‹ Contes populaires de la GrandeBretagneChapitre 35 sur 127 · LES DOUZE OIES SAUVAGES · texte numérisé non relu

LES DOUZE OIES SAUVAGES

P. KENNEDY. — (Irlande.)

Il y avait une fois un roi et une reine qui vivaient trèslieureusement ; ils avaient douze fils et pas de fille. On désire toujours ce qu'on n'a pas et on n'apprécie pas ce que l'on possède ; il en était ainsi avec la reine. Un jour d'hiver que la maison était couverte de neige, en regardant par la fenêtre elle aperçut un veau qui venait d'être tué par le boucher; un corbeau s'était posé à côté de lui. « Oh! dit-elle, je donnerais tous mes fils pour avoir une seule fille dont la peau serait aussi blanche que cette neige, les joues aussi rouges que ce sang, et les cheveux aussi noirs que ce corbeau1. » Au moment où elle prononçait ces paroles, elle ressentit une grande frayeur, un frisson parcourut tout son corps,et un instant après une vieille femme à l'aspect sévère se tenait debout devant elle. « Vous avez fait là un souhait maudit, dit-elle, et pour vous punir il s'accomplira. Vous aurez la fille que vous désirez, mais le jour de sa naissance, vos douze fils mourront. » Puis elle disparut.

Ce fut ce qui arriva. Pendant que la reine attendait sa délivrance, tous ses fils se trouvaient dans une grande salle du palais, entourés de gardes, et à l'heure où sa fille vint au monde, les gardes entendirent en dehors et en dedans un grand tourbillon de vent accompagné de sifflements. Les douze princes furent emportés l'un après l'autre par la fenêtre ouverte, au-dessus des bois, comme autant de flèches.

I.Une comparaison semblable se trouve dans la vorsion galloise de Peredur, fils d'Evrawc tabtnogion de lady Ouest, page 3â8). et dans le roman de Percerai de Chrestien de -oyes.

La petite princesse fut nommée Neige blanche et Rose rouge, à cause de son joli teint. C'était la plus gracieuse et la plus aimable enfant qu'on pût voir ; quand elle eut douze ans, elle commença à être très-triste et à rechercher la solitude ; elle ne cessait de questionner chacun au sujet de ses frères qu'elle croyait morts, car personne depuis l'événement ne lui avait jamais raconté exactement ce qui était arrivé. Le secret pesait lourdement sur la conscience de la reine ; aussi à la tin, elle céda aux obsessions de sa fille et lui découvrit tout. « Comment ! mère, dit-elle, c'est à cause de moi que mes pauvres frères ont été changés en oies sauvages et qu'ils souffrent maintenant toutes sortes de peines ! Avant que le monde ait vieilli d'un jour, je partirai à leur recherche jMjur essayer de leur rendre leur première forme. » Le roi et la reine la surveillèrent de près, mais à quoi bon? La nuit suivante elle alla dans les bois qui entouraient le palais et y passa la nuit jusqu'au soir du second jour.

Elle n'avait emporté que quelques gâteaux ; elle fut obligée pour se nourrir de cueillir tout en marchant des noisettes, des baies de la bruyère douce et quelques pommes sauvages. Enfin, au coucher du soleil, elle arriva à une jolie maison de bois. Un beau jardin l'entourait, plein des fleurs les plus brillantes. Elle entra par une ouverture de la haie et vit, dans une chambre où il y avait un bon feu, une table avec douze couverts, chargée de gâteaux, de volaille sauvage froide et de fruits. Dans une pièce voisine se trouvaient douze lits.

Pendant qu'elle regardait toutes ces choses, elle entendit ouvrir la porte, marcher le long du mur et douze jeunes gens entrèrent qui, lorsqu'ils la virent, témoignèrent par leurs regards de leur chagrin et de leur surprise. « Quelle malchance vous a cnvovée ici ! dit l'aîné. Par la faute d'une fille, nous avons dû quitter la cour de notre père et rester jusqu'à ce jour sous la forme d'oies sauvages. Il y a de cela douze ans et nous avons fait le serment solennel de faire périr la première fille qui tomberait dans nos mains. II est triste de mettre à mort une fille aussi innocente et aussi belle que vous, mais nous devons garder notre serment. >

Elle répondit : « Je suis votre sœur unique ; je n'avais rien su de cet événement jusqu'à ce jour et je me suis enfuie du palais paternel la nuit dernière afin de vous découvrir et de vous servir si je le puis. » Les frères se tordirent les mains et baissèrent les yeux; vous eussiez pu entendre tomber une épingle, quand enfin l'aîné s'écria : a Maudit soit notre serment ! Qu'allons-nous faire ? — Je vous le dirai, dit une vieille qui apparut aussitôt parmi eux : oubliez ce maudit serment; d'ailleurs si vous essayiez de porter sur votre sœur une main téméraire, je saurais vous châtier, et cependant je vous veux du bien comme à elle. Elle est destinée à vous délivrer, et pour cela voici ce qu'elle doit faire. 11 faut qu'elle récolte de ses propres mains l'herbe qui croît auprès du marais que vous voyez près du bois; ensuite elle devra filer cette herbe et en fabriquer douze chemises pour vous. Il lui faudra cinq ans pour les faire et si, pendant ce temps, elle parle, rit ou crie, vous êtes condamnés à rester sous la forme d'oies sauvages jusqu'au jour de votre mort. Ainsi, prenez bien soin de votre sœur pendant tout ce temps. » La fée disparut à ces mots et les frères s'empressèrent à l'envi autour de leur sœur, qu'ils embrassèrent tendrement.

Pendant trois longues années, la pauvre princesse fut occupée à ramasser l'herbe, à filer et à la coudre en chemises ; et au bout de trois ans elle en avait déjà fait huit. Pendant tout ce temps elle n'avait ni parlé, ni ri, ni crié. Un jour qu'elle était assise à filer daus le jardin, un beau lévrier s'élança vers elle, lui mit les pattes sur l'épaule, lui lécha le front et les cheveux. Bientôt un beau jeune prince arriva à cheval à la porte du jardin et retirant son chapeau demanda la permission d'entrer. La princesse inclina la tête en signe d'assentiment et le prince entra. Malgré tous ses compliments et toutes ses questions il ne put tirer une parole de la jeune fille. Ravi d'amour à la vue de cette beauté, il raconta qu'il était roi du pays qui bordait la forêt, et il demanda sa main. Elle n'eut pas la force de repousser une telle preuve d'amour et après avoir longtemps secoué la tête en témoignage du chagrin qu'elle avait de quitter ses frères, elle finit

par faire un signe d'assentiment et mit sa main dans celle du prince. Elle savait bien que la bonne fée et ses frères parviendraient à la découvrir. Avant de partir, elle alla chercher un panier contenant toutes ses herbes et elle emporta les huit chemises déjà faites. Le prince la mit devant lui sur son cheval. Tout en chevauchant, il songeait au ressentiment de sa belle-mère lorsqu'elle connaîtrait son mariage. Cependant, comme il était le maître, dès son arrivée, il envova chercher l'évêque, fit revêtir à la jeune fille ses habits de fiancée et le mariage fut célébré ; l'épouse répondit par signes. Le prince, aux manières de sa fiancée, devinait sa haute naissance et l'on n'eût pu voir deux jeunes gens plus amoureux.

La méchante belle-mère disait de la reine toutes les méchancetés possibles; elle assurait entre autres qu'elle n'était que la fille d'un bûcheron ; mais rien ne put changer l'opinion du jeune roi. Au temps voulu, la jeune reine eut un beau garçon et le roi était si heureux qu'il ne savait comment témoigner sa joie. L'éclat du baplème et le bonheur des parents tourmentaient la méehante femme plus que je ne saurais dire et elle résolut de mettre un terme à leur bonheur. Elle donna une potion soporifique à la jeune mère et tandis qu'elle songeait au moyen de se débarrasser de l'enfant^elle vit dans le jardin un loup qui la regardait en se léchant les flancs. Sans perdre de temps elle enleva l'enfant des bras de la mère endormie et le donna au loup ; la bête le prit dans sa gueule et sauta par-dessus la haie. La méchante reine piqua ensuite ses doigts et tacha de sang la bouche de la mère.

Or le roi arrivait justement de la chasse. Dès qu'il entra dans la maison, sa mère alla vers lui, et versant des larmes de crocodile, criant et se tordant les mains, elle le conduisit à la chambre à coucher de sa femme. Quelle fut la frayeur du pauvre roi quand il vit la bouche ensanglantée de la reine et ne trouva plus son enfant ! Je mettrais deux heures à vous raconter la joie diabolique de la vieille reine, la confusion, la frayeur et le chagrin des jeunes époux, la mauvaise

opinion que le roi commençait à avoir de sa femme, l'effort qu'elle fit pour retenir sa peine amère et ne la témoigner ni par des paroles ni par des plaintes. Le jeune roi ne voulut faire appeler personne et ordonna à sa belle-mère de raconter que l'enfant était tombé des bras de la reine par la fenêtre et qu'une bète sauvage l'avait emporté. La méchante femme promit d'obéir au roi, mais elle raconta en secret à chacun le spectacle dont le roi et elle-même avaient été témoins dans la chambre.

La jeune reine fut longtemps la plus malheureuse femme des trois royaumes; partagée entre le chagrin d'avoir perdu son enfant et la mauvaise opinion qu'avait d'elle son mari. Cependant sans rien dire, elle continuait à travailler aux chemises de ses frères. Souvent les douze oies sauvages se montraient sur les arbres du parc ou sur la plaine et venaient regarder leur sœur par la fenêtre et l'encourager ainsi au travail. Une autre année était finie, il ne restait plus à la reine pour avoir achevé son travail qu'à finir un bras de la douzième chemise lorsqu'elle fut obligée de se mettre au lit et qu'une belle fille lui naquit. Cette fois le roi était sur ses gardes et il ne laissa seules une minute ni la mère ni l'enfant. Mais la méchante belle-mère gagna quelques serviteurs, endormit les autres, donna une potion à la reine et soudoya quelqu'un pour voler l'enfant et le tuer. Tout à coup, la reine mère revit dans le jardin le loup de l'année précédente qui se léchait les côtes ; elle lui jeta l'enfant et le loup l'emporta. Puis elle teignit de sang la bouche et la figure de la mère endormie ; ensuite, poussant des cris, elle alla audevant du roi ; bientôt la chambre se remplit et tout le monde fut convaincu que la jeune reine venait de dévorer son enfant.

La pauvre mère crut que la vie l'abandonnait ; elle restait pétrifiée sans pouvoir ni parler ni prier; mais néanmoins elle se hâta de finir le bras de sa douzième chemise.

Le roi voulait ramener sa femme à la maison du bois où il l'avait trouvée; mais la belle-mère, les seigneurs de la cour et les juges ne voulurent point entendre parler de cela; la malheureuse fut condamnée à être brûlée à trois heures, le jour

même. Quand I heure arriva, le roi au désespoir se retira dans l'endroit le plus écarté de son palais. Lorsque les exécuteurs vinrent chercher la reine, elle prit dans ses bras la pile de chemises ; et comme il restait quelques points à faire, pendant qu'on l'attachait au poteau, elle travaillait encore. Quand le dernier point fut fini, son cœur déborda; elle laissa tomber une larme sur son ouvrage, puis elle se leva en s'écriant : « Je suis innocente, appelez mon mari! » Les exécuteurs s'arrêtèrent, excepté un homme méchant, qui mit le feu aux fagots, et tandis que tous étaient frappés d'étonnement, on entendit un bruit d'ailes et on vit aussitôt les douze oies se poser sur le bûcher. Avant qu'il fût possible de compter jusqu'à douze, elle jeta une chemise à chaque oiseau, et en un clin d'oeil, on les vit se changer en douze beaux jeunes gens. Tandis qu'ils détachaient leur sœur, l'aîné, prenant un fort bâton, en donna un tel coup à l'exécuteur si pressé, qu'il n'eût pas besoin d'en donner un second. Pendant que les frères consolaient leur sœur et que le roi accourait à la hâte, une belle femme parut au milieu d'eux, tenant le bébé sur un bras et le j>etit prince par la main. Ce ne fut plus que cris et rires de joie, qu'étreintes, et embrassemeuts, et quand chacun eut le temps de remercier la bonne fée, qui, sous la forme d'un loup avait emporté l'enfant, elle avait déjà disparu.

Il n'y eut jamais tel bonheur dans un palais, et si la méchante reine et ses complices ne furent pas déchirés par les chevaux sauvages, ils l'avaient pourtant bien mérité.

Conlcs similaires :

Allemagne. — Grimm : les Six cygnes, Marienkind, ou l'Enfant de la Vierge (pour un épisode), Blanche-Neige aussi.

Norwége. — Abjorsen : les Douze Canards sauvages.

Inde. — Voy. le dernier récil du Dolopathos (Loiseleur-Deslongchamps, p. 138). — Contes du Decean : le Triomphe de la vérité. (Les enfants de Gurra Bai lui sont enlevés à leur naissance et changés en corbeaux.)

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