LA VEUVE ET SES FILLES
CAMPBELL. - (Hiohlands.)
11 était autrefois une pauvre veuve qui avait trois filles. Elles n'avaient pour vivre que les produits d'un potager où croissaient des choux. L'aînée des filles dit un jour à sa mère: « J'irai aujourd'hui filer ma quenouille dans le potager, et j'empêcherai le cheval de manger nos choux. — Fais, » lui dit sa mère. La jeune fille sortit. Le cheval vint ; alors elle prit sa quenouille et l'en frappa. La quenouille resta attachée au cheval, et sa main resta attachée à la quenouille. Le cheval s'enfuit jusqu'auprès d'une verte colline. Alors il cria : « Ouvre-toi, ouvre-toi, verte colline ! et laisse entrer le fils du roi ; ouvre-toi, ouvre-toi et laisse entrer la fille de la veuve ! » La colline s'entrouvrit, et tous deux y entrèrent. Le cheval fit chauffer de l'eau pour les pieds de la jeune fille et prépara un doux lit pour ses membres. Elle s'y étendit pour passer la nuit. Le lendemain, de bonne heure, le cheval se leva et partit pour la chasse. Il donna à la jeune fille les clefs de la maison et lui dit qu'elle pouvait ouvrir toutes les chambres excepté une seule. 11 lui ordonna en outre de préparer le dîner pour son retour, et lui dit que si elle se montrait bonne ménagère, il la prendrait pour épouse. Dès que le cheval se fut éloigné, elle commença à ouvrir les chambres. Elles lui parurent de plus en plus magnifiques. Enfin elle arriva à la chambre défendue, c Que renferme donc cette chambre, puisqu'on me défend de l'ouvrir? » Néanmoins elle l'ouvrit et la trouva remplie de cadavres de femmes. Puis elle sortit et essaya de nettoyer son pied, qui était taché de sang, mais malgré tous
ses efforts, elle ne put y parvenir. Un jeune chat s'approcha d'elle et lui dit : « Si tu veux me donner une petite goutte de lait, je rendrai ton pied aussi propre qu'avant. — Retiretoi, vilaine bête, je n'ai pas besoin de toi pour cet ouvrage !
— Eh bien, répondit le chat, suis ton chemin, tu verras ce qui t'arrivera quand il reviendra ce soir ! » Quand le cheval rentra1, elle lui servit à dîner et prit place à table près de lui. Avant de manger il lui dit : t As-tu été sage aujourd'hui?
— Oui, répondit-elle. — Eh bien, montre-moi ton pied, et je connaîtrai ta conduite. » Elle lui montra le pied qui était propre. « Et l'autre ? * dit-il. Quand il vit le sang, il se leva, prit une hache, lui coupa la tête, et la jeta dans la chambre avec les autres cadavres. Alors il alla se coucher, et le lendemain il revint au jardin de la veuve.
La seconde des filles de la veuve dit à sa mère : « J'irai protéger aujourd'hui le verger contre le cheval gris. » Elle sortit en cousant et frappa le cheval avec le drap qu'elle cousait. Le drap s'attacha au cheval, sa main resta fixée au drap; ils arrivèrent à la colline. Le cheval s'adressa comme de coutume à la colline, et la colline s'ouvrit et ils entrèrent. 11 chauffa l'eau pour les pieds de la jeune fille, prépara un doux lit pour ses membres, et ils allèrent se coucher. Le lendemain matin, il partit à la chasse et lui dit qu'elle pouvait ouvrir toutes les chambres excepté une. Elle ouvrit chaque chambre et arriva à celle qui lui était interdite en se disant : « Que peut-il donc y avoir dans cette salle qu'on me défende de l'ouvrir?» Elle l'ouvrit et la trouva pleine de cadavres de femmes, parmi lesquels était sa sœur. Elle sortit alors et essayait de se nettoyer quand le petit chat vint tourner autour d'elle et lui dit : « Si tu veux me donner une petite goutte de lait, je nettoierai ton pied. — Va-t'en, vilaine bête; je le ferai aussi bien que toi. — Tu verras ce qui se passera, lui dit le chat, quand il reviendra ce soir. » Quand il revint,
1. Le cheval, dès qoll est dans sa demeure souterraine, redevient un homme. Les récits de Campbell étant donnés tels qu'ils sont racontés par des pitres et des gens de basse condition, le lecteur ne doit s'étonner ni du style souvent lourd des contes ni des
scurités dont ils sont rempli».
elle servit le dîner et ils se mirent à table. « As-tu été sage aujourd'hui? lui dit-il. — Oui. — Montre-moi ton pied. » Elle lui montra le pied qui était propre. « L'autre ! » Elle le montra. « Oh ! oh ! dit-il ; » il prit la hache et lui coupa la téte, puis alla se coucher. Le lendemain matin, la plus jeune fille dit à sa mère, en tricotant un bas : « Tout en tricotant mon bas dans le jardin, je ferai bonne garde contre le cheval gris ; je saurai ce qui est arrivé à mes deux sœurs et reviendrai te le dire. — Va, dit la mère et tâche de ne pas t'éloigner. » Elle sortit, et le cheval vint. Elle frappa le cheval avec son bas, le bas s'attacha au cheval et sa main resta fixée au bas. Ils atteignireut la colline verte et le cheval appela comme de coutume, et ils entrèrent. Il chauffa l'eau pour ses pieds, prépara un doux lit pour ses membres, et ils allèrent se coucher. Le lendemain, il partit à la chasse et lui dit que si elle se conduisait en bonne ménagère jusqu'à son retour, il l'épouserait sous peu de jours. Il lui donna les clefs et lui dit qu'elle pouvait entrer dans toutes les chambres excepté dans la petite. Elle les visita l'une après l'autre, et quand elle arriva à la petite, elle se demanda ce qu'à l'intérieur il pouvait y avoir. Elle ouvrit la porte et aperçut ses deux sœurs mortes. Elle tomba les deux genoux dans le sang. Puis elle sortit, essaya de nettoyer ses pieds, mais elle ne put en enlever une seule tache. Le petit chat s'approcha et lui dit : « Donnemoi une petite goutte de lait, et je rendrai tes pieds tels qu'ils étaient auparavant. — Volontiers, répondit-elle, je te donnerai le lait que tu désires, si tu veux nettoyer mes pieds. » Le chat les lui lécha et les taches disparurent. Quand le roi revint à la maison, ils se mirent à table. Avant de prendre aucune nourriture, il lui demanda : « As-tu été sage aujourd'hui? — Médiocrement, répondit-elle, car je n'aime pas me vanter. — Montre-moi ton pied, lui dit-il, » et elle les lui montra tous les deux. « Tu as été sage, dit le roi, et si tu continues pendant quelques jours ainsi, nous nous marierons. > Le lendemain, il partit à la chasse. Le chat vint la trouver.
« Je te dirai comment tu dois t'y prendre pour te marier vite. Nous avons ici un grand nombre de vieux coffres,
prends-en trois et nettoie-les. Tu diras au roi, la nuit prochaine, de porter ces trois coffres dans la maison de ta mère, car il y en a ici une telle quantité que ceux-ci sont inutiles. Tu lui recommanderas bien de n'en ouvrir aucun en route,que sinon tu le quitterais; d'ailleurs, ajouteras-tu, je surmonterai un arbre afin de te surveiller. Puis, lorsqu'il sera parti à la chasse, ouvre la chambre défendue, touche tes deux sœurs de la baguette magique, et elles renaîtront à la vie. Lave-les ensuite, mets-en une dans chaque coffre et entre toi-même dans le troisième ; remplis-les aussi d'or et d'argent pour assurer l'existence de ta mère et de tes sœurs. Quand le roi aura porté les coffres dans la maison de ta mère et qu'il reviendra, il entrera en fureur ; il retournera chez ta mère et brisera la porte. Cache- toi derrière la porte à ce moment, et enlèvelui la tête avec la barre. Alors le cheval se changera en un gracieux fils de roi, et il te prendra pour épouse. Recommande bien à tes sœurs, s'il essaie d'ouvrir les coffres en route, de crier : « Je te vois, je te vois ! » il croira que c'est toi qui cries dans l'arbre* ».
Quand le cheval revint, il emporta les coffres l'un après l'autre et les déposa chez la mère. Arrivé dans un vallon où il croyait que la jeune fille ne pourrait le voir, il posa par terre le coffre pour voir ce qu'il contenait. La sœur qui y était enfermée cria : « Je te vois, je te vois ! — Je te fais mon compliment, si ta jolie petite tête peut me voir de si loin, » s'écria-t-il. Il en fut de même à chaque voyage, jusqu'à ce que les coffres fussent chez la mère (d). Quand le cheval revint au dernier voyage et qu'il ne trouva pas la jeune fille, il retourna furieux à la maison de la veuve. Parvenu à la porte, il la poussa devant lui. La jeune fille se tenait cachée derrière ; elle coupa la tête au cheval avec la barre de la porir. Alors il se changea en un fils de roi aussi beau qu'il en fut jamais, puis il entra et tous se réjouirent. Le prince et la jeune fille se marièrent et ils laissèrent à la veuve
i. voy. Contu norvégitru (trad. Dasent). Histoire de la Vieille et son Coq. On y trouve un épisode pareil.
et aux deux sœurs de l'or et de l'argent pour toute leur existence.
Le trait saillant de ce conte est celui de la chambre défendue tt des pieds tachés de sang. Perrault en a fait l'épisode fondamental de Barbe Bleue. La fable antique 1 nous a transmis, outre la boite de Pandore, un mythe semblable. Personne ne pouvait pénétrer dans le trésor d'Ixion sans périr et sans être trahi par des taches d'or ou de sang. Voici quelques parallèles.
France. — Contes bas-bretons de Luzel : 1° le Roi Serpent et le Prince de Tréguier ; 2° Bihannic ou l'Ogre.
Italie.— Histoire piémontaise citée par Gubcrnatis, vol. II, p. 35 : le Roi des Assassins. (Le rôle du chat est rempli par une biche.)
Allemagne. — Grimm : Marienkind (l'Enfant de la Vierge). (Défense d'entrer dans la treizième chambre ; l'enfant y voit la Trinité assise, et son doigt devient couleur d'or.) — Contes de Bechstein : le Chevreuil d'or; — Contes de Mûllenhoff: le >£goureux Franck. (Franck ouvre une porte et voit un jardin oû toutes les fleurs étaient d'or, d'argent, de diamant.)
Norwége. — Abjôrsen (traduction Thorpe) : le Fils de la Veuve. (Le héros entre plusieurs fois dans des chambres défendues et parvient à se faire pardonner par le géant. Dans l'une des chambres il trempe son doigt dans un chaudron de cuivre, et son doigt devient brillant comme l'or; une autre fois il trouve un cheval qui avait un baquet de cendres chaudes devant sa tête, et du côté de la queue un panier de foin.) Abjôrsen (traduction Dasent) : Mastermaid.
Russie. — Ralston : Maria Morewna.
Inde. — Dolopathos: Histoire du roi et des sept vizirs. Voy. Loiseleur- Deslongchamps, p. 137; — Mille et une Nuits : Histoire du troisième calender; — Hitopadesa (traduction Lancereau) : Histoire de Kandarepaketou. (Défense de toucher à un portrait.) — Kathasaritsagara (traduction Wilson) : Histoire de Saklivega. (Le héros malgré sa promesse de ne pas monter sur la terrasse d'un palais, profite d'un moment de liberté pour s'y promener ; il voit trois portes. L'une est celle d'une chambre qui contient un lit d'or et de pierreries; sur ce lit est le cadavre de sa première maîtresse, vêtue d'une blanche chemise; dans les deux autres chambres il est témoin de spectacles également affreux.)
• t.Voy. sur ce sujcl Cox. Mythology,xo\. Il, p. 36. et Gul>ero*tis. Zoologkat Myth>logj.
toi. i. p m.
•10NTE Wi
LE BROLLACHA.N (Duroui).
Dans le moulin do vall habitait jadis un boiteux du nom de Murray. Il vivait de la chanté du meunier et de ses voisins, qui, lorsqu'ils emportaient leur farine, en donnaient à l'estropié une poignée pour mettre dans son sac. Le garçon couchait d'ordinaire au moulin. Une nuit, il vit entrer le Brollachan, fils de Fuath.
Or le Brollachan avait des yeux et une bouche, et ne pouvait dire que deux niuts : « Moi » et « Toi ». Excepté cela il n'avait ni forme, ni langage, rien d'humain enfin. Un jour qu'il était étendu t«xit de son long auprès du feu mourant, Murray jeta un morceau de tourbe fraîche sur la braise, et la fit ainsi voler en éclats enflammés qui brûlèrent cruellement Brollachan. Il gémit d'une façon pitoyable. Alors arriva sa mère furieuse, qui s'écria : « 0 mon Brollachan, qu'est-ce qui t'a brûlé? » Celui-ci ne put que répondre : « Moi », puis encore « Moi » et « Toi » ; et sa mère répondit : « Si c'était un autre, je me serais vengée. » Alors Murray renversa sur lui le vase à mesurer la farine, et se cacha de manière à ressembler autant que possible à un sac, criant de temps en temps : « Que le Seigneur me préserve ! » Ainsi il échappa sans avoir de mal, et Brollachan et sa mère quittèrent le moulin. Cette même nuit, une femme venant au moulin fut chassée par la mère encore furieuse et ne put se sauver que grâce à la rapidité avec laquelle elle gagna la porte. La mère de Brollachan ne put lui saisir que le talon, qu elle arracha, et la femme resta boiteuse le reste de ses jours.
Cette histoire est intéressante en ce qu'elle appartient au groupe de celles qui contiennent des épisodes semblables à ceux de VOdyssée. Comme on le Mit, Homère a réuni et fondu dans ce poëme un certain nombre
de traditions populaires de son temps. Les aventures d'Ulysse dans la caverne de Polyphème fonnent le sujet de récits nombreux dans toute la race indo-européenne. Dans les Highlands, les traditions parlent de géants appelés Famhairans; souvent ces géants, comme les Cyclopes, n'ont qu'un œil entouré de poils. Certains contes gaéliques non traduits ici nous en présentent qui ont un œil, une jambe et sept mains ; traditions équivalentes aux Hécatonchires. Ces géants vivent en général sous terre; quelques-uns sont forgerons ou sont les gardiens de métaux précieux ou de trésors que les héros des contes leur dérobent après les avoir tués. Par ce trait ces géants se rattachent aux Cyclopes qu'Hésiode donne à Vulcain pour compagnons, et qui sont les fils d'Ouranos et de Gaia, c'est-à-dire du Ciel et de la Terre. D'autres, comme Polyphème, sont gardeurs de troupeaux et anthropophages. Dans le conte gaélique du Brollachan, personnage que Campbell considère comme un esprit des eaux, nous nous rapprocherions encore des Cyclopes homériques dont Polyphème est le représentant, et qui étaient fils de Neptune et d'une nymphe. Dans ce môme conte se trouve le mot plaisant d'Ulysse déclarant à Polyphème qu'il s'appelle : « OOnç (Personne). » Cette tradition se trouve aussi rapportée dans le conte irlandais de Kennedy : Hairy Rouchy. Le conte de Brollachan avait déjà été publié en 1825 (Quartcrly Review) avant que Campbell l'eût recueilli dans les Highlands. Grimm, dans sa Mythologie allemande, cite un histoire esthonienne semblable ; le rôle du géant est tenu par le diable, substitution très-fréquente au moyen âge. Le caractère d'anthropophage, qui est celui des ogres, aussi bien que des Cyclopes, personnages d'ailleurs apparentés les uns aux autres, est fréquemment attribué aux géants des récits gaéliques. Le conte d'Oscar, fils d'Oisein (Ossian), nous montre un géant qui emporte dans sou antre, sur ses épaules, Oscar et seize de ses compagnons liés avec de l'osier. Il ordonne à sa servante de lui servir Oscar rôti pour son déjeuner. Oscar profite du sommeil du géant pour faire rougir au feu un tisonnier et pour le lui enfoncer dans l'œil. Mais cette histoire, qui n'est qu'une partie de celle d'Ulysse, et qui a perdu en Écosse son dénoùment, se retrouve entière dans le Saga d'Eigil et d'Aseraund; dans le récit de Grimm : le Voleur et ses Fils; dans les contes russes : Likho la Borgne et l'Esprit du Mal; dans les Mille et une i\uits : Histoire de Sindbad le Marin; enfin dans le Dohpathos. Dans la plupart de ces récits, le héros, après avoir crevé l'œil du géant, se cache sous une peau de mouton et parvient ainsi à sortir de la caverne, mêlé au troupeau du géant.
Un autre épisode de COdyssée, celui du massacre que fait Ulysse des amants de Pénélope, nous est rappelé par le conte gaélique intitulé : Murachaid Mac Brian. Nous y voyons, en effet, un héros déguisé en mendiant qui, allant à un mariage où sa propre femme est la fiancée, brise d'un seul coup la t^te d'un assistant et fait un carnage général des autres*