‹ Contes populaires de la GrandeBretagneChapitre 27 sur 127 · LA BATAILLE DES OISEAUX · texte numérisé non relu

LA BATAILLE DES OISEAUX

CAMPBELL. — (Highlasd?.

Il y avait une fois bataille entre les animaux de la terre et les oiseaux de l'air.

Le fils du roi de Tethertown dit à son père : « J'irai voir le combat, et te ramènerai l'animal qui sera cette année le souverain de tous les autres. » Quand il arriva au champ de bataille, le combat était près de finir; seuls, deux animaux luttaient encore : un corbeau noir et un serpent; la victoire semblait pencher en faveur du serpent. — Prenant parti pour le corbeau, le prince tira son épée et d'un coup trancha la tète du serpent. Le corbeau reprit haleine et dit : « Tu as été bon pour moi ; pour te remercier, je te montrerai une belle vue. Monte sur mes ailes. » Le fils du roi monta sur le corbeau et il découvrit d'un coupd'œil sept bens (collines), septglens (vallées) et sept montagnes couvertes de bruyères.

« Maintenant, dit le corbeau, celte demeure que tu aperçois au loin est la maison de ma sœur; tu y seras le bienvenu. Si elle te demande : • filais-tu à la bataille desoiseaux ? » tu lui diras : « J'y étais. » Et si elle ajoute : * As-tu vu le corbeau? » tu lui diras « : Je l'ai vu. » Tu me retrouveras d'ailleurs ici demain matin. » Le fils du roi reçut chez la sueur du corbeau une cordiale hospitalité : viandes de toutes espèces, boissons à profusion, eau chaude pour ses pieds et doux lit pour ses membres.

Le lendemain, le corbeau fit voir au prince le même spectacle que la veille. Au loin on découvrait une cabane, mais,

f. Joi fait quelques légiics abréviations en ttaduisunt. mats tans aucune imporianca jw>ur le récit.

quoique éloignée, ils l'atteignirent vite. Le prince y reçut un accueil semblable à celui de la veille : abondance de viandes et de boissons, eau chaude pour ses pieds, doux lit pour ses membres. Et le jour suivant il fut traite de même.

Quand, le troisième jour, au lever du soleil, il revint au rendez-vous des journées précédentes, le corbeau ne si présenta pas à ses regards, mais un jeune homme le pluf beau du monde et qui dans sa main portait un paquet, h fils du roi lui demanda : « N'avez-vous pas rencontré par ici un grand corbeau noir? » Le jeune homme lui répondit : « Tu ne verras plus le corbeau, car le corbeau, c'est moi; un charme avait été jeté sur moi; tu l'as détruit en venant à mon secours. Prends ce paquet pour ta récompense. Maintenant, ajouta le jeune homme, tu peux retourner chez ton père ; mes sœurs te donneront l'hospitalité chacune pendant une nuit; souviens-toi seulement de ne défaire le paquet que voici que lorsque tu seras arrivé à l'endroit où tu souhaites le plus d'habiter. >

Le fils du roi tourna alors le dos au jeune homme, et sa figure vers la demeure de son père ; il logea chez les sœurs du corbeau comme il avait fait auparavant. En approchant de la demeure de son père, il eut à traverser un bois. Le paquet lui semblait plus lourd à porter et il eut la tentation de regarder ce qu'il contenait.

Quel fut son étonnement en ouvrant le paquet ! En un clin d'œil, lui apparut au milieu d'une place immense un grand château entouré d'un verger où croissaient toutes sortes de plantes et de fruits. Le prince resta saisi de surprise et de regret. Comment faire rentrer dans le paquet les belles choses qui y étaient enfermées? Hélas! son bonheur eût été complet s'il l'eût ouvert dans la jolie petite vallée verdoyante qui faisait face à la demeure de son père. Tout à coup, il aperçut un grand géant qui venait à lui.

— Mauvaise est la place où tu as bâti ta demeure, dit le géant.

— Ce n'est pas ici, il est vrai, que je l'eusse souhaitée; ma méprise a été grande ! répondit le fils du roi.

— Que me donnerais-tu si je faisais rentrer dans le paquet château et verger tout à la fois?

— Quelle récompense demandes-tu? dit le fils du roi.

— Tu me donneras ton premier fils quand il aura sept ans, dit le géant.

— Si j'ai jamais un fils, je te le donnerai, reprit le fils du roi.

En un clin «l'œil, le géant mit dans le paquet : jardin, verger et château. « Maintenant, dit le géant, suis ta route, comme moi la mienne; mais souviens-toi de ta promesse, et, si tu l'oublies, je saurai te la rappeler. »

Le fils du roi continua son voyage, et quelques jours après il atteignit le bois qu'il aimait. Il défit le paquet et le même château lui apparut. Et quand il en ouvrit la porte, il aperçut la plus belle fille sur laquelle ses yeux se fussent jamais arrêtés. « Avance, fils de roi, dit la jolie fille, tout est prêt si tu veux m'épouser cette nuit. — Tu combles ainsi mes vœux », répondit le fils du roi ; et cette nuit même les noces furent célébrées.

Sept ans et un jour s'écoulèrent; le prince n'avait jamais révélé à sa femme la promesse que jadis il avait faite au géant. Soudain, à la porte du château se présenta le géant ; force fut au prince de se souvenir de son serment. — La reine lui dit :

— Laisse-moi faire, je réponds de tout.

— Livre-moi ton fils, cria le géant ; rappelle-toi ta promesse.

— Attends un peu, répondit le roi ; mon fils va venir ; sa mère dispose tout pour son départ.

Pendant ce temps, la reine fit revêtir au fils du cuisinier les habits de son propre enfant et le conduisit par la main au géant. Le géant s'éloigna, mais à quelque distance, il mit une baguette dans la main du petit garçon, puis il lui demanda : « Si ton père tenait cette baguette, qu'en feraitil? » L'enfant répondit : « Si mon père tenait cette baguette, il battrait les chiens et les chats qui s'approcheraient du dîner du roi. »

— Tu es le tils du cuisinier, dit le géant; » et le saisissant par ses deux petits pieds, il le brisa contre une pierre.

Le géant revint au château, plein de rage et de fureur, et s écria que si on ne lui remettait pas le fils du roi, la plus haute pierre du château en deviendrait la plus basse.

La reine dit au roi : « Tentons encore une épreuve; le fils du sommelier est du môme âge que notre fils. » Elle habilla donc le fils du sommelier et le conduisit au géant par la main. Au bout de quelques pas, le géant lui donna une baguette. « Si ton père tenait ce bâton, qu'en ferait-il?

— Il éloignerait les chiens et les chats qui voudraient s'approcher des bouteilles et des verres du roi. — Tu es le fils du sommelier, » dit le géant, et il brisa la tète de l'enfant. Le géant revint sur ses pas, plein de fureur et de colère. La terre tremblait sous ses pas, ainsi que le château et ce qui s'y trouvait. « Livre-moi ton fils, ou dans un instant la plus haute pierre de ta demeure en sera la plus basse. » — C'est ainsi que le fils du roi fut livré au géant.

Le géant l'emmena chez lui et l'éleva comme son fils. Un jour que le géant était sorti, le jeune homme entendit de doux chants qui semblaient descendre du grenier du palais. 11 leva les yeux et aperçut la plus jolie personne qu'il eût jamais vue. Elle lui fit signe de s'approcher, et elle lui dit : « Aujourd'hui, vous ne sauriez rester plus longtemps près de moi ; mais, revenez demain à l'heure de midi. »

Le jeune homme n'eut garde d'oublier son rendez-vous. La fille du géant le rejoignit aussitôt, et elle lui dit: « Demain, dites à mon père que vous seriez heureux de prendre une de ses filles pour épouse et que votre choix s'est fixé sur moi. Mon père veut me marier au fils du roi de la Cité Verte , mais je ne puis le souffrir. »

Le lendemain, le géant amena ses trois filles et dit : « Fils du roi de Tethertown, tu n'auras pas à regretter les années passées dans ma demeure. Je te donne pour femme celle que tu voudras de mes deux filles aînées ; et quand tes noces seront célébrées, tu pourras retourner chez ton père.

— Je te prends au mot, dit le prince, mais c'est la plus jeune que je choisis. »

Le géant fut saisi de colère et répondit : « Je ne raccorderai sa main que si tu accomplis les trois tâches que je t'imposerai. — Lesquelles? » dit le prince. Le géant le mena à l'étable. « La fiente de cent bestiaux est amoncelée ici depuis sept ans. Je pars aujourd'hui ; si cette étable n'est pas propre à ce point qu'une pomme d'or puisse y rouler d'un bout à l'autre, non-seulement tu n'auras pas ma fille, mais cette nuit même, je me désaltérerai avec ton sang ! »

Le prince commença à nettoyer l'étable ; mais autant vouloir vider l'Océan! Dans l'après-midi, la sueur tombait de son front dans ses yeux, quand la jeune tille du géant vint le trouver et lui dit : « Tu souffres bien, fils de roi ! — Oh ! oui, répondit-il. — Eh bien, dit-elle, oublie ta fatigue et abandonne ta tâche. — Volontiers, dit-il, car je suis résigné à la mort. » Il s'assit près d élie, et sa fatigue était si grande qu'il tomba endormi. A son réveil, sa fiancée n'était plus près de lui ; mais l'étable était si propre qu'une pomme d'or eût pu y rouler d'un bout à l'autre.

Le géant arriva en criant : « As-tu nettoyé l'étable? — Oui, répondit le prince. — Quelqu'un l'a nettoyée pour toi, » dit le géant. Le prince repartit : c Ce n'est pas toi en tous cas. — Eh bien, dit le géant, puisque tu as été si preste aujourd'hui, je veux que demain tu recouvres l'étable avec des dos d'oiseaux n'ayant pas plus de deux plumes de même couleur. » Avant le jour le prince était sur pied. Il prit son arc et son carquois pour tuer les oiseaux. Il courut aux marais ; mais les oiseaux n'étaient pas aisés à prendre. Il les poursuivit jusqu'à ce que la sueur l'aveugla. Vers midi, arriva la fille du géant. « Tu succombes de fatigue, prince, dit-elle. — Hélas ! répondit-il, je n'ai encore tué que deux oiseaux noirs et tous deux d'une seule couleur. — Va t'étendre sur ce petit coteau, lui dit sa fiancée. — Volontiers, dit le prince, espérant qu'elle l'aiderait encore • ; et il tomba endormi.

A son réveil, sa fiancée était partie. 11 retourna à la maison et vit l'étable couverte de plumes. Quand le géant revint, il s'écria : « As-tu couvert l'étable? — Oui, dit le prince. — Quelqu'un t'a rendu ce service? dit le géant.

En tous cas, ce n'est pas toi, répondit le fils du roi. — C'est bon, tout n'est pas fini, dit le géant. Tu vois ce sapin près du lac ; au sommet il y a un nid qui contient cinq œufs de pie, je les veux pour mon premier repas ; aie soin surtout qu'aucun ne soit félé ni brisé. » Le prince se leva de bonne heure et se dirigea vers le sapin ; l'ascension n'y était pas aisée. L'arbre n'avait pas son pareil dans tout le bois. Du sol à la première branche, on comptait cinq cents pieds. Le prince taisait de vains efforts pour s'élever. Sa fiancée vint lui porter secours. € Tu perds la peau de tes mains et de les pieds, dit-elle. — Ah! dit-il, aussitôt monté je redescends. » Alors elle enfonça ses doigts les uns après les autres dans le sapin et de la sorte elle fit une échelle qui permit au prince d'atteindre le nid de la pie. Il touchait enfin le sommet de l'arbre quand sa fiancée lui cria : « Hâte-toi de redescendre avec tes œufs, car la respiration de mon père me brûle le dos. » Dans sa hâte, elle laissa son petit doigt planté dans le sapin. « Maintenant, dit-elle, retourne vite à la maison avec les œufs, et demande à m'épouser cette nuit. Je te préviens que mes sœurs et moi nous sommes vêtues de même et que notre ressemblance est complète ; mais quand mon père te dira : « Fils de roi, désigne ta femme! » tu me reconnaîtras à ce que ma main est privée de son petit doigt. » Le prince donna donc les œufs au géant : « C'est bon, dit le géant, va tout préparer pour ton mariage. »

Il y eut une noce; mais une noce! Les géants, les seigneurs et le fils du roi de la Cité Verte avaient été conviés à la fête. Le prince fut marié et la noce commença, et quelle danse ! La maison du géant en tremblait de la cave au grenier. Quand l'heure de se retirer fut arrivée, le géant dit au prince : Il est temps de prendre du repos. Reconnais ta fiancée parmi mes filles et emmène-la. » La fiancée du prince leva la main, ù laquelle manquait le petit doigt et le prince l'attira à lui.

« Bien choisi, dit le géant, mais peut-être nous retrouveronsnous une autre fois. »

Les deux époux se retirèrent. « Cher ami, dit la fiancée, ne t'endors pas, ou tu es mort. Fuyon9 vite, vite, car sinon mon père te tuera. »

Ils se dirigèrent vers l'écurie et ils s'élancèrent sur le dos d'une pouliche gris bleu. « Attends un peu, dit-elle, je veux avant de partir jouer un tour au vieux héros. » En disant ces mots, elle coupa une pomme en neuf morceaux; elle en mit deux à la tète du lit, deux au pied, deux à la porte de la cuisine, deux à la grande porte et le dernier morceau en dehors de la maison.

Le géant s'éveilla et cria : c Dormez-vous? — Pas encore, dit le quartier de pomme qui était à la téte du lit. » Et au bout d'un instant il appela de nouveau: « Pas encore! » dit la pomme au pied du lit. Il appela derechef. < Pas encore ! » répondit la pomme à porte de la cuisine. Le géant appela encore. Le quartier de pomme qui était à la grande porte répondit à son tour. Le géant s'écria : « Vous êtes loin d'ici je comprends tout î — Pas encore ! » dit la pomme qui était en dehors. « Vous fuyez ! » s'écria le géant ; et, s élançant vers le lit des deux époux, il le trouva froid et vide.

« C'est un [tour de ma fille, » dit le géant, et il courut après les fuyards. A la pointe du jour, la fille du géant s'écria que la respiration de son père lui brûlait le dos. « Mets vite ta main, dit-elle au prince, dans l'oreille de la pouliche grise, et jette derrière toi ce que tu trouveras. — C'est une pointe d'épine, dit-il. — Jette-la derrière toi, » dit-elle.

Aussitôt s'éleva un bois d'épines noires long de vingt milles et si épais qu'une belette eût pu à peine s'y glisser. Le géant arriva tête baissée et déchira aux épines sa tête et son cou.

« C'est encore un tour de ma fille, dit le géant; mais si j'avais ma hache et mon couteau, je ne serais pas long à me frayer un chemin. » Il retourna chercher sa hache et son couteau, et revint aussitôt. Puis il joua de la hache. Bientôt un chemin s'ouvrit à travers l'épine noire.

« Laissons là, dit-il ma hache et mon couteau jusqu'au retour. — Si tu les laisses, dit un corbeau perché sur un arbre, nous te les volerons. — Vous le feriez, dit le géant, mais je les remporte à la maison. » Il revint sur ses pas

et laissa ses outils chez lui. Au chaud du jour, la fille du géant sentit le souffle de son père qui lui brûlait le dos. « Mets ton doigt dans l'oreille du cheval et jette derrière toi ce que tu y trouveras. » Le prince y prit un éclat de pierre grise, et, en un clin d'oeil, un grand rocher de vingt milles en hauteur et en largeur se dressa derrière eux. Le géant arriva, mais le rocher l'arrêta.

« Les ruses de ma fille sont les choses les plus difficiles à déjouer que j'aie jamais connues, dit-il. Mais si j'avais mon levier et ma puissante pioche, je ne serais pas long à me faire un chemin. » Il alla chercher ses outils et il fendit les rochers. Bientôt il s'ouvrit une route. « Je vais laisser là mes instruments, et je ne retournerai plus chez moi comme avant. — Si tu les laisses là, dit le corbeau, nous les volerons. — Fais comme tu voudras, je n'ai pas le temps de rentrer chez moi.» — Près de ralentir sa surveillance, la fille du géant s'écria qu'elle sentait le souffle de son père lui brûler le dos. a Prince, cherche dans l'oreille du cheval; sinon nous sommes perdus. » Le prince trouva cette fois une goutte d'eau dans l'oreille du coursier. Et quand il l'eut jetée derrière lui, un lac d'eau froide de vingt milles de long et de large s'étendit derrière eux.

Le géant arriva, mais lancé comme il l'était, il tomba au milieu du lac, s'enfonça et ne reparut plus.

Le lendemain, les jeunes gens se trouvaient en vue de la maison du roi : « Maintenant, dit-elle, mon père est noyé, et il ne nous gênera plus ; avant d'aller plus loin, va en avant et annonce à ton père que tu m'aimes; mais aie soin que ni homme ni créature ne t'embrasse, sinon tu m'oublieras. » Tous ceux qui rencontraient le prince lui souhaitaient bienvenue et bonheur, et il pria son père et sa mère de ne pas l'embrasser; mais par malheur une vieille levrette le reconnut .et lui sauta à la figure en le léchant. De ce moment, le prince oublia sa fiancée.

La fille du géant resta assise au bord d'un puits, attendant le prince qui ne revenait pas. A la chute de la nuit, elle grimpa dans un chêne qui s'élevait près du puits et dormit sur la fourche de l'arbre jusqu'au lendemain.

Or, près du puits, demeurait un cordonnier; vers midi, ayant eu soif, il pria sa femme d'aller lui tirer de l'eau. Quand la femme du cordonnier fut au puits et qu'elle pencha la tête pour se regarder, elle aperçut l'image de celle qui était dans l'arbre, et crut que c'était son visage qui se reflétait dans l'eau. Jamais jusqu'à ce jour elle ne s'était vue si belle; elle jeta loin d'elle le pot qu'elle tenait à la main, et il se brisa, et elle revint chez son mari sans vase et sans eau.

« Où est l'eau que je t'ai demandée, femme? » dit le cordonnier. « Vieux lourdaud dégoûtant et disgracieux, il y a bien trop longtemps que je t'apporte ton eau et ton bois. — Femme, tu deviens folle! Toi, ma fille, va vite chercher à boire à ton père. » La fille partit, et la même aventure lui advint : jamais elle ne s'était vue si aimable, et elle revint chez son père les mains vides. Le pauvre cordonnier pensa que leurs cerveaux se détraquaient, et il alla au puits. 11 vit l'ombre de la princesse qui se réfléchissait dans l'eau ; alors il leva les yeux, et aperçut dans l'arbre la plus belle femme qu'il eût jamais vue. « Ton siège est bien ondulant, mais ta figure est belle, dit le cordonnier; descends, car ta présence peut m'ètre utile dans ma demeure. » Le cordonnier comprit que c'était l'ombre de cette femme qui avait rendu folles sa femme et sa fille; il l'emmena chez lui en la priant de pardonner à sa chétive demeure, mais de considérer comme à elle tout ce qui s'y trouvait.

Un jour ou deux après cette aventure, une société de jeunes gens vint chez le cordonnier commander des souliers pour la noce du prince qui était revenu et qui allait se marier. Les jeunes gens aperçurent la fille du géant et admirèrent sa beauté. « Tu as une jolie fille, dirent-ils au cordonnier. — Elle est jolie, certes, mais elle n'est pas ma fille. — Par saint Cloud, dit l'un d'eux, je donnerais cent livres pour l'épouser. » Les deux autres tinrent le même propos. Le pauvre cordonnier répondit que cela ne le regardait pas. « Bah ! dirent-ils, porte-lui notre proposition aujourd'hui, et rendsnous réponse demain. » Quand les jeunes gens furent partis,

elle demanda au cordonnier : « Que disaient-ils donc de moi? » Le cordonnier lui répéta leurs paroles. « Va les trouver, ditelle, j'épouserai l'un d'eux ; mais qu'il apporte sa bourse avec lui. » Le eor.lonnier courut après les jeunes gens et s'acquitta de son message. Le jeune homme revint sur ses pas et il donna au cordonnier cent livres en cadeau de noces. Le jeune homme et la jeune fdle se retirèrent dans leur chambre ; mais dès qu'elle fut couchée, elle dit au jeune homme : « Donnez-moi donc à boire dans ce grand verre qui est là sur la planche au bout de la chambre. »

Le jeune homme obéit, mais une fois qu'il eut touché le verre, il resta fixé au sol et ses doigts restèrent collés au grand verre toute la nuit. « Eh ! mon garçon, dit-elle, pourquoi ne viens-tu pas te coucher? » Mais celui-ci ne put faire un mouvement jusqu'à ce que le jour parut. J/Orsque le matin le cordonnier vint à la porte de la chambre, elle lui dit : « Faites sortir ce lourdaud. » L'amoureux s'en revint chez lui, mais se garda bien de raconter aux autres son aventure.

Le second jeune homme vint à son tour ; et quand elle fut couchée, elle lui dit : «Va regarder si le loquet est sur la porte.» Le loquet s'attacha à la main de l'amoureux, et, malgré ses efforts, il ne put bouger de toute la nuit. Il ne s'en détacha que lorsque le jour se leva. Il s'en retourna honteux et confus, se gardant bien de rien dire à son ami de sa mésaventure. La troisième nuit, celui-ci vint à son tour. 11 éprouva le même sort. Un de ses pieds resta fixé au plancher et il lui fut impossible de faire un pas la nuit durant; le matin seulement il détacha son pied et s'en fut sans regarder derrière lui. « Maintenant, dit la jeune femme au cordonnier, garde cet or, je n'en ai que faire ; il te sera utile, et j'en serai enchantée à cause de la bonté pour moi. »

Le cordonnier avait terminé les souliers qui lui avaientélé commandés, et comme le mariage du prince devait se célébrer le jour même, il se disposait à porter au château les souliers des jeunes époux quand la fille du géant lui dit :

— J'aimerais à voir le fils du roi avant qu'il se marie.

— Viens avec moi, dit le cordonnier, je connais les domestiques, et tu pourras regarder à loisir le fils du roi et toute la société.

Et quand les fiancés virent cette jolie femme, ils la menèrent à la chambre nuptiale et lui versèrent un verre de vin. Au moment de le boire, une flamme s'échappa du verre, et l'on vit s'envoler un pigeon d'or et un pigeon d'argent.

Ceux-ci volaient ça et là, quand trois grains d'orge tombèrent sur le plancher. Le pigeon d'argent s'élança et les avala. Alors, le pigeon d'or lui dit : « Si tu te souvenais que pour toi j'ai nettoyé l'étable, tu partagerais avec moi. » Trois grains d'orge tombèrent encore sur le plancher, et le pigeon d'argent s'élança sur eux et les avala. « Si tu avais souvenir que j'ai recouvert l'étable, tu ne les mangerais pas sans m'en donner ma part. » Trois grains tombèrent encore et le pigeon d'argent les mangea aussi. « Si tu t'étais souvenu que je t'ai donné le nid de la pie, tu ne les aurais pas mangés sans m'en donner ma part. J'ai perdu mon petit doigt à cette occasion et il me manque encore. »

Le fils du roi se ressouvint et reconnut sa femme. Il s'élança et la baisa de la main à la bouche.

Et quand vint le prêtre, ils turent mariés une seconde fois.

Et c'est là que je les ai laissés.

M. Campbell donne plusieurs versions de ce conte1.

Dans Tune d'elles, la fille du géant fait présent à son tiancé d'un*' pomme d'or en lui disant de la mettre sous le sabot du cheval. Le cheval écrase la pomme et le géant meurt, car son âme était dans la pomme.

Dans une autre variante, le récit s'ouvre sur la querelle entre un roitelet et une souris au milieu d'une grange, au sujet d'un grain de gruau que la souris veut manger. Le roitelet amène ses douze oisillons, la souris ses petits. La souris avance fièrement la patte, le roitelet la lui brise avec son fléau. Les animaux de l'air et de la plaine se mêlent au combat, et quand iJ est terminé, il ne reste plus de vivant qu'un corbeau

t. 11 « en trouve aussi une version (Uns Kennedy le Géant et ses Serviteurs royaux.

et un serpent. Dans la suite du conte, lorsque le prince doit nettoyer l'étable, sa fiancée ordonne aux filles de faire elles-mêmes la besogne.

Tâches ou travaux à accomplir. — Les héros de contes ou de romans mythiques ont partout des tâches à accomplir, et presque toujours au nombre de trois. La nature des taches est très- variable; souvent c'est un pont ou un palais à construire; d'autres fois ce sont des tas de grains à trier, ou des élables à nettoyer. Dans les Fables grecque et hindoue, Hercule et Indra comptent au nombre de leurs travaux le merveilleux nettoyage d'écuries Apulée, dans l'épisode de l'Amour et Psyché, nous montre Vénus imposant à son fils plusieurs épreuves, entre autres celle de trier en un jour toutes sortes de graines. Voici quelques parallèles dans les contes de divers pays pour montrer l'universalité des épisodes de cette nature :

France. — Contes bretons de Luzel : Princesse de Tronkolaine ; — L'Epervier et la Sirène (triage de grains).

Italie — Histoire toscane citée par Gubernatis, vol. Il, p. 43 (triage de grains). Voy. aussi Gubernatis, Novelline : Florindo n 6.

Allemagne. — Grimm : Princesse au dôme d'or;

Danemark. — Contes de Carit Etlar (trad. Thorpe) : les Exploits de Svend (triage de grains).

Scéde. — (Recueil de Thorpe) : le Fils du roi de Messeria, etc.

Norwéce. — Abjôrsen (trad. Dasent) : Master Maid (étable nettoyée) .

Russie. — (Recueil Ralston) : le Roi des eaux et VasilLssa la Sage. (Ce conte ressemble d'une manière frappante à la Bataille des oiseaux; on y trouve l'aventure du géant qui fait rentrer dans le paquet du prince le château et le verger, à condition que celui-ci lui donnera son fils. La fin du récit est également semblable.)

L'épisode du prince qui jette derrière lui des objets qui se changent en montagne, en forêt, en lac, etc., est un trait excessivement répandu. Voici quelques parallèles :

Allemagne. — Contes de Mûllenhoff (traduction Thorpe) : le Vigoureux Frank. (Le héros jette son fouet derrière lui, une haie touffue apparaît ; puis il jette sa valise, qui devient une montagne, enfin la housse de son cheval, qui se change en lac.)

Norvège. — Contes d'Abjôrsen (traduction Thorpe) : le Fils de la veuve. (Le héros jette en fuyant son fouet d'épine; aussitôt s'élève un bois épais. Poursuivi de nouveau, il jette une grande pierre, qui devient une montagne; enfin une bouteille d'eau, et un grand lac apurait.)

Rcssie. — (Recueil Ralston) : la Baba Yaga; — la Sorcière et la Sceur du soleil. (Mêmes épisodes.) Pays slaves.— (Recueil Chodzko) : Impérissable. (Épisodes semblables.)

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