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LES TROIS SOLDATS

CAMPBELL. — (HtGHi.AisDs.)

Un régiment faisant un long voyage traversait un jour Dublin en Erin. Un sergent, un caporal et un simple soldat, étant allés, le jour du départ, voir leurs amoureuses dans la ville, restèrent auprès d'elles trop longtemps, et le régiment s'éloigna. Ils firent tous leurs efforts pour le rejoindre et marchèrent jusqu'à ce que la nuit vint les surprendre. Ils aperçurent dans le lointain une maison éclairée, et malgré son éloignement ils l'atteignirent promptement. La maison était bien tenue, le feu flambait dans l'âtre ; cependant elle était déserte. Ils s'assirent auprès du feu pour s'y chauffer. Bientôt le simple soldat, nommé John, en furetant par la maison, trouva en une chambre une table dressée, éclairée et couverte de toutes sortes de viandes. H se disposa à «faire honneur au repas sans écouter ses camarades qui lui disaient que ce festin ne leur était pas destiné; cependant, voyant que John mangeait sans les écouter, ils imitèrent son exemple. Il y avait trois lits dans la chambre; ilsen prirentchacun un. Ils venaient de se coucher quand trois grandes filles rouges entrèrent et s'étendirent à leurs cotés. Le matin elles se levèrent et sortirent. Après leur départ, les soldats trouvèrent la table aussi bien garnie que si on n'y avait pas touché. Les soldats s'assirent et prirent leur repas. Le sergent fut d'avis de rejoindre le régiment, mais John répondit qu'aussi longtemps qu'il aurait le vivre et le couvert, il ne bougerait pas d'une maison aussi agréable.

Quand l'heure du souper arriva, ils se mirent à table, puis ils se couchèrent. Les filles revinrent encore, et comme la

veille se placèrent à côté des soldats. Au matin, elles se levèrent sans rien dire et sortirent. La table était toujours garnie comme si on n'avait touché à aucun mets. Les soldats s assirent et prirent leur repas. Le sergent proposa de rejoindre le régiment, John proposa au contraire de rester. Ils dînèrent donc, puis soupèrent et allèrent se coucher. Les filles vinrent encore et se couchèrent près d'eux. Le lendemain, l'aînée donna au sergent une bourse qui avait la propriété d'être toujours remplie d'or et d'argent, puis se tournant vers sa seconde sœur, elle lui dit : « Quel présent fais-tu à ton soldat ? — Je lui donne une nappe ; chaque fois qu'il l'éteudra, elle sera couverte de toutes sortes de viandes. » Et elle dit à la plus jeune : € Et toi, que donnes-tu à ton soldat ? — Je lui donne un sifflet, et quand il en jouera, il se trouvera au beau milieu du régiment. » Puis les trois filles firent leurs adieux aux soldats et s'éloignèrent. Mais John dit : Cela,!!» peut pas se'passer comme cela; je saurai qui elles sont avant de poursuivre notre voyage. » Il les suivit et les vit descendre au fond d'un vallon ; et quand il y arriva lui-même, elles accourent au-devant de lui en poussant des cris. « Qu'avez-vous à crier ainsi? dit le soldat. — Il y a, répondirent-elles, que nous resterons sous un charme jusqu'à ce que nous trouvions trois garçons qui passent trois nuits avec nous sans nous faire une question ; si tu ne nous avais suivies nous étions libres ! — N'y a-t-il pas d'autre moyen de vous délivrer? dit-il. — Il y en a un, répondirent les filles. Vois-tu cet arbre au bout de la maison ? nous serons libres dans un an et un jour si tu peux le dépouiller de son écorce du haut en bas. » John retourna auprès de ses camarades et leur raconta ce qui était arrivé. Et ceux-ci furent d'avis de revenir à Dublin parce qu'il n'était plus possible de rejoindre le régiment. Ils revinrent donc à Dublin.

John dit à ses camarades : « J'ai envie d'aller voir ce soir la fille du roi. — Tu ferais bien mieux de rester avec nous, lui répondirent-ils. — J'irai cependant, » reprit John. Il se rendit donc à la maison du roi et frappa à la porte. Une des dames d'honneur vint ouvrir et lui demanda ce

qu'il voulait. Il répondit : « Je désire parler à la fille du roi. » La princesse vint et lui demanda ce qui l'amenait. « Je veux vous donner un sifflet, dit-il ; lorsqu'on le porte à ses lèvres, on se trouve aussitôt au milieu de tel régiment. » — Quand la princesse eul le sifflet, elle jeta John en bas de l'escalier et referma la porte sur lui.

— Que t'est-il arrivé? dirent les camarades.

— La princesse m'a volé mon sifflet! répondit John. Néanmoins il ne fut content que lorsqu'il eut emprunté la

bourse de son sergent. « Je vais chez la tille du roi, » s'écriat-il. Il se rendit au palais et donna la bourse à la princesse. Quand elle eut la bourse, elle jeta John comme la fois précédente en bas de l'escalier. Le soldat retourna près de ses camarades et n'eut de cesse qu'il n'eût emprunté au caporal sa nappe merveilleuse. Il revint trouver la tille du roi. « Qu'estce que tu m'apportes cette fois? dit-elle. — Une nappe; et quand on l'étend, elle est toujours pleine de toutes sortes de viandes. — Fais-moi voir cela. — John étendit par terre la nappe merveilleuse, mais un coin en resta plié ; il dit ensuite à la princesse de mettre les pieds sur la nappe et lui-même s'y plaça à coté d'elle. En même temps il lit le souhait de se trouver dans l'île la plus lointaine de l'Océan.

En un instant la nappe les y transporta. C'était la plus merveilleuse île du monde; on ne voyait partout que fruits et verdure! Ils la parcoururent en tous sens; enfin accablé de fatigue, le soldat voulut faire un somme dans le joli petit vallon où ils se trouvaient. Il s'assit à terre et posa sa tète sur les genoux de la princesse, tout en serrant fortement son tablier, afin qu'elle ne pût pas s'enfuir à son insu. Dès que le soldat fut endormi, la princesse dénoua son tablier, se saisit de la nappe, s'y plaça et souhaita de revenir à la maison de son père. Aussitôt elle y fut.

A son réveil, le soldat ne vit que des arbres et des oiseaux, et comme il avait faim, il dut se nourrir des fruits de l'île. Or il avisa des pommes. Et quand il en mangeait d'une espèce, il avait une téte de cerf, et s'il en. mangeait d'une autre, la tète disparaissait.

Un jour il cueillit une grande quantité de ces pommes et les mit dans sou sac, en les réparant d'après leur espèce. Une voile parut à ce moment à l'horizon; il lui fit des signaux ; le bateau vint au rivage et le prit à bord. Le capitaine ayant invité John à descendre dans rentre-pont, celui-ci laissa son sac sur le pont. Les matelots ouvrirent le sac pour voir ce qu'il contenait, et, voyant les pommes, ils en mangèrent. C'étaient celles qui donnaient des cornes de cerf. Alors ils se battirent comme s'ils voulaient briser le vaisseau. Le capitaine, entendant ce tapage, monta sur le pont et quand il vit ses matelots dans un tel état il cria au soldat : « Misérable ! qu'as-tu fait à mes hommes ? » John répondit : « Pourquoi ont-ils eu la curiosité de regarder dans mon sac? Que me donnerez-vous pour leur rendre leur figure naturelle? » Le patron prenant peur promit de lui abandonner le vaisseau et sa cargaison au premier port d'abordage. Alors John ouvrit le sac, donna aux matelots les autres pommes et les cornes disparurent. Or le vaisseau était chargé de poudre d'or et se rendait à Dublin. Dès son arrivée, le cipitaine dit à John de prendre charge du vaisseau et de la cargaison; John lui répondit : « Attendez quelques jours, je veux voir venir les événements. » Le lendemain il s'en alla vendre les pommes par la ville, avec des vêtements déchirés, et arriva en face de la maison du roi. La princesse était à sa fenêtre ; les pommes lui firent envie ; elle en demanda. John lui conseilla d'en goûter une d'abord et lui jeta une pomme de la première espèce. Dès que la princesse en eut mangé, une tète de cerf se plaça sur son cou. Le roi fit promettre une mesure d'or, une mesure d'argent et la main de sa fille à celui qui la guérirait. Mais personne ne se présentait. John vint offrir ses services; mais, le voyant couvert de haillons, les serviteurs refusaient de le laisser passer. Or le petit frère de la princesse ayant été témoin de ce refus alla trouver son père, qui dit : « Quand même ce serait le mendiant de la prairie, qu'il vienne ! » Et John se présenta de nouveau. Le roi lui dit : « Pouvez-vous guérir ma fille? » et John répondit qu'il essaierait. On le mena à la chambre de

la princesse. Il s'assit, tira de sa poche un livre dont les feuilles étaient blanches et fit semblant d y lire :

— N'as-tu pas extorqué jadis à un pauvre soldat un sifflet qui avait la propriété, dès qu'il en jouait, de le transporter au milieu de son régiment?

— C'est vrai, dit-elle.

— Eh bien, si tu ne me donnes pas ce sifflet, je ne te guérirai pas.

— Le voici, dit la princesse.

Alors John lui donna un morceau de pomme et l'une des cornes disparut :

— C'est tout ce que je puis pour toi aujourd'hui, dit-il ; je reviendrai demain.

II sortit et rencontra ses camarades. Ils gagnaient leur vie à préparer la chaux et à tirer de l'eau pour les tailleurs de pierre. John les reconnut, mais eux ne le reconnurent pas. Sans se découvrir à eux, il leur donna dix schellings en leur disant de boire à sa santé. Puis il revint au vaisseau. Le lendemain il retourna chez la princesse, prit son livre et lui dit :

— N'as-tu pas jadis extorqué à un pauvre soldat une lxwrse qui était pleine d'or et d'argent chaque fois qu'on l'ouvrait?

— C'est vrai, dit-elle.

— Eh bien, si tu ne la retrouves, je ne puis te guérir.

— Voici la bourse, dit-elle.

Quand John eut la bourse, il donna à la princesse un second morceau de pomme, et une autre corne tomba. « C'est tout ce que je puis pour aujourd'hui, je reviendrai demain. * Il alla trouver ses camarades et leur donna dix schellings pour boire à sa santé. Puis il revint au vaisseau. Le capitaine lui dit : * Voulez-vous prendre livraison du vaisseau et de sa cargaison? — Non, répondit John, patientez encore un jour ou deux, jusqu'à ce que les événements se décident. » Il retourna donc chez la princesse et tira son livre comme les jours précédents.

— N'as-lu pas extorqué jadis à un pauvre soldat une nappe

qui était couverte de mets quand on l'étendait? — C'est vrai, dit-elle. — Si tu ne retrouves pas cette nappe, je ne te guérirai pas. — La voici, » dit-elle. Alors il lui donna une pomme tout entière et la princesse reprit sa première forme. Puis il reçut une mesure d'or et une d'argent, et on lui dit qu'il pouvait épouser la princesse. « Nous verrons cela demain, répondit-il. » 11 alla trouver ses camarades et leur donna dix schellings pour boire à sa santé. Ceux-ci lui témoignèrent le désir de connaître le généreux ami qui les traitait ainsi. « Rappelez-vous, leur dit John, quand nous étions dans tel lieu et que nous promîmes à trois jeunes filles de revenir au bout d'un an. — Le temps est passé depuis longtemps. — Non, dit John, c'est cette nuit la date du rendez-vous. » John retourna auprès du capitaine, et lui dit qu'il lui abandonnait le vaisseau, que, quant à lui, il était assez riche avec ce qu'il possédait. Le lendemain il se présenta chez le roi, et la princesse lui dit : « M epouses-tu aujourd'hui? — Non, demain seulement, » répondit John. Puis il rejoignit sescompagnons et leur dit de se disposer à aller au rendez-vous. Il rendit alors la bourse au sergent, la nappe au caporal et garda le sifflet pour lui. Il acheta trois chevaux et les trois camarades se dirigèrent en grande hâte vers le lieu convenu. Parvenus à la maison, ils saisirent l'arbre, et son écorce se détacha à leur premier effort. Alors les trois filles parurent blanches et souriantes et délivrées des conjurations jetées sur elles. Chaque soldat prit la sienne, puis ils revinrent à Dublin et les épousèrent.

M. Campbell donne plusieurs versions de ce conte, qui est extrêmement répandu. L'épisode des pommes rappelle le breuvage que Circé donna aux compagnons d'Ulysse pour les métamorphoser en porcs. Grimm, à propos d'un conte similaire, le Krautesel, en fait un long historique. Le héros trouve une salade ; dès qu'il en a mangé, il est changé en un âne ; heureusement une autre herbe qui poussait près de là jouit de la propriété de restituer la forme primitive. Ainsi, dans Apulée, l'Ane d'or redevient homme en mangeant des roses. — Une autre version du Krautesel, l'Arbre au nez, est très-comique : l'un des soldats croque une pomme dans une forêt ; aussitôt il sent son ne* qui s'allonge, s'allonge,

descend jusque sur sa poitrine, puis tombe sur l'herbe, s'allonge toujours, enfin devient si long qu'il traverse la forêt et seize milles encore au delà. Les deux camarades de l'infortuné allant à sa recherche heurtent en marchant contre un obstacle, ils regardent et voient un nez; ils marchent tout du long et arrivent enfin au propriétaire du nez, leur camarade, qu'ils trouvent étendu à moitié mort près d'un pommier. Us le prennent et le chargent sur un âne qui succombe sous le fardeau. Heureusement un autre pommier fournit un fruit qui rend au nez sa longueur ordinaire. — Un conte allemand similaire est donné par Mûllenhoff : le Ruban bleu. Le même récit est populaire en Danemark; voy. Contes de Carit Etlar (traduction Thorpe) : les Exploits de Svend. (Les pommes magiques font allonger indéfiniment le nez, une autre lui rend son aspect ordinaire.) Enfin Gubernatis cite, vol. I, p. 182, plusieurs histoires russes où des pommes sont douées de propriétés semblables, et vol. I, p. 288, un conte italien dans lequel un figuier fait pousser une queue.

Notre conte contient encore les épisodes suivants, qui appartiennent au fonds commun mythique :

1° Bourse toujours pleine. — La Bourse toujours pleine n'est qu'une forme spéciale de l'Ane faisant de l'or, de la Poule ou Oie aux œufs d'or, des cinq Sous éternels du Juif errant. Les contes où se rencontrent des épisodes de cette nature sont innombrables.

2° La Nappe toujours couverte de mets. — Dans la mythologie antique, ce mythe était figuré par la corne de la chèvre Amalthée, devenue la corne d'abondance, d'où sortaient, sans l'épuiser, les fleurs et les fruits. La corne d'abondance a pour parallèle dans les Védas la vache de la fertilité, et elle-même n'est autre chose que le nuage qui, lorsqu'il laisse échapper la pluie de ses flancs, fait sortir de la terre toutes ses richesses. Obéron, du roman de Huon de Bordeaux, avait, lui aussi, un hanap intarissable; pour le remplir de vin, il suffisait de faire au-dessus le signe de la croix. En le donnant à Huon, Obéron lui dit : « Tel est le pouvoir de ce hanap, qu'il fournirait d'assez de vin les vivants et les morts s'ils revenaient à la vie, pourvu qu'il soit entre les mains d'un homme de bien *. » Mais la forme la plus intéressante est celle qui nous est donnée par la célèbre coupe du roman de Saint Graal K Elle passait pour être le vase dont Jésus s'était servi pour boire et rompre le pain quand il avait célébré la Cène, et Joseph d'Arimathie, disciple de Jésus, avait recueilli dans ce calice ou graal les gouttes de sang qui tombaient des plaies de son côté.

En souvenir du caractère sacré qui s'attachait à cette coupe, elle possé-

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