Voy. Huon de Bordeaux, publié par Guessard-Prank
I. Le roman de Saint Graal, par Francisque Michel, publié pour la première fois d'après un manuscrit do la Bibliothèque. Bordeaux, mi. — Voy. aussi, à propos du saint Graal . la VUlemarqué. Roman de la Table Ronde, p. us.
dait, selon les légendes, le don d'être toujours pleine de nourriture, et procurait, à ceux qui y portaient les lèvres, une jeunesse sans fin. Le souvenir du Saint Graal s'est perpétué en Bretagne jusqu'à nos jours, et E. Souvestre (Foyer breton), dans le conte de Péronik l'Idiot, nous montre un bassin d'or qui produit à l'instant les mets et les richesses qu'on désire. Il suffit d'y boire pour être guéri de tous ses maux, et les morts eux-mêmes ressuscitentquand on approche de leur bouche ce bassin merveilleux. Le Saint Graal rappelle aussi cette coupe du monde dont parle Platon, dans laquelle, à l'origine des temps, étaient confondus les matériaux du futur univers*. Un conte du Deccan : le Chacal, le Barbier et le Brahmane, déjà cite plus haut parmi les parallèles du conte V, parle d'un vase inépuisable contenant, comme le Saint Graal, un dîner délicieux. Sous quelque aspect d'ailleurs que se présente le mythe : corne, coupe, table toujours servie, nappe nourricière*, robinet donnant toutes sortes de vins3, il est toujours le symbole des pouvoirs vivifiants et fécondants de la nature. — L'un des épisodes les plus gracieux du Harivansa (trad. Langlois), nous fournit la forme indienne du mythe figuré par le Saint Graal ; c'est la fleur de l'arbre Paridjata que se disputent les dieux Indra et son frère Krichna. « Cette fleur conserve sa fraîcheur durant toute l'année ; elle renferme toutes les saveurs, toutes les odeurs et procure le bonheur qu'on demande. Bien plus, elle est un gage de vertu, elle perd son éclat avec l'impie et le conserve avec la personne attachée à son devoir ; elle présente la couleur qu'on aime, le parfum qu'on recherche, elle peut servir de flambeau la nuit. Cette fleur remédie à la faim, à la soif, à la maladie, à la vieillesse ; pour le plaisir de l'oreille, elle procure les concerts et les chants les plus doux et les plus variés, etc. » — Dans le h'atha$aritsagara (trad. Wilson), le roi Poutraka possède un vase toujours rempli de viandes exquises.
t, Voy. l'introduction de léditeur Priée ù l'Histoire de la poètie anglaise de Warton. — Voy. Cox : Mythology, etc.. vol. II. p. 1 90. et vol. I, p 373, le chapitre sur les souhaits el les instruments en qui réside le pouvoir d'octroyer les don» bagues, baguette", vtca. nappe», etc.
8. Voy. Comte* brrlont de Luzel . le Corps sans Sine; — Contes de ChodzVo : Nappe nourricière, etc. — Conte» norvégiens d'Abjflrsen . le Jeune Homme qui va au vent du Nord ; Maître Tabac ; le roi Valemond et l'ours blanc.
3. Conte nonvégien d'Abjflrsen : Tout réussit à ceux qui sont aimé* de toute* les femmes
CO.NTE XIX
FARQUHAU LE GUÉRISSEUR
CAMPBELL. — (Sutherlahd.1
L'n bouvier, nommé Farquhar, allait un jour de Glein-Gollich à Falkirk vendre du bétail. Il tenait à la main un bâton de coudrier. Sur sa route, il Ht la rencontre d'un médecin cf ui lui dit :
— Qu'est-ce que tu tiens à la main ?
— Un bâton de coudrier.
— Lt où l'as-tu coupé?
— A Glen-Gollich.
— Hcconnattrai&rtu l'endroit et l'arbre?
— Parfaitement.
— En ce cas, je te donnerai plus d'or que tu n'en pourras porter, si tu veux aller me chercher une baguette de ce coudrier ; prends aussi cette bouteille, et si tu m'apportes ce que je vais te dire, je doublerai la somme. Tu verras un trou au pied de l'arbre, mets-y la bouteille ; alors six serpents sortiront; ne t'occupe pas d'eux; puis un septième sortira, mets-le dans la bouteille et, sans rien dire à personne, reviens tout droit ici.
Farquhar retourna au vallon où était le coudrier, et quand il eut coupé quelques branches de l'arbre, il chercha le trou dont le docteur avait parlé. Il en sortit six serpents bruns et rayés comme des vipères. Farquhar les laissa aller, puis il introduisit la bouteille dans le trou pour faire sortir le septième serpent. 11 vit alors un serpent blanc qui s'avançait en déroulant ses anneaux. Farquhar l'eut bientôt enfermé dans sa bouteille, qu'il boucha hermétiquement, puis il revint en toute hâte à Falkirk.
Le docteur lui donna assez d'argent pour acheter toutes les terres de soq pays ; mais il le pria de rester avec lui et de l'aider. Ils allumèrent du feu avec les branches du coudrier, et mirent le serpent blanc bouillir dans un pot. Le docteur ordonna à Farquhar de bien surveiller la cuisson, de ne laisser personne approcher, et d'empêcher même que la vapeur ne s échappât du pot, de peur que des curieux ne devinassent leur secret. Il enveloppa le couvercle du pot avec du papier; mais il l'avait mal assujetti, de sorte que quand l'eau vint à bouillir, la vapeur s'échappa. A cette vue, Farquhar voulut remettre le papier autour du pot, et posa son doigt sur l'ouverture, mais la vapeur ayant mouillé son doigt, il le porta à sa bouche. Alors il connut toutes choses, et les yeux de son esprit furent ouverts. « Je tairai ce qui m'est arrivé, » se dit-il en lui-même. Quand le docteur revint, il enleva le pot de dessus le feu. 11 leva le couvercle et, plongeant son doigt dans les gouttes de vapeur, il le suça, mais toute la vertu en était partie et ce n'était plus que de l'eau. « Qui a touché à ce vase? » s'écria-t-il. Et à la figure de Farquhar, il comprit que c'était lui. « Puisque tu en as pris le jus, prends-en aussi la chair! » cria-t-il furieux et il lui jeta le pot à la tète.
Farquhar, étant devenu savant, s'établit médecin. Aucun secret ne lui était caché, aucune maladie ne lui résistait. Il alla de ville en ville, guérissant les gens, si bien qu'on l'appela Farquhar le guérisseur. Or, ayant appris que le roi était tombé malade, il se rendit à la ville pour apprendre la nature de son mal. « C'est au genou, lui dit-on, qu'est le siège du mal. Il a plusieurs médecins qu'il paie grassement ; quand ils le soulagent, ce n'est pas pour longtemps, et bientôt la souffrance revient plus vive. Tenez, vous pouvez d'ici entendre les cris de notre malheureux souverain ». Un jour, Farquhar se promena de long en large devant la maison du roi en criant : « Bête noire dans l'os blanc! » Les valets se mirent à la fenêtre, et dirent au roi que c'était l'étranger qui passait. Le lendemain, Farquhar s'arrêta devant la porte en criant : • Bête noire dans l'os blanc !» et le roi
envoya s'informer quel était celui qui criait dans la rue et ce qu'il voulait. On répondit au roi que c'était un étranger qu'on appelait le Médecin. Le roi, fou de douleur, le fit entrer, et Farquhar s'arrêta devant le roi en disant : « Oui, la béte noire est dans l'os blanc. » Et ce fut prouvé. Les médecins, pour rendre le roi malade et gagner de l'argent, avaient mis un insecte noir dans la blessure du genou, et la béte mangeait l'os et la chair et faisait crier le roi nuit et jour. De temps en temps, les docteurs enlevaient l'animal, de peur que le roi ne mourût; puis, quand le malade allait mieux, ils remettaient l'insecte dans la plaie. Farquhar avait deviné la cause de la maladie du roi, parce qu'il avait en lui la sagesse du serpent. Le roi fut guéri et les médecins pendus. Farquhar reçut comme présent des terres et de l'or, et tout ce qu'il demanda. Il épousa la fille du roi, et il reçut pour dot toutes les lies que la mer environne, de la pointe de Stor à Stromness dans les Orcades.
On remarque dans beaucoup de récits que la possession de certains charmes ou talismans ne peut s'acquérir directement par celui qui en connaît la vertu et que celui qui les recherche est obligé, comme le docteur du conte de Farquhar, de recourir à un intermédiaire. En général aussi, c'est cet intermédiaire qui finit par devenir possesseur du talisman. (Test ce qui arrive dans la Lampe merveilleuse : le magicien ordonne à Aladin, son prétendu neveu, de descendre dans la caverne et de lui rapporter la précieuse lampe; Aladin s'en empare et refuse de s'en dessaisir. — La tradition qui forme le sujet de Farquhar se retrouve dans l'Edda. Dans la Saga de Fafnir le Dragon, Regin, son frère, veut manger le cœur de Fafnir et s'abreuver de son sang; alors il enseigne à Sigurd le moyen de tuer Fafnir, et quand le héros revient victorieux du dragon, Regin lui dit d'en faire rôtir le cœur. Alors Sigurd le met à la broche, mais, ayant voulu savoir s'il était cuit, il posa le doigt dessus, se brûla et porta le doigt à sa bouche. De ce moment, Sigurd comprit le chant des oiseaux et entendit gazouiller sept hirondelles (dans d'autres traductions, ce sont des aigles). Celles-ci lui conseillent de se défaire de Regin, qui ne songe qu'à le trahir comme il a trahi son frère Fafnir, de boire aussi son sang et de devenir ainsi possesseur des trésors de l'un et de l'autre *. Ce chant est resté populaire dans les îles
i . Eàda, tradition du Png«.
Féroé sou* le nom de Chant de Regin * : • Quand Siùrd (Sigurdi eut frappé à mort Fafnir, il lui dit : « Cesi ton frère qui m'a amené ici, il a voulu ta mort; >et le dragon lui répondit : « U te faut maintenant tuer Regin, car il veut te perdre. Regin prit la parole : « Obtiendrai -je maintenant, Siùrd, ce que tu m'as promis? «Alors Siùrd fit griller le cœur du dragon au bout d'une perche de trente aunes, et, s'étant brûlé la main, il la porta à sa bouche et comprit le langage des oiseaux et de tous les animaux. Du haut d'un chêne, les oiseaux sauvages chaulèrent : * Man^e ce rôti, » et pendant que Regin buvait le sang du dragon, Siùrd le jwurfendit et s'empara des trésors des deux frères. »
Le récit de Farquhar a plusieurs versions en Angleterre; Chambersen donne une assez peu différente d'ailleurs sous le titre de : Contes de sir James Bamsay de Bampff. U rattache ce coûte à la vie de Nessus Ramsa), fondateur de famille «le Barapff au xur* sièele. M. Campbell, en Éeosse, et M. Kennedy, en Irlande, ont recueilli tous deux une tradition par laquelle Fingal, étant encore un jeune pasteur, rencontra des géants qui lui ordonnèrent de rôtir un saumon. U y posa le doigt, qu'il porta ensuite à sa bouche, et depuis ce temps il posséda toute science, ce qui devint la base de sa grandeur future. La déesse celtique des forces germi natives de la nature, nommée Céridvven, possédait un chaudron qui contenait les semences de l'univers. Le petit Gwyon, assis près du chaudron,} trempa le doigt et connut l'avenir1. Cette tradition celtique existe aussi dans la Bretagne française. Les Korrigans, dit la Villemarqué3, possèdent une coupe qui à la (in du repas circule de main en main; elle renferme une liqueur merveilleuse dont une seule goutte rendrait aussi savant que Dieu.
Mais ce n'est pas seulement dans les pays Scandinaves et celtiques que nous retrouvons cette tradition. Elle semble avoir existé chez les Grecs, où le culte du serpent était en honneur. La mythologie a choisi pour symbole de la santé le serpent, et elle l'a donné à Esculape, dieu de la médecine. Les traditions rapportent que ce serpent portait dans la gueule une herbe qui donnait la santé. Dans les temples consacrés à Esculajtc à Égée, à Argos, à Épidaure, etc., on élevait des serpents en souvenir de cette croyance. Pline (liv. X, ch. il), en son Uistoire naturelle, assurait que quiconque mange du serpent né du mélange de certains oiseaux peut comprendre leur langage.
Enfin le récit de Farquhar se retrouve :
Allemagne. — Grimm : Histoires du Serpent blanc et des deux Frères; Pays slaves. — Chodzko : la Vierge aux cheveux d'or.
1. Beauvois, Hittoire légendaire de* Franc* et de* Burgonde*. Ce chant est reproduit suus lo titre do Chant de Sigurd dans les Chant* du Nord do Marmior.
3. Voy. Mythologie celtique de Davles, et tiyvyrian Archaiology of Walt». — Voy. tutti pour l'explication mythique du Conte : Cox [.Vylhulogy, etc.), vol. 1. p. «|, et GouU. (*riou* Mylht, p. «Jo.
I. La Villemarqué : Barzaz Breis. — Voy. aussi lo mémo auteur : Romatu de la Table Bonde, p. 76. à propos du philtre magique du roman de Trittan et Yseult.
CO.NTE XX
LA PRINCESSE GRECQUE ET LE JEUNE .1 Ali M MER