureau qui paissait dans une vallée. Le prince appela à son aide les trois animaux qu'il avait obligés jadis, et grâce à eux il put s'emparer successivement du taureau, du bélier et de l'oie. Quant à l'œuf, il roula dans le lac; alors le faucon alla s'emparer des deux petits d'une loutre qui demeurait dans l'Ile. Afin de sauver ses petits, la loutre plongea dans le lac et rapporta l'œuf.
Dès que Jain eut l'œuf en sa possession, il le brisa sur les rochers et la Mermaid mourut. La princesse retourna auprès de son époux. Et dans la suite, ils vécurent heureux.
L'épisode de l'enlèvement des bœufs par la queue reproduit à la fois le mythe du géant Cacus lorsqu'il vole à Hercule les bœufs de Géryon, et celui d'Hermès enfant dérobant les bœufs d'Apollon, et les faisant marcher à reculons afin de cacher son larcin. La Fille de la Mer ressemble sur plusieurs points aux contes suivants : Allemagne. — Contes de Si m rock : les Dons des animaux. — Grimm : les deux Frères; le Serpent noir; l'Ondine de l'étang; la Boule de cristal.
Norwége. — Contes d'Abjorsen (trad. Dasent) : Boots et les Bétes; les Trois Princesses de Blancheterre, etc.
Italie. — Mais le parallèle le plus curieux des contes gaéliques est celui qu'il présente avec le conte de Fortunio (Facétieuses nuits de Straparolc, voy. Nuit, fable iv). Fortunio s'en alla vagabond par le monde, et par aventure il se trouva en un bois où il rencontra trois animaux qui le
récompensèrent pour avoir partagé entre eux une carcasse de cerf. Les animaux reconnaissante lui dirent : « Frère, je te donne cette vertu que toutefois et quantes tu auras le désir de prendre notre forme, tu seras incontinent tranforraé en elle, en reprenant, toutefois, toujours ta première forme quand bon le semblera ». Lorsque, dans la suite de l'histoire, Fortunio est enlevé par la sirène, la princesse, épouse de Fortunio, au lieu de jouer de sa harpe, donne successivement à la sirène trois pommes merveilleuses moyennant quoi elle obtient de voir son mari jusqu'à l'estomac, puis jusqu'aux genoux, enfin tout entier. i Dès que Fortunio se voit hors de l'eau et assis sur ledos de la sirène, il se change en aigle, prend sa volée et va rejoindre sa femme. — Voy. aussi G u bernât is, Novelline n 23. (Récit semblable.)
Aide donnée par les animaux aux fiéros des contes. — Le conte : la Fille de la Mer et le précédent, celui du jeune roi d'Easaidh, nous montrent des animaux venant au secours des héros du conte. Les rapports des animaux avec l'homme, dans tous les contes mythiques d'origine âryenne, sont empreints d'une douceur remarquable. On y devine la croyance que l'âme humaine vit indifféremment sous la ligure des animaux ou dans un corps humain. Le développement de cette idée a engendré cette commisération qui, dans les religions brahmanique et bouddhique, est poussée jusqu'au sacrifice. « Un jour, Indra, sous la figure d'un vieillard, vint demander l'hospitalité à Bouddha. Le saint, n'ayant rien à donner au dieu, prend la forme d'un lièvre et s'immole lui-même pour nourrir Indra. » Le Pantchatantra (trad. Lancereau, p. 288) conte qu'un oiseleur vint, un jour, demander le vivre et le couvert à un pigeon. Le pauvre animal ne pouvant donner de nourriture à son hôte, entra joyeusement dans le brasier et se fit rôtir pour l'oiseleur. Stanislas Julien a traduit un apologue chinois intitulé : le Bouddha et les Œufs d'oiseau (Avadanas, fable lxxxv), où nous trouvons un trait de mansuétude aualogue. Dans le Mahabahrata (trad. Foucaux, p. 231), la légende célèbre du Pigeon et du Faucon nous présente un exemple saillant de la doctrine du sacrifice de soi-même pour le bien d'autrui. o Lu pigeon poursuivi par un faucon se réfugia sur l'épaule d'un roi. Le faucon réclama sa proie, mais le roi, pour sauver le malheureux volatile, offre .sa propre chair mise dans une balance et, sans hésiter, se coupe un morceau de la cuisse. Or, le pigeon l'emportait toujours. Le roi ayant de nouveau coupé sa chair la donnait incessamment, et comme elle n'arrivait pas à égaler en poids celle du pigeon, il monta tout décharné luimême dans la balance. » En Perse, le Tùti Nameh nous fournit un épisode semblable : un héros donne un morceau de sa chair à un serpent, jK>ur lui tenir lieu d'une grenouille qu'il allait dévorer. — Nos contes d'Europe ne vont pas si loin dans les relations bienveillantes qu'ils établissent entre les hommes et les animaux. Voici quelques contes où l'on rencontre des services rendus par les héros à des animaux en échange
desquels ils obtiennent d'être aidés par eux dans les tâches qu'ils ont à accomplir. (Voy. aussi les notes du conte XIII.)
France. — Contes bretons de Luzel : le Corps sans âme; — Trégont à Paris; — Princesse de Tréméné2aour.
Allemagne. — Contes de Grimm : la Reine des abeilles ; — les Deux Compagnons en tournée, etc.
Russie. — Recueil Ralston : Maria Morewna; — Koschéi l'Immortel et autres.
Pays slaves. — Contes de Chodzko : la Vierge aux cheveux d'or; — le Tapis volant ; — l'esprit des Steppes ; — Ohnivak, etc.
Italie. — Straparole : Histoire de Livoretto, puis dans la troisième Nuit, fable I : Services rendus par un thon qui, en retour, fait prendre du poisson; — Troisième Nuit, fable iv ; — Cinquième Nuit, fable v.
Inde. — Contes du Deccan : une drôle d'histoire et d'autres.